‹ Histoire de sainte Élisabeth de Hongrie, duchesse de ThuringeChapitre 24 sur 78 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

COMMEM LA CHÈRE SAINTE ELISABETH FUI CONNUE ET CHÉKIE DU GLORIEUX SAINT FRANÇOIS, ET COMMENT ELLE EUI POUR DIRECTEUR MAITRE CONRAD DE MARfiOURG.

De paupcrlatis hon o) Sanclus Franciscus «atial Turbaui Christi famelicam.

In via ne deûciat ; lier pandit ad gloriam, Et Yitœ Yiam ampliat.

Pro paupertatis copia Régnât dives in patria, Reges sibi aubstituens, Quos hic ditat inopin.

Antienne du briîviaikk franciscain.

Ce que nous avons déjà raconté d'Elisabeth suffit, ce semble, pour faire comprendre la sorte de parenté qu'il y avait entre son âme et celle de ce glorieux pauvre du Christ qui illuminait alors l'Italie des rayons de sa miraculeuse puissance. Dieu ne voulait pas que cette alliance intérieure restât stérile ou ignorée; elle devait, au contraire, être féconde en consolations pour sa fidèle servante, et en bénédictions pour toute la chère Allemagne. Une remarquable analogie existait déjà dans leur vie extérieure. L'année 1207, celle-là même qui avait vu naître Elisabeth au sein des grandeurs souveraines en Hongrie, avait vu renaître à Dieu saint François; au moment où elle, fille d'un roi puissant et petite-

fille de Charlemagne, venait au inonde environnée de tout réclat de la royauté, lui, fils du marchand Bernnrdone, renonçait à son pauvre avoir, à sa famille, à son honneur, pour Tamour de Dieu ; et, battu, emprisonné par son père, délivré de ses liens par l'amour de sa mère , couvert de boue et de huées par ses concitoyens, il se dépouillait de son dernier vêtement pour aller seul et nu à la conquêle du monde^ Elisabeth n'avait pas eu besoin de cette seconde naissance ; elle s'était trouvée tout d'abord préparée pour le ciel , et, dès le berceau, son cœur innocent avait pu offrir un champ fertile et pur à CCS semonces de force et de vie que la main de François allait répandre sur l'univers chrétien, et dont Dieu lui réservait le privilège d'être une des premières et des plus illustres dépositaires.

Il ne nous appartient pas de raconter ici la merveilleuse histoire des triomphes de saint François en Italie, à dater du moment où il commença ses prédications; il faut nous borner aux faits qui se lient directement à la destinée d'Elisabeth. Au bout de quelques années, la commotion imprimée par la parole du nouvel apôtre aux âmes endormies et attiédies devint si générale, le bouleversement qu'elle opérait dans toutes les relations sociales et privées si violent, qu'il lui fallut aviser aux moyens de régulariser et de modérer la force dont Dieu lui permettait de disposer. A chaque pas, il rencontrait une foule de maris qui voulaient abandonner leurs femmes et leurs enfants pour se consacrer avec lui à la pauvreté et à la prédication évangélique, et de femmes qui se montraient prêtes à renoncer à leurs devoirs d'épouses et de mères, pour peupler les monastères où Claire, sa rivale et sa sœur, présidait aux austérités des pauvres Clarisses. Placé

■ Hélyot, Histoire des ordres religieux, t. vu. Wadding. Annal. Minor. 1. 1. Marc, de Lisbonne, Cliron., etc., etc. Acta sanctor. Oct. t. ii.

dans la pénible alternative ou d'étouffer les germes salutaifes qui se développaient dans tous ces cœurs, ou d'entretenir une révolte dangereuse contre des liens consacrés par Dieu même, il eut recours à un moyen terme que le ciel deyait bénir comme toutes ses autres œuvres : à celte foule avide de lui obéir il promit une règle de vie spéciale qui associerait à ses religieux, par une communauté de prières, de bonnes œuvres et de pénitence, les chrétiens engagés dans la vie domestique, sans rompre des liens consacrés par Dieu mêoie. Il donna d*abord cette règle de vive voix à plusieurs fidèles des deux sexes ([ui s'empressèrent de la mettre eu pratique, surtout à Florence et dans les villes voisines. Chaque jour ils se félicitaient d'avoir trouvé le moyen de renoncer, même hors de l'enceinte des monastères, aux joies dangereuses et aux siuperfluités du monde. François voyant la ferveur et le nombre toujours croissant des membres de cette association , leur donna le nom de Pénitents du Tiers-Ordre^ comme formant la troisième branche de sa famille, où figuraient déjà les Frères Mineurs dont il était le chef direct, et les religieuses de sainte Glaire. En 1221, il écrivit et publia la règle qu'il leur avait prescrite. D'après ses principales dispositions, il fallait, pour être admis dans l'Ordre, si l'on était marié, le consentement de l'époux conjoint ; il fallait, en outre, avoir réparé les torts de toute nature qu'on avait pu commettre, et s'être réconcilié publiquement avec tous ses ennemis. Tout en ne quittant ni sa famille ni son état, on ne devait se vêtir que d'hl^bits d'une couleur grise et obscure, et ne point porter d'armes, si ce n'était pour la défense de la patrie ou de l'Église ' • Qa élevait s'abstenir d'assister aux fêtes, aux danses, à toute réjouissance profane ; outre Us abstinences et ks jeûnes près-

' On pouvait être dispensé de ces deux article.*, lorique dea devoix» de position V autorisaient.

crits par l'Église, ne pas manger de chair le lundi ni ie mercredi, et jeûner depuis la Saint-Martin jusqu'à Noël, ainsi que tous les mercredis et vendredis de l'année; entendre la messe tous les jours; communier aux trois grandes fêles de Pâques, de Pentecôte et Noël; réciter chaque soir quelques prières spéciales, \isiter les frères et les sœurs de l'Ordre dans leurs maladies , et assister à leurs obsèques. Cette règle, comme on le voit, n'établissait qu'une sorte d'association ou de confraterm'té pieuse , et nullement un ordre monastique. Ce ne fut que plus tard que le Tiers- Ordre, en adoptant l'usage des vœux solennels, prit cette dernière forme, qu'il conserve encore aujourd'hui dans les pays où il existe ^

L'immense et rapide propagation de fOi'di'e de Sainl- François est un des faits les plus remarquables, les mieux constatés de cette époque ; et Ton peut croire ifue TÉglise fut surtout redevable de ces progrès à l'association du Tiers- Ordre. Un nombre infini de chrétiens des deux sexes s'y affilièrent chaque jour; l'Italie, la France et l'Allemagne furent successivement envahies par celte armée nouvelle. Il fallut en tenir compte dans les affaires du siècle, car les ennemis de l'Église s'aperçurent bientôt des puissants obstacles qu'ils allaient rencontrer dans une organisation (^ui embrassait des fidèles de tout âge, de tout rang et de toute profession, le guerrier connue le marchand, le prêtre comme le juriste, ie prince conmie le paysan; et où l'obligation d'une pratique sévère et minutieuse des devoirs de la religion resserrait nécessairement le lien d'affection et d'obéissance qui les unissait à l'immortelle épouse du Christ, tout en les laissant au milieu de la vie sociale et mondaine, pour y développer à leur

' Hélvol, 1. VII.

aise ce dévoueinenl et cet amour fraicbemenl rallumés dans leurs cœurs. Aussi entendil-on Tempereur Frédéric II se plaindre publiquement qu*il trouvait dans ce Tiers-Ordre une entrave à Texécution de ses projets contre le saint-siége; et son chancelier Pierre des Vignes raconte dans ses letb^es que la chrétienté tout entière semblait y être entrée, et que, grâce à celte institution et à ses progrès, le pouvoir du ciel était devenu dès ce monde plus redoutable et plus avantageux que celui de la terre ' .

Ce fut en 1221, Tannée même où saint François publiait la règle du Tiers-Ordre, que ses religieux s'établirent définitivement en Allemagne'^. Ils ne pouvaient certes trouver nulle part plus de sympathie et d'encouragement que chez la jeune et pieuse duchesse de Thuringe. Aussi leur donnât-elle bientôt toutes les marques d'un dévouement zélé, et

> p. Âpoliu. Vie, p. 148. Hél^ot, vu, p. 32.

' La première tentative des Franciscains en Allemagne, qui eut lieu en 12 1 6, lie Alt pas heureuse. Le grave Wadding, historien officiel de TOrdre, raconte à ce sujet une histoire extraite des chroniques manuscrites des provinces de Saie, de Strasbourg et de basse Germanie, qu'il avait sous les yeux. « Les premiers religieux, dit-il, qui furent chargés de cette mission ne savaient de la langue allemande qu'un seul mot, ja (oui). Dans la première ville où ils entrèrent, et où leur costume étrange attira une grande foule autour d'eux, ou leur demanda s'ils voulaient un gîte et quelque nourriture ; ils répondirent ja, et, se voyant très-bien traités par suite de cette réponse, ils résolurent de l'employer dans toutes les occasions [Frœfatam responsionem cuicunque inter" roguiioni accommodare statuerutu). Malheureusement, quelqu'un s'avisa de leur demander si par hasard ils étaient hérétiques, et sMls venaient prêcher en Allemagne une autre foi que la foi catholique ; à quoi ils s'empressèrent de répondre : Ja^ ja. Aussitôt on les chargea de liens et on les Jeta en prison ; et, après avoir été accablés de coups et de mauvais traitements de toute sorte, ils furent chassés ignominieusement du pays, lis retournèrent iounédiatement en Italie, où leur récit inspira une telle ftayeur aux autres fk^res, qu'ils suppliaient le Seigneur, dans leurs prières, de les délivrer de la bari>arie des Teutons : Ut illos a sœvitia Teutonicorum llberare dignaretur. » Wadding, 1216, IX.

DE SAINTE ELISABETH DE HONGRIE. i85

tout Tappui qui était en son pouvoir. Elle commença par fonder au sein même de sa capitale, à Eisenach', un couvent de Franciscains avec une église, dès les premiers temps de leur introduction en Allemagne. Elle choisit ensuite pour confesseur le frère Rodinger, l'un des premiers Allemands qui eussent embrassé la règle séraphique^, religieux distingué par son zèle, et qui lui conserva pendant toute sa vie un attachement sincère. Par suite de ces relations nouvelles, tout ce qu'elle entendait raconter sur François lui-même enflamma son jeune cœur d'une ardente affection pour lui, et une sorte d'entraînement irrésistible l'excitait à marcher sur les traces de ce modèle suprême de toutes les vertus qu'elle estimait le plus. Elle le choisit dès lors pour son patron et son père spirituel^. Ayant connu par ses nouveaux hôtes l'existence du Tiers-Ordre en Italie et dans les autres pays où la famille de saint François s'était déjà étendue, elle fut frappée à son tour des avantages qu'offrait à une chrétienne fervente cetle affiliation. Elle pouvait y voir une sorle de consécration spéciale donnée aux mortifications et aux pieuses pratiques qu'elle s'était imposées de son propre mouvement : elle demanda donc humblement à son mari la permission de s'y faire agréger; et l'ayant obtenue sans peine, elle s'empressa de contracter ce premier lien avec le saint qui devait bientôt la voir venir régner à côté de lui dans le ciel. Elle fut la première en Allemagne qui s'associa au Tiers-Ordre*; elle en observa la règle avec une scrupuleuse fidélité; et l'on peut croire que l'exemple d'une princesse si haut placée par son

< Theod. lib. vi , c. 1. P. Archange, p. IIG et 122.

* Wadding, 1221, ix. P. Archange, p. 122, 134.

* Ipsa sancta cujusdam sincerissirnse diiectionis continua leneritudine trahetmtar ad ipsuin pauperem patrem Franciscum. Wadding, t. ii , p. 159.

* Hélyot, t. vil , p. 289. Le P. Archange, 115.

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rang et si renoinmée par sa piété ne fut pas sans influence sur la rapide extension de cette institution.

François fut bientôt informé de la précieuse conquête que ses nnssionuaircs avaient faite en la personne d'Elisabeth '. Il apprit en même temps et son afQliation à son Ordre, et l'attachement qu'elle lui iK)rtait, et les touchantes vertus par lesquelles elle édiQail et bénissait la Thuringe. Il en fut pénétré de reconnaissance et d'admiration, et en parlait souvent avec le cardinal protecteur de son Ordre, Hugolin, neveu dlnnocent III, et depuis pape lui-même, sous le nom de Grégoire IX. Celui-ci, qui devait plus tard veiller à la sécurité d'Elisabeth sur la terre et consacrer sa gloire dans le ciel, lui portait déjà un aiïectueux intérêt; et ce sentiment ne pouvait qu'être augmenté par la sympathie qu'il trouvait chez la duchesse pour cet apôtre, dont il était le principal soutien, ainsi que Tintime et tendre ami ^. Il ne put donc que fortifier François dans ses sentiments affectueux envers elle. L'humilité exemplaire dont celte princesse si jeune encore offrait le modèle, son austère et fervente piété, son amour de la [xiavreté, formaient souvent le sujet de leurs conversations fomilières '. Un jour, le cardinal recommanda au saint de faire passer à la duchesse un gage de son affection et de son souvenir; et en même temps il lui enleva des épaules le pauvre vieux manteau dont il était couvert, en lui enjoignant de Fenvoyer sur-le-champ à sa ûlle d'Allemagne, à Thumble Elisabeth, comme un tribut dû à Thumilité et à la pauvreté

^ ibid.

* Erant enim ambo , auUsles scilicet et Banclus , ^ecrela fainlliariUte et intimo amore a mulUs diebuà conjuncU. WaddJiig, I22C, p. 61.

' Dictus poulifex cum pra'dicto sauclo super audiUs aliquaudo de ipAÎo» ramulœ Dei Ëlisabethu; sauctilate taiu famo^a, paupei-lalc lam stricta, et humililale tam profuuda faoïiliariter conferebal. Ibid.

Ion taire dont elle faisait profession, et en même temps comme un témoignage de reconnaissance pour les services qu'elle aTaît déjà rendus à l'Ordre '. a Je veux, dit-il, que, puis- « qu'elle est pleine de votre esprit, vous lui laissiez unparefl a héritage qu'Élie à son disciple Elisée ^. » Le saint obéit à son ami , et envoya à celle qu'il pouvait nommer à si bon droit sa fille ce modeste présent, accompagné d'une lettre où il se réjouissait avec elle de toutes les grâces que Dieu lui avait conférées, et du bon usage qu'elle en faisait ^.

Il est facile de concevoir la reconnaissance avec laquelle Elisabeth reçut ce don si précieux à ses yeux ; elle le prouva par le prix qu'elle attacha toujours à sa possession; elle s'en revêtait toutes les fois qu'elle se mettait en prières pour obtenir du Seigneur quelque grâce spéciale * ; et lorsque plus tard elle renonça sans réserve à posséder quoi que ce soit en propre, elle trouva moyen de conserver ce cher manteau de son pauvre i)cre jusqu'à sa mort^ Elle le légua alors, conune son plus précieux bijou , à une amie. Il fut depuis conservé avec le plus grand soin, comme une relique doublement sainte, paf les chevstliers teutoniques à Weissenfels, au diocèse de Spire ; et le frère Berthold, célèbre prédicateur de ce siècle, raconta atix juges du procès d'Elisabeth qu'il l'avait souvent vu et touché avec vénération , comme la glorieuse

> Proprih manibus de scapulis B. Fraiicisci rapuisse dicilur, volens et pnecipiens eidem ul ipsum humillimœ filiœ suœ Teutonicœ Elisabeth» , tanquam mtt Tolantariœ paupertali et liumilitali proprium , aptum et debitum traïumittere non tardaret. Wadding, 1226, p. 61.

* In Bigiium gratiludinis multorum beneûciorum in buos aectatores collatonim. Ibid. Cod. Heid. cv, p. 23.

' P. Archange, p. 123.

^ Cod. Heidel. p. 62. Wadding, 1. c.

> P. Apoll. Vie, p. 148. Cod. Heidel. 1. c.

bannière de cette pauvreté qui avait vaincu le monde et toutes ses pompes dans tant de cœurs ^

C'est à Tombre de cette bannière qu'Elisabeth va recueillir dans le scret de son âme les forces requises pour remporter plus tard sur le monde et sur son propre cœur les yictoires éclatantes que Dieu lui réserve ; ce sera désormais unie par un lien intime et filial à Thomme sérapbique, qu'elle va faire de nouveaux pas dans cette voie étroite et épineuse qui conduit à Tétemelle gloire, et qu'il lui faudra francbir en si peu d'apnées.

Cependant, à peine âgée de dix-sept ans, elle vit s'éloigner son confesseur franciscain, le père Rodinger, qui avait guidé ses premiers pas sur la trace de saint François^.

Il fallut songer à le remplacer ; et le duc, qu'Elisabeth consulta dans cet embarras, et qui était affligé de ce qu'elle ne lui paraissait pas assez instruite dans l'Écriture sainte et la science de la religion', écrivit au Pape, et lui demanda un guide savant et éclairé pour sa fenune. Le souvemn pontife lui répondit qu'il ne connaissait nul prêtre plus pieux ni plus docte que maître Conrad de Marbourg, qui avait étudié à Paris ^ et qui exerçait alors les fonctions de commissaire apostolique en Allemagne. En eflet, maître Conrad jouissait alors de la plus haute estime parmi le clergé et les fidèles. 11 brillait en Allemagne, disent les contemporains, conune un astre éclatant ^ 11 joignait à une vaste science des mœurs

^ Velut feliciseimum pauperlalis vexillum. Wadding, 1226, p. 61 ex Mm* LoTanenBi.

* Hélyot , t. VII , p. 289.

s Nun was sie nit geleert daz was irem herrn gar layd. PaB«ion«l« f. 68.

* Voyez plus haut, p. 193, et la note,

> Velut clarum sidua in Aleinannia prsruUit. Iheod. III, 13; Rothe, p. 1715.

d'une pureté exemplaire, et une pratique constante de la pauvreté évangélique *. Il avait renoncé non-seulement à tous les biens temporels auxquels sa noble naissance lui donnait des droits, mais encore à toute dignité et à tout bénéfice ecclésiastique ; ce qui Ta fait ranger par plusieurs historiens dans Tun des ordres mendiants qui se propageaient alors dans le monde chrétien, mais il parait plus probable qu'il resta toujours prêtre séculier^. Son extérieur était simple, modeste, et même austère ; son costume, strictement clérical ; son éloquence exerçait une puissante influence sur les âmes. Monté sur un petit mulet, il parcourait toute TAllemagne '. Partout où il portait ses pas, une foule immense de prêtres et de laïques le suii^aient, pour recueillir de sa bouche le pain de la divine parole^. Il inspirait partout Tamour ou la crainte, selon qu'il s'adressait à des chrétiens fervents, ou à des populations déjà infestées par l'hérésie ^ Le grand Innocent III lui avait confié les fonctions de commissaire du saint Office en Allemagne, avec la mission spéciale de combattre les progrès menaçants de l'hérésie des Vaudois, des pauvres de Lyon et autres analogues, qui s'étaient introduites dans les pays d'outre-Rhin, et promettaient à l'Église les mêmes malheurs que dans la France méridionale. Il était en même temps chargé de prêcher la croisade, et sut plus

' Eniditus scientia, conversatione purus, vita evangelica.... Di villas et posseMiones temporales et bénéficia ecelesiastica habere noluit. Tfieod. 111, 13.

* Voy. dans Justi, Elisabeth die heilige, p. 126, 129, de longues recherches sur cette question, ainsi que sur la famille dont on le croit issu.

* Panrissimo sub^ectus mulo, totam pêne circuivit prœdicando Alemanniam. Gaesarius Heisterb. ap. Mss. Boll.

^ Simplici, modesto et humili, clérical! habitu contentus, gravis in moribus et maturus, aspectu austerus... Prsdicabal per totam Teutoniam... Etsequebatur eum cleri et populi innumera multiludo. Theod. I. c.

* Metuebant eum utpote virum sanctum et Justum omnes, alii amore, alii timoré. Theod. 1. c.

duTres. VII. — Sainte élisabeth. I. 19

d'une fois réchauffer la tiédeur genuaxiique pour ces es^ditions sacrées, avec une ardeur let une constance dîgpoes d'Innocent lui-même K Les deux successeurs de ce pontifie, Honorkts III fCt iGrégoire IX, lui continuèrent ces fonctions; et il se rendit digne de itoute leur confiance par la persévérance, le zèle et l'indomptable courage qui présidèrent à sa carrière. Peadaïut les vingt années qu'elle dura, il ne recula devant aucun obstacle, devant aucune opposition, quelque redoutable qu'elle pût être; les princes et les évéques euxmêmes n'échappèrent pas plus que les plus pauvres laïques à sa sévère justice, lorsqu'ils lui parurent le mériter ; et Ton peut attribuer à cette impartialité absoluela grande popularité qu'il sut acquérir dans l'exercice de ses pénibles fonctions^. Il était, dit un contemporain, le dénonciateur redoutable de tous les vices ^ la terreur de tous les tyrans, et l'infatigable persécuteur des hérétiques^. 11 finit par être victime, comme nous le verrons, de sa sévérité : mais la mort violente qui lui fut infligée par ceux qu'il avait poursuivis ae lui valut pas les honneurs suprêmes décernés par le .saintr-sii^ à saint Pierre Parentice et à saint Pierre de Vérone, morts comme lui vers la même époque, martyrs de la foi.

Conrad, qui était probablement déjà connu du duc Xxuiis avant de lui avoir .été spécialement recommandé par le Pape, lui inspira bientôt tant de confiance et de vénération, qu'il

> Chron. Ursperg. ad ann. 1227. InnumerabilM slgnans. Cseiarius, Hei8terb. ap. Us», Boll.

* AucloriUlem magnam sibi oomparaverat in populis, et auimi ^oonatantia prœditiis, ita animosus factus est, ut naminem timerel, taotioue ^oiftet ai «ex vel apiflcopuB, quanti pauper laicus. Gest. ArcMep. Trevireosium ad aui. 1 23] . — Bonis GliriaUania gratus et benignua, pravis autem et perfldis in judicando Justus et districtus Uiii. Tbeod. 111, 12.

• Vitiorum acerrUnua iovector, tyrannorum terror, et hsreticonim.... indefe^giis perseculor. Cn>FariuB, I. c.

investit, par un acte solennel scellé par lui et ses frères, ce simple prêtre du soin de conférer aux sujets les plus dignes tous les bénéfices ecclésiastiques sur lesquels il exerçait les droits de patronat ou de collation. C'était Ja meilleure réponse qu'il pût faire aux exhortations que Conrad lui avait adressées sur la sollicitude scrupuleuse qu'il devait mettre à l'exercice d'un droit si important pour le salut des âmes: « Quand vous conférez, » lui avait dit le zélé prédicateur, c< une église ou un autel (c'est-à-dire un bénéfice attaché à « la desserte d'un autel) à un prêtre ignorant ou indigne, vous (( faites un plus grand péché que si dans un combat vous « tuiez cinquante ou soixante hommes de vos propres « mains ' . » Louis le pria ensuite de se charger de la direction spirituelle de sa femme, et Conrad y consentit autant par égard pour la piété du prince que pour la recommandation du Soirverain Pontife ^.

Quand la jeune duchesse, qui n'avait encore, comme nous l'avons dit, que dix-sept ans, sut qu'un homme si renommé par sa sainteté et sa science allait lui consacrer ses soins spéciaux, elle en fut pénétrée d'humilité et de reconnaissance. Elle se prépara à ce qu'elle regardait comme une faveur céleste par des jeûnes*pet des mortifications nouvelles. Elle disait souvent : « Pauvre femme pécheresse que je suis, je a ne suis pas digne que ce saint homme ait soin de moi. c< Mon Dieu ! combien je vous remercie de vos grâces * ! » Lorsqu'on l'avertit de l'approche de Conrad, elle alla audevant de lui et se jeta à genoux, en disant : a Mon père a spirituel, daignez me recevoir pour votre fille en Dieu !

I RoAhe, 171i6,l. c.

* Pasftional. f. 58.

' loh armes eundiges weib ich bin nit wirdig daz luein der heilig man sol pHegen. Herr ich dank dir deiner genaden. Pasaional. f. 58.

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