‹ Histoire de sainte Élisabeth de Hongrie, duchesse de ThuringeChapitre 39 sur 78 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

COMMENT LES CHEVALIERS DE THURINGE FIRENT REPENTIR LE DUC HENRI DE SA FÉLONIE, ET RENDRE JUSTICE A LA CHÈRE SAINTE ELISABETH.

Ai»eri ob tuum muto , et causis omnium QHorum qui pertranseunt : aperi ob tuum, décerne quod juBtum est , et judica inopem et pauperem.

Prov. x»i, 8, 9.

Aussitôt la cérémonie des obsèques terminée, le sire de Yariia rappela aux chevaliers croisés qui entouraient la duchesse Elisabeth, rengagement qu'ils avaient pris envers l'évéque de Bamberg à Tégard de sa nièce. Ils se retirèrent à part pour en délibérer : a II faut maintenant, » dit le sire Rodolphe, « tenir la foi que nous avons jurée à notre noble « prince et à notre dame Elisabeth, qui a déjà enduré tant de a misères; autrement, je crains bien qu'elle ne nous vaille <c le feu éternel de l'enfer'. » Tous comprirent ce langage; car dans ce temps-là les plus braves guerriers n'avaient pas honte de se laisser guider par la pensée d'une autre vie dans l'accomplissement des devoirs de leur vie d'ici- bas. Us résolurent donc d'une commune voix qu'ils adresseraient sur-lechamp de vigoureuses remontrances au landgrave Henri et à son frère, et chargèrent spécialement de cette difficile mission quatre chevaliers, dont les noms, dit l'historien, méritent d'être conservés avec une gloire immortelle *. C'était d'abord

' Icti furcht wir verdienen die ewigen hel an ir. Passional, fol. 61.

' Hec font eorum nomina celebri semper memorla retiDOida. Theod. V, 8.

le sire de Varila, grand échanson, qui devait porter la parole au nom de tous, comme le plus éloquent et le plus attaché à la duchesse par ses antécédents ' ; et, avec lui, Ludolphe de Berstetten, Hartwig de Herba et Gaulthier de Yarila, parent de Rodolphe ^. Précédés par eux, tous les chevaliers se rendirent auprès des jeunes princes, qu'ils trouvèrent avec leur mère, et qu'ils entourèrent. Le sire de Yarila se tournant vers le duc Henri, lui adressa les paroles suivantes, qui ont été soigneusement et à juste titre enregistrées dans les chroniques du pays '.

« Monseigneur, mes amis et vos vassaux, qui sont ici prête sents, m'ont prié de vous parler en leur nom. Nous avons (c appris en Franconie et ici, en Thuringe, des choses telle- « ment blâmables sur votre compte, que nous en avons été a consternés, et que nous avons dû rougir de ce que, dans « notre pays et chez nos princes, il se soit trouvé tant d'im- (( piété, tant d'infidélité, et un tel oubli de l'honneur ^. Eh !

1 Rothe, p. 1733.

' M. Slsdtler croit que ce Gauthier n'était autre que le père de Rodolplie. et celui-là même qui avait été chercher Elisabeth en Hongrie. Il établit que ces deux chevaliers appartenaient à la famille Sclienk de Vargel.

' H est impossible de regarder ce discours comme une de ces compositions imaginaires dont les écrivains antiques, et, à leur instar, ceux de la renaissance, ornaient leurs récits. 11 se retrouve presque textuellement le même dans trois narrations tout à fait différentes entre elles : celle de Théodoric de Thuringe, celle de Rotlie^ dans la Chroidque de Thuringe. p. 1738, et celle de la Vita Rhytmica. La version la plus étendue, et qui est aussi la plus remarquable, comme faisant partie d'une histoire générale du pays, et non pu seulement d'une biograpliie de la Sainte, est celle de Rothe. C'est celle-d que nous avons littéralement reproduite, en la complétant par les deux autres. C'est celle aussi qu'a adoptée M. de Raumer dans son excellente histoire des Hohenstaufen, t. m, p. 581, où il en proclame raulhedticité d'une manière victorieuse.

* Operuit confùsio vultus nostros pro eo quod talis vitœ inhonestas et impietas est inventa... t^ial mi Domine, quid fecistiP... Theod. 1« c.

« jeune prince, qu'ayez-yous donc fait, et qui yous a donné c< de tels conseils? Quoi ! yous ayez chassé ignominieusement « de yos châteaux et de yos yilles, comme une femme perdue ^ a réponse de votre frère, la pauyre yeuye désolée, la fille d'un « roi illustre, que vous auriez dû au contraire honorer et con- « soler. Au mépris de votre propre renommée, vous l'avez « livrée à la misère, et laissée errer comme une mendiante. « Pendant que votre frère va donner sa vie pour l'amour de «Dieu, ses petits orphelins, que vous deviez défendre et « nourrir avec Tafiection et le dévouement d'un fidèle tuteur, « sont cruellement repoussés loin de vous, et vous les forcez « de se séparer même de leur mère, pour ne pas mourir de a faim avec elle * ! Est-ce là votre piété fraternelle ? est-ce là o ce que vous a appris votre frère, ce vertueux prince, qui c< n'aurait pas voulu en agir ainsi avec le dernier de ses « sujets ^ ? Non, un grossier paysan ne serait pas aussi félon tt envers un de ses pareils * ; et vous, prince, vous l'avez été « envers votre frère, pendant qu'il était allé mourir pour a l'amour de Dieu ! Conrunent nous fierons-nous désormais <t à votre fidélité et à votre honneur ? Vous savez cependant tt que, comme chevalier, vous êtes tenu de protéger les veuves <c et les orphelins ; et c'est vous-même qui outragez les ora phelins et la veuve de votre frère ! Je vous le dis tout bona nement, cela crie vengeance à Dieu ^. » La duchesse Sophie, en entendant les reproches trop bien

> Tanquam turpem. Ib.

* A maire propter inopiam separari et elongari oportuit. Ib.

* Wo waz uwir brudirliche tniwe? diz had uch uwir brudir seligir nicht gelart... Rothe, 1. c.

^ Ein grober pawer wolt das nicht pflegen... Vit. Rhyt. I. c.

^ Aus der monde ich dyses sprech.. .

Es spricht Got in deme hymmel an.

ibid.

mérités qu'on adressait à son fils, fondit en pleurs. Le jeune duc, troublé et honteux, baissa la tète sans répondre ^ Le grand échanson reprit aussitôt : « Monseigneur, qu'ayies- « vous à craindre d'une pauvre femme malade ^, abandonnée « et désespérée, seule, sans amis et sans alliés dans ce pays? a Que vous aurait fait cette sainte et vertueuse dame, quand « même elle serait restée maîtresse de tous vos châteaux? « Que va-t-on dire maintenant de nous dans les autres pays? « Fi! quelle honte ! je rougis d*y penser'. Sachez que tous « avez ofiTensé Dieu, vous avez déshonoré tout le pays de « Thuringe, vous avez terni votre propre renommée et celle a de votre noble maison ^ ; et je crains, en vérité, que la a colère de Dieu ne s'appesantisse sur le pays, à moins que a vous ne fassiez pénitence devant lui, que vous ne vous « réconciliiez avec cette pieuse dame, et que vous ne resti- « tuiez aux fils de votre frère tout ce que vous leur avez (( enlevé *. »

Tous les assistants s'étonnaient de l'extrême hardiesse des paroles du noble chevalier ; mais Dieu sut s*en servir pour toucher un cœur depuis longtemps inaccessible aux inspirations de la justice et de la pitié ^. Le jeune prince, qui était

' Slug daz houbit nedir. Rothe, 1. c.

' An der kranckin verlassener betrubetin ft-owin. Rothe.

* Phi der scbande... Roth, 1. c. Ich scheme mich des na se reden. Tit. Rhyt. 1. c.

^ Deum irritasti , personam tuam inhonorasli . Thuringiam confùdisU, famam tuam miouisti. Theod. 1. c. ^ Rothe, etc.

' Nous aTons donné au long cette harangue, aûn de montrer quelle étail la liberté de la noblesse chrétienne dans ces siècles que les historiograplios de la monarchie absolue et de la démocratie ont appelés la barbarie féodale. Us étaient certes bien en arrière de cette belle époque monarchique où le maréchal de Villeroy montrait à Louis XV enfant le peuple assemblé sous ses fenêtres, en lui disant : Mon maître, tout cela est à voue.

' Mirabantur quod tam audacter ad princlpem vir constantissimus loquebatur : sed vere merito probata virtus corripit insipienles. Theod. 1. c.

resté muet jusque-là, fondit en larmes, et pleura longtemps sans répondre ' ; puis il dit : « Je me repens sincèrement de « ce que j*ai fait; je n'écouterai plus jamais ceux qui m'ont « conseillé d'agir ainsi : rendez-moi votre confiance et votre ce amitié ; je ferai volontiers tout ce que ma sœur Elisabeth (( exigera de moi ; je vous donne plein pouvoir de disposer « pour cela de ma vie et de mes biens'. » Le sire de Varila lui répondit : a C'est bien ' ! c'est le seul moyen d'échapper c( à la colère de Dieu. » Cependant Henri ne put s'empêcher d'ajouter à voix basse : a Si ma sœur Elisabeth avait à elle « toute la terre d'Allemagne, il ne lui en resterait rien; car « elle la donnerait tout entière pour l'amour de Dieu ^. » Mais Varila alla aussitôt^ avec ses compagnons d'armes, raconter à la duchesse Elisabeth le résultat de ses remontrances, et lui annoncer que son beau-frère voulait se réconcilier avec elle, et lui rendre justice à tout prix. Lorsqu'ils conmiencèrent à parler des conditions qu'il fallait imposer au duc Henri, elle s'écria : a Je ne veux ni de ses châteaux, <( ni de ses villes, ni de ses terres, ni de rien de ce qui peut « m'embarrasser et me distraire; mais je serai très-recon- (< naissante envers mon beau-frère s'il veut bien me donner, tt sur ce qui m'est dû de ma dot, de quoi pourvoir aux dé- « penses que je veux faire pour le salut de mon bien-aimé « qui est mort, et pour le mien ^. » Les chevaliers allèrent alors chercher le duc Henri, et l'amenèrent auprès d'Élisa-

< Resolutiu in lacrymas multum flevit. Theod. Rothe, i. c.

* Rolhe, 1. c'

* Das ist redit. Roth.

* Sy gsb es ail hyn umb Gottes willen. PaMional, f. 61 .

^ Castra, clTltates et oppida quibus implicari et distrabi oportet nolo. Verum pro bis , quœ mihi Jure debentur, respeetu doits , peto exhiber! de gratta Aratris mei, quibus uti, habere et expendere ad votum libère mihi liceat pro salute dilecti mei defdncti, et propria. Theod. V, 9.

42g HISTOIRE

betb. Il Tint, acœmpàgné de sa mère et de son finëre Conrad. En la voyant, il la supplia de lui pardonner tout le mal qa*il lui avait fait, et lui dit qu'il en avait de grands remords, et qu*il lui en ferait bonne et fidèle compensation. Sophie et Conrad joignirent leurs prières aux siennes. Pour toute réponse, Elisabeth se jeta dans les bras de son beau-frère, et se mit à pleurer ^ Les deux frères et la duchesse Sojdiie mêlèrent leurs larmes aux siennes, et les vaillants guerriers ne purent non plus retenir les leurs à la vue de ce spectacle touchant, et au souvenir du doux et gracieux prince qui avait été le lien commun de toute cette famille, et qu'ils avaient perdu sans retour ^.

Les droits de ses enfants furent également assurés, et notamment celui du jeune landgrave Hermann, son premierné, héritier légitime des duchés de Thuringe et de flesse, dont la régence devait rester de droit, pendant sa minorité, entre les mains de Tainé de ses oncles, le landgrave Henri. Tous ces arrangements étant conclus, les chevaliers croisés se séparèrent pour retourner dans leurs châteaux; et Elisabeth, ainsi que ses enfants, se mit en route, accompagnée de la duchesse Sophie, sa belle-mère, et des jeunes ducs, pour rentrer à la Wartbourg, dont elle avait été si indignement chassée '.

L*évéque de Bamberg et les croisés thuringiens n'avaient pas été les seuls à prendre en main la cause de la jeune et sainte veuve. Un des princes les plus courageux et les plus renommés de TAllemagne méridionale, Conrad de Bussuang, abbé du célèbre monastère de Saint-Gall, contribua

^ . • . Uode nam sy gutlichin an synen arm unde do begonde dy selygen

frowe alzo bitterlichin zu weynen Rothe, p. 1734.

' Rothe, p. 1736. Juati, Vorieit de 1823, p. 269.

* On était à la un de 1228 ou au commencement de 1229.

de tous ses efiforts à faire rétablir Elisabeth dans ses droits. Les annales de cette abbaye souveraine rapportent que le prince-abbé agit de la sorte, en vertu d'un pacte conclu entre elle et lui, et par lequel il lui avait promis d*étre son avocat sur la terre, à la condition qu'elle serait son avocate auprès de Dieu ' .

< Ild. y. Ara, Geschichte von S.-Gali. I, 351 ex Christ. Kuohmeiflter, in (^asibuB S.-Galii.

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