‹ Histoire de sainte Élisabeth de Hongrie, duchesse de ThuringeChapitre 32 sur 78 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

COMMENl LE BON DUC LOCIS UOURLT EN ROUTE POUR

LA TËIUŒ SAINTE.

Consummatus in brevi explevit tempora mulla: placila enim erat Deo anima illius : propter hoc properavit educcre illum de medio iniquftatum.

Sai». rf, 13, 14.

Louis retrouva bientôt, en perdant de vue sa triste et chère Elisabeth, la joyeuse et confiante énergie qui présidait à ces lointaines expéditions, et cette sainte allégresse que puise la foi dans le sentiment des sacrifices qu'elle s'impose et des victoires qu'elle remporte *.

11 menait avec lui Télite de la chevalerie de ses États : cinq comtes^ Louis de Wartbourg, Gûnther de Kefemburg, Meinhard de Muhlberg, Henri de Stolberg et Burkhard de Brandenberg; son échanson Rodolphe, sire de Yarila; son maréchal Henri, sire d'Ebersberg; son chambellan Henri, sire de Fahnern ; son sénéchal Herman de Hosheim, et une foule d'autres barons et chevaliers^. Le nombre des fantassins qui le suivaient était petit, nous dit un chroniqueur, à cause de la grande distance qu'il y avait à parcourir. Cinq prêtres, et parmi eux son aumônier Berthold, qui a écrit sa

^ Perrexit Dominus exsuUans, ut gigas ad currendam Tiam... cum gaudto •i Jiicunditate maxima. Theod. 1. e.

' Leun nomâ se trouvent , ainsi que tous ceux que b<nm Tenons de citer» dans Rothe, p. 1717. Voy. ausai Juati, p. 88, etc.

vie, étaient chargés de munir de messes, de confessioDs et d'autres secours spirituels, tous ces guerriers pendant leur expédition ^

Outre ces comtes et seigneurs, qui étaient tous vassaux immédiats du duc Louis, il était accompagné, en sa qualité de chef des croisés de toute T Allemagne centrale, d*une foule d'autres chevaliers de Souabe, de Franconie, et des bords du Rhin^. On remarque parmi eux le nom de ce comte Louis de Gleichen, si célèbre en Allemagne par ses aventures romanesques pendant cette croisade. Une tradition, enracinée et appuyée par de nombreuses preuves historiques, raconte qu'ayant été fait prisonnier en Palestine, et transporté en Egypte, il fut délivré par la fille du Soudan, Melechsala, à condition qu'il l'épouserait^ quoiqu'il eût laissé en Thuringe sa femme, née comtesse d'Orlamunde. Il l'emmena avec lui à Rome, où il obtint, à ce qu'on prétend, l'autorisation du pape pour cette double union, et de là à son château de Gleichen, où les deux épouses vécurent dans la plus parfaite union '•

Pourvu d'une si bonne compagnie, le duc prit route à travers la Franconie, la Souabe et la Bavière, franchit les Alpes du Tyrol, et, passant par la Lombardie et la Toscane, alla rejoindre l'empereur en Apulie. La réunion eut lieu

' FUnff froiue priester, dy synen hoff mit mes&in unde mil bichUn uude mit andeni gotlidiin und notlicliin dingen vorstebin solden. Ilolbe, I. c.

* Juftti, p. 88. Dilich, Hess. Ciir. ii, p. 151.

' Celte histoire, déjà qualifiée dans une ctironique du xv* siècle, de hittoriam nomiuatiuimam comitU de Gleichen , a été Tobjet de nombreuses discussions entre les savants et historiens allemands des deux derniers siècles, qui ont tour à tour combattu ou afllrmé la réalité de ce double mariage. On peut en voir l'énumération dans Justi, p. 92-94. Le tombeau de ce comte, oouehé entre ses deux femmes, se voit dans la cathédrale d'ErAirth. Les traditions de la chevalerie française attribuent le même trait à Gilles de Traxegnies.

dans la ville de Troja, vers la fin d'août 1227. L'empereur y avait rassemblé une puissante armée : près de soixante mille hommes y campaient sous la bannière de la croix. Mais une épidémie s'était déjà déclarée au sein de ces troupes, et ret^dait leur embarquement. Cependant tout y était disposé. Le landgrave eut une conférence secrète avec l'empereur dans l'île de Saint-André, pour y traiter en détail de la conduite de l'expédition ; car, malgré sa jeunesse, aucun prince n'inspirait plus de confiance à son suzerain comme à ses inférieurs. Aussitôt après cette conférence, les deux princes s'embarquèrent à Brindes, ayant recommandé à Dieu leur trajet par des prières solennelles et d'autres cérémonies religieuses. Mais dès que le duc Louis eut mit le pied sur son navire, il se sentit saisi d'une fièvre froide ^ Au bout de trois jours, l'empereur lui-même, ne pouvant supporter la mer, fit relâcher à Otrante % où était l'impératrice ^. Le duc l'y suivit, quoiqu'une grande partie de ses hommes eussent continué leur route vers la Palestine. 11 rendit visite à l'impératrice avec le respect accoutumé ; mais sa fièvre redoubla de violence, et il put à peine regagner son vaisseau, où il fut obligé de s'aliter^. Le mal fit des progrès rapides, et bientôt il fallut renoncer à tout espoir de guérison ^. Le duc fut le premier à reconnaître la gravité de son état, dicta aus-

» VIU Rhyt. $ XXV.

' Il y tomba aussi malade, ou feignit de l'être, et licencia sun armée ; ce qui lui valut l'excommunication du pape Grégoire IX.

* Yolande de Brienne, qui mourut peu après.

* Ad navim reversus lecto decubuit. Theod. IV, 4.

* Plusieurs historiens, Sigonius, de Reg. Ital., t. vu ; Plalina, de Vil. Greg. IX, et Krantzius, lib. 7 , disent que l'empereur fut véhémentement soupçonné d'avoir fait empoisonner le landgrave ; mais ou a peine à admettre un pareil soupçon, qui parait tout à fait sans fondement, d'après l'alliance intime et confldenlielle qui existait entre tous deux.

sitôt son testament, et fit appeler le patriarche de iésusakai pour qu'il lui apportât les derniers sacrements. Ce pvélat Tint, accompagné de Tévêque de Sainte-Croix, et lui administra rextrcmc-onction. Puis, s*étant confessé avec humilité et une grande contrition de ses péchés, le prince fit assembler autour de son lit ses chevaliers, et reçut en leur présence le pain des forts avec la plus fervente déToUoD et Texpression de la foi la plus vive '.

Il ne se trouve ni dans le récit de son aumônier, qui msistait à ses derniers instants, ni dans aucun des hislorieoB qui lés ont racontés depuis, un seul mot qui puisse nous faire croire que ce saint et preux chevalier ait éprouré un seul regret en quittant la vie. Ni sa jeunesse, dont il emportait la fleur dans sa tombe, ni sa patrie, dont il mourait éloigné, ni le pouvoir, dont il avait si noblement et pleinement usé, ni ses proches, ni ses enfants, qu'il avait eu. à peine le temps de connaître, ni même cette Elisabeth , qu'il avait si fidèlement, si tendrement, si uniquement aimée, nul de tous ces biens ne parait avoir enchaîné, même pour un instant, son âme avide du ciel. Au contraire, nous dit-on, il avait hâte de mourir ; et le bonheur d'avoir trouvé le trépas sous la bannière du Christ, à son service, à sa solde, pour ainsi dire ^, après avoir sacrifié tout pour cela, le dominait exclusivement, et ne laissait de place dans son cœur à aucun

> Rothe, p. 1717. — A cette époque on recevait toi^oun rextrême-one- Uon avant le saint Viatique. V. Vie de S. Malachie, par S. Beroard, c. 16 ; Bellarmin, de Arie beite moriendi, cap. 7, 11b. 2 ; Manriiiue, AnnalM Qstercienses, 1» p. 399, 400.

' Und ftarb als e!n fromœer Cristen

Der sein leb«n nicht wolt fristen, Soudera darch Cristem verieren...

In Myaem dieast und au se^aeni soldt.. .

YiU Bhyt. § uv.

q^ SAINTE ELISABETH DE HONGRIE. 363

souvenir, à aucun regret de la terre. Comme il n'avait vécu que pour Dieu et en Dieu, il lui sembla tout simple de mourir au premier moment voulu par Dieu, et au poste qui lui était assigné. Comme un docile et fidèle soldat, il reçut sans murmure le signal qui le rappelait avant la fin du combat. Celui qui avait versé tant de pleurs en quittant, pour un temps seulement, sa famille chérie ; celui qui s'était arraché avec tant d'angoisse des bras d'une épouse qu'il pouvait espérer de bientôt revoir, n'a plus, en ce moment de complète et irréparable séparation, ni un soupir, ni une larme à lui donner. C'est qu'il avait bien pu gémir et pleurer d'être loin d'aile sur la terre ; mais, à la porte du del, cette chère image ne pouvait se présenter à lui qu'au sein des joies futures de l'éternité bienheureuse.

Il se borna à charger ses chevaliers d'aller annoncer sa mort à sa famille et à son Elisabeth, en lui portant la bague qu'il lui avait montrée, et certaines paroles qui ne nous ont pas été conservées. Il supplia aussi, au nom de Dieu et de Notre-Dame, tous ses hommes qu'il voyait là, de penser à lui s'ils survivaient à leur sainte entreprise, de rapporter ses os en Thuringe, et de les enterrer à Reynhartsbrunn, où il avait choisi sa sépulture ; comme aussi de ne jamais l'oublier dans leurs prières*. Quelque temps avant d'expirer, il vit une foule de colombes blanches qui remplissaient la chambre et voltigeaient autour de son lit. oc Voyez ! voyez ! » dit-il, a ces colombes plus blanches que la neige. » Les assistants crurent qu'il délirait ; un moment après, il dit : « Il faut que « je m'envole avec toutes ces belles colombes. » En disant ces mots, il s'endormit dans le Seigneur, quittant ce pèlerinage mortel pour rentrer dans l'étemelle patrie, et prendre place

> ibid.

parmi les chevaliers de Dieu *, le troisième jour après la Nativité de la Sainte Vierge ^, ayant à peine accompli sa vingt* septième année.

Dès qu*il eut rendu le dernier soupir, son aumônier Ber^ thold vit les colombes dont il avait parlé qui s'envolaient vers lorient; il les suivit longtemps du regard, et ne s'étonna pas de ce que TEsprit-Saint, qui était descendu sur le Fils de Dieu sous la forme d'une colombe, eût envoyé des anges sous ce blanc vêtement, pour aller chercher et conduire au soleil de la justice éternelle cette jeune âme qui avait conservé dans son pèlerinage mortel l'innocence et la candeur de la colombe'. Son visage, déjà si beau pendant sa vie, parut puiser une beauté nouvelle au sein de la mort; et l'on ne pouvait contempler sans admiration l'expressicm de foi satisfaite, de douce paix, de joie ineffable, qui se peignait sur ses joues pâles, avec cette placidité du trépas dont le charme est si profond et si pur *.

Ce fut une affreuse douleur pour ceux qui l'avaient suivi si loin, de le voir mourir entre leurs bras dans tout l'éclat de

* « Videlisue eoIuDibas lias 8ui>er iiivem candidas? i> Ipsum fantasiis dedpi putavcruul. Et ille post paululuiu ilcrum dixiteis: u Oportet me cuin columbit istiâ splendidissimis cvolare. « Quo dicto, in pace obdormiens, vir christianis- Bimus pro Christi nomine e\8ul el peregrinus, ChriRti cruce signatus a pèregrinalione vitœ prssentis redicns ad patriam, ad Dominum emigravit. Theod. I. c. — Do fur er zu den rittcrn Colles. Pasâional, f. 61. — Dans les Heures franyaises du moyen âge, on appelle souvent les anges chevaliers^ amis de Dieu,

* 11 septembre 1227.

' Vidit easdem columbas ad orienlem evolare, quas diuturno intuito sequebatur. Spirilus Saiictus, qui a, etc.. ipse in eandidissimis columbis angelieos spiritus misit , qui columbinum innocentis viri spiritiim deducerent , etc. Theod. ex Berth. 1. c. — On connaît la belle légende de saint Polycarpe, qui fut brûlé vif; son sang étouffa les flamuies, et de ses cendres on yit sortir une colombe blanche qui s'envola vers le ciel. On vit do m<*me une colombe sortir du bûcher de Jeanne d'Arc.

^ Berth. M*»,

la jeunesse et de la valeur, et de se trouver sans chef dans une expédition si périlleuse. Elle fut encore plus vive pour ceux d*entre ses vassaux et frères d'armes qui lavaient devancé, qui n'avaient pas eu le triste bonheur de veiller à ses derniers instants et de recevoir son dernier soupir, et à qui Ton alla annoncer en pleine mer la perte qu'ils avaient faiie. Leurs cris de douleur et leurs longs gémissements fendirent les airs et retentirent sur les flots : a Las ! cher seigneur, » disaient-ils, a las ! bon chevalier, comment nous avez-vous a laissés ainsi exilés sur une terre étrangère ! Comment vous tt avons-nous perdu, vous la lumière de nos yeux, le chef de a noire pèlerinage, l'espoir de notre retour ! Malheur à c< nous * ! »

Ils revinrent aussitôt sur leurs pas. De concert avec ceux qui étaient restés à terre, ils firent tous le serment solennel d'exécuter les dernières volontés de leur bien-aimé prince, s'ils échappaient eux-mêmes aux dangers de la croisade. En attendant, ils célébrèrent avec solennité ses obsèques, et ensevelirent soigneusement son corps ; puis ils se remirent en route pour accomplir leur vœu.

> Faclus est ploralus et ululatus multus, ut mare concussum tremere videbatur a vocibus plangentium clamore miserabili. 0 heu! inquiunt, Domine, heu I inclyte, quomodo a te iu terra aliéna exsuies derelicti sumus I Quomodo te amisimuâ, lumen oculorum nostrorum, dueem peregrinationis nostrse, spem reveraionis nostrae? Vœ nobis ! Tlieod. 1. c.

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