‹ Histoire de Sainte Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe (volume 3)Chapitre 6 sur 63 · ISAIE, II · texte numérisé non relu

ISAIE, II

Egentes, angusliati, atllioti, quibus dignus non erat mundus.

Hebi'., XI, 37, 38.

En commençant celte seconde partie de la vie d'Elisabeth avec sa vingtième année, nous ne pouvons nous défendre d'avertir le petit nombre de lecteurs i|ui nous auront suivi jusqu'ici, qu'ils vont voir disparaître désormais le peu d'attrait purement humain, de semblant romanesque qu'ils ont peut-être trouvé dans ce qui précède. Ce ne sera plus une jeune et naïve épouse cherchant à confondre, dans l'innocente tendresse de son ùme, le culte de son père céleste, avec les plus douces affections de la terre ; ce sera une [ténitente livrée

à toute la grandeur de la vie ascétique, s'élançant hors des voies ouvertes à la piété commune des fidèles, déracinant de sa vie et brisant dans son cœur tout ce qui avait pu s'y placer à côté de Dieu ; ce sera la veuve chrétienne élevée à sa plus haute puissance, de plus en plus dépouillée d'elle-même et arrivée enfin à un degré d'abnégation et de mortification spirituelle qui répugne profondément à l'intelligence comme au cœur, tels que la nature humaine nous les a donnés, et qui exige, pour être goûté et compris, à la fois toute la force et tout l'abandon d'une foi sans mélange.

La compassion dont nous avons vu la jeune veuve entourée pendant les premiers moments de son deuil ne devait être ni longue ni efficace. Peu de temps s'écoula avant que la persécution et l'ingratitude vinssent ajouter toutes leurs amertumes à la douleur qui remplissait son cœur. Tandis que livrée tout entière à cette douleur, elle restait étrangère aux soins du gouvernement qui lui était dévolu par la mort de son mari et la minorité de son fils encore enfant, d'anciennes inimitiés se réveillèrent contre elle, et profitèrent de cette occasion favorable pour accabler celle qui venait d'être frappée d'en haut, et pour envenimer la blessure que Dieu lui avait infligée '. Le duc Louis

1. Percussam a Deo persecuti sunt, et super dolorem vulneris ejus addentes... Theod., IV, 7, ex Psalm.

avait, comme on l'a vu, deux frères puînés, Henri et Conrad; ces deux princes s'étaient laissés entourer d'hommes étrangers à tout sentiment de justice et d'honneur. Ces conseillers iniques s'attachèrent surtout à séduire le landgrave Henri, dit Raspon, et à l'engager, au nom de ses propres intérêts, dans une lâche conspiration contre sa belle-sœur. Ils lui représentèrent que, conformément à l'antique loi du pays de Thuringe, la principauté tout entière devait rester indivise entre les mains de l'aîné des princes de la famille souveraine qui seul devait se marier; que si les puînés voulaient prendre femme, ils pouvaient tout au plus obtenir en apanage quelques domaines, et descendaient au rang des comtes, en restant toujours vassaux de leur aîné; que, par conséquent, il était de la plus haute importance pour lui, Henri, de s'emparer immédiatement de l'autorité souveraine et des droits de l'aîné de la maison, en mettant de côté le fils du duc Louis, Hermann, et de se marier lui-même, pour que le pays restât à sa lignée. Ils n'osèrent, à ce qu'il paraît, lui conseiller d'attenter à la vie de l'héritier légitime ; mais ils le pressèrent d'expulser la veuve de son frère avec tous ses enfants, y compris le petit Hermann, non seulement de la résidence souveraine de la Wartbourg, mnis ausi d'Eisenachet de toutes les autres possessions souveraines. Si par hasard, ajoutaientils, cet enfant vivait, il serait trop heureux, arrivé

à l'âge d'homme, de recevoir de soa oncle un ou deux châteaux pour tout apanag'e. En attendant, il fallait se hâter de l'éloigner, et pour cela chasser sa mère, la prodigue et bigote Elisabeth,

Le duc Henri eut le malheur de se laisser gagner par ces lâches conseils. La justice et l'honneur, dit le vieux poète, s'enfuirent de son cœur, et il déclara la guerre à la veuve et à l'orphelin qu'il avait juré de protéger. Son jeune frère Conrad se laissa convaincre comme lui, et, munis de leur double consentement, des courtisans félons coururent auprès de la duchesse Elisabeth, pour lui signifier la volonté de leur nouveau maître. Ils la trouvèrent auprès de sa belle-mère Sophie, qu'une douleur commune avait rapprochée d'elle. Ils commencèrent par l'accabler d'injures, lui reprochèrent d'avoir ruiné le pays, prodigué et épuisé les trésors de l'État, trompé et déshonoré son mari; et lui annoncèrent que, pour châtiment de ses crimes, elle était dépouillée de toutes ses possessions et que le duc Henri, désormais souverain, lui ordonnaitde sortir à l'instant même du château. Elisabeth, étonnée de ces insultes et de ce message, essaya de fléchir ses grossiers ennemis, et les supplia humblement de lui accorder un délai. La duchesse Sophie, révoltée de tant de brutalité, prit sa belle-fille entre ses bras et s'écria : « Elle resteraavec moi ; personne ne me l'arrachera. Où sont mes fils? je veux leur parler. Mais les émissaires

lui répondirent ; « Non, il faut qu'elle sorte d'ici à l'instant; » et se mirent en devoir de séparer de force les deux princesses. Voyant que toute résistance était vaine, la duchesse Sophie voulut du moins accompag-ner la pauvre Elisabeth jusqu'à la porte extérieure du château. On refusa môme à la souverainedétrônée la faculté d'emporter quoi que ce fût avec elle ; mais elle trouva dans la cour ses petits enfants et deux de ses filles d'honneur qui devait être expulsées en même temps, et qui nous ont conservé le récit de cette scène douloureuse. Arrivées à la porte du château, la duchesse Sophie embrassa de nouveau Elisabeth en versant d'abondantes larmes, et ne pouvant se décider à la détacher de son sein. La vue des enfants du fils qu'elle avaitperdu, de ces orphelins condamnés à partag'er le sort de leur innocente mère, redoublait l'affliction et l'indig-nation de leur a'ïeule. Elle demanda denouveau, et avec les plus vives instances, à voir ses fils Henri et Conrad, persuadée qu'ils ne résisteraient pas à ses supplications. Mais on lui répondit qu'ils n'étaient pas là ; et en ellet, ils s'étaient cachés pendant l'exécution de leurs ordres et n'avaient pas osé afl'ronter les pleurs et les prières de leur mère, ni le spectacle des maux auxquels ils condamnaient leur belle-sœur. Enfin, après avoir longtemps mêlé ses larmes à celles d'Elisabeth, qu'elle tenait toujours embrassée, Sophie, chez qui, dit un narrateur, la douleur de

la mort de son fils s'était tout entière renouvelée et augmentée de la honte qu'elle ressentait de la félonie des enfants qui lui restaient, Sophie serésig-na à laisser partir sa belle-fille, en s'adonnant aux transports dé la plus violente affliction. Les portes du château où la jeune duchesse avait régné pendant tant d'années se refermèrent derrière elle. Dans cette cour, dont à la vérité les plus nobles chevaliers étaient partis pour reconquérir le tombeau du Gbrist, il ne se trouva personne pour remplir le premier devoir de la chevalerie et offrir asile ou secours à la veuve et aux orphelins. La fille des rois descendit seule à pied, en pleurant, le sentier rude et escarpé qui menait à la ville. Elle portait elle-même entre ses bras l'enfant dont elle venait d'accoucher : les trois autres étaient conduits par ses filles d'honneur qui la suivaient *. C'était en plein hiver ^, et le froid était très rigoureux. Arrivée au bas de la montagne de Wartbourg, et étant entrée dans cette ville d'Eisenach qu'elle avait comme inondée de sa charité, elle y trouva des cœurs non moins impitoyables. En effet le duc Henri avait fait proclamer dans la ville que

\. Les vieilles peintures de Marburg la représentent ainsi. Cependaut M. Slœdtler remarque avec raison que, d'appès les Dicta iv AncilL, ses enfants paraissent ne lui avoir été apportés que le lendemain matin, du château à l'église où elle s'était réfugiée.

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