DANS SON ENFANCE
Eleglt eam Deus et prspelegit.
Off. des saintes femmes.
V ans avoit d'aage droit Sainte Ysabiaui la Dlea aimée, I a fllle le roi de Hongrie, Quant a bien faire commensa.
RuTEBEUF, Mss. Bibi, roy. 7633.
Du sein de la même famille dont la Providence éloignait ainsi la petite Elisabeth, deux causes vinrent contribuer à développer de bonne heure dans son âme les précieuses dispositions que Ton y avait reconnues dès le berceau. Elle avait en premier lieu un exemple illustre de Tunion de toutes les vertus chrétiennes avec la majesté souveraine dans sa tante maternelle, Hedwige, duchesse de Pologne, qui devait mériter plus tard le culte des fidèles, et dont la piété austère et fervente était dès lors un titre de gloire pour sa famille, et un sujet d'édification qu'Elisabeth sut comprendre et imiter '.
Mais, outre TinQuence de cet exemple. Dieu permit qu'un malheur imprévu vînt jeter une ombre de tristesse sur les premiers jours de sa vie, et lui faire comprendre tout d'abord la fragilité des grandeurs mondaines. Deux ans après qu elle
1 Melancht. Chron. 1. v. ep. Liebkneelit, p. 29 et 37.
eut été transportée de Hongrie en Thuringe, sa mère, la reine Gertrude, périt de la mort la plus cruelle, assassinée à la fleur de Tâgé par les sujets de son époux. La cause de sa mort est diversement racontée : selon quelques-uns, elle fut inunolée par le Ban de Croatie et de Dalmatie, qui voulut venger ainsi rhonneur de sa femme, outragée par le patriarche Berchtold, frère de la reine ' : mais, selon une version beaucoup plus authentique, elle fut victime d*une conspiration dirigée contre les jours de son mari, et, pour lui donner le temps de fuir, elle se livra aux coups des conjurés '. Celte funeste nouvelle parvint bientôt aux oreilles d'Elisabeth, et tous les historiens s'accordent à regarder l'impression qu'elle en reçut comme une des principales sources des graves pensées et de la profonde piété qui se faisait jour dans toutes les actions de cette enfant.
Dès qu'elle fut arrivée, le landgrave choisit sept demoiselles des plus nobles familles de sa cour et à peu près du même
> Bonfln. Dec. iv, llb. vu, p. 284. — DlugoM. — Engel, Geschichfe Ungarns.
* Elle dit au roi, en lui conseillant de fuir r
Et iou en la garde de Dieu Remanrai, qui garde est de tous.
De moi ne me chaut, fors de tous.
Le moine Robert, Mss. Bibl. rot. IdOt.
Cette seconde version est celle des écrivains contemporains, no'tâinmèht de Cipurlos de Heisterbach , qui écrivait du vivant même des den\ frères de la reine, mais bien loin de leur influence, et qui s'exprime ainsi : c Quorum sororem rex Uugaris malrimonio slbi junctam dum plurimum amaret, et ejus gratia Teutonicos quorum multitudo in regno Ungariae est, foveret et exaltarel, Ungari zelo ducti et invidisB stimulis agitatl , ipsnm rëgem cum oriinl domo sua, nxore sciltcet et liberls, gladio exstinguere conatt sont. Quod ubi regina reperit , magis de viro quam de se sollicita , prsparatas insidias per (tagam illnm evadere hortabatur. IpitL vero se gnttisB Det eommi tiens , tb Un^aris coronam martyrii innoeâttla fOi |froflHrott, •
204 IIISTOIUE
âge que sa future belle-fiUc, parmi lesquelles était sa propre fille Agnès, pour la faire élever avec elle. Une d'elles, Gula, qui n*avait que cinq ans, un an de plus qu'Elisabeth, resta à son service jusqu a peu de temps avant sa mort; et lorsque Dieu Teut rappelée à lui, et que le bruit de sa sainteté eut attiré Tattention de l'autorité ecclésiastique, celte même Guta, interrogée publiquement, raconta les souvenirs de son enfance. C'est à sa déposition, soigneusement conservée et transmise au saint-siége, que nous devons la connaissance des détails que nous allons donner sur l'emploi des premières années de notre Elisabeth.
Dès cet âge si tendre, toutes ses pensées, toutes ses émotions paraissent s'être concentrées dans le désir de servir Dieu et de mériter le ciel *. Toutes les fois qu'elle le pouvait, elle entrait dans la chapelle du château, et là, en se couchant au pied de l'autel, elle faisait ouvrir un grand psautier, bien qu'elle ne sût pas encore lire ^; puis, pliant ses petites mains et levant les yeux vers le ciel, elle se livrait avec un recueillement précoce à la méditation et à la prière.
En jouant avec ses compagnes, et par exemple en sautant sur un pied, elle faisait en sorte que toutes fussent obligées de se diriger vers la chapelle*; et quand elle la trouvait fermée, elle en baisait avec ferveur la serrure, la porte et les murs extérieurs, par amour pour le Dieu voilé qui y reposait. Dans tous ses jeux, c'était toujours la pensée de Dieu qui la dominait : elle espérait gagner pour lui ^ car elle donnait tout ce qu'elle gagnait à de pauvres filles, en leur impo-
< Cœlestibas prout poterat intendebat. Tbeod., 1,3. * Giim esset quinquennis et lltteras omnino ignoraret. Dict. i?. Ancill., p. 2012.
^ In uno pede saliens puellas yersus capellam fugabat. Dict. iy. Ancill., 1. c. ^ Spem Yincendi et lacrandi in Deo ponebat. Ibid,
DE SAINTE ELISABETH DE HONGRIE. i05
sant le devoir de réciter un certain nombre de Pater et A' Ave, Elle y cherchait sans cesse des occasions de se rapprocher de Dieu; et lorsqu'elle avait éprouvé quelque obstacle à faire autant de prières et de génuflexions qu'elle aurait voulu, elle disait à ses petites compagnes : « Couchons-nous par terre, pour voir qui de nous est la plus grande. » Puis s'étendant successivement à côté de chacune des petites filles, elle profitait de ce moment pour s'humilier devant Dieu et réciter un Ave. Devenue épouse et mère, elle se plaisait à raconter ces innocentes ruses de son enfance ' .
Souvent aussi elle conduisait ses amies au cimetière, et leur disait : a Souvenez-vous que nous ne serons un jour que pousse sière. » Puis, arrivant devant le charnier, elle disait : a Voici les os des morts : ces gens ont été vivants comme <c nous le sommes, et sont maintenant morts comme nous le « serons; c'est pourquoi il faut aimer Dieu. Mettons-nous « à genoux, et dites avec moi : Seigneur, par votre mort « cruelle et par votre chère mère Marie, délivrez ces pau- « vres âmes de leur peine; Seigneur, par vos cinq plaies 0 sacrées, faites-nous sauves. » C'étaient là, dit un auteur, ses danses et ses jeux ^. Ces enfanta récitaient la prière avec elle, et bientôt, éblouis par l'ascendant qu'elle prenait
' Mensuremufl nos quœ nostruiû ait longior... Sicut et ipsa poslmodo adulta pluribuA recoguovil. Ibid.
Sachiez ia ne fust en ce leu Celé ioast a queilque geu Que sesperance et sa mémoire Ne fu«t à Dieu, le roi de gloire ; Car se li içoit le fuer A Dieu avoit fichic le cuer.
Kutebeuf, Mss. 7633, p. 2l>.
^ r.c fus SCS droits cnlendcmcui»,
Ses gcux et SCS esbatcmciis.
Ruletfvuf, 1. c.
sur eux, ils racontèrent que Tenfani 4ésus \enait souvent la trouver, la saluait tendrement, et jouait avec elle. Mais elle leur défendit sévèrement de dire de pareilles choses ^
Pors de ses récréations, elle cherchait à ^pprepdre le plus de prières qu'elle pp^vajt. Tous ceux qvfi voi^laicpt lui parler de Dieu et de sa sainte loi lui devenaient chers par ceja s^ul '. Elle s'était assigné un certain nombre d*oraisons à réciter par jour; et lorsqu'elle avait été empêchée dp repiplir cet engagement volontaire avant la nuit, et que ses suivantes Tobligeaient de se mettre au lit, elle ne manquait jamais de s'en acquitter tandis qu'on la croyait endormie, se souvenant, comme David, du Seigneur sur sa couche ^. Elle sentait déjà Ip prix de la modestie qui est ordonnée aux vierges chrétiennes, et arrangeait toujours son voile de manière à ce qu'on vît le moins possible ses traits enfantins *.
La charité sans bornes qui devait plus tard s'identifier avec sa vie même enflammait déjà son âme prédestinée. Ejle distribuait aux pauvres tout l'argent qu'elle recevait de ses parents adoptifs, ou qu'elle pouvait leur dérober sous un prétexte quelconque *. Elle allait sans cesse dans les offices et dans les cuisines du château pour y ramasser quelques restes qu'elle portait avec soin aux pauvres affamés, ce qui np laissait pas que d'éveiller déjà contre elle le mécontentement des officiers de la maison ducale ^.
Plus elle grandissait, et plus elle croissait en vertu et en
< PaMîonal. fol. 57.
« Vila Rhyl., § ix.
• El ab ancillis lectum ingredi coperetur. Mss. Florent. iSl. — Memor fn! tai super stratum meum. Ps. lxii, 17.
* Passional. 1. c.
• Harpagatam a parentibus vafre pecuniam pie miserabillbus erogaMe. Bonfinii Dec. Hung. iv, 1. vu, 284.
* Cod. Heidelb. 2. Les manuscriU de Heidelberg racontent à cet endroit
piété, plus elle vivait en elle-même, recueillie en la présence de Dieu, qui se plaisait dès lors à la parer de ses grâces.
L'usage voulait à cette époque que les princesses et les jeunes filles de haut parage ' tirassept au sort parmi les saints Apôtres un patron spécial. Elisabeth, qui avait déjà choisi la sainte Vierge pour sa protectrice et son avocate suprême *, avait aussi une vénération et, cumipe le dit un manuscrit, une amitié singulière pour saiqt Jean TÉvangétiste, à cause de la pureté virginale dont cet Apôtre était le type ^. Elle se n^it donc à prier avec chaleur Notrc-Seigneur de faire en sorte que le sort lui assignât saint Jean : après quoi elle alla humblement avec ses compagnes à réiectjon. Qn sp servait à cette fin de douze cierges, sur chacun desquels était écrit le nom d'un apôtre, et que Ton mêlait ensemble suf* Tau^l, où chaque postulante allait en choisir un au hasard. Le cierge qui portait le nom de saint Jean échut tout d'abord à Elisabeth : mais, ne se contentant pas de ce premier accomplissement de ses vœux, elle fit renouveler deux fois Téprcuve, et toujours avec le même résultat. Se voyant aipsi comme recommandée à son apôtre bien -aimé par une manifestation spéciale de la Providence, elle seqtit accroître sa dévotion envers lui, et fut fidèle à ce culte pendant toute sa vie : japfiais elle ne refusait ce qu 011 lui demandait au noni de saint Jean, qi|*il s'agit 014 de pardonper une injjire ou de confé^ef un biepfait ^
de 8a vie le miracle des roses, que des autorités plus sûres nous portent ili ne placer que plusieurs années plus tard. Voyez chapitre viii.
1 Secundum consuetudinem dominarum. Dict. iv. Ancill. 2013.
* Cod. Florent., p. 154. Ann. de Hainaul, 1. xlvi, c. xxii.
' Jolumnes eTangelista
Dinoe herzen lac tII na An «underlicher vrantschafl.
Cod. Argent., f. 199.
^ Tlieod., 1,4. Hutebeuf, Mss., p. 30.
208 HISTOIKE
Placée sous ce patronage sacré, la pieuse enfant y vit un nouveau motif de se rendre digne du ciel, et de redoubler par conséquent de pratiques chrétiennes et de privations volontaires. Elle ne négligeait jamais de sanctifier le nom du Seigneur par une grande réserve dans ses paroles. Les dimanches et les fêtes, elle laissait de côté quelque partie de ses ornements, préférant honorer Dieu par l'humilité de son esprit plutôt que par Téclat de sa parure. Guta nous apprend qu'en ces occasions elle ne mettait ni gants, ni manchettes lacées comme on en portait alors, si ce n*était après la (in de la messe * .
Tous les jours elle cherchait quelque moyen de briser sa volonté dans les petites choses, pour s'habituer aux grands sacrifices. Dans ses jeux, quand elle gagnait et que le succès la rendait toute joyeuse, elle cessait tout à coup, en disant : « Maintenant que je suis en veine de bonheur, je vais m'ar- « rêter pour l'amour de Dieu. » Elle aimait à danser, selon la coutume universelle du pays où elle était élevée 5 mais lorsqu'elle avait fait un tour, elle disait : « C'est assez d'un a tour pour le monde ; je me priverai des autres en l'hon- « neur de Jésus-Christ ^. »
Cependant le jeune Louis, son fiancé, était sans cesse auprès d'elle, et Elisabeth se trouvait avec plaisir auprès de lui : elle l'appelait mon cher frère ; et lai l'appelait ma mie et aussi ma chère soeur ^.
1 Nec chirothecas, nec tnanicas consuendo etringere consuevit. Dic(. iv. Aneill. !?Dl3... Gebrisene ermele... Cod. Pal. Cv. Anlequani niissaruiu solemnia complereiUur. Cod. Flor. 151.
* Modo in optiaio «urc^ssu ))ro Deo demitlam... suffleit mihi unus pi*o inuiido circuitus, reliquos pro Jcsu Clirisli nomine iutermillaïu. Dicl. iv. Aiioill. 1. c.
' So hicâs cr de bul iiiid meinc licbe schweuler. Passion., 57.
DE SAiiMt: ELISABETH DE HONGRIE. 209
Telle fui la première enfance de celte jeune fille ' : le Seigneur lui réservait une destinée pure et éclatante devant lui ; mais il avait compté le nombre de ses jours, et il voulait bientôt Tappeler a prendre place dans le ciel. Aussi daignat-il lui ouvrir tout d'abord le trésor de ses grâces spéciales. Sa vie devait être trop courte pour laisser place à ces grandes révolutions intérieures qui ont signalé la vie et la conversion de quelques-uns des Saints les plus illustres. Aucun orage de cœur ne vint obscurcir le rayon céleste qui la conduisit du berceau à la tombe. Tout devait se répondre et se suivre dans sa carrière bénie. Ce n'est pas la seule des servantes du Seigneur qui ait rendu un témoignage précoce à sa miséricorde et à sa puissance : et certes il n'y a point, pour des yeux chrétiens, de clarté plus douce que l'aube de ces grandes lumières dont la destinée est d'éclairer le ciel et la terre.
' Cil bien de cele douce cufance
Faisoieut au monde dcmontrauce De plus grans biens a en avant Ri puis li sont venu devant.
Le moine Robert, Ut&. iS6i.
Œuvres, vil. — Saintt Klisabetb. i. 11