‹ Histoire de sainte Élisabeth de Hongrie, duchesse de ThuringeChapitre 25 sur 78 · S92 HISTOIRE · texte numérisé non relu

S92 HISTOIRE

<( Je suis indigne de vous; mais je me reœmmande à vous « pour l'amour de mon frère *. » Conrad, voyant dans celle humilité si précoce et si profonde chez une jeune et puissante princesse le présage de la gloire future de son âme, ne put s'empêcher de s'écrier : « 0 Seigneur Jésus, que de merce veilles vous faites dans les âmes qui sont à vous !» et il témoigna à plusieurs reprises la joie que lui faisait éprouver cette rencontre^. Il devint son confesseur à dater de cette époque, et se dévoua avec son zèle accoutumé à la culture de cette plante précieuse qu'il était chargé de faire croître pour le ciel. Bientôt l'instinct de la vie spirituelle se développa avec tant de force dans l'âme d'Elisabeth, ses élans vers la perfection de la vie chrétienne devinrent si fréquents et si vifs, que Conrad la trouva un jour, à ce qu'il écrivit luimême au Pape, tout en larmes, et se plaignant amèrement de ce que ses parents l'avaient destinée à l'état du mariage, et de ce qu'elle n'avait pu traverser cette vie mortelle en conservant la fleur de sa virginité pour l'ofifrir à Dieu*. Cependant, a remarqué un de ses historiens, malgré ces regrets inspirés par sa ferveur, elle n'en témoignait pas un amour moins tendre ni moins ardent à son mari *. Celui-ci, en revanche, bien loin de gêner ses progrès dans la voie où Conrad l'engageait, y coopérait de son mieux. Il n'hésita pas à lui permettre de faire un vœu d'obéissance complète à tout ce que son confesseur lui prescrirait, et qui ne serait pas con-

* Meiu geystlicher vatler empfahe mich deiner tochtei durch Gotl. Ich binn dein nil wurdig und lass dir mein bruder emprohlen seyn. Paaslonal. f. 58.

* « 0 herr Chrislus was wUrckest du mit den deiner » und was tro, Ibid. ' Ipsam querulantem reperivi, quod aliquando fuerit conjugio copuiata, et

qaod in virginali flore vitam prœsentem non poterat termfnare. Ep. GoDr. Marb. ad Papam, p. 109. Voy. aussi Cod. Pal. Heid., Wadding, etc.

^ Nec lamen ob hoc segniore maritum dilectione prosecuta est. Waddiag, t. Il , p. 32. Quem quamvis prœcordiaiis anioris afTectu diligeret. Theod. II , t •

traire aux droits et à la juste autorité du mariage*. Elle ajouta le vœu de continence absolue, dans le cas où elle deviendrait veuve ^. Elle fit ces deux vœux en 1225, étant âgée de dix-huit ans> avec une certaine solennité, entre les mains de maître Conrad, dans Téglise des religieuses de Sainte- Catherine à Eisenach, qu'elle affectionnait particulièrement. Elle mettait dans l'observation de ce vœu d'obéissance la plus grande fidélité, et cette humilité sans réserve qu'elle ne démentait jamais, en offrant à Dieu tous les sacrifices qui pouvaient le plus lui coûter^. Nous avons vu plus haut avec quelle délicatesse et quelle scrupuleuse exactitude elle se conformait à la prohibition que Conrad lui avait faite relativement à Tusagc des mets de la table ducale, dont l'origine lui paraissait entachée d'injustice envers le pauvre peuple*. Fidèle à l'inflexible rigidité de son caractère, et ne voyant en elle qu'une simple chrétienne, il ne tempérait par aucun ménagement le joug volontaire qu'elle s'était imposé, et la traitait dès lors avec une sévérité qui ne pouvait qu'augmenter ses mérites devant Dieu. Un jour il la fit appeler, pour qu'elle Tentendit prêcher ; mais elle se trouva en ce moment retenue par sa belle-sœur, la margravine de Misnie, qui était venue lui faire visite, et ne se rendit pas à son invitation^. Irrité de sa désobéissance, et de ce qu'elle avait ainsi manqué de gagner l'indulgence de vingt jours que le Pape avait accoixlée à tous ceux qui assisteraient à ses sermons^',

' Lege et jure matrimonii sibi salvo. Theod. HI, 12.

* Si contingeret eam supcrvivere mortuo niarito suo. Dict. iv. Ancill. 2014.

* Cusiodivii ergo mulier sancta obedienliam strictam et humileiii, sieut vcnrerat, propter Deum. Theod. 1. c.

* Voyez p. 247.

' Accidii ergo ut... per marchionissam Misnensem, viri sui sororem, qu» supervenerat, tune praepedita non veniret. Theod. 1. c.

« Cod. Darmst. p. 394. — Kuchenb. coll. m , ap. Rommel, Geachichte von Heflsen, t. ni.

il lui fit dire que désormais il renonçait à avoir soin de son âme. Mais le lendemain matin elle courut auprès de lui, et le conjura avec les plus vives instances de revenir sup cette cruelle résolution, et de lui pardonner sa faute. Il la refusa d*abord avec dureté ; enfin elle se prosterna à ses pieds, et, après ravoir longtemps supplié dans cette posture, elie obtint enfin sa grâce, moyennant une sévère pénitence qui lui fut imposée, ainsi qu'à ses filles d'honneur, auxquelles Conrad imputa une portion de sa désobéissance, et qui reçurent une rude discipline ' .

Il nous est resté un monument précieux de la direction spirituelle que Conrad exerçait sur son illustre pénitente, dans les douze maximes qu'il lui avait données comme résumé de sa règle de conduite, et que les chroniqueurs ont soigneusement conservées. Nous les transcrivons testuellement :

1 . Souffrez patiemment les mépris au sein de la pauvreté volontaire.

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