COMMENT LA CHÈRE SAINTE ELISABETH MORTIFIAIT SON CORPS
Or a la dauie ainsi vescu Et de sa vie a fait escu Por l'ame defTendre et courrir.
Et por saint paradix ouvrir.
RUTEBECF, Mss. T. 34.
Voilà donc uotre jeune princesse en possession de ce bonheur des premiers ans , de ces douces joies du matin de nos jours, qu'aucune joie plus tardive ne peut remplacer, qu'aucune douleur aussi ne peut faire oublier. Dans nos faibles cœurs, leur absence obscurcit toute la vie, et leur mémoire suffit pour adoucir les plus cruelles misères. Aussi Dieu donne-t-il le plus souvent à sa créature cette rosée matinale, pour qu'elle sache résister au poids et à la chaleur du jour. Mais Elisabeth, dont les yeux intérieurs étaient fixés sur le ciel, tout en acceptant ce bonheur avec un tendre abandon, en comprenait le danger ; et pour cette âme d'élite , c'était une sorte d'épreuve dont il lui fallait triompher.
Elle sentait que la grâce que Dieu lui avait accordée en l'unissant à celui qu'elle avait tant aimé ici-bas l'obligeait à une fidélité d'autant plus zélée , à une reconnaissance d'autant plus ardente envers son bienfaiteur céleste. Bien qu'assurément sa jeune conscience ne dût pas être chaînée de très-graves reproches, elle ne se rappelait pas moins que, devant la stricte justice de Dieu , les âmes les plus fidèles ne
sont que des serviteurs inutiles ', et qu'on ne peut s'imposer assez de sacrifices pour mériter le salut. Dès lors elle commença, dans l'humilité de son âme, à amasser cette surabondance de grâces et de mérites qui est, selon la douce et consolante doctrine de l'Église, pour les Saints de Dieu une gloire si éclatante, pour les fidèles un trésor si riche et un refuge si sur.
Elle chercha d'abord à dompter sa chair par les veilles. Nous avons vu avec quelle sévérité persévérante elle savait se mortifier sur ce point, et avec quel mélange de sollicitude et d'indulgence son pieux époux la voyait se lever d'auprès de lui pour se rapprocher de Dieu. Mais souvent, malgré sa bonne volonté, Elisabeth, au milieu de ses prières , ne pouvait résister au sommeil , et s'endormait sur le tapis à côté du lit, sa main dans la main de son mari; ses femmes , en la trouvant ainsi étendue lorsqu'elles entraient le matin, lui en faisaient des reproches, et lui demandaient si elle ne ferait pas tout aussi bien de dormir dans son lit qu'au pied de son lit : a Non, » disait-€lle; « si je ne puis pas prier toujours, je a puis du moins me mortifier en m'éloignant de mon bien- (c aimé. Je veux que ma chair soit domptée ; elle ne peut que tt gagner à faire ce que l'âme veut ^. )>
Quand son mari était absent, elle veillait toute la nuit avec Jésus , l'époux de son âme ^. Mais ce n'étaient pas seu-
1 Cum feceritis oomia qua' prœcepta sunt vobû, dicile : Servi inutiles «umus. S. Luc, xvii, 10.
' Licet semper orare dod possim, tandem liane carni mese violentiam inferam, quod evellar a priedilecto marito meo. Dict. iv. Ancill., 1. c. Cod. Pai.» 13.
Je Teux que la chair ait damage En ce quele soffrir ne puet A faire ce que Tame etluet.
Rutebeuf, Mu. f. 32.
* Jean Lefêvre.' Ann. Hain., Ht. xlvi, c. \\i\.
ii6 HISTOIRE
lement des pénitences de ce genre que s'infligeait la jeune et innocente princesse. Sous ses plus beaux habits, elle portait toujours contre sa peau un cilice^ Tous les vendredis, en mémoire de la Passion douloureuse de Notre-Seigneur, et pendant le Carême tous les jours , elle se faisait donner en secret la discipline avec sévérité , afin , dit un historien , a de rendre à Nostre-Seigneur, qui fut flagellé, aulcune recompensation ^9 » et reparaissait ensuite devant sa cour avec un visage joyeux et serein. Plus tard, même ce fut la nuit que, se levant d'auprès de son époux , elle entrait dans une chambre voisine, où ses suivantes étaient obligées de la frapper durement ; puis, rassurée contre elle-même et sa propre faiblesse par ces austères pénitences, elle revenait auprès de son mari, avec qui elle redoublait de gaieté et d*amabilité ^. C'est ainsi , dit un poème contemporain , qu'elle cherchait à s'approcher de Dieu et à briser les liens de sa prison de chair, comme une valeureuse guerrière de l'amour du Seigneur^. Mais elle avait pour règle de ne pas souffrir que ces secrètes austérités exerçassent une influence fâcheuse sur ses relations habituelles , ou la rendissent triste et morose. Elle ne faisait même nulle difficulté de prendre part aux fêtes et aux réunions mondaines où sa position lui assignait en quelque sorte un rôle; et^ comme l'a dit un grand et aimable saint, digne à tous les égards de la juger et de la corn-
» Uothe. Chr. Thur. 1704.
* Ann. Hain., 1. c.
' Lacerabat duris verberibus carnem puella inuocens et pudica. Laetam coram homintbus se ostentans... Ad lectumque mariti reversa hilarem se exhibuit et jucundam. Theod., U, 1.
* Dar uz si menlich enprach
Sich ab ein Kempfiiine lloferes Herren minne.
Cod. Argent, fol. 199.
DE SAINTE ELISABETH DE HONGRIE. Ul
prendre, «elle jouoît et dansoit parfois, se trouvant rs assemblées de passe-temps, sans intérêt de sa dévotion, laquelle étoit bien enracinée dedans son àme; si que, comme les rochers qui sont autour du lac de Riette croissent étant battus des vagues, ainsi sa dévotion croissoit parmi les pompes et les vanités auxquelles sa condition Texposoit*. » Elle détestait toute espèce d'exagération extérieure dans les œuvres de piété , toute affectation de douleur, et disait de ceux qui prenaient en priant un visage triste ou sévère : « Ils ont Tair de a vouloir épouvanter le bon Dieu ; qu'ils lui donnent donc « ce qu'ils peuvent gaiement et de bon cœur ^. »
Elle ne négligeait, du reste, aucun moyen d'offrir à Dieu le tribut de son humilité et de son obéissance. Elle avait pour confesseur maître Conrad de Marbourg, dont nous parlerons plus tard, et envers qui son mari lui avait permis de contracter un vœu d'obéissance en tout ce qui ne serait pas contraire à l'autorité maritale : or Conrad, qui s'était élevé contre la perception de certains impôts dont le produit était destiné à couvrir les dépenses de la table royale, avait prescrit a sa pénitente de ne se nourrir que des mets qu'elle saurait positivement provenir des biens propres de son mari, et non pas des redevances de ses propres vassaux, qu'il regardait comme étant trop souvent le produit d'extorsions injustes, et contraires à la volonté de Dieu'. Le cœur compatissant de la jeune duchesse adopta avec empressement cette pensée,
* Saint François de Sales , Introduction à la vie dévote , 3" partie , chapitre ILXXI?.
* Videntur Dominum quasi deterrere ; dent Deo quod habent cum hiiarilate et Jucundilate. Dict. iv. Ancill. , 203 1. Déposition d'Irmcngarde. Voyez aaasi Cod. Heidelb.
' Ut abstineret de ils quœ de ofllciis et quœstu offlciatorum proveniebant, non utent cibis , nisi sciret de reditibus et justis bonis marili provenine. Dict. IV. Ancill.. 20t*.
qu'elle mit à exécution avec la sévérité la plus scrupuleuse ; elle en était quelquefois embarrassée, puisque, comme nous Tavons dit, elle tenait à rester assise auprès de sou mari pendant ses repas. Ce pieux prince ne mit, du reste, aucun obstacle à ses désirs; et lorsque trois des filles d'honneur de la ducbesse demandèrent la permission de suivre Texemple de leur maîtresse, il la leur accorda sur-le-champ, en ajoutant : a Je ferais bien volontiers comme vous, si je ne a craignais les médisances et le scandale; mais, avec Taide <c de Dieu, moi aussi je changerai bientôt de genre de vie *.)> Plein d*un tendre respect pour la conscience de sa fenune, il lavertibs^ait lui - même avec un doux et affectueux empressement quand il y avait des mets qui n'entraient pas dans sa règle; comme aussi, lorsqu'il savait que tout provenait de son propre bien, il la pressait de manger. Mais Elisabeth osait à peine toucher à un plat quelconque, craignant toujours que ce ne fût le fruit des amères sueurs du pauvre'^. Elle avait cependant soin de dérober aux yeux du monde ce cpi'elle faisait pour l'amour de Dieu; et lorsqu'elle était assise à la table du duc , au milieu de ses chevaliers et des officiers de sa cour, elle avait recours à mille petits manèges pour qu'on ne put s'apercevoir de ses privations. Elle feignait de surveiller le service avec une grande sollicitude , donnait des ordres fréquents aux domestiques , parlait à chaque convive, lui offrait à boire; quelquefois même elle coupait en
' Hoc el ego libenii lacereaif nisi alioruni detraclioiieë el scandaia fortuidareni. Adjuvaiile autem Domino, slatuui ineum cilo aliter ordinabo. Ipso etiam pius el dulcis maritus... dum quicquam scnipulOMim Aiit appoaitum , prsmunivit eani, ne ejus ex lioc lenera conscientia lurbaretur. Theod.. H, 2. Koehem., p. 807.
* FUrchtend selbige speisen waercn von den rauren Scliweis der aniMn Unterilianen verflcliafft worden. Kocheui., 1. «r.
petits morceaux le pain ou les autres mets qu*on plaçait devant elle, et les disposait par-ci par-là pour leur donner Tair de restes'. Elle se levait ainsi souvent affamée et altérée de la table la plus abondante; ses demoiselles d'honneur, compagnes de sa pénitence, racontent que quelquefois elle était réduite, pour toute nourriture , à du pain sec ou à quelques petits gâteaux qu'elle recouvrait de miel : un jour à un trèsgrand festin , elle ne put se réserver que cinq tout petits oiseaux qu'elle abandonna , ))resque en entier, à ses suivantes, car leurs privations la préoccupaient beaucoup plus que les siennes propres ^. Une autre fois, comme elle allait rejoindre son mari à la Diète de l'Empire, elle ne trouva rien dont elle pût manger en conscience, qu'un morceau de gros pain noir, et si dur, qu'elle fut obligée de le faire ramollir dans de l'eau chaude; mais comme c'était jour de jeûne elle s'en contenta, et fit en ce même jour, avec ce seul repas , seize lieues à cheval '.
Une tradition gracieuse montre combien Dieu adoucissait pour elle, et même d'une manière matérielle et sensible, ce que ces privations pouvaient avoir de rude et de pénible. Un jour, pendant l'absence de son mari , elle mangeait seule, chez elle, son pauvre repas, composé de pain sec et d'eau.
^ Nunc principem alloquitur, nunc his lautiores buccellas apponit, nunc illis poculum... nunc slatoribus ancillisve negotium aliquod injungit... Wadding, Ann. Minor. , t. ii . Panem aliosque cibos frangendo et hinc el inde disponendo se comedere simulabat. Theod., II, 2.
' Solis quinque tortulis melle conditis, solo plerumque pane contenta... Quinque avicuias minutiasimas... ex quibus parum reservans reliquam pedise* qaif mUit. Dict. iv. Anciil. 2015.
' Maritum secutura ad magnam diœtain, ubi erat... Tantum groamim nigrum panem et durum quem in calida aqua siniplici moUeractum comede-^ bat... Hoc prandio illa die cum suis contenta... Et sic equitabant eodem die octo miiliaria theutouica quœ large faciunt triginta Italica. Dict. iv. AnciU. 1. c. Csaarius et le Ms. du Vatican disent avec raison quadraginta Italica.
Ije «soc, <<aBl sorr«na i ThiiproTisIe, Toulat, en signe d*amitiê. boiie «bikssiin Tetrc: il y InHiTa, à sa gnmde sur|Nrise, une litfuefir «pii lui s^mbU être le meilleur Tin qii*on put hoîre au nxwJe. Il den^inJi ausâtôl à réchanson d'où il 1 aTiit pris, et celuh<i rêf«(>niît qu'on n*a\ail senri à la duchesse que <le Teau. Loiû< n^ «lit plus rien; mais, selon Texpies^io aussi pieu^ que juste d*un narrateur, il eut €issez JTtfprii * pour y roir une maïque de la faTeur divine, et une reoMnpeose des sacri&esque s'imposait sa femme.
SouTent elle partourait les offices du château arec ses sui- Tîntes, et s'informait avec le plus grand soin de Torigine de tous les mets et de toutes les boissons. Quand elle avait trouvé quelque viande pem.ise« elle disait à ses demoiselles : ti Vous ne mangerez que cela ; » ou bien quand c'était une boisson licite, comme du \in dt^ vignes de son mari, elle disait : « Ne buvei que cela. » Mab quand elle trouvait qu'il n*y avait rien qui put finquiéter, elle se mettait à battre des mains avec une joie enfantine, en s'écriant : « Aujourd'hui cela va bien , nous pouvons manger et boire ^. » Elile pouvait avoir alors quinze ans, et avait conservé Tenfanœ de l'esprit et du cœur, tout en se rendant digne du ciel par des vertus bien au-dessus de son âge.
Un genre de vie si rigoureux et si contraire à tous les usages de son rang attira sur la duchesse l'improbation et les reproches publics de toute sa cour ; le duc lui-même n'était pas épargné , à cause de sa tolérance pour ce qu'on regardait
* Do hele er witxe also genuc... Cod. Argent, p. 200.
* Scrutabatur euriosius... Dum ofBdnas circumirel, ulpole domina douiez- Xkm cure parUcqM.... Wadding, Ado. Min., t. ii. Fréquenter i|u«renf de «enriciis viilicoruni... potum licitum forte de Wneis mariti «li... Cod. Valic. t. xxiii. Exultans et piaudens manibuB cum hilarilate, di&it :
i( Bene nobis hodie, comedemus et bibemus. « Dict. iv. Andll. 3015.
comme les extrayagances de sa femme. Tous deux se résignaient avec patience et indulgence à ces jugements profanes, aimant mieux plaire à Dieu qu*aux hommes.
Cependant la jeune princesse trouva bientôt un nouveau champ pour exercer son zèle et son amour de la mortification. Un jour de grande fête, elle descendit, selon Tusage, de la Wartbourg à Eisenach , revêtue d'un costume somptueux, couverte de bijoux et la tête ceinte de la couronne ducale ^ accompagnée de sa belle-mère et d'une suite nombreuse, et se rendit à une des églises de la ville. Elle avait coutume, toutes les fois qu'elle entrait dans une église, de porter sur-le-champ ses regards vers le crucifix ^ ; c'est ce qu'elle fit encore cette fois : et ayant vu l'image de son Sauveur, nu, couronné d'épines, les mains et les pieds percés de clous, elle se sentit pénétrée de componction comme autrefois dans son enfance ^, et, rentrant en elle-même, elle se dit : a Voilà « ton Dieu suspendu à une croix, et toi, créature inutile, tu « es couverte de vêtements précieux. Sa tête est couronnée « d'épines, et toi, tu as une couronne d'or. » £t, au même moment, vaincue par sa pieuse compassion, elle s'évanouit et tomba par terre. Les assistants, effrayés, la relevèrent, la portèrent à l'entrée de l'église pour lui donner de l'air, et lui jetèrent de l'eau bénite sur le visage *. Elle revint bientôt à elle; mais, à compter de ce moment, elle prit la résolution
> Pretioëissimis vestibuâ, monilibi» gemmisque moltis ornaU et diademale aureo coronata. Theod. Il, 3.
* Oculos semper in introitu ecclesiao ad crucem dirigera solebat. Ihid.
* V. plus haut, p. 213.
^ En pendet Deus tuus nudus, et tu homo inulilis vestibug pretiosis operiria. SpiniB caput ejus pungitur, et tuum caput redimitur auro... Ceeidit eianimis affecta... Ad ostium eocleeis propter reftigerium portayerunt, et reclisantett eam, faciem ejus aqua benedicta, que aderat, consperserunt. Theod. 1. c.
(le renoncer à toute parure quelconque , hormis les cas où Texigeraient les obligations de son rang ou la volonté de son mari. Dans les dépositions de ses suivantes, on trouve le dé* tail de plusieurs des objets qui faisaient alors partie de la toilette d'une princesse, et qu'elle ne voulut plus porter. Elle renonça, par exemple, aux étoffes teintes, aux voiles de couleur éclatante pour la tète , aux manches étroites et plissées qui paraissent avoir été un grand luxe de cette époque, aux bandeaux de soie qui retenaient les cheveux , enBn aux robes trop longues et traînantes*. Lorsqu'elle se trouvait dans la nécessité de revêtir ses habits de cérémonie , elle conservait sous l'or et la pourfire des vêtements de simple laine et son cilice qu'elle ne quittait jamais ; aussi, dans les solennités publiques, offrait-elle toujours l'union de la dignité et de la modestie d'une princesse chrétienne^. Elle recommandait cette modestie chrétienne aux nobles dames qui venaient lui rendre visite, les exhortait instamment à renoncer au moins en cela aux vanités du siècle, et leur envoyait même des modèles de vêtements qu'elle croyait leur convenir'. Ses efforts ne furent pas sans fruit; plusieurs de ces dames, touchées par l'exemple de cette jeune femme à peine mariée, renoncèrent aux superfluités mondaines, et quelques-unes d'entre elles firent même vœu de continence perpétuelle.
0 sainte simplicité , candeur des premiers âges, tendresse naïve et pure des anciens jours, revivrez-vous jamais ? Faut-il
< Coloralis peplis, fùcatUque velaminibus capitis, manicis conButitiis uimis étrictis, crinalibus sericisque zonis pro ornatu capiliis impUdUs , longis ^estibus... Dict. j?. Andll. p. 2016. V. auftsi le manuscrit de Dannstadt.
s Modesto semper et christianœ religioni congruo proceasit habllu, quantum prindpaiU dignltaa permittebat. Theod. Il, 8.
' Dans et miiteos elsdem eiemplarla, quibus salvis bonis moribus uU porsent. Theod. 1. c. Adhuc existens juvencula viro noviter copulata. Theod. 1. e.
croire que vous soyez éteintes et mortes pour toujours? Et s'il est vrai que les siècles ne sont dans la vie du monde que comme les années dans celle des hommes, ne reviendrezvous pas, après un si long et si sombre hiver, ô doux printemps de la foi, rajeunir le monde et nos cœurs?