U HISTOIRE
duchesse, en la voyant ainsi, lui diibrusquement: «Qu^aveza vous donc, mademoiselle LIisabelh? Qu*aIlez-Tou8 faire de K nouveau? Voulez-vous encore faire rire tout le monde de n vous ? Les demoiselles doivent se tenir droites, et ne pas se « jeter par terre comme des folles, ou de vieilles nonnes qui « se laissent tomber à la manière des rosses fatiguées. Ne a pouvez-vous pas faire comme nous, au lieu de faire comme « les enfants mal élevés? Est-ce que votre couronne est trop « lourde? A quoi sert de rester ployée en deux comme un « paysan ' ? » Elisabeth se leva, et répondit humblement à sa belle-mère : <c Chère dame, ne m*en voulez pas. Voici « devant mes yeux mon Dieu et mon roi, ce doux et miséri- « cordiaux Jésus, qui est couronné d*épines aiguës; et moi a qui ne suis qu'une vile créature, je resterai devant lui couci ronnée de perles, d'or et de pierreries ! ma couronne serait « une dérision de la sienne'^. » Et aussitôt elle se mit à pleurer amèrement, car Tamour du Christ avait déjà blessé son tendre cœur'. Elle se recoucha sur son banc comme auparavant, laissa parler Sophie et Agnès tant qu'elles voulurent,
* Jungfrau Elisabet
VfoM ir uns nu eia newes machen...
Dae unser die leute lachea...
In der weyten als die alden nonnen
Die dae sein also gar fa'well
Das sie niederfallen wie ein muder gaull...
Ist euch der krantzs zu schwere vrurden...
I7nd liegt kronb aïs ein gebawer.
Vita Rhyl. § xit.
' Liebe Trau nu verargt mir das nicht...
Wie der suesse und der milde Mit scharffen doruen ist gekrosnt.
Von meyner kron wirt er gehient.
Ibid.
' Vulneraverat jam tunç charitas tenenim cor, gladiusque dominics passionU perlransicrat animain ejus delieatam. Theod. I. c.
et continua à prier avec tant de ferveur, qu ayant mis un pan de son manteau devant ses yeux, elle le trempa de ses larmes ' . Les deux princesses, pour éviter aux yeux du peuple un contraste fâcheux » se virent obligées de faire comme elle, et de se tirer le manteau devant les yeux : ce qu'il leur aurait été tout aussi agréable de ne pas faire, ajoute le chroniqueur^.
De pareils traits ne pouvaient servir qu*à envenimer la haine qu'elle inspirait déjà aux âmes profanes. Cette haine semble s'être propagée de plus en plus, à mesure qu'elle grandissait ; et lorsqu'enfin elle eut atteint l'âge nubile, ce fut comme une explosion générale de persécutions et d'injures de toute la cour de Thuringe. Les parents du landgrave, ses conseillers, ses principaux vassaux, tous se déclarèrent contre elle ^. Ils disaient hautement qu'il fallait la renvoyer à son père, et reprendre la parole donnée ; qu'une pareille béguine^ n'était pas faite pour leur prince ; qu'il lui
1 Vila Rhyl. $ xiv.
' Sie hetten als gerne Ton ir gesehenn
Dm es Tor den leutta nicht wtr fetcheen.
Ibid.
* A eognalis proiimls , vaMalis et eonêUiarfi» sponsi Mii... manifestai p«r-i aeeutionefi perpeita est. Theod. 1,6.
* FJne tokhe be^nna wir ane nicht eben.
ViU Rhyt., § xii.
Dans la première moitié du treizième siècle » précisément an temps d'ÉIi- Rabetti, on vit naître dans la plupart des villes de France et d'Allemagne des associations de vierges ou de veuves sous le nom de béguines, qui faisaient les vœux de religion et s'astreignaient à toutes les pratiques de la vie monastique, sauf la clôture. Elles restaient dans leurs familles ou dans des quartiers qui leur étaient spécialement réservés tous le nom de béguinaget, oomma ceux qu'on voit encore aujourd'tiui à Gand et à Bruges. Elles prirent bientôt sainte
fallait une épouse bien alliée, riche, et de mœurs vraiment royales ; qu'il ferait beaucoup mieux de se marier à la fille d'un prince voisin qui pourrait lui donner des secours en cas de besoin, tandis que le père d'Elisabeth était trop éloigné pour cela, de même que pour venger l'injure faite à sa fille, s'il la ressentait : mais que, du reste, il paraissait déjà l'avoir oubliée, et ne lui avait point envoyé le supplément de dot que sa mère avait promis ^ Les compagnons intimes du jeune duc profitaient de toutes les occasions pour l'exciter à laisser là Elisabeth, à la renvoyer dans sa Hongrie, parce qu'elle était trop timide et réservée^. La duchesse mère faisait tous ses efforts pour qu'elle fût obligée de prendre le voile dans quelque couvent de femmes^. Agnès surtout la poursuivait de ses mépris et de ses injures: elle lui répétait sans cesse qu'elle avait manqué sa vocation en ne devenant pas servante*. « Mademoiselle Elisabeth, lui dit-elle un jour, « si vous vous figurez que monseigneur mon frère vous a épousera, vous vous trompez fort; ou bien il faudra que (c vous deveniez tout autre que vous n'êtes \ »
C'étaient de pareils propos qu'il lui fallait entendre chaque jour. Elle sentit profondément toute l'amertume de sa position; elle se voyait à peine sortie de l'enfance, et déjà sans soutien, sans amis, sans consolation humaine, exilée en quelque sorte de sa patrie, privée de la protection paternelle, au milieu d'une cour étrangère, exposée sans défense
Elisabeth pour patronne , et Iransroriuèrent ainsi en titre de gloire pour l'humble princesse le nom que lui appliquaient ^es ennemis comme une injure.
* Vita Rhyt. $ xii.
« EllmUller. Krieg uf die Warlburp, p. 196.
* Domina Sophia satagebat operose... Theod. 1,6.
* Eine dienal mayt were an ir vertorben. Vita Rhyt. l. c.
* Frawlein Elisabeth wan ihr gedencket meinen herm bruder, etc. Kochen., p. 805.
aux insolences et aux persécutions des ennemis de Dieu el des siens. Elle en reconnut d'autant mieux que sa vie ne devait être qu'un pèlerinage dans ce monde instable ^ Elle eut recours à son Dieu : elle lui confiait sa douleur en silence et lui ouvrait tout son cxBur. Elle cherchait à confondre sa propre volonté avec celle de ce père céleste, et le suppliait d'accomplir celle Irès-aimablc volonté en elle par toutes les épreuvesqu'il jugerait convenables^. Puis, quand elle avait retrouvé sa paix et sa résignation aux pieds du crucifix, elle venait rejoindre ses femmes de chambre et les pauvres filles qu'elle s'était choisies pour compagnes, et redoublait de caresses envers elles', ce qui, d'un autre côté, faisait redoubler les invectives et les moqueries des deux princesses et des courtisans.
Ici, un de ses biographes interrompt son récit pour adresser à la sainte cette prière :
c( 0 très-chère sainte Elisabeth ! j'honore ta vertueuse jeunesse, el je m'affiige avec toi de tes mépris et de tes persécutions. Que n'ai-je passé aussi saintement que toi mes pre-
1 Die juncfrawe erk&nde
Daz si ellende were Ton ir Tader huse hie.
le baz ie baz erkande sie.
In leide uade ouch in pine Daz si eine pilgerin la dirre unsteden welde was.
Cod. Daimst.
< Medullilus ingemiscens confugit ad Dominum. Theod. 1. c.
Unde klagte ime ir leyt in dem stillen l'nd gab iren wiUen in seinen wiilen.
Yita Rhyt. § xii.
. . . Und bevalch sich unsern Hem mit gantzem herlzcn... das cr àinen alierliebstein wiilen mit ir in allen dingen voUebrelite. Cod. Hcid. Cv. * Mit in ir kosen si geûnc. Cod. Darmat.
mières années ! que n*ai-je souiïert aussi patiemment que toi toutes mes contrariétés ! Je te supplio, par ton enfance bienheureuse, d'anéantir ma malice enfantine; et, par ton héroïque patience, de m obtenir le pardon de mon impatience et de toutes mes fautes ' • d
1 p. Martin a Kocheni. p. 80G.