IV REG. XIX
Assez se fit dou siècle l'eslrauge ,
A Dieu servir veut son cuer mettre,
Car si comme tesmoigne la lettre
Vertus planta dedans son cuer...
Tous vices de sa vie osta
De Dieu sest (sait) : qui tel hoste a
Ne peut ameir Dieu par amors.
Escole fu de bones mors,
Essample fu de pénitence,
Et droit miraouers d'innocein'e.
ROTEBEUF, MSS
Il était impossible qu'Elisabeth pût se livrer à l'amour du prochain avec un si merveilleux dévouement, sans que Tamour de Dieu eût inondé et maîtrisé son cœur. Pour aimer ses frères autant et plus qu'elle-même, il fallait bien qu'elle aimât Dieu par-dessus toutes choses. Aussi la voyons-nous chaque jour faire de nouveaux progrès dans cette science sublime; chaque jour Thumilité, qui avait été la première compagne de son enfance, croissait dans son âme, et remplissait cette sainte demeure; car elle s'y trouvait à merveille, selon l'expression d'un de ses poétiques biographes ^ Chaque jour,
> Demath die vicl tiohe tugeud
Hele ir gevolget uzer ingent,
aidée par colle divine amie, elle apprenait mieux à dompter tout ce qu'il lui restait de terrestre dans le cœur; de sorte que, malgré son extrême jeunesse, malgré les devoirs de son état et les distractions de sa position, elle était parvenue à un degré de repos et de confiance en Dieu que les plus grands saints auraient pu envier.
Pour y arriver comme pour s'y maintenir, elle n'avait pas eu de secours plus efficace et plus constant que la pratique fidèle des commandements de TËglise, et la fréquentation des sacrements que cette mère inépuisable en bienfaits ofifre à tous ses enfants. Elle coniumniait très-souvent, quoique toujours avec crainte et respect '. Elisabeth comprenait aTec toute rintelligeucc de 1a foi le prix ineffable de ces trésors. Elle assistait aux offices divins avec un respect mêlé de crainte et d'amour, et avec un empressement sans égal. A peine eutcndait*eUc sonner la cloche qui annonçait l'olBce, qu'elle volait en quelque sorte à l'église ^, et cheixhait toujours à y aiTi ver avant ses suivantes; aussitôt arrivée, elle faisait à la dérobée plusieurs génuflexions accompagnées de ])rières ferventes^ comme des confidences secrètes à son Père céleste *.
Pendant la messe, elle cherchait à témoigner par des actes
Lud «uctu «a ir von U|tt au t«^ >Vann ir was sere -wol mit ii-.
Cod. Argent.
* Ubeuler et fréquenter couiinunicare studuit, cuui timoré tauieii et rêvepMitia, tanto Mcrameulo se iudignam reputaus. Cssariu» ap. Mss. liolfaiMl.
^ Si gemach gerne vloch
AU luau di gl«ck«a eu nxk.
(<od. Argent.
* Ancillas céleri greuii ad l'cclesiuin pneveuieii8, genuilexiuiie^ l'tteit'bat (m-culte... Theod. Il, 10. — Ll quaii qulLuidaui claiidentiiiiH orationibus aliquam Dei gratiam iaipttrarei. C«d. Flor. ]6?.
d*buihiliié extérieure la tendre reconoaissance que lui inspirait le sacrifice toujours renouvelé de la Victime innocente et suprême '. Obligée, par égard pour la présence de son époux et pour ne poitit scandaliser les fidèles, de se revélir d*un costume conforme à son rang, elle manifestait Thumilité de son cœur par la modestie et la réserve de sa tenue ; comme aussi en se dépouillant, en présence des autels, de tous les ornements qu'elle pouvait déposer et reprendre sans gène, comme, par exemple, sa couronne ducale, ses colliers, ses bracelets, ses bagues et ses gants ^. C'est ce qu'elle faisait surtout pendant la lecture de rÉvangile, et au moment de la consécration et de la communion. Or il arriva un jour ' que pendant le canon de la messe, comme elle priait avec feneur, les mains modestement jointes et cachées sous son manteau, et son voile relevé afin de pouvoir contempler la sainte bostie ^, une lumière céleste vint l'entourer. Le prêtre qui était à l'autel, homme d'une vie et d'une renommée très-saintes, vit, au moment de la consécration, le visage de la duChesse réfléchir une splendeur si grande, qu'il en fut tout ébloui; et, jusqu'à la communion, il se trouva entouré des rayons qui jaillissaient autour d'elle^ comme s'il avait été en plein soleil *. Pénétré de surprise, il rendit gloire à Dieu de ce qu'il avait manifesté par une lumière visible et merveilleuse la lumière intérieure de cette âme sainte, et raconta plus tard ce qu'il avait vu.
^ Flagrabat euitn erga eacrauientuiu Tervore oiuniuiu mcdullarum. Theod. II, 10
* Theod. 1. c.
* En 1224, selon la chronique de Thuringe, par Rolhe.
^ Plicalis Bub chlamyde manibus. Theod. 1. c. Montanu8, c«p. lO.
* Rolhe, Chron. Thur., 1707. Vldll faclem eju« claritate nimia dlrtnilu» illustratam, tanquam solem radios luciQuod emittentem, etc. Theed. I. e.
27i HISTOIRE
Elle mettait la plus grande sollicitude à observer les préceptes de FÉglise sur les fêtes. Elle consacrait le saint temps de carême par le jeûne habituel^ quoique son âge l'en dispensât, ainsi que par des prières et des aumônes plus nombreuses. Mais rien ne saurait exprimer la ferveur, l'amour, la vénération pieuse avec laquelle elle célébrait ces jours sacrés où FÉglise rappelle aux fidèles, par des cérémonies si touchantes et si expressives, le mystère douloureux et ineffable de notre Rédemption '. Le Jeudi-Saint, imitant le Roi des rois, qui à pareil jour, s'étant levé de table, déposa ses vêtements ^, la fille des rois de Hongrie, ôtant tout ce qui pouvait lui rappeler les pompes mondaines, se revêtait de Thabit ordinaire des pauvres mendiants, et, chaussée d*une sorte de brodequins qui parait avoir été réservée alors aux malheureux^ allait à pied faire la visite des églises ^. Ce même jour elle lavait humblement les pieds de douze pauvres, quelquefois de lépreux ^, et leur donnait à chacun douze pièces d'argent, un habit de drap, et un pain blanc.
Elle passait toute la nuit du Jeudi au Vendredi-Saint en prières, et dans la contemplation de la Passion de Notr&-Seigneur. Dès Taurore du jour de la consommation du sacrifice divhi, elle disait à ses suivantes : « C*est aujourd'hui un jour a d'humiliation pour tous; je veux qu'aucune de vous ne me « témoigne le moindre respect ^. » Vêtue du même costume
' Feâlivitates quoque , quibus iioslrœ redeiuplioiiia benelicia recoluntur, quanta veneratione adoraverit, qua caritate amplexa Tuerit, qua pielate suacepérit, qua flde coluerit, quU digne enarrabit f Tlieod. H, cil.
* Surgit a cœna, et ponit veatinienta sua. Joan. xiii, 4.
* Calceis cruri alligatis utens. Quis unquani de régis fllia audivit UUa? Tlieod. 1. c.
* Voyez p. 254.
' Hodie dies humiliationis est ; nullani u voliis volo milii reverentiani exhiber i. Theod. \, v.
que la veille, et se conformant en tout à la coutume des pau- Très femmes du pays, elle mettait dans sa robe quelques petits paquets de linge grossier, un peu d*encens et de tout petits cierges ' ; puis se rendait nu-pieds, au milieu de la foule, dans toutes les églises; et, s*agenouillant devant chaque autel, elle y déposait un paquet de linge, de Tencens, et un cierge; après quoi elle se prosternait humblement, et passait au prochain autel. Quand elle avait ainsi achevé le tour d*une église, elle sortait sur la place, et distribuait de larges aumônes aux pauvres ; mais comme on ne la connaissait pas, on la foulait impitoyablement dans la presse, comme toute autre femme du peuple *.
Des personnes de sa cour lui reprochaient de faire à Téglise, en cette occasion solennelle, des offrandes si mesquines, tandis que, comme princesse et souveraine, il lui appartenait de donner Texemple de la munificence '; mais Tinstinct céleste de son cœur lui disait qu*un pareil jour était mieux fêté par rhumilité que par toute autre vertu. Elle faisait violence à la générosité excessive de sa nature, pour pouvoir d*autant plus complètement se confondre avec les petits et les humbles, et ofirir à Dieu ce sacrifice d'un cœur contrit et humilié, qu*il a promis de ne jamais mépriser.
A la fête des Rogations, qui était à cette épo([ue célébrée par des réjouissances mondaines, et surtout par un grand luxe de parure, la jeune duchesse s'adjoignait toujours à la procession, vêtue de grosse bure et nu-pieds. Pendant les
' Ordinavit more paupenim In gremio >uo iini fasciculos plurimos parvulos et pleDom thure vasculum, de ceraque lumina panra multa. Theod. H , If.
' Ad siDgula fasciculum Iini panruium et tlius cum lumine modico oblulit.
Et inclinans liumiliter discessit Ibat sic, et comprimebalur tanquam una
de populo. Ibid.
> U>id.
Oovrvt. VII. — Sainte Elisabeth, t. IS
m HISTOIRE
sermons des prédicateurs, elle prenait toujours place parmi ts» plus pauvres mendiantes, et suivait ainsi en toute humilité, à travers les champs, les reliques des Saints et la Croix du Savh veur ^ Car, dit un de ses contemporains, toute sa gloire était dans la Croix et la Passion du Christ; le monde était crucifié pour elle, et elle était crucifiée au monde ^.
Aussi le Dieu qui s*est lui-même nommé le Dieu jaioiix ne pouvait souffrir que le cœur de sa fidèle servante fût en^ vahi, même pour un moment, par une pensée ou par une affection purement humaine , quelque légitime qu'en pât être Tobjet. Un trait remarquable rapporté par le chapelain Berthold, et répété par tous les historiens, nous montre jusqu'où Elisabeth et son époux portaient ces saints et délitats scrupules qui sont comme le parfum qui s'exhale des âmes élues. Une fois, tous les deux s'étaient fait saigner en même temps, et, selon la coutume d*àlors, le duc avait réuni à cette occasion les chevaliers des environs, pour se réjouir avec eux et leur donner des fêtes pendant plusieurs jours '. Un de ces jours, comme ils assistaient tous à une messe solennelle dass l'église Saint -Georges d'Eisenach, la duchesse, oubliant la
> Cum quidam contra sanctorum décréta facieutea pretiosb et delicatta vestibuB decorantur , ipsa princeps régis ûlia lanel» induttf , nudis pedlbos proceasioneni Grucis et saoclorum reliquias sequebatur, et In prcdicatomm 8tationil)u« Bemper ihter pauperrimas se locabat. Theod. U, 11.
• Cod. Pal. Heid.
' Sie hatten beide gelaasen su einem mal. Herm. Frits. — C'était, m moyen ftge, une affaire importante et solennelle que de se lUre saigner: quand Topération réussissait heureusement, on en remerciait Dieu, et on se réunissait avec sas amis dans un festin. Les princes et seigneurs ett ftdaaient le prétexte de grandes réjouissances'. Pour iiss ipont et les fUtncée, c'était l'occasion d'un usage touchant. Le Jnoiie homme allait èhes celle qu'il aimait, lui demander du bon sang. La ûancée baisait et bénissait la plaie. Le bienheureux Henri Suso demandait ce bon sang à la sainte Vierge. Voy. sa Vie, éd- Dicptnbrock, p. 180.
sainteté du sacrifice, fixa ses regards et sa pensée sur son époux bien-aimé qui était auprès d'elle, et resta longfemp» à le contempler, en se laissant entraîner avec abandon à Tad-* miration de cette beauté et de cette amabilité qui le rendait si cher à tous ^ Mais quand elle fut rcTenue à elle-même, aa moment de la consécration, le divin Époux de son âme lui manifesta combien celte préoccupation purement humaine l'avait ofifcnsé ; car, lorsque le prêtre éleva l'hostie consacrée l)our la faire adorer au peuple, elle vit entre ses mains le Seigneur crucifié et ses plaies toutes saignantes ^. Consternée par cette vision, elle reconnut aussitôt sa faute, et tomba le visage contre terre, toute baignée de larmes, devant l'autel, pour en demander pardon à Dieu. La messe étant finie, le landgrave, habitué sans doute à la voir ensevelie dans ses méditations, sortit avec toute sa cour; et elle resta seule et ainsi prosternée jusqu'à l'heure du dîner. Cependant le repas préparé pour les nombreux convives étant prêt, et personne n'osant troubler la duchesse dans sa prière, le duc lui-même vint la trouver, et lui dit avec une grande douceur : « Chère « sœur, pourquoi ne viens-tu pas à table, et pourquoi u nous fais-tu attendre si longtemps ^? » A sa voix, elle leva la tête et le regarda sans rien dire; et lui, voyant ses yeux rouges comme le sang, à cause de l'abondance et de la violence de ses larmes *, lui dit, tout troublé : « Chère sœur,
' Aliquantisper a divinis abstracta amabilis ac dilecti marili intuitu suspeniui, quadam humante affectionis dulcedine ducebatur. Th. m, 8. — Do er bi ir stuud de vil ir an eiu gedanc von yme wanne er waz ein schone furste des libed. Herm. Fritz.
' Vidit Christum cniciûxum per manus sacerdotis guttas sanguinls distillaolem. Theod. 1. c.
' Tune ipse dulcisstmus princeps accedens. Theod. I. c. — Liebe sweater, was iist dy sache das du nicht zu tische kommst, etc. Berth. Mae.
* Vidlt oculoa ejus sanguineo colore turbidos pne amaritudine lacrymarum. Qui Dimio dolore percuaaua Theod. 1. c.
« pourquoi as- tu tant pleuré, et si amèrement? » Et aussitôt 8*agenouillant à côté d'elle, et ayant écouté son récit, il se mit à pleurer et à prier avec elle *. Après un certain temps, il se leva, et dit à Elisabeth : « Ayons confiance en Dieu ; je <c t'aiderai à faire pénitence et à devenir meilleure encore « que tu n'es ^. » Mais comme il vit qu'elle était trop accablée de tristesse pour pouvoir paraître au milieu de la cour, il essuya ses propres yeux, et alla rejoindre ses convives, tandis que la duchesse continuait à pleurer sa faute '.
Cette jeune et pieuse princesse avait donc reçu du ciel le don des larmes ^, de ces larmes douces et rafraîchissantes qui révèlent au fond de l'âme la présence d'un trésor inépuisable de grâces et de consolations d'en haut. Les compagnes de sa vie racontent que ses larmes, quelque abondantes qu'elles fussent, n'altéraient en rien la beauté de son visage ^ Ce n'était pas, du reste, une grâce qui lui fût spéciale ; c'était tout son siècle, tout le peuple catholique de ces temps heureux, qui la possédait, en même temps que sa foi ardente et simple. Elles en connaissaient la précieuse vertu, ces ferventes générations qui honoraient d'un culte si touchant la divine larme que Jésus avait laissée tomber sur le sépulcre de son ami ^.
* Liebc swester warumbe hast du alszo sere geweynt unde szo bitterUch. Berth. Mss... Totusin lacrymas resolutus. Theod.
* Lat uns frolich seyn in Cote, ich will dir helfen buzzen und beaseren. Henn. Fritz.
* Repressis lacrymis, detersaque facie, inter convivas Istus apparuit et serenus. At mulier timens Deum p^rduravit in fletibus. Theod. i. c.
* Habebat gratiam lacrymarum. Dict. iv. Ancill. — Da mihi gratiam iacr>manim. S. Auguet. Médit, passim.
'^ Fiuebant tanquam de fonte, vuitu ejus serenissimo et Jucundisslmo exislente. Dict. iv. Ancill.
< On voit encore à Vendôme, dans la belle église de la Trinité, l'autel où était vénérée la sainte Larme, c'est-à-dire une de celles que Jésus avait versées sur le tombeau de Lazare {et lacrymatus est Jésus, Joan. xi, 85), avec
11 y avait des larmes au fond de toute la poésie ' et de toute la piété des hommes du moyen âge. Ce sang de râme^ comme disait saint Augustin ^, cette eau du cœur, comme rappellent nos vieux romans^, coulait à flots de leurs yeux; c'était pour les âmes simples et pieuses en quelque sorte une formule de prières, un culte à la fois intime et expressif*, une tendre et silencieuse offrande qui les associait à toutes les douleurs et à tous les mérites de Jésus-Christ et de ses Saints, à tous les hommages de TÉglise. Comme la B. Dominique du Paradis, on lavait avec ses larmes les souillures de son âme ^; comme sainte Odile, on rachetait avec elles les péchés de ceux que Ton avait chéris en ce monde ^; recueillies j)ar les anges qui
celte inscription : Ad bustuin aniici Ghristus olim liens dédit teslein liane auiorisque et doloris lacryniani. LMllustre Mabillon a publié un traité spécial pour défendre l'authenticité de celte sainte relique, qui a été contestée par Tliiers , écrivain presque oublié aujourd'hui , grâce au ciel , mais dont l'influence a été très-funeste.
* Voy. les Contes de Grimm, la Légende de sainte Catherine et du chevalier ^ etc., etc.
' Quidam sanguis anims. Serm. 351, n^ 7.
> Berthe aux grands pieds ^ édit. de M. Paulin-Paris.
* Dabat pro cantu lacrymas plebs ignara canendi. S. Bernard., Oper. éd. Mabill., t. II, p. 11,97.
* L'aveva il signore ammaMrata à lavar 1' anima sua : dopo esser lavata e omata ritiravasi con il pensiero di lavarsi il cuore ail' orazione ; e una mattina mentre con simplicità puérile pregrava Dio con molle lagrime , che le mostrasse quest' anima, che doveva lavare, le fu mostrata 1* anima sua dentro del suo cuore in forma di bella e graziosissima bambina : onde tal gusto ne concept, che versé dagl' occhi moite lagrime per l'allegrczza, e da esse vedendo bagnato il suo benduccio, lo fregô sopra il lato del cuore, intendendo che non roo altra acqua che con le lagrime delle penitenza, si puo lavare 1' anima propria. Borghigiani, Intera Narrazione^ etc., t. 1, p. 18.
* Elle racheta l'âme de son père en pleurant cinq jours et cinq nuits, au point d'en devenir aveugle. C'est pourquoi elle est la patronne des maux d'yeux. On montre encore sur le mont Saint-Odile, en Alsace, la chapelle des Larmes (Zshren-Capelle), où elle fit ce sacrifice, et une fontaine dont \e»
t78 HISTOIRE
les portaient aux pieds du Père des miséricordes, elles étaient comptées par lui comme un don précieux de repentir et de saint amour ^ .
Et ce n était pas seulement les faibles femmes, ce n*était pas seulement le peuple ignorant qui ressentaient ainsi la douceur et la puissance des larmes : il suffit d'ouvrir au hasard un historien de ces siècles, pour voir à chaque page conunent les princes, les rois, les chevaliers, les armées entières s'épanchaient en pleurs sincères et involontaires. Tous ces hommes de fer, tous ces preux invincibles portaient dans leur poitrine un cœur tendre et naïf comme celui des enfants. On ne leur avait point encore appris à flétrir Tinnocence naturelle de leurs sentiments, ou à en rougir. Us n'avaient point encore desséché et glacé dans leurs âmes la source des émotions simples, pures et fortes, de cette rosée divine qui féconde et embellit la vie. Qui ne se souvient des sanglots et des larmes immortelles de Godefroy et des premiers Croisés, à la vue de ce tombeau du Christ qu'ils avaient conquis après de si merveilleux exploits et de si dures épreuves? Plus tard, Richard Cœur-de-Lion pleurait amèrement à la vue de Jérusalem, qu'il ne pouvait sauver'''; et le confesseur de saint Louis raconte de son pénitent, que u quand Ton disoit en la «c létanie ces mots : Biau sire Dieux, nous te prions que tu (( nous doignes fontaine de larmes ' ; li saint roi disoit dévoue tement : 0 sire Dieux, je n'ose requerre fontaine de
pèlerins viennent encore de bien loin chercher l'eau, souveraine pour le» maux d'yeux.
^ Une pauvre femme pleurait un jour ses péchés dans une église : l'évêque qui était a l'autel vil une colombe qui venait recueillir ses larmes et les porter au ciel. Grimm., t. UI, p. 40.
< JoiAville, p. 116, éd. 1761. Voy. aussi l'admirable scène des Croisés et des Vénitiens en 1204 racontée par ViUehardouin.
* JDaos les anciennes litimies, h dater du neuvième siècle, et dans celles
a larmes; ainçois me souffisent petites gouttes de lannes à
<c arouser la sécherèce de mon cuer... Et il reconnut à son
a confesseur privément que aucune foiz lui donna notre Sire
Ci larmes en oraison; lesquelles quand il les sentoit courre
(( par sa face souef (doucement) et entrer dans sa bouche,
« elles lui sembloient si savoureuses et très douces, non pas
« seulement au cuer, mais à la bouche ^ »
qui sont encore au Bréviaire parisien, on trouve le vei>sct suivant : Ut cornpunctionem cordis fontemque lacrymarum nobis dones, te royamui, etc.
1 Le confesseur, p. 324, ap.<MicheIet, Uitt, de Frattce, Le Bréviaire franciscain, dans l'office de saint Louis, vante aussi son ajisiduité à pleurer : lacrymarum a^sidnitas.