CHAPITRE III
COMMEM LA CUÈliE SAINTE ÉL1SABEIU EL'T A 80UFF1UR POUR DIEU AVANT SON MARIAGE.
Euntes ibant el flebant , miltenteë semina «lia. Yenienles autem venienl cum eiullatione, portantes manipulos sum.
Ps. cxxv, 7, 8.
Elisabeth avait à peine atteint sa neuvième année, lorsque le père de son fiancé, le landgrave Hermann, vint à mourir (1216). Une nuit, il avait vu en songe que les cadavres des suppliciés exposés aux lieux des exécutions hors la ported*Eisenach, s étaient tout à coup transformés en vierges blanches, et que ces vierges s'étaient dirigées vers son lit, ayant à leur tête Notre Dame et sainte Catherine qu'il chérissait particulièrement, lesquelles lui avaient dit : « Il faut que sur ce (( site même tu nous bâtisses une maison, et que tu y mettes (( des vierges qui nous appartiendront, et alors nous te réu- (( nirons à nous sous peu^ » Le duc exécuta fidèlement ce mandat. Il fonda au lieu indiqué un couvent de femmes sous rinvocation de sainte Catherine, y installa pour première abbesse une jeune veuve. Imagina, duchesse de Brabant ^, et
« Rothe, Chron. Thur. 1702.
* Hothe rapporte que comme cette première abbesse, étant veuve, ne pou- Tait plus, en prenant le voile, recevoir la couronne des vierges, toutes les religieuses qui firent leurs vœux en même temps y renoncèrent par amour d'elle , et que cet usage se maintint depuis. Cet auteur ajoute qu'Elisabeth assista à celte cérémonie à Tàge de huit ans.
HISTOIRE DE SAINTE ELISABETH DE HONGRIE. t^^
désigna ce sanctuaire pour être le lieu de sa propre sépulture et de celle de ses descendants '. Après quoi il mourut, et fut enterré comme il l'aTait ordonné. Le jeune Louis, à peine tigé de seize ans^, hérita de son père, dont il était le fils aine; SCS deux frères puînés, Henri Raspon et Conrad, reçurent chacun un apanage et le gouvernement d*une partie des États du landgrave, selon Tusage de la maison de Thuringe.
La mort de Ilermann fut un malheur pour Elisabeth. Ce prince illustre et pieux a\ait continué à Taimer avec ten* dresse, à cause de sa piété précoce : il layait toujours traitée comme sa propre fille ^9 et personne de son vivant n*eùt osé porter obstacle aux pratiques religieuses de la jeune princesse. Mais après sa mort il n'en fut plus de même. Bien que Louis, qu'elle regardait comme son fiancé et son seigneur^, fût devenu souverain du pays, sa jeunesse le laissait encore en quelque sorte sous la dépendance de sa mère, la duchesse Sophie, fille du célèbre Olton de Wittelsbach, duc de Bavière. Celte princesse voyait avec déplaisir Textrême dévotion d'Elisabeth, et lui en témoignait souvent son mécontente* ment. La jeune Agnès, sœur de Louis, qui était élevée avec sa future belle-sœur, et que son éclatante beauté avait rendue plus facile à séduire parles vanités du monde, lui reprochait sans cesse avec amertume ses habitudes humbles et retirées. Elle lui disait sans détour qu'elle n'était faite que pour devenir une femme de chambre^ ou une servante. Les autres
* Ce couvent, «épullure de la majeure parlic des souverains catholiques du pays, f\il supprimé à la réformation, puis changé en théâtre par le duc Jean- Georges 11. Aujourd'hui ce site est occupé par l'auberge ium Stem. Thon Schloss VVartbarg. $ 72.
> Il était né le 28 octobre 1200. Galletti. Hist. Thur. il.
* Kochem, p. 805.
^ Ërin herren und fridil. Rolhe, 1. u. " Gurteill mavdt. Vita RbyU % ix.
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jeunes filles de grande maison, qui étaient les compagnes des deux princesses, voyant qu'Elisabeth prenait chaque jour moins de part à leurs jeux, à leurs danses et à leur vie gaie et frivole, répétaient ce qu elles entendaient dire à Agnès, et se moquaient ouvertement d'elle. Enfin les officiers les plus influents de la cour ducale, sans égard pour sa royale naissance, son sexe et son extrême jeunesse, ne rougissaient pas de la poursuivre par des dérisions et des injures publiques *. Tous s'accordaient à dire qu'il n'y avait rien en elle qui ressemblât à une princesse.
En effet, Elisabeth montrait une sorte d'éloignement pour la société des jeunes comtesses et des nobles demoiselles qu'on élevait avec elle : elle recherchait beaucoup plus celle des humbles filles de quelque bourgeois d'Ëisenach, et même celle des filles attachées à son service^. Elle aimait surtout à s'environner des enfants des pauvres femmes à qui elle distribuait ses aumônes. Les injures dont elle était l'objet ne servirent qu'à lui rendre plus doux et plus cher cet humble entourage. Du reste, elle ne laissa surnager dans son cœur aucun sentiment d'orgueil ou d'amour-propre blessé, ni même d'impatience. Ce premier essai de l'injustice des hommes et des misères du monde devint comme un nouveau lien entre Dieu et elle : elle y puisa de nouvelles forces pour le servir et l'aimer. Comme le lis entre les épines, dit un de ses historiens, l'innocente Elisabeth fleurissait et germait au milieu des amertumes, et répandait autour d'elle le doux et fragrant parfum de la patience et de l'humilité^.
* Potcntes quidam secretarii... amarls verborum injuriis eam afflciebant, el protcrvis insultationibus ejiis (eneritudinem perturbabant. Theod. 1 , 5.
> Cum ancillis scmper et pedisequis. n)id.
' Vclul lilium inter spiuas, innocens Elisabelii florens et germinans pungebatur aculeis , sed bumililatie ac patientiœ fragrans suavitatis diffiindebat odorem. Ibid.
Elle donna vers ce temps un exemple de cette humilité, que tous les narrateurs de sa vie ont soigneusement rapporté. C'était le jour de l'Assomption, jour où il y avait de grandes indulgences dans les églises consacrées à la sainte Vierge, et où on lui faisait l'offrande des fruits et des grains de l'année '. La duchesse Sophie dit à Agnès et à Elisabeth : a Desa cendons dans la ville, à Eisenach ; allons à Téglise de notre « chère Dame, entendre la belle messe des chevaliers Teu- « toniques, qui l'honorent spécialement. Peut-être y enten- « drons nous prêcher sur elle^. Mettez vos plus beaux ha- « bits et vos couronnes d'or '. » Les deux jeunes princesses, s'étant parées comme elle l'avait ordonné *, descendirent avec elle à la ville, et étant entrées dans l'église, allèrent s'agenouiller devant un prie-Dieu en face d'un grand crucifix. A la vue de cette image du Sauveur mourant, Elisabeth ôta sa couronne, et, la posant sur son banc, elle se prosterna par terre sans autre ornement de tête que ses cheveux '. La
* De là le nom de Wurtzweyh. Voy. Haltaus, Caicndarium Germanicum.
' Dae singea schœne messeu die dcutscheu herren
Die unser lieben frawen tag sonderlich erenn Pae predigt man von ir ouch villeichten.
Vil a Rhyl. § xiv.
' Decenter compositœ et auro et gemmis coronatff. Theod. 1,5.
^ Le M88. de Darmstadt décrit à ce propos en détail le costume que portaient Elisabeth, Agnès, et deux autres demoiselles élevées avec elle, « Toutes les quatre, » y est-il dit, « avaient la môme parure, des vêtements d'une même couleur, des bandeaux dans les cheveux, des bracelets, des ornements i^ur la poitrine , une tunique et un surcot ou manteau , un bandeau et un
voile, »
Borsen und barbant,
Bratcben und forspan,
Surkot und kideie an.
Uuben and hullen.
An slirnen uude au nuileu.
' Und legt siçh in îren blossen haer.
Vit* Rhyt. 1. c.