‹ Histoire de sainte Élisabeth de Hongrie, duchesse de ThuringeChapitre 18 sur 78 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

COMMENT LE DUC LOUIS, MARI DE LA CHÈRE SAINTE ÉUSABETII , ÉTAIT AGRÉABLE A DIEU ET AUX HOMMES.

Krat vir ille siinplex et reclus, ae (imeris Deum, et re^edens a malo.

Job. 1,1.

L*époux que Dieu avait destiné dans sa miséricorde à sa pieuse servante, et qu'elle aimait avec une tendresse si pro- Tonde et si réservée à la fois, était assurément digne d'elle et de son amour. Tous les historiens de Thuringe et de notre Sainte sont d'accord pour tracer de lui le portrait le plus attrayant ; et, à l'exception de son glorieux homonyme saint Louis de France, l'histoire de son siècle n'offre pas un prince qui, si jeune encore, ait possédé à un si haut point toutes les vertus du chrétien et du souverain.

La noblesse et la pureté de son âme se manifestaient à tous * dans son extérieur. Sa mâle beauté était célèbre parmi ses contemporains. Tous les auteurs vantent la parfaite proportion de sa taille, la fraîcheur de son teint, ses blonds et longs cheveux, l'expression sereine et bienveillante de son visage '• Plusieurs croyaient voir en lui une ressemblance frappante

' Er was nicht ze lang noch ze kurz

In einer rechten messe hab ich gehœrt Kot schœne warea Ime seyne wangen, Gele was das haar aa seinem heubte

avec le portrait que la tradition avait conservé du Fils de Dieu fait homme'. Le charme de son sourire était irrésistible. Sa démarche était noble et digne*, sa voix, d'une extrême douceur. Nul ne pouvait le voir sans l'aimer^. Ce qui le distingua surtout dès ses plus jeunes années, ce fut une pureté d'âme et de corps à laquelle il ne laissa jamais porter la plus légère atteinte. Il était modeste et pudique comme une jeune fille ^ : il rougissait facilement; il observait dans ses paroles la plus grande réserve*. Ce ne fut pas seulement dans ses premières et innocentes années qu'il sut préserver le trésor de cette pureté ; elle n'était pas chez lui le fruit d'une jeunesse dérobée à tout danger, ou bien d'émotions fugitives, de résolutions sincères, mais destinées à s'évanouir avec le premier orage des sens : c'était une volonté ferme et enracinée qui devint la règle de sa vie entière; c'était une résistance inflexible aux tentations les plus fréquentes et les plus dangereuses. Livré à lui-même au moment d'entrer dans l'adolescence, maître à seize ans d'une des principautés les plus riches et les plus puissantes de TAllemagne, entouré de tous les prestiges du pouvoir, du luxe, de la vie agitée de cette époque , entouré surtout de perfides

y Und sein lacben guttlich laute

In Minem geben gieng er aufgericht.

Vita Bhyt. § i.

Extulit eum mediocris staturœ decens valde proceritas et gratiosi vultus serenitas, speciosi forma prœ filiis hominum imagine reprœaeiitans. Ttieod. U, 1 . Id. apud Adam Ureinus. Cod. Darmst. Rottie.

* Cod. Darmst. p. 885.

* Eloquio dulcis. Theod. U, 8. Susse war er mit der Red. Vita Rliyt. $ ui. Mit schonen fœrstUcheu geberden... es was nymant der en sach. her worde eme gunstig. Rotli. Chr. Tliur, 1702.

* SchamhafUg als eine Junckfhiw. Ad. Ursinus, 1278. « Rothe, 1708.

conseillers, de flatteurs avides de voir périr sa yertu, jamais il ne fléchit, jamais il ne ternit de l'ombre la plus légère la fidélité qu'il avait promise à Dieu, à lui-même, et à celle qu'il aimait en Dieu ^ Qu'il nous soit ])ermis à ce propos de reproduire ici deux traits que les écrivains contemporains ont racontés avec détail , et qui nous semblent de nature à édifier les âmes simples.

Peu de temps après la mort de son père, comme il était un jour avec sa mère, la duchesse Sophie, au château d'Ebersberg, un certain seigneur voulut mettre à l'épreuve sa jeune innocence. Ayant trouvé, dans le village voisin d'Auerbach, une jeune fille d'une beauté remarquable, il la fit venir au château, et la conduisit à la chambre du prince. Il fallait pour cela traverser une cour où la petite Elisabeth jouait en ce moment avec ses compagnes. A la vue de cette étrangère qu'on menait chez son fiancé, elle se mita pleurer; et lorsqu'on lui demanda la cause de ses larmes, elle répondit : (c Parce qu'ils veulent prendre l'âme précieuse de mon <c frère, et la perdre ^. » Cependant le jeune duc reposait sur son lit pendant la chaleur du jour, quand il entendit frapper à sa porte ; aussitôt, sautant à bas de sa couche et nu-pieds, il alla ouvrir. La jeune fille entra avec le chevalier; après qu'ils se furent assis: (c Damoiselle, » dit Louis, a que venezi( vous faire ici ? — Je n'en sais rien, monseigneur, » rèpondit-elle '. Alors le chevalier lui dit : « Je vous l'ai ame-

' Apud omneB. Qui cum adolescens esset adeo castus eisUtit et pudicus, ut plerique eum malrimonio reputarent inhabilem. Theod. H , 1 .

' Erat beata Elisabeth parvula, ludena in area cum coœvis suis puellifl... Quia volunt pretiosam animam flratris mei capere et damnare. Ibid. 2.

* In meridie composuerat se namque ad quiescendum in lectulo... expergefaclus de Btralu buo nudis pedibuB exilieud, ostium aperuit... Cumque eonsediBsel... Domicella, ad quid venisti? At illa : Nesdo, domine, ad quid Teni. Ibid. — Le titre de domicellut, domicelta, dérivé du fk^ançais, se donnait aux

c( née pour que tous en fassiez votre plaisir, d  ces mots, le pieux et prudent prince appela un de ses chambellans, et lui dit d'apporter trois marcs d'argent pur. Des qu'il les eut reçus, il les donna à la jeune fille en lui disant: « Baissez « votre voile, belle jeune fille, et prenez ce faible présent en « guise de bénédiction, afin que vous puissiez retourner avec «joie dans votre famille ^ » Puis prenant à part Tindigne chevalier, il lui ordonna de reconduire cette jeune fille à ses parents, en la préservant de toute atteinte, a S'il lui arrive <& la moindre chose, » ajouta- t-il, « je te promets que je te « ferai pendre^. » Le narrateur dit qu'il taira le nom de ce malheureux chevalier pour éviter le scandale '. Elisabeth , voyant partir sitôt Tétrangère, essuya ses larmes^ et s'en réjouit en remerciant Dieu.

Une autre fois, comme il regardait par une fenêtre à Eisenach sur une place où l'on dansait, un des assistants lui montra la femme d'un bourgeois de la ville qui se faisait remarquer par sa beauté et sa grâce ; il ajouta que si elle lui plaisait, il se chargeait de la rendre favorable à ses vœux. Le prince se retourna vers lui vivement irrité : a Tais-toi^ d dit-il, a si jamais tu oses souiller mes oreilles par un pareil tt langage, je te chasserai de ma cour. Comment oses-tu me a proposer de devenir complice d'un crime que je puis être « appelé à juger et à punir tous les jours ^? »

pages et aux filles d*honiieur des grandes maisons. Voyez du Gange el Seguiliii. Saint François, dans ses Opuscules, dit que Jésu^-Christ sur la terre eut pour domicella la pauvreté.

I Expende, speciosa virgo, vélum capitis tui, et hoi^ munusculum pro benedictione de manu meaaocipe, ut ad tuos cum gaudio revertaris. Tlieod. Il, 3.

* Ahsque contradictione suspendio te fociam interire. Ibld.

* Propter scandalum. Ibid.

* Htyot amplexu §1 voloeria, ml domine, fhii te faelam. Tune vehementer fratui prinœpa : ObmatMoe, ete. Id. m, S. Rothe, 1711. Celui-ci fixe la

Une vertu si rare et si courageuse ne pouvait avoir pour fondement que la foi la plus active, et la pratique de tous les devoirs imposés par l'Église. On célébrait chaque jour, en sa présence, les saints mystères, et il y assistait avec une dévotion exemplaire. Il était le défenseur le plus zélé des droits de rÉglise et des monastères, bien qu'il sût parfaitement distinguer ces droits de l'intérêt personnel de quelques prélats, comme on l'a vu par la guerre qu'il soutint contre l'archevêque de Mayence. Mais quand c'était l'injustice brutale ou l'avidité de ses vassaux laïques qui troublait la vie paisible et bienfaisante des ministres du Seigneur, il montait aussitôt à cheval pour aller défendre, la lance au poing, la cause de Dieu et du pauvre peuple ' . La société dans laquelle il semblait le plus se plaire était celle des religieux ; et le but ordinaire de ses courses, en temps de paix, était l'abbaye des Bénédictins de Reinhartsbrunn ^, où il avait choisi sa sépulture. Sa première visite, en y arrivant, était à l'hospice des pauvres et des pèlerins, qui était une partie essentielle de chaque monastère. Il cherchait à consoler les malades et les infirmes par sa présence et ses douces paroles, et leur laissait toujours, comme aumône, quelque partie de son riche vêtement ou d'autres petits objets'. De retour dans son château, il cherchait à reproduire dans sa vie quelques-unes des privations dont la vie religieuse lui avait donné l'exemple. Par esprit de pénitence, jamais il ne mangeait de mets salés ou épioés, et, ce qui contrastait étrangement avec les usages des

dale de ce trait à rannée 1226. Plusieurs autres traits de cette nature sont rapportés par les historiens.

* Voyes ciiapitre xii.

* A sU lieues d'Eisenadi. — Adeundo frequentius scmtalMtur curiosius. Tlieod. n, 6.

* Ihid.

princes allemands de cette époque, il ne buvait jamais de bière, et buvait du vin seulement quand il était malade '•

Cette fidélité simple et naïve aux devoirs les plus rigoureux de la vie chrétienne ne servait qu'à rendre plus éclatantes en lui les qualités d'un preux chevalier et d'un prince sage et aimable. Aucun prince de son temps ne le surpassait en courage, ni même en force physique et en adresse dans les exercices du corps ^. Il déploya ce courage dans une occasion que les historiens de l'époque ont commémorée avec soin. L'empereur lui avait fait présent d'un lion ; et im matin que le duc, à peine vêtu ' et sans armes ni défense quelconque, se promenait dans sa cour, il vit ce lion, qui s'était échappé de sa cage, courir sur lui en rugissant. Sans s'effrayer, il l'attendit de pied ferme, lui montra le poing, et le menaça de la voix en se fiant en Dieu. Le lion vint aussitôt se coucher à ses pieds en agitant la queue. Une sentinelle qui était sur le rempart, attirée par le rugissement de la béte, aperçut le danger de son maître, et appela du secours. Le lion se laissa enchaîner sans résistance, et bien des gens virent, dans cet empire exercé sur les animaux féroces, un gage évident de la faveur céleste, méritée par la piété du prince et la sainteté de la jeune Elisabeth^.

A ce courage, dont la suite de ce récit offrira bien d'autres preuves, il joignait, au suprême degré, cette noble courtoisie que saint François d'Assise, son sublime contemporain, a nommée la sœur de la Charité^. Il portait à toutes les

1 ViU Rh>t. $1, etalli.

* Animo conslans el vlrilfs, exercitiis militaribus slrenuus et agilit. Theod. m, 8.

' Linea tantum ioAuper injecta veste, stolaribusque indu tus. Ibid.

* Rolhe, p. 1714. Ce chroniqueur fixe l'époque de cet événement à l'an 1227.

* E la cortesia sirocchia délia caritate Fioretti di S. Francisco, p. 6S.

femmes un respect plein de pudeur. Il était envers tout le monde, et surtout envers ses inférieurs, d'une bienveillance, d*une affabilité qui ne se démentaient jamais \ Il aimait à faire plaisir aux gens^. Jamais il ne blessait ni ne repoussait personne par son orgueil ou sa froideur. Une gaieté douce et franche, une familiarité mmable présidaient à toutes ses relations intimes et domestiques. Ses chevaliers et ses écuyers se louaient de sa générosité ; les comtes et les seigneurs qui venaient à sa cour y étaient traités par lui avec les plus grands égards et tous les honneurs dus à leur rang' • A ces vertus chevaleresques il ajoutait toutes celles d'un souverain chrétien. La seule passion véhémente que tous ses historiens lui reconnaissent était celle de la justice; il Taimait avec énergie et dévouement, et cet amour lui donnait toute la sévérité nécessaire pour punir les violateurs de ses lois. Il éloigna de sa cour et priva sans rémission, de leurs charges ou emplois, les seigneurs qui opprimaient leurs vassaux, ou même qui étaient orgueilleux envers les pauvres^, ainsi que tous ceux qui se laissaient emporter à des actes de violence, ou qui lui adressaient des dénonciations fausses ou malicieuses. Les blasphémateurs et les hommes qui ne rougissaient pas de faire entendre en sa présence des paroles impures, étaient aussitôt condamnés à porter pendant un certain temps un signe public d'ignominie^. Inflexible envers

' Ad omnes fœminas reverens exBtilil et verecuodus. Cunctisque generaliter aflablUfl, tracUbilis et amabilis. Theod. \\\ , 6.

* Und machte den leuten gern freude. Vita Rhjt. 1. c.

* FamiliaribuB socialis et Jacuudiu. Theod. 1. c. Touâ les auteura allemande vaotent sa gaieté. — Gegen seinen Rittern war er mild und freigebig und rrefblich, gegen den Grafen und Junckcrn ehrerbielig. Kochem. 85.

^ Wer mit armen leuten hochfarth Ireib. Vita Rh^t. $ xii. ' Selon quelques auteurs, c'était la ûgure d'un &ne en bois que les écoliers portaient sur le dos, comme ils font encore aujourd'hui en Pologne.

ceux qui outragaient la loi de Dieu, il était indulgent et patient envers tous ceux qui lui manquaient à lui-même. Quand quelques-uns de ses serviteurs s'oubliaient avec lui, il se bornait à leur dire : « Chers enfants, ne le faites plus, « car vous affligez mon cœur'. » Dans toutes ses délibérations, il apportait une prudence éprouvée; ses expéditions militaires, ses actes politiques montraient une habileté et une prévoyance qu'on n'aurait pas cru pouvoir s'unir facilement avec sa grande jeunesse et la simplicité de son caractère^. U s'occupait avec zèle et assiduité de tous les travaux que lui imposait le gouvernement de ses États. Sa véracité était à toute épreuve, et sa moindre parole inspirait la même sécurité que le serment le plus solennel. On pouvait bâtir sur cette parole comme sur un rocher'. Plein de miséricorde et de générosité envers les pauvres, il témoignait une extrême sollicitude envers toutes les classes de son peuple. Il était aussi sévère pour les comtes et les plus grands seigneurs du pays, accusés de pillage ou d'oppression, que pourle moiudre paysan ^. Tous ceux qui se trouvaient lésés par qui que œ fût recouraient à lui en toute confiance, et ce n'était jamais en vain ^. Nous le verrons plus d'une fois se mettre en cam-

* Pasttional. f. 57 .

Uud Ihat mit rate aile ding Und mit grosser weysheit.

Funichtig was er soUte begiimeo.

ViU Rhyt. § ui

' Seyue wort waren alao getrmw

Das man wol nocht daruf Imwu.

ViU Bhyt. g au.

^ Non comiti , non miliU , civi sive rustico , si de pnedo furlo tel sqne «imilibus vitiis accusati et conyicti fuerant... parcere noluit... piis plus et malis durus erat. Cftsar HeUt. Mss. Boll.

' Trost und htUfe hatlen aile arme Luthe by Lantprafln Lvdewlge. Rothe.

DE SAIPiTE ELISABETH DE HONGRIE. 235

pagne pour venger les torts faits à ses plus humbles sujets. Sous un prince pareil, la prospérité morale et matérielle de la Thuringe ne pouvait que s'accroître ; aussi les chroniques du pays ont-elles célébré avec enthousiasme le bonheur dont il jouit pendant ce règne trop court, et les fruits abondants que porta Texemple des vertus du souverain. La noblesse imita son chef, et Ton n'entendait plus les vassaux se plaindre des habitudes oppressives et belliqueuses auxquelles quelques seigneurs s'étaient livrés. Le peuple se montrait soumis et tranquille. L'union, la paix, la sécurité régnaient partout. Ce n'était, au dedans comme au dehors du pays, qu'une commune voix pour vanter et envier le bonheur que devait la Thuringe aux vertus du duc Louis ' .

£n un mot, tout son caractère et toute sa vie peuvent se résumer dans la noble devise qu'il s'étdt choisie dès ses premières années : Piété^ Chasteté, Justice ^. Il a justifié plus que personne la glorieuse croyance des siècles catholiques, qui reconnaissait une analogie fondamentale entre la chevalerie et le sacerdoce ; pour qui les véritables chevaliers étaient les prêtres armés de la justice et de la foi, comme les prêtres étaient les chevaliers de la parole et de la prière.

^ Fuenint tune nobilet veraces et paciflci, milites suis stipendUs contenli,

reliqui de populo humiles et quieti bonorum omnium abundantia ....

ubique habitabant homines conûdenter. Theod. Ul , 4.

* Pie, caste. Juste. — Apud onineâ.

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