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force dans ce moment suprême. A la fin Louis se surmonta, et donna le signal du départ. Il montra à la duchesse un anneau qu'il portait au doigt, et qui lui servait de cachet pour ses lettres secrètes ^ « Elisabeth, » lui dit-il, « ô la plus chère « des sœurs ! regarde bien cet anneau que j'emporte ayec « moi, et où est gravé, sur un saphir, l'Agneau de Dieu avec fi sa bannière : que ce soit à tes yeux un signe sûr et œrtain (( pour tout ce qui me regarde. Celui qui t'apportera cette (( bague, chère et fidèle sœur, et qui te racontera que je suis (( en vie ou bien mort, crois à tout ce qu'il te dira ^. »
Puis il ajouta : « Que le Seigneur te bénisse, chère petite a Elisabeth, sœur bien-aimée, mon doux trésor! que le Sei- (( gneur très-fidèle garde ton âme et ton courage! qu'il bé- « nisse aussi l'enfant que tu portes sous ton cœur! nous en a ferons ce dont nous sommes convenus ensemble. Adieu; «souviens-toi toujours de notre vie commune, de notre « tendre et saint amour; ne m'oublie jamais dans aucune de a tes prières; adieu, je ne puis plus rester'. » Et il partit*, laissant sa bien-aimée entre les bras de ses dames. Elle le suivit longtemps de ses regards ; puis, à demi morte, tout inondée de larmes, et au milieu des lamentations de ses com-
* Quo pro secrelo sigillo iitebatur. Tlieod. ex Berih.
* Eljgabet du allerliebste si'hweslcr... getniwe schwe«ler. Vita Rhyt. — Rotlie ex iierlh. — Selon le Passioiial et plusieurs auteurs, au lieu d'emporter l'anneau avec lui, il le donna à Elisabeth ; la pierre n'était pas un saphir, mais une hyacinthe qui avait la propriété de s'échapper de sa monture et de se briser lorsqu'il arrivait un malheur à la personne qui rayait doimée. Pass., f. 60. Rappel, Concio ii, p. 23. Théodoric est équivoque sur ce point.
» Theod. 1. c. — Vita Uhyt. § XXIV. — Rothe, 1717. Herzliebste Ellsabcthlein, herzallcrliebstc Schwcster, mein cdler schatz... bleibe eingedenk unsers chelichen Lebens und herzlich gepflogenen Liebe... gesegne dich der getreue almaechtige Gott... Crolachius, Mss. apud Winkelm., p. 364.
* Hœc dixit et abiit prineeps a dilocta. Theod. 1. c.
pagnes, s'en retourna vers la Wartbourg, portant dans son cœur le pressentiment qu'elle ne le reverrait plus '.
Revenue dans ses tristes foyers, elle se dépouilla sur-lechamp de son costume royal, pour prendre, avec un trop juste désespoir, les habits de veuve, qu'elle ne devait plus quitter*.
« Aujourd'hui, » dit un pieux franciscain qui a écrit la vie de sainte Elisabeth au temps de Louis XIV, » aujourd'hui où on
* Nach langem Nachsehen... die halbtodte FUrstin... es andete sie er wUrde nicht wieder kommen... Kochem, 817. — El cum ea redeuntium lamenlaliones puellarum. Theod. I. c. — Cette scène si touchante est représentée parmi les vieilles peintures sur bois de Tégiise de Marbourg avec beaucoup de naïveté et de gn\ce.
• Nous ne pouvons nous défendre de rapprocher de ces adieux si touchants ceux d'un autre Louis, saint Louis de France, parlant vingt ans plus tard pour la même sainte destination. M. P. Paris nous en a révélé le récit admirable qu'on lit dans la chronique de Reims (que son frère a depuis publiée) : M Quant li rois ot atonrné sa voie, si prisl s'eslierpe et son bourdon à Nosfre Dame à Paris; et li canta sa messe li evesques. Et se mut de N. D. entre lui et la roYne et ses frères et lor femmes, deschaus et nus pies ; et toutes les congrégations et li peuples de Paris les convolèrent jusques à S. Denis, eu larmes et en plours. Et là prist li roi congiet à eux et les renvoia à Paris, et plora assés au départir. — Mais la roïne, sa mère, domoura avec lui, et le convoia trois jors, maleoit gré le roi, et li dist adont : u Bièle très douce mère, par celle foi que vous me devez, retournez dès ore mais. Je vous lais mes deux enfants en garde, Loéjs, Philippe, et Ysabiel ; et vous lais à garder le rofaume de France, et je sais de fl que il sera bien gardés et bien gouvernés. » A dont, li dist la roïne en plorant : u Biaus très dous fils, coment porra li miens cuers endurer la départie de moi et de vous? Ciertes, il sera plus dur que pierre, se il ne fent en deus moitiés. Car vous m'avez esté ii mieudres fils qui onques fust a mère. » A ce mot chéi pasméc, et li rois la redrecha et l'en leva, et prist congié à li en plorant ; et la roïne se repasma, et fut une grande pièce en paniisons; et quant ele fu revenue, si dist : « Biaus tenres tius, jamais ne vous verrai ; 11 cuers me le dist bien. » Et ele dist voir, car elle fût morte, avant qu'il revenist. Chronique de Reims, citée dans le Romancero français, p. 203.
Œuvres, vil. — Sainte Elisabeth, i. 23
trouve si peu de véritable amitié entre les personnes mariées, eiïive celles même qui paraissent avoir de la piété,... on s'étonnera peut-être de voir, en une princesse si intérieure et à austère, tant d'attachement pour le prince son époux ^. » Nous ne suivrons pas ce bon religieux dans la défense qu'il s'est cru obligé de faire de ce trait si prononcé de la fie d'Elisabeth. Nous pourrions dire d'elle ce que disait saint Bernard de Marie : « Ne vous étonnez pas, mes chers frères, de ce que Marie a été nommée martyre par le coeur; pour s'en étonner, il faudrait oublier que saint Paul a regardé comme un des plus grands crimes des Gentils, qu'ils fussent snns afTcction^. » Mais il nous suffit de constater, d'après les nombreux détails que nous avons rapportés, que, de toutes les âmes que l'Église a couronnées de sa gloire , aucune n'a offert, à un tel point qu'Elisabeth , le type de V épouse; aucune n'a réalisé au même degré qu'elle l'idée qu'on peut se faire d'un mariage vraiment chrétien ; aucune n'a ainsi ennobli et sanctifié un amour humain, en le plaçant si haut dans un cœur tout inondé de l'amour de Dieu.
Ce n'était pas, du reste, un spectacle si rare dans ces temps de fortes et pures émotions, que cette union des affections légitimes de la terre avec la piété la plus fervente et la plus austère. Ce serait un doux et fécond travail, et nous le revendiquerons peut-être un jour, que de montrer combien, pendant les âges catholiques, les sentiments les plus tendres et les plus passionnés du cœur humain étaient en même temps sanctifiés et redoublés par la foi, et combien, en s'incliuant toujours devant la croix du Sauveur, l'amour, même
> Le p. Archange, p. IGU, 170.
' Non luircmiui, Hratrcs, quod Maria marlyr in anima ftiiue dieatur. Mirclur qui non memineril se audivisse Pauluni inter maiima gentlum crimina mcmorautem,quod «Inc alTcclione fulBSCut. S. Bern. Serm. de 12 ateUin.
purement humain, puisait d'exaltation et d'énergie dans cette victoire permanente de Thumilité chrétienne sur l'orgueil et régoïsme. Les sentiments, moins Taries, moins étendus, moins raffinés peut-être qu'aujourd'hui, étaient alors bien autrement profonds; et lorsqu'une fois la religion leur avait apposé le sceau de son immortalité, il s'y manifestait on ne sait quelle force intime et merveilleuse, et une sorte d'ineffable transfiguration, ou venaient se réunir à la fois le calme de la durée et la fraîcheur de l'innocence, toute l'énergie de la passion avec toute la pureté et la simplicité de la religion. Tous ceux qui connaissent les monuments historiques et littéraires du moyen âge apprécieront la vérité de cette assertion. Aussi ce qui caractérise surtout la vie morale et intérieure de ces temps, c'est l'union inséparable des affections les plus ardentes et les plus vives avec leur consécration légitime; c'est d'y voir le devoir, l'obligation religieuse, devenir comme un élément essentiel des tendres épanchements du cœur. Ici encore, comme sous tant d'autres rapports, Elisabeth a été une personnification admirable et complète de son siècle. N'était-ce pas celui où saint Louis conservait, à travers toute sa vie, pour sa femme Marguerite, Tingénieuse et passionnée tendresse de ses premières années' ; où ce grand roi et ce grand saint, montrant l'anneau qu'il portait toujours, et sur lequel il avait fait graver ces trois mots : Dieu , France ei Marguerite, disait avec une délicieuse simplicité : Hors cet anel^ n'ai point d* amour? N'était-ce pas encore le siècle où Edouard I" d'Angleterre élevait ces quinze croix de pierre,
1 V. Joinville, passim. — a Le grand saint Louis, » dit saint François de Sales, « également rigoureux à sa chair et tendre en l'amour de sa femme, f\it presque blâmé d*être abondant en telles caresses; bien qu'en vérité il méritât plutôt louange de savoir démettre son esprit martial et courageux à ces menus offices requis à la conservation de T amour conjugal. ■ Introduction à la Vie dévote, iii* partie, c. 38.
dont les restes peuvent compter parmi les menrcilles de Tart chrétien, aux lieux de repos du cercueil de sa bien-aimée épouse la reine Éléouore, pendant le trajet de la ville où elle mourut à Westminster? C*est sans doute la plus touchante et la plus magnifique pompe funèbre qui fut jamais ; mais était-ce trop pour la femme qui, vingt ans auparavant, s'en allait partager les dangers de la croisade avec son époux, suçait de ses propres lèvres le poison qu'un fer sarrasin avait fait couler dans les veines d'Edouard, et lui sauvait ainsi la vie au péril de la sienne ?
Mais chose vraiment remarquable, et qui n'a pas, que nous sachions, été justement appréciée jusqu'à présent, cette union se trouve aussi bien consacrée par la fiction que par la réalité, et les créations de L'imagination lui rendent un aussi éclatant hommage que les monuments de l'histoire. Toute la poésie contemporaine d'Elisabeth , ou antérieure à son époque , respire le même esprit. Ce ne fut que plus tard qu'un amour illégitime, ou même non consacré par l'Église, put intéresser ' . Jusqu'alors il semble qu'il fallait toujours, dans l'histoire de deux cœurs , le mariage ou au moins les fiançailles, pour autoriser les âmes catholiques à s'émouvoir au récit des poètes ; l'amour et l'intérêt , bien loin de finir avec le mariage , comme dans les œuvres de l'imagination moderne, semblaient presque ne commencer qu'avec lui. La fidélité conjugale est en quelque sorte le pivot et le nerf de toute cette belle poésie. Les scènes les plus animées, les plus romanesques, sont celles qui se passent entre époux. Il n'en était pas seulement ainsi dans les légendes^ et les poëmes
' Le Tristan ai le premier grand poi^iiie du movea âge, où Tintérét roule Mui une passion coudaïunée par la religion. Il ne devint populaire, surtout en Allemagne , que vers le milieu du xiii« siècle.
* Telles sont, par exemple, la louchante légende de S. Alexis, qui ee
spécialement consacrés aux sujets religieux; les œuvres en apparence purement chevaleresques et profanes portent l'empreinte de la même consécration du sentiment par le devoir. C'est de la femme, envisagée comme épouse fidèle et pieuse, que ces poëtes chevaliers traçaient Tapothéose dans ces vers si nombreux, où elle est presque divinisée, et où elle semble entrer en partage de la tendre vénération réservée à Marie *. Dans notre littérature nationale, le touchant e^ pudique amour de Roland et de sa fiancée Aude, dans le roman de Roncevaux ; Tadmirable histoire des malheurs de Gérard de Roussillon, si généreusement partagés par sa femme, suffiraient pour donner une idée du parti que nos poëtes ont su tirer de cette donnée toute chrétienne. En Allemagne, dans la patrie adoptive de notre Elisabeth, on peut dire qu'elle a été bien plus féconde et bien plus goûtée que partout ailleurs. On en voit l'exemple le plus brillant et le plus populaire dans les Niebelungen^ dans Sigefroid et Chriemhilde, ces époux si beaux de naïveté, de candeur et de dévouement. Cette étoile de pur amour, qui éclaire les plus belles traditions historiques du pays, comme celles de Henri le Lion, de Florentia, de Geneviève de Brabant, du comte Ulric, est encore le foyer lumineux des grands poèmes des cycles chevaleresques. Parseval est tellement absorbé par la vue de trois gouttes de sang sur la neige, qui lui rappellent le teint rose et blanc de sa femme, qu'il méprise la gloire et les combats pour les contempler. L'épouse de Lohengrin, toutes les fois que son
trouve en allemand comme en italien ; celles aussi de sainte Notiiburge de Souabe , de sainte Mathilde , et les épisodes de Fauslinianus et de Crescentia dans le Kaiser Chronik^ publié par M. Massmann.
* Voyei, par exemple, le poëme du WinsbekCt dans Schiller, Thésaurus antiqult. Germ., ceux de Henri Frauenlob, qui dut son nom à ses beaux chants en l'honneur des femmes, plusieurs poèmes manuscrits à Heidelberg, etc.
mari s'éloigne d'elle, tombe en faiblesse et reste évanom'e jusqu'à son retour. Dans le Titurel, quand deux fidèles époux se sont rejoints dans la mort, il sort de leur tombe commune deux belles vignes qui s'entrelacent et se soutiennent l'une l'autre. Doux et nobles symboles de ces saintes affections, qui ne donnaient à la terre que de charmantes fleurs, mais dont les racines et les fruits étaient ailleurs.