SACREMENT DU MARIAGE
Pare boiia, uiulier bona, in parle tiiueulium Deum dabitiir viro pro factU bonis.
EcCLi. XXVI , 3.
Viilneraitti cor ineum , soror niea sponsa.
IIant. IV, 9.
Un prince qui offirait un si parfait modèle du preux chrétien ne pouvait recevoir ici-bas de récompense plus douce et plus belle que laniour d*une sainte ^ On a vu comment notre Elisabeth n'avait conservé de lien avec la vie de ce monde que cet amour qu'elle associait à de si religieuses pensées. Louis, de son côté, ne démentit jamais la tendre fidélité de ses premières années.
Elle avait, du reste, tout ce qui peut toucher et séduire un jeune cœur. Parée devant Dieu de sa piété et de son humilité,
' Sel pur vit li dous Jhucrist
Kiiui dona feme de prit, Keme MÛnte religieuse, Boue creiuetans et hoateuse...
liaisons et terres et avoirs Viennent de par ie père à soirt (set héritiers), Mais de Dieu tient tôt proprement E de son douch porvéemenl Savoirs et feme de bones meurs :
('est grans trésors et précieus.
Le moUie Hubert. Mis. 1861.
HISTOIRE Dfc: SAINTE ELISABETH DE HONGHIE. ^37
elle était encore parée deyant les hommes de tous les attraits corporels. Les historiens qui ont conservé son portrait la représentent comme étant d'une beauté régulière et parfaite * : sa personne tout entière ne laissait rien à désirer; son teint était brun et pur ^, ses cheveux noirs, sa taille d'une élégance et d'une grâce sans rivale, sa démarche grave et pleine de noblesse et de majesté *. Ses yeux surtout semblaient un foyer de tendresse, de charité et de miséricorde *. Il est facile de voir que dans cette beauté terrestre il se peignait un reflet éclatant de Timmortelle beauté de son âme.
Mais ce n'était pas sur les sentiments éphémères d'une admiration et d'un attrait purement humain que ces deux jeunes époux avaient élevé l'inaltérable union de leurs cœurs. C'était sur une foi commune, et sur la sévère pratique de toutes les vertus que cette foi enseigne, de tous les devoirs qu'elle impose. Malgré sa grande jeunesse et la vivacité presque enfantine de son amour pour son mari, Elisabeth n'oubliait jamais qu'il était son chef, comme Jésus-Christ est le chef de l'Église, et qu'elle devait lui être soumise en tout comme l'Église à Jésus-Christ. Elle joignait donc à son ardente affection pour lui un grand respect; elle obéissait avec empressement au moindre signe, au moindre mot venu de lui; elle mettait un
^ Corpore valde spedosa erat. Mss. Bolland. Brux.
* S. Elisabeth was wollkommen an dem le>be, brauii au dem «uigesiclite und schœn, emst ym wandel, etc. Adam lira. 1278.
* La nature lui avait encore été plus libérale que la fortune. Elle était de la plof riche et de la plus belle taille du monde, et l'on voyait quelque chose de ai noble, de si grand et de si majestueux dans son port, qu'il était impossible de la regarder sans l'admirer. Il n'y avait pas de plus belle personne au monde... Le P. Archange, p. 82, d'après Jac. Montauus Spireiis. cap. v. Le comte Mailath, dans l'Uis. Taschenbuch de 182?, répète à peu près les mênieit expressions d'après une chronique anonyme.
* Ad rrsin. 1. r.
soin scrupuleux à ce qu'aucune de ses actions, de ses paroles les plus insignifiantes ne put le blesser ou même l'impatienter ^ Le joug auquel elle se soumettait était du reste, comme le veut TÉglise, un joug d'amour et de paix ^; car Louis lui accordait pleine liberté dans l'exercice des œuvres de piété et de miséricorde qui seules l'intéressaient; il l'encourageait et la soutenait même dans ces salutaires exercices avec une pieuse sollicitude ; il se bornait à l'arrêter quand son zèle lui semblait l'entraîner trop loin, en lui adressant des avertissements toujours dictés par une affectueuse prudence, et toujours reçus avec docilité ^.
Toutes les nuits, la jeune épouse, profitant du sonmieil vrai ou feint de son mari ^, ou se dérobant à ses caresses S sortait du lit conjugal et s'agenouillait à côté, priait longuement en pensant à la sainte crèche, et remerciait Dieu de ce qu'il avait daigné naiti*e à minuit, dans le froid et la misère, pour la sauver, elle et tout le genre humain ^. Souvent son mari s'éveillait, et, craignant qu'elle ne fût trop délicate pour se livrer impunément à de telles pénitences, il la priait de cesser : » Chère sœur, lui disait-il, ménage-toi, et repose-toi u un peu \ » Puis il lui prenait la main, et la tenait ainsi jus-
I Mai'itum ardenlis^imo amore coiuplexa e^t, reverenter coluit, ad omnia dicta ejuâ , ad sint^uloâ nutus attendit , lieduloque cavil ne vcrbulo aut ge«lu ullo euui ofTeudoret aul bilem ipsi iiio>eret. Rebhahn, Hist. eccl. Mas.
' Prérace de la Messe du mariage.
' Beiicliciorum ejus dulcis fautor, lidelis exliorlator... fervorem ejus niluiuui suavi pnidentia temperavit. Theod., Ul,
^ Siugulis noctibus... iiiarilo quandoque dormieote vel eliam disaiuiulaiite. Theod., U, 1.
' A uocluruis spoiisi dilecti amplcxibus se cvcUens... ut dilectioretn eo queiu in molli stralo rcliqueral in ca'lis se liabere demonstrarol. Cod. Valic. p. 20.
^ Passional. 68.
'' Liebe Schwesler, M-honc diclî selbi»t und lege dicli an deiue ruche* Uerth. (Upl. Mss.
qu a ce qu'elle se fût recouchée, ou que lui-même se fût endormi, laissant sa main dans celle de sa femme; et alors elle mouillait souvent des larmes de sa ferveur cette main chérie qui semblait vouloir la retenir sur la terre '. Cependant jamais il n'employa la contrainte pour l'obliger de cesser ces œuvres de piété, dont il se félicitait et se réjouissait au fond du cœur ^. Ysentrude, la suivante la plus confidentielle d'Elisabeth, a raconté aux juges ecclésiastiques un trait qui prouve l'indulgence de Louis. La duchesse, pour ne pas s'oublier dans le sommeil, et en même temps pour ne pas troubler celui de son mari, avait chargé une de ses filles d'honneur de l'éveiller à une certaine heure, en la tirant par le pied. Il arriva une fois qu'Ysentrude se trompa et tira le pied du duc, qui se réveilla subitement, mais qui, devinant la cause de cette interruption, se recoucha sans donner le moindre signe d'impatience ^.
11 voyait bien, dit son historien, qu'elle aimait Dieu de tout son cœur, et cette pensée le rassurait * : et elle, de son côté, se confiait en la piété et en la sagesse de son époux, et ne lui cachait aucune de ses mortifications S sachant que jamais il n'interviendrait entre elle et son Sauveur. Aux témoignages si fréquents qu'ils se donnaient de leur mutuelle tendresse, tous deux mêlaient de douces exhortations à avancer ensemble sur le chemin de la perfection : cette sainte
' Mauuui ejuâ eatttiâsiiuus juvenis 8ua tcuuit manu. Theod., 1. c. — Etwene éo uam er ir haul iii sine hanl und euâliei... Cod. Palat. , 12. — Elle lui mouillait souvent le corps de ses larmes. Anu. Hain , 1. \lvi, cap. \xiii.
* Cougaudebat enim vir plus sanctis ejus moribus. Theod., 1. c.
> Traxit dominum per pedicam qui crus suum in partem domine duxerat. Cod. Valic. t. xxiii. — Evigilans, conjugisque devotionem cognoscens, sustulit iiatienter. Dicl. iv. Ancill. 2016.
* Wenn cr such das sy Got lieb batte. Vila Ubyt. $ xii.
* Kochcm. p. 805.
iiO HISTOIRE
émulation les fortifiait et les maintenait dans le service de Dieu ; ils savaient ainsi puiser, au sein de Tardent amour qui les unissait, le sentiment et le charme de TÂmour suprême '.
Le caractère grave et pur de leur affection se révélait surtout par la louchante habitude qu'ils conservèrent toujours de s'appeler frère et sœur, même après leur mariage, comme pour perpétuer le souvenir de leur enfance passée ensemble, et pour confondre leur vie tout entière dans un seul attachement.
Le bonheur d'être ensemble était pour eux si indispensable, le chaste attrait qui les portait l'un vers l'autre si puissant, l'alliance de leurs âmes si intime, qu'ils ne pouvaient souffrir de rester séparés l'un de l'autre, même pendant l'espace de temps le plus court ^. Aussi, quand le duc faisait des courses qui ne fussent pas trop lointaines^ il prenait toujours sa chère Elisabeth avec lui ', et elle l'accompagnait avec bonheur, bien qu'elle eût souvent à parcourir ainsi des chemins âpres et dangereux, à franchir des distances considérables, à braver de violents orages. Mais ni les gelées, ni la neige, ni l'excessive chaleur, ni les inondations, ne pouvaient l'arrêter^, tant elle tenait à n'être pas éloignée de celui qui jamais ne l'éloignaitde Dieu.
Il arrivait cependant quelquefois que Louis était obligé,
* Miro se affectu diligentes, et se inviceni ad Dei laudem etserTitium dulciter invitantes et confortantes. Dict. iv. AnciU. 2019. Déposition d'Ysentrude, reproduite dans une des leçons de l'ancien office de la Sainte. Vo>ei Appendice, n^ x.
* Pudici amoris niutuspque societatis, dulcedine affecti abesse ab invicem non patiebantur diutius vel longius. Theod. II , 1 .
* Nahme er seine Liebste allzeit mit sicli. Koehem. 808.
* Quamvis tellus aut gelu inliorresceret, aut nivibus tegeretur, aut iiumodicis caloribus patesceret , aut imbrium prscipiti lapsu madcret. Wadding. Ann. II.
par ses devoirs de souverain, d'entreprendre des voyages au loin, de sortir de ses Etats, et de ne pas emmener sa femme. Mais ces courtes absences devenaient elles-mêmes des occasions de consolider leur tendresse et leur mutuelle fidélité. C'était le moment que choisissaient les amis du mal pour suggérer au jeune prince de s'abandonner aux penchants de la chair, et pour ménager à sa pureté et à son amour pour Elisabeth d'éclatants triomphes. Un jour, quelques-uns de ses chevaliers lui dirent : « Monseigneur, pourquoi ne faitesc( vous pas comme les autres princes et seigneurs? Vous ne <c pouvez pas être toujours avec votre dame, ni résister toute jours aux exigences de votre jeunesse. » Il se tut d'abord; mais comme ils insistaient toujours, il leur répondit avec colère : « Messeigneurs, si vous désirez mes bonnes grâces, (( ayez soin de ne jamais pins me tenir un pareil langage : (( j'ai une femme, et je suis tenu de lui garder ma foi *. »
De son côté, Elisabeth, dès que son mari était parti, se dépouillait de ses vêtements de princesse et se revêtait du costume des veuves, en se voilant la tête comme elles. Elle restait ainsi pendant toute la durée de son absence, attendant son retour dans la prière, les veilles et les plus sévères mortifications ^. Mais dès qu'on venait lui annoncer l'approche de son époux, elle s'empressait de se parer avec tout le soin et l'éclat que pouvait exiger son rang. « (]e n'est pas, >> disait-elle à ses suivantes, « par complaisance charnelle ou par vanité
1 Domine, cur non facitis sicut cœteri principeâ et nobiles? Raro esse poletUs cum domina veatra, et juventuti vestrœ difficile est continere. Quare ergo puellis non utimini ? — Et tacuit ille. Quod verbum, cum aliquo (empore répétèrent, commotus respondil : « Vos, domini, sicut diligitis graliam meam, « earete ne de cstero faciatis milii mentionem liujus verbi : uxorem habeo, fl oui fldem servare teneor. » CsBsar Heisterb., ap. Mss. Bolland.
* VigilHs, orationibuB et verberibus noctes deducens. Theod., Il, 5.
ŒttTm. Yll. — Sainte ftliMbeth. l. 16
<x que je me pare ainsi, Dieu m'en ebt témoin, mais seule- « ment par charité chrétienne, afin d'ôter à mon frère toute a occasion de mécontentement ou même de péché, si quelque ce chose lui déplaisait en moi; afin qu'il n*aime que moi dans « le Seigneur, et que Dieu, qui a conservé notre union sur la « terre, nous donne à tous deux Tunion de la vie éter- « nelle ^ »
Puis elle allait au-devant de lui avec la joie naïve d'un enfant, et tant qu'ils étaient ensemble, elle faisait tous ses efforts pour plaire à ses yeux et à son cœur ^. Au repas, elle ne pouvait se résoudre à prendre une place loin de son époux, et allait toujours s'asseoir à ses côtés, ce qui était déjà aloi*s expressément contraire à l'usage observé par les dames du haut parage '. En cela elle ne satisfaisait pas seulement au besoin d'être le moins possible éloignée de lui, mais elle sentait que, par sa présence, elle mettrait un frein aux discours légers des jeunes chevaliers ^. Rien ne pouvait, en effet, être plus propre à imposer aux âmes mondaines que la vue de tant 4le vertu dans deux êlres si jeunes. Unis ainsi par une concorde sainte, pleins d'humilité et de pureté devant Dieu, pleins de charité et de bonne volonté envers les hounnes, pleins d'amour l'un envers l'autre, mais d'un amour qui les entraînait tous deux vers Dieu, ils offraient au ciel et à la terre le plus doux et le plus édifiant spectacle, et d'avance ils
* Ornare decenler et regaliter se conduevil. « Non pro carni« libidiiie ri mentis elatione, sed pure pro Chrisli caritate... Si quid forean ci lu me di»pliceret, ut me soiani in Domino affectu maritali diligat et licilo... slerua* \itœ consortium pariter exâpectemus. » Dict. iv. Ânciil. 2015. Dépoiiliou d'Ysentrude.
« Ut prœsenli gratiosam se ofTerrct et amabilem. Tlieod., H, 6. -
^ Conira morem aliarum sublimium rcminaruni. Thood.. VI. 5.
^ Herm. Frili. Mm. Heidclb.
réalisaient le charmant tableau que le plus grand poëte catholique a tracé d*un mariage céleste :
La lor concordia e i lor lieti sembianti , Amore e maraviglia e dolce sguardo Faceano esser cagion de' pensier santi.
Dante, Farad., c. xi.