HI8T01R
niiraiion œtte noble souveraine suivre avec huniiiité et recueillement le pauvre cercueil du dernier de ses sujets ^
Rentrée chez elle, elle employait ses loisirs, non pas aui délassements délicats de la richesse, mais, comme la femme forte de TÉcriture, à des travaux pénibles et utiles ; elle filait de la laine avec ses demoiselles d'honneur, et en faisait ensuite de ses propres mains des vêlements pour ses pauvres, ou pour les religieux mendiants qui vinrent à cette époque s'établir dans ses États ^. Elle se faisait souvent accommoder pour tout repas des légumes à dessein mal cutis, sans sd, sans assaisoimement quelcon(|ue, afin de saivoîr par expé* rience comment les pauvres étaient nourris ; et elle les mangeait avec une grande joie '.
On a vu plus haut comment elle souffrait sans cesse la faim, pour ne pas user de la nourriture qu'elle croyait être le fruit du travail injusleUienl exigé de ses pauvres siijets; mais elle ne bornait pas à ees scrupules purement personnels son zèle pour la justice et sa tendre sollicitude pour les malheureux. Lorsque, dans Texercice des soins domestiques de sa maison, elle découvrait la trace de quelque violence , de quelque torl commis à Tégard des }Muvre8gsns delà campagne, elle alluit suMe^bamp le dénoncer à son mari, et cherchait elle-même à le compenser autant que le permettaient ses moyens *. Comme si ces touchantes vertus étaient Tapanage imprescriptible de la maison de Hongrie , on les
1 Eoruiii futura |)ropriiâ inauibufl coiitrectabat, el ipsoruni olMeqtiiis dévoie maiiebat. Cod. FiorenU l&S.
* Manuiii niilttiiâ ad Torlia fuaum apprehendit regU Ûlia, el eam poilioqui»
«uU laDam ûlabat pauperuiu vcâles, insuper catechumenonim «sMorain
propriis manibua eunsuebat.
' Herm. Frilzl. Itis. Heidelb.
^ Viin vel injuriain pa^hiâ pro viribiu salistieri laborabat. Theod. U , 6.
ht: SAINTE ELISABETH DE HONGKIE. 259
retrouve presque deux siècles plus tard dans une jeune et illustre souveraine, fille, comme notre Elisabeth, d*un roi de Hongrie, dans Hedwige, élue à treize ans reine de Pologne, qui efiTectua par son mariage avec Jagellon Tunion de la Pologne et de la Lithuanie, et qui mourut à vingt-huit ans en odeur de sainteté (1399), après avoir été renommée comme la plus belle ^ et la plus courageuse princesse de son temps. Digne d'être de la race d'Elisabeth parTimmense pitié de son cœur, elle a laissé dans les annales de son pays une des plus délicieuses paroles qui aient jamais échappé à Tâme d'une chrétienne. l>es pauvres paysans étant venus tout en pleurs se plaindre à elle que les domestiques du roi leur avaient enlevé tous leurs bestiaux, elle courut chez son époux, et en obtint la restitution immédiate ; après quoi elle dit: a Le bétail leur est rendu, mais qui rendra leurs Cl larmes ^ ? »
Elisabeth aimait k porter elle-même aux pauvres, à la dérobée, non-seulement l'argent, mais encore les vivres et les autres objets qu'elle leur destinait. Elle cheminait ainsi chargée par les sentiers escarpés et détournés qui conduisaient de son château à la ville et aux chaumières des vallées voisines. Un jour qu'elle descendait, accompagnée d'une de ses suivantes favorites, par un petit chemin très-rude que Ton montre encore^, portant dans les pans de son manteau du pain, de la viande, des œufs et d'autres mets, pour les
^ In orbe univer^u (jarem in forma non habere crédita est. Dlugosz. x.
* EUi pecora coloni» reddimus, quis illis eflusas lacr^mas reatituet? Ibid. — Dans l'appendice n^ ui, nous avonis cherciié à tracer une ei^quisse de la \ie de la reine Hedwige, que quelques auteurs ont nommée sainte, mais qu'il ne faut pas confondre avec sainte Hedwige, tante d'Elisabeth.
* 11 se nomme enoore, eooune aux joarftd'ÉUsabeih, du nom très-expressif de Kniebreek^Hy eas«e-^eiMni.
260 HISTOlKt:
distribuer aux pauvres, elle se trouva tout à coup en face de son mari qui revenait de la chasse. Étonné de la voir ainsi ployant sous le poids de son fardeau , il lui dit : a Voyons ce que vous portez; » et en même temps ouvrit, malgré elle, le manteau qu'elle serrait, tout effrayée, contre sa poitrine ; mais il n'y avait plus que des roses blanches et rouges, les plus belles qu'il eût vues de sa vie : cela le surprit d'autant plus que ce n'était plus la saison des fleurs ^ S'apercevant du trouble d'Elisabeth, il voulut la rassurer par ses caresses; mais il s'arrêta tout à coup en voyant apparaître sur sa tête une image lumineuse en forme de crucifix. Il lui dit alors de continuer son chemin sans s'inquiéter de lui, et remonta luimême à la Warlbourg, en méditant avec recueillement sur ce que Dieu faisait d'elle, et emportant avec lui une de ces roses merveilleuses, qu'il garda toute sa vie. A l'endroit même où cette rencontre eut lieu, à côté d'un vieil arbre qui fut bientôt abattu, il fit élever une colonne surmontée d'une croix, pour consacrer à jamais le souvenir de celle qu'il avait vue planer sur la tête de sa femme '\
' la ireu mantelu uud krueçeu
Wan sv waren beid woll beladeu Mit fleysche» eyern und fladen F.r sprach Lasset seheii iras traget ihr Vnà deckte ine aiif ire meoteU schier.
Yita Rhyt., § ixi.
Do pareil iz ailes rote rosen und wizze... die schœnster die er je geisach und waz doch zu der zit in dem jare das Jeman liein rofien haben mohle. («oil. Heidelb. cxni et cxv.
* Alser mit ioe begunde xe koseu...
Ir crschrecken war ime leydt...
Da eruchien im zu den gezeiteOf etc.
Vila Rhyt., 1. c.
Heiiiiann de Frilzlar, le manuscrit des Franciscains, et Pelbarlus de Tenieswar dans son sennon xcvi , reportent c^. niiracle au temps de sa pre>
Parmi tous les malheureux qui attiraient sa compassion, ceux qui occupaient la plus large place dans son cœur étaient les lépreux, que le caractère spécial et mystérieux de leur infortune rendit, pendant tout le moyen âge, Tobjet d'une sollicitude mêlée d'aÉfection et de frayeur*. Elisabeth, à rinstar de plusieurs saints et princes illustres de son temps, se plaisait à triompher de ce dernier sentiment, et à mépriser toutes les précautions qui séparaient extérieurement de la société chrétienne ces êtres marcpiés de la main de Dieu. Partout où elle en voyait, elle allait les trouver, comme s'il n'y avait aucune contagion à craindre, s'asseyait à leurs côtés, leur tenait des discours tendres et consolants, les exhortait à la patience et à la confiance en Dieu, et ne les quittait qu'après leur avoir distribué d'abondantes aumônes \ a Vous a devez, leur disait-elle, à bonne chère souffrir ce martyre; c( vous ne devez en avoir ni deuil ni colère. Quant à moi, je
Dlière enfance. Selon eux, un jour qu'elle sortait des cuisiner avec des vivres qu'elle avait dérobés pour les pauvres, elle rencontra son père ou son beaupère, qui lui dit : « Chère petite, que portes-tu là? n Elle répondit: « Des roses pour me faire une guirlande. » — « Voyons ces roses, » dit-il. Et, en effet, il n'y avait que cela. Nous avons préféré suivre la majorité des auteurs et la tradition générale , qui appliquent ce miracle à sa vie conjugale , et y font intervenir son mari. C'est, du reste, le plus célèbre et le plus populaire des miracles de notre sainte : elle a été souvent représentée, par les peintres «t les sculpt«urs catholiques, avec des roses dans son manteau. On cultive encore des roses en grande quantité autour de son église à Marbourg , comme aussi sur la Wartbourg. Le peuple de ces deux lieux, quoique protestant, a conservé avec amour cette légende. Nous l'avons entendu raconter par un paysan des environs de Marbourg, le 29 juin 1834, avec le détail de la rose prise et gardée par le landgrave, que nous n'avions trouvé dans aucun auteur.
Le même miracle est attribué à sainte ÉlisalMth de Portugal , petite-nièce de notre sainte, et à sainte Rose de Viterbe.
* Voyei plus loin les détails à ce sujet, chapitre xxv.
' Ubicumque taies reperit assidens illis consolabatur, exhortans ad patientiam, etc. Theod. Cod. Heid. cxiii et cxv.
« suis certaine que si vous prenez en patience cet enfer que « Dieu vous envoie en ce siècle, vous serez sauvés et quittes « de i*autre enfer. Or, sachez que c*est un grand mérite '. » Ayant rencontré un jour un de ces infortunés qui souffirait en outre d*une maladie à la t(Hc,et dont Taspect était repoussant au plus haut degré, elle le fit venir en secret dans un endroit retiré de son verger, et lui coupa elle-même ses affreux cheveux, lava et pansa sa tête, qu'elle tenait sur ses genoux: ses demoiselles d'honneur Fayant surprise dans cette étrange occupation, elle leur sourit sans rien dine^.
Un jour de Jeudi-Saint, elle rassembla un grand nombre (le lépreux, leur lava les pieds et les mains, puis, se prosternant devant eux, elle baisa humblement leurs plaies et leurs ulcères.
Une autre fois, le landgrave étant allé passer quelques joui-s à son château de Naumbourg, qui était au centre de ses possessions septentrionales et voisines de la Saxe^ Elisabeth resta à la Wartbourg, et employa le temps que son mari devait être absent à soigner avec un redoublement de zèle les pauvres et les malades, à les laver elle-même, à les vêtir des habits qu'elle leur avait faits, malgré le mécontentement qu'en témoignait hautement la duchesse-mère Sophie, qui était restée avec son fils depuis la mort de son mari. Mais la jeune duchesse ne tenait que fort peu de compte des plaintes de sa belle-mère. Parmi ces malades il y avait alors un
< Rutebeuf, Msa. de la Bihl. roy., p. 44.
s Mendicum horrendum aspeclu capitis intirmitate laborantem, secrète aiMimsit, caputque ejus in sinu suo reelinans, horridos capUlos ipniua «aoctis niaoibus totondit, etc.. SupenrenienUbtu correpta pediBsequis ridebal et Ucebat. Thcod. Il, 6. God. Heid.
Et elle ne satoK ^ue dire, Se prenoit par amours i rire.
Rutebeuf, p. 3 1 . M>».
DE SAINTR ELISABETH DE HONGRIE. i63
pauvre petit lépreux, nommé Héiias ou Hélie^ dont Tétai était si déplorable, que personne ne voulait plus le soigner. Elisabeth seule, le voyant abandonné de tous, se crut obligée de faire plus pour lui que pour tout autre; elle le prit, le baigna elle-même, Toignit d*un onguent salutaire, et puis le coucha dans le lit même quelle partageait avec son mari'. Or il arriva justement que le duc revint au château pendant qu'Elisabeth était ainsi occupée. Aussitôt sa mère courut audevant de lui, et, comme il mettait pied à terre, elle lui dît : c< Cher fils, viens avec moi ; je veux te montrer une belle « merveille de ton Elisabeth. » — « Qu'est-ce que cela veut «dire?» dit le duc. — « Viens seulement voir, » repritelle ; « tu verras quelqu'un qu'elle aime bien mieux que (c toi. » Puis le prenant par la main, elle le conduisit à sa chambre et à son lit: « Maintenant, regarde, cher fils; ta « femme met des lépreux dans ton propre lit, sans que je n puisse l'en empêcher : elle veut te donner la lèpre ; tu le a vois toinnéme. » En entendant ces paroles, le duc ne put se défendre d'une certaine irritation, et enleva brusquement la couverture de son lit'^ Mais au même moment, selon la
' Dea zy batte schmirte xwueg
Damach ty ine in îr biitte trueg Dae sy mit irem llerrem iaue lag.
Vita Rhyt. § ix.
* Uiid alz er von syme pherde gelrad do quam »^n imilliir.
Eio wuuder will ich zeigea dir Das deina Elisabeth treibt au...
Do sprach her : « Was ist daz? » Do^prach nie : « Koiiitue iimi AJciie..einenden sy viel lieber liât dan dich... »
Sy nam den son bey seyaer haut. . .
• Dae wirdestu tergiflet von Nu sych selber zu mein lieber sœu. a Sein gemucth wat ime etwat scharfT Des bettes decke er aufwarf.
Vit. Rb. XX. Rothe, 1707. Passion. 59.
belle- expression de Thistorien, le Tout-Puissant lui ouvrit les yeux de Tâme, et, au lieu du lépreux, il vit la figure de Jésus-Christ crucifié, étendu dans son lit*. A cette vue, il resta stupéfait ainsi que sa mère, et se mit à verser des larmes abondantes, sans pouvoir d'abord proférer une parole. Puis se retournant, il vit sa femme qui Tavait suivi tout doucement pour calmer sa colère contre le lépreux : tt Elisabeth, » dit-il aussitôt, « ma bonne chère sœur, je te n prie de donner bien souvent mon lit à de pareils botes : je « t'en saurai toujours bon gré; ne te laisse arrêter par per- « sonne dr.ns Texercice de tes vertus'^. » Ensuite il se mît à genoux, et dit à Dieu cette prière : « Seigneur, ayez pitié tt de moi, pauvre pécheur ; je ne suis pas digne de voir tt toutes ces merveilles, je ne le reconnais que trop ; aidez- « moi à devenir un homme selon votre cœur et votre divine a volonté '• »
Elisabeth profita de la profonde impression qu'avait Caite cette scène sur le duc, pour obtenir de lui la permission de construire un hospice à mi-côte du rocher que domine le château de Wartbourg, sur le site occupé depuis par un couvent de Franciscains. Elle y entretint, à dater de ce moment, vingt-huit pauvres malades ou infirmes, choisis parmi ceux
* Tune aperuil Deus iuteriorea principis oculos, viditque in thoro suo podium Cruciflxum. Theod. 11 , 6.
' Und begeguet seyne Elisabeth
Dy ime nach batte gescbrietlen Auf das sy vereunet seinen Zorn Und der tiecbe bliebe imTerwoni.
Vita Rbyt. § xx.
Elisabeth, niyii liebe swesler, sulche geste soUu vehil dicke yn myn betl« legen, das ist mir wol su dancks. Berth. Capl. 7. ' Pasfiional, f. 57.
qui étaient trop faibles pour grimper jusqu'au château même ^ Tous les jours elle allait les visiter, et leur porter elle-même à manger et à boire.
Vivant ainsi avec les pauvres et pour eux, il n'est pas étonnant que Dieu lui ait inspiré ce saint amour de la pauvreté qui a illustré les âmes les plus riches de ses grâces. Tandis que, sorti du peuple, François d'Assise ouvrait au monde comme une nouvelle porte du sanctuaire par où se précipitaient avec ardeur toutes les âmes avides d'abnégation et de sacrifices, Dieu suscitait au milieu de la chevalerie allemande cette fille de roi, qui, à quinze ans, sentait déjà le désir de la pauvreté évangélique lui brûler le cœur, et qui confondait l'orgueil et la magnificence de ses pairs par un profond et souverain mépris de tous les biens terrestres ^. Il semblait lui marquer ainsi la place qu'elle se hâta de prendre, dans le culte de l'Église et l'amour du peuple chrétien, à côté du Séraphin d'Assise. En toute la fleur de sa jeunesse et de sa beauté, elle avait su dessécher dans son cœur jusqu'aux dernières racines des gloires mondaines'. a Elle, » dit un ancien écrivain, « elle qui estoit en souve- « raine gloire, questoit Testât de povreté afin que le monde <c n'eust rien propre en elle, et qu'elle fust povre comme « Jésus-Christ l'avoit esté^ d
Elle ne pouvait se défendre d'associer son époux bien-aimé
' Oy nkht mœcbten gehn noch kriechen
Gein Wartburg wan es was zehoch.
Vita Rhyt. §11.
' Evangelicœ dediderium paupertatis Spirilui sanck) in ejus dulciter aceenluiu pnecordiis forliler œstuabat. Theod. II, 7.
' Intra semetipsum spiritu pauper meudicitalem prœ ils omnibos aiTectabat... Flore juveiilutis vernabat in corpore^ sed mundanœ gloriae flos décident eju8 aniit in corde. Ibid.
^ Jean Lcfèvre, I. klti, c. 23.
à toutes ses secrètes et saintes rêveries, à tous les élans de son imagination enfantine yers une y'ie à la fois plus simple et plus conforme h la perfection éTangélique. Une nuit qu'étant couchés ensemble ils ne dormaient pas, elle lui dit : ce Sire, si cela ne vous ennuie pas, je vous dirai une pensée que j*ai sur le genre de vie ([ue nous pourrions mener pour mieux servir Dieu. » « Dites-le donc, douce amie, » répondit son mari ; u quelle est votre pensée à ce sujet? » a Je « Youdrais, » dit-elle, a (jue nous n'eussions qu'une seule cbar- « ruée de terre, qui nous fournirait de quoi vivre, et environ (c deux cents brebis ; et alors vous pourriez labourer la terre, <K mener les chevaux, et souffrii pour Dieu ces travaux ; et (c moi j'aurais soin des brebis et je les tondrais. » Le landgrave se mit à rin,', et lui répliqua : (c Ëh ! douce sœui*, si a nous avions tant de terre et tant de brebis, il me semble a que nous ne serions guère pauvres ; et bien des gens nous a trouveraient encore trop riches*. »
Mais charmé de la tendre simplicité de sa femme, il ra-
t'ae auit ^loieut Kubeiuble ea lur lit, et villoieul Si dist : Sire, ue vuus anuit, Je dirai mou peube dauuit.., DoLice amie, dites le doue. . .
Je volroie moult doucement Lue »eule kerue atoir De terre dout nous vesqui»siuus.
Et ij cens brebis eusemeut ; Qu'il TOUS couenroit abatier La terre, et mener les chevaux.
Et souffrir por Dieu les travaus .
Et iou d'autre part oTerroie As brebis, et les tondroie...
— Laudegraue dist en riaut.
Par la simplece qu'il savoit, Que sa feroe en ton cuer a? oil :
E, douce suer, si nous a viens, etc. .
Le moine Robert, Hss. ISS:
ME SAIMTE iilLlSABETH DE HONGRIE. «267
conia lui-même, peu de jours après, cette causerie intime à son ami Tarcherêcpie Théodore de Trêves, et c'est de ce prélat que la tenait Thistorien qui nous Fa conservée ^
D'autres fois c'était avec ses suivantes, qui étaient aussi ses amies, qu'elle parlait longuement des joies de la pauvreté; et souvent dans ses épanchements familiers avec elles, la jeune princesse, aussi enfant par le cœur que par Tàge, cherchait à réaliser, au moins en image, ses pieux désirs. Dépouillant ses habits royaux, elle se revêtait d'un misérable manteau de couleur grise, réservé aux pauvres et aux vilains, couvrait sa tête d'un voile déchiré, et marchait devant ses compagnes comme une pauvresse, en feignant de mendier son pain ; puis, comme avertie par une inspiration céleste du sort que Dieu lui réservait, elle leur disait ces paroles prophétiques : a C'est ainsi que je marcherai lors- «que je serai pauvre et dans la misère, pour l'amour de <c mon Dieu ^. »
tt 0 mon Dieu ! » s'écrie saint François de Sales en racontant ce trait à sa chère Philothée, a que cette princesse a était pauvre en sa richesse, et qu'elle était riche en sa paua vreté * ! »
Nous l'avouons de bon cœur, dans la vie de cette sainte, que nous avons étudiée avec tant d'amour, rien ne nous semble plus touchant, plus digne d'admiration et d'envie que cette simplicité enfantine qui pourra appeler sur quelques lèvres
' Sicut a DomiDO Theodorico didiei, venerabili arehiepii^copo Trevirendi, cum nocte quadam simul in leeto jaeerent et vigilareut, etc... CaeMr. Heitti. ap. Ns8. Bolland.
' Coram ancillis in palatio... vili paliio se induens... procesait laiiquam paupereula... tanquaoi prœsago corde sui fuluri status proplietissa , dixit ad ipsas : « Sic incedam cum pro Deo meo miserias sui!>linel>o. » Theod. 11,7.
' Introduction à la vie dévote, p. iii, c. 15.
le sourire du dédain. A nos yeux, ce naif abandon à toutes ses impressions, ces sourires, ces pleurs si fréquents, ces joies et ces inquiétudes de petite fille, ces jeux innocents de rame qui se repose au sein de son Père céleste, mêlés à des sacrifices si pénibles, à des pensées si hautes, à une si fervente piété, à une charité si active, si dévouée, si ardente, offrent le charme le plus doux et le plus puissant. Dans un temps comme le nôtre surtout, où les fleurs se flétrissent sans que les fruits puissent mûrir, où la simplicité est morte dans les cœurs et dans la vie privée tout autant que dans la vie sociale et publique, un chrétien ne saurait étudier sans émotion et sans envie comment s*est développée et révélée l'âme de cetle Elisabeth, dont la courte vie n'a été qu'une longue et céleste enfance, qu'une perpétuelle obéissance à la parole dite par le Seigneur, lorsque, prenant un petit enfant et l'ayant placé au milieu de ses disciples, il leur dit: « En a vérité je vous le rfw, si vous ne devenez comme ces petits « enfants^ vous n'entrerez pas dans le royaume des
« cieux^. n
* Amen dico vobis, niai enioiamini sicut parvuli, non intrabiUs in regnum «^pJorum. S. Matt. wiii, 3.