CHAPITRE XXIII
COMMENT LA CHÈRE SAINTE ELISABETH RENONÇA A LA VIK DE SIÈCLE, ET S*ÉTANT RETIRÉE A MARBOURG, T PRIT L HABIT DU GLORIEUX SAINT FRANÇOIS.
Unam petii a Domino, hanc requlram, ui inhabitcm in (iomo Doinini omnibus diebus ▼ita^ oiœ: iil videani voluptatemDomini... Quoniam absroiidit me in tabernaculo suo...
Ps. XXVI, 4, 5.
Pro Francisci chordula , Mnntello, tunicula, Purpuram deposuit.
Ancienne prose de S. Éubabeth, Missel franciscain.
Le duc Henri fut Gdèle à sa parole; et pendant tout le temps qu'Elisabeth resta près de lui, il chercha par une conduite pleine d'affection et d'égards, à lui faire oublier les injures qu'il lui a\ait auparavant infligées. Il lui fit rendre tous les honneurs dus à son rang, et lui laissa pleine liberté pour tous ses exercices de piété et ses œuvres de charité ^ Elle les reprit avec son ancienne ardeur. C'est à cette époque qu'on rapporte la fondation de l'hospice de Sainte-Marie- ^ladeleine, à Gotha, dont elle s'était déjà occupée du vivant de son mari, et qu'elle accomplit lors de son retour dans ses États ^. Comme autrefois, son amour pour les pauvres rein-
> Tlieod. V, 10. Rotlie, p. 1734.
< Cet tiofipice était situé sur ia place du Briet^ à Gotha. Paullini. Anii. Isenac, p. 38. Sagiltnrius. in niemorab. Gothan. p. 7.
plissait dans sa Tie toute la place que n'occupaient pas déjà la prière et la contemplation. Affranchie par son veuvage de Tobligation de paraître dans les fêtes et les cérémonies publiques, elle évitait également toutes les occasions de se trouver dans les assemblées des seigneurs et dans les réjouissances de la cour^ qu'elle savait être trop souvent le fruit de l'oppression et des durs labeurs des malheureux. Elle préférait au faste des puissants du siècle Thumiliation du pauvre peuple de Dieu \ et cherchait à s'associer à lui autant que possible par une pauvreté volontaire. Le spectacle d'une vie pareille offrait aux âmes mondaines une leçon trop sévère pour ne pas rallumer bientôt l'animosité des courtisans, et de ces indignes chevaliers qui avaient déjà rempli de tant d'amertume son enfance et les premiers temps de son veuvage. Pour se venger de son mépris pour les richesses et les plaisirs, qu'ils estimaient au-dessus de tout, ils affectaient de la mépriser elle-même. Us dédaignaient de lui rendre visite ou de lui parler ^ et si par hasard ils la rencontraient, c'était pour eux une occasion de l'insulter, en l'appelant, à haute voix, sotte et folie ^. Elle souffrait avec tant de bonheur ces outrages, son visage peignait si bien le calme et l'heureuse résignation de son âme, qu'ils s'avisèrent de lui reprocher d'avoir oublié déjà la mort de son mari, et de se livrer à une joie inconvenante. Les malheureux ! dit un auteur du temps, ils ignoraient qu'elle possédait cette joie qui n'est pas donnée
* De prseda el exactioue pauperum, quœ sspius in cariis priDcipum flunt, uoluit victum habere. Dict. iv Ancill. 2028. Cognosceiu... fastus principum et divitum de incommodis oppressionibus pauperum plerumque provenire, subduxit 8e, diligens magis ailligi cum populo Dei et inter populare computari, quam regalibas divitiis interesse. Theod. 1. c.
' Nec alloqui nec videre eam curarent. Dict. iv Ane., p. 2022... Insultabout autem et infamabant eam multipliciter, insanam et fatuam dicentes. Theod. c. 10.
432 HISTOIRE y
aux impies ^ La duchesse Sophie paraît elle-même 8*ètre laissé entraîner par ces calomnies , et avoir manifesté à sa belle-fille sa surprise et son indignation; mais Elisabeth ne s'en émut pas, car le Seigneur, qui seul était tout pour die, lisait dans son cœur ^.
D*un autre côté, les âmes pieuses et vraiment sages, dont elle était connue, appréciaient et admiraient son humilité. Elle obtint en outre, à cette époque, Tencouragement le plus doux pour une âme chrétienne, la protection la plus puissante pour une femme méconnue. Du haut de ce Saint- Siège, qui était alors le refuge assuré des faibles et des persécutés, une parole de père et d'ami vint la soutenir et rhonorer. Ce même cardinal Ugolin, que nous avons vu servir d'intermédiaire entre notre princesse et François d'Assise, devenu pape sous le nom de Grégoire IX, ayant appris ses malheurs et sa fidélité inébranlable dans les voies de Dieu, lui adressa plusieurs lettres, où il lui prodiguait toutes les consolations apostoliques. Il l'exhortait, par l'exemple des saints et les promesses de la vie éternelle, à persévérer dans la continence et la patience; il lui enjoignait de mettre toute sa confiance en lui , parce qu'il ne l'abandonnerait jamais tant qu'il vivrait; qu'au contraire, il la regarderait toujours comme sa fille, et prenait dès lors sa personne et ses biens sous sa protection spéciale '. Il lui accorda en même temps le privilège d'une église et d'un cimetière pour son hôpital
1 Quoil oblita mortis mariti gauderet, cum lugendum illi magls foret, ignorantes migeri, eam habere gaudiuni quod non datur impiis. Id.
' Passioual, f. 61.
' Verum in tribulationibus muis post Deum consolatorem habuit dominum papam, Gregorium nonum, qui paterne ae bénigne scriplis atque epiatoUs suis eam confortabat. Dict. iv Ancill., p. 2022. Se non deBertunim eam, quoad viveret, sed ut flliam, cum omnibus quse possideret, sus defensioiii vindicatam habiturum. Wadding, Ann. Minor. t. ii, p. 288. Theod. 1. e.
de Sainte-Marie-Madeleîne, à Gotha ^ Enfin, ce père tendre et yigilant ordonna à mattre Conrad de Marbourg, qui était toujours investi des pouvoirs apostoliques en Allemagne, et qui venait de rentrer alors en Thuringe, de se charger absolument, et plus spécialement encore qu'il ne Tavait fait, de la direction spirituelle de la duchesse Elisabeth, et en même temps de sa défense contre ceux qui tenteraient de la persécuter^.
Soit que ces exhortations du père commun des fidèles eussent donné à son courage une exaltation nouvelle, soit qu'elle ne fît qu'obéir à l'influence merveilleuse de la grâce divine dans son cœur, elle conçut bientôt la pensée et le violent désir d'une vie plus parfaite et plus rapprochée de Dieu. Bien qu'elle se fût assurément détachée autant que possible des pompes et des jouissances de son rang, cela ne suffisait pas encore à son ardeur ; son âme avait encore trop de points de contact avec le monde, et ce monde lui faisait mal '. Après avoir longuement réfléchi sur' tous les genres de vie qu'on pouvait mener pour se rendre agréable à Dieu, après avoir hésité entre les diverses règles monastiques qui existaient à cette époque, et la vie solitaire de recluse, le souvenir et l'exemple du glorieux séraphin d'Assise, dont elle était déjà fille comme pénitente du Tiers-Ordre, l'emporta dans son cœur; elle se sentait le même courage, le même amour de Dieu et de la pauvreté que lui ; et elle se décida à embrasser su règle dans toute sa rigidité primitive, et à aller comme lui et ses fervents disciples, après avoir fait l'abandon de tous ses biens, mendier de porte en porte ce qu'il lui fallait pour
* La bulle se trouve dans Sagittarius. Hist. Golhan. p. 334.
* Ep. Conrad Marb. ad Papam, p. 109, 110.
' Ir was in der werlde we. Cod. Argent., p. 200.
duTres. vu. — Sainte Elisabeth. 1. 28
434 histoirf:
yiyrc '. Elle fit part de sa décision à maître Conrad, et lui demanda humblement son consentement. Mais ce prudent directeur repoussa cette pensée avec indignation, et lui fit une réprimande sé\èrc, persuadé que son sexe et sa faiblesse lui interdisaient un tel genre de vie ^. Elle insista ayec la plus grande yivacité, et en versant des larmes abondantes ; et comme il résistait toujours, elle le quitta en s*écriant : a Eh bien ! vous verrez; je ferai quelque chose que vous ne « pourrez pas me défendre '. »
Voyant donc qu'elle ne pouvait vaincre la résistance de Conrad pour le moment, elle eut recours à d'autres voies pour satisraire Fardcur du zèle qui la dévorait. Le régent Henri, quelque opinion qu'il pût nourrir en lui-même sur les habitudes et les idées de sa belle-sœur, ne lui en témoignait pas moins extérieurement le respect et TaiTection qu'il lui avait promis devant les cendres de son frère, et lui rendait en toute occasion des honneurs auxquels l'humble princesse se dérobait de son mieyx^. Comptant sur ces bonnes dispositions, et après avoir passé environ une année au sein de sa famille, Elisabeth supplia le duc Henri de lui assigner une résidence où elle pût être entièrement livrée à ellemême et à son Dieu, et où rien ne pût la distraire de ses œuvres de piété et de charité. Henri, après avoir pris l'avis de sa mère et de son frère, lui céda en toute propriété la ville de Marbourg, en liesse, avec toutes ses dépendances et les divers
* Trulinaiis in aniiuo iiionasticam perrecUoiicm... pnpelegit omnibua publicain mendicilalem, qua victui necesMria in nomine Domini peteret oitiaUju. Thcod. VI , 1 .
' Indignanter et cum severilate eam repulit, humilitati et imbedllitati pn>videns muliebri. Ibid.
* Cum multis lacrymis poposcil... Hoc faciam, lioc faciam, quod me non potesUs proliibere. Conr. Marb. Epist. p. 111.
* Rolhe, p. 1784.
reyenus qui s'y raltacbaient, à titre de douaire. Pénétrée de reconnaissance, elle remercia tendrement son beau-frère et sa belle-mère, en leur disant qu'ils faisaient beaucoup plus pour elle qu'elle ne méritait, et que cela était plus que suffisant pour tous ses besoins. Mais le landgrave lui promit, en outre, qu'il lui enverrait cinq cents marcs d'argent pour ses frais de premier établissement '. Maître Conrad ne parait pas avoir approuvé cet arrangement, puisqu'il écrivit au pape que 'c'était malgré lui que la duchesse l'avait suivi dans sa patrie ^. Mais il ne s'y opposa pas absolument; et elle profita de son prochain départ pour quitter la Thuringe, et pour aller se fixer avec son père spirituel dans cette ville que son nom devait désormais entourer d'une si douce et si pure renommée.
A son arrivée à Marbourg, et après qu'elle y eut nommé, en se conformant aux avis de maître Conrad, les officiers et baillis qui devaient administrer en son nom, le peuple de la ville se montra si empressé de rendre honneur à sa jeune souveraine^ que son humilité en fut grandement blessée, et qu'elle se retira aussitôt dans un petit village, à une lieue de la ville, appelé Wehrda, sur les bords charmants de la Lahn, rivière qui coule à Marbourg ^. En y entrant, elle choisit au
1 Daz ey sich darmede zcu rathe gesetze zcu deme erdtio... Rothe, 1. r. Vit. Rhyt. $ xxxu.
* Me licet invilum secuta est Marburch. Ep. Conr. ad Pap. Toutefois les dépositions des quatre suivantes disent que ce fut d'après l'ordre de Conrad qu'elle se rendit à Marbourg.
* Ce village existe encore , et le souvenir de sainte Elisabeth est encore à présent conservé par ses habitants protestants. Ils montrent une maison bâtie sur le site de la chaumière qu'elle habita, et qui était en 1834 occupée par un paysan nommé Schutz, et entourée d'un jardin de roses. Co village oflfre un des plus beaux points de vue de la délicieuse campagne des environs de Marbourg.
hasard une chaumière abandonnée et en ruines pour lui servir d'habitation, afin de n'être à charge à aucun des pauvres habitants du village; car toute sa tendre soUidlade s'était déjà éveillée à l'égard de ses nouveaux sujets ^ Pour se mettre à l'abri, il lui fallut se blottir sous la voûte d*un escalier ou d'une cheminée, en bouchant avec des branches d'arbre garnies de leur feuillage les ouvertures par où le vent et le soleil venaient l'incommoder. Elle y préparait ellemême quelques chétifs aliments, comme elle pouvait, en rendant grâces à Dieu. Ce misérable réduit ne la protégeait ni contre la chaleur ni contre le froid ; la fumée surtout y incommodait gravement ses yeux. Mais elle souffrait avec joie toutes ces mortifications, en pensant à Dieu ^. Pendant ce temps, elle se faisait construire à Marboûrg, auprès du couvent des Frères Mineurs, une maisonnette de bois et de terre glaise ', comme une cabane de pauvre, afin de montrer ainsi à tous les yeux que ce n'était point une riche princesse qui venait s'établir dans sa capitale, mais bien une simple et patiente veuve qui A'enait y servir le Seigneur en toute humilité. Dès que ce palais de l'abjection chrétienne fut achevé, elle alla s'y installer avec ses enfants et ses fidèles suivantes.
Cependant il lui fallait toujours une rupture encore plus éclatante et plus complète avec le monde, un lien plus intime et plus manifeste à la fois avec Dieu. Comme son confesseur s'obstinait à lui refuser la permission d'embrasser la règle
^ Ne euiquam esset oneri... Theod. VI, 2.
* Sub gradu ciijusdam camiiintip.. . Umbraculum ad solis objectum de firondo^is lignis casœ appodiatis faeiens... Cibos quales habere poterat, ibidem parabat cum sua familiola... In omnibus graiias agens... soHb ardorem ven- (orunique turbinosum insuKuni Tuoiique niolesliam, oculis ejus gravitsiinam in arcto loco miserabiliter quidem sed tamen cum gaudio suaUauit, Dkt. iv Ancill. 2021.
' Materia luti et lignorum domuncula humilis. Ibid.
franciscaine dans toute son étendue , et de mendier son pain comme les religieuses de Sainte-Claire, elle voulut du moins se rapprocher autant que possible de cette vie qui lui semblait le type de la perfection évangélique. On a tu que, du vivant même de son mari^ elle avait été agrégée au Tiers- Ordre de Saint-François. Elle résolut dès lors de donner à cette affiliation un caractère irrévocable et solennel; et, bien que jusqu'alors cette branche de la famille franciscaine n'eût point été regardée comme formant un ordre régulier et à proprement dire monastique, elle voulut faire profession publique, comme les religieuses cloîtrées, et renouveler solennellement les vœux de chasteté, d'obéissance et d'absolue pauvreté, qu'elle avait tant de. fois faits dans son cœur ^ Elle pouvait ainsi s'associer, selon la mesure de ses forces, à cette abnégation totale des biens terrestres, qui a mérité pendant tant de siècles à l'ordre séraphique l'éclatante protection de Dieu et la tendre admiration de l'univers chrétien. Maître Conrad approuva ce dessein , après lui avoir fait entendre que son vœu de pauvreté ne devait pas la priver, comme elle le vou-
' Hélyot^ Hist. des Ordres religieux, t. vu, c. 38, p. 290. Élisabetli Ait ainsi la première religieuse du Tiers-Ordre de Saint-François qui fit des Toeui solennels. Du reste , cet ordre ne prit que plus tard un caractère tout à ftdt monastique, par l'adoption générale des trois vœux et de la clôture. On est peu d'accord sur la date exacte de cette transformation : elle est discutée dans Hélyot, c. XXX du t. vu. Mais les religieuses du Tiers-Ordre ont toujours pris sainte Elisabeth pour leur patronne spéciale , et plusieurs de leurs congrégations ont porté son nom, notamment en France ayant la révolution, et encore aii^ourd'hui celles qui se consacrent au service des malades en Allemagne et en Bohême. Les religieuses hospitalières connues en France sous le nom de SœurJt grises, étaient toutes du Tiers-Ordre de Saint-François. Héljot, tii, 801. Il existe encore aujourd'hui à Lyon un monastère de filles de Sainte-Élisabetb, qui a traversé tous les orages du temps , et où de nombreuses et ferventei religieuses s'appliquent à mener la vie cachée et inconnue dont leur augaitn patronne leur a donné le modèle.
lait, de la libre disposition des biens qui provenaient de m dot ou des terres que Henri lui avait cédées; mais qu*au ooihtraire elle devait les consacrer elle-même, graduellement^ au soulagement des pauvres, ainsi qu'au payement de œrtaines dettes que son mari avait laissées'.
Elle n'en devait pas moins y renoncer en esprit , ainsi qu'à tous les autres biens et à toutes les autres afiTeclionsdu monde, même les plus légitimes. Pour remporter ce triomphe non** seulement sur le monde, mais sur elle-même^ la pieuse Éth* sabeth savait qu'il lui fallait plus que sa propre volonté, plus que l'exemple de son protecteur saint François, ou des autres âmes saintes qui avaient marché dans cette voie avanl elle; elle savait qu'il lui fallait avant tout la grâce d*en haut, et elle la demanda à Dieu , avec une ferveur inaccoutumée, peiF dant plusieurs jours avant sa prise d'habit. Elle raoontaît à son amie Ysentrude qu'elle suppliait sans cesse le Seigneur de lui accorder trois dons : d'abord le mépris complet de toutes les choses temporelles; puis le courage de dédaigner les injures et les calomnies des hommes; enfin, et surtout, la diminution de l'amour excessif qu'elle portait à ses enfants ^. Après avoir longtemps prié dans cette intention , elle vint un jour, resplendissant d'une joie qui n'était plus de cette terre, trouver ses compagnes et leur dit : <c Le Seigneur a a exaucé ma prière; voici que toutes les richesses et tous « les biens du monde, que j'aimais jadis, ne sont plus que n comme de la boue à mes yeux '. Quant aux calomnies des
* Gum possessionibus etiam renuntiare vellet, retraxit eam piuB et pradens magister, volens ut de his , quae ralione dotis habere poterat , et mariU solverentur débita , et egenis cleemosyna largiretur. Theod. VI , 1 . — Wadding, II, p. 708. — ViU Rhyt. § uxii.
* Ut paerorum dilectionem ei tolleret immodefatam... DépoBlUôA d'Ysentrude, ap. Dict. iv Ancill. p. 9022.
' DominuB audivit orationem meam. Et ecce omfH» mtiiMlIfk^ {KMaee^-
<c hommes, aux mensonges des méchants, au mépris que « j'mspire, je m'en sens toute fière et heureuse. Mes petits « enfants bien-aimés, les enfants de mon sein , que j*aimais «tant, que j'embrassais avec une si grande tendresse, eh « bien ! ces chers enfants eux-mêmes ne sont plus que des « étrangers pour moi ; j'en prends Dieu à témoin. C'est à lui « que je les offre, que je les confie; qu'il en fasse sa sainte <( volonté en tout. Je n'aime plus rien , plus aucune créature ; (( je n'aime plus que mon Créateur *. »
Enflammée de cet héroïque amour, Elisabeth se crut assez bien disposée pour faire ses vœux et prendre l'habit consacré par ses glorieux modèles, saint François et sainte Claire. c( Si je pouvais, » disait-elle, a trouver un habit plus pauvre (( que celui de Claire, je le prendrais, pour me consoler de « ce que je ne puis entrer tout à fait dans son saint ordre; « mais je n'en connais pas ^. » Elle choisit pour cette cérémonie la chapelle qu'elle avait donnée aux Frères Mineurs, et le jour du vendredi saint ^. Celait le jour où Jésus, dépouillé de tout pour l'amour de nous, fut attaché nu sur la croix , et où les autels, nus et dépouillés comme lui, rappellent aux fidèles la mémoire du sacrifice suprême ; c'était aussi le jour où Elisabeth voulait, à son tour, se dépouiller de tout et briser les derniers liens qui l'attachaient à la terre, afin de s'élâtlcer plus légère, à la sdité de l'époux de son âme, dans
siones... In ealumniis quoque hominum et detractionlbus mallgnorum, meique coniemptu gratulor et delector. Theod. VI , 3.
' IpsoB etiam uleri mei dilectissimos parvulos, quos tenerrimo amplexu affectabam, jam velut alienos intueor, Deo teste ; ipsi eos obtuli et commisi, ipse de eis ordinet, et impleat suœ beneplacUum voluntatiB... Nullam creaturam sed solum omnium diligo Creatorem. Ibid.
« Cod. Heidelb. p. 23.
* Probablement de l'année 1230; selon d^autres, 1229.
440 HISTOIRIi:
le chemin de la pauvreté et de la charité ^ Ainsi donc en ce jour sacré elle vint, en présence de ses enfants, de ses amies et de plusieurs religieux franciscains ^, poser ses saintes mains sur la pierre nue de lautel, et jurer de renoncer à sa propre volonté, à ses parents, à ses enfants, à ses alliés, à toutes les pompes et à toutes les joies de ce monde '. Pendant que maître Conrad célébrait la messe , le frère Burckhard, gardien des Frères Mineurs de la province de Hesse, cjui la regardait comme sa fille et son amie spirituelle, lui coupa les cheveux , la revêtit de la tunique grise, et la ceignit du cordon, qui était la marque distinctive de Tordre de Saint» François ^ Elle conserva ce costume, allant en outre toujours nu-pieds jusqu'à sa mort \ A dater de ce moment, comme pour efiacer toutes les marques de sa grandeur passée, elle fit substituer, sur le sceau dont elle se servait, la figure d'un Franciscain déchaussé , aux armoiries de sa famille et de son époux ^.
Guta, sd demoiselle d'honneur, qui avait été sa fidèle et
> Imitatril Ghristi, ut nuda nudum paapertatis et ciuitatis grenibua seqaeretar. Theod. 1. c.
> Cod. Heidelb. f. 22.
* Ponens auper nudum altare manus sacraa, voluntaU propris, parentibua, liberia et cognatis, omnibusque hujus mundi pompis renuntiavit. Theod. I. e.
^ Frater Burchardus... ipsam tanquam Ûliam suam carisaimam et amteam spiritualeui féliciter totondit... Magiatro Ck>nrado miasam célébrante eadem liora. Wadding, t. iv ex Man. Lov.
' Cod. Heidelb. p. 23. Ce narrateur contemporain ajoute que le roi de Hongrie Etienne, neveu de sainte Elisabeth, étant venu visiter un couTent à Strigonie , et ayant vu dans l'église un tableau où la aainte était repréaentée sans corde autour des reins, et avec des souliers, ordonna sur-le-champ de la faire repeindre avec une corde , et sans souliers. Noua verrons plus tard la grande influence que l'exemple d'Elisabeth exerça sur pludeura princea et princesses de sa maison.
* Cod. Heidelb. cv, p. 23.
DE SAIML ELiSABKTU DE HONGRIE. 444
inséparable compagne depuis Tenfance , ne voulut poinl commencer maintenant à mener une vie différente de celle de sa chère maîtresse : elle prit en même temps Thabit du Tiers-Ordre, et renouvela solennellement le vœu de chasteté qu'elle avait fait quelques années auparavant, du vivant du duc Louis. Cette douce communauté de vie et d'intention assurait au moins à Elisabeth une consolation qu'elle se serait peut-être refusée, si elle en avait eu la conscience, et qui devait d'ailleurs ne lui être que trop tôt enlevée. Mais il lui foUut dès lors éloigner d'elle ses enfants, qu'elle se reprochait d'aimer avec tant de passion. Son fils Hermann, le premierné, héritier des États de son père, et déjà âgé de six à sept ans, fut conduit au château de Greuzburg pour y rester sous bonne et sûre garde, jusqu'au moment où il pourrait prendre les rênes du gouvernement que son oncle tenait en attendant. Il est probable que le même lieu servit de résidence à sa fille aînée Sophie, déjà fiancée au jeune duc de Brabant. Sa seconde fille Sophie retourna à l'abbaye de Kitzingen , où elle devait prendre le voile, et où elle passa le reste de ses jours. La plus jeune de toutes, Gertrude, à peine âgée de deux ans, née depuis la mort de son père, fut envoyée au couvent des religieuses Prémontrées d'Altenberg, près de .Wetzlar. Tout le monde s'étonna de ce que cette jeune princesse était placée dans une maison si pauvre et qui venait à peine d'être fondée , et l'on en fit de vifs reproches à Elisabeth ; mais elle répondit que cela avait été convenu entre son mari et elle au moment de leurs adieux, et avant même la naissance de l'enfant : <& C'est le ciel , » disait-elle, a qui nous a inspiré « de choisir ce monastère ; car il veut que ma fille contribue à tt ravancement spirituel et temporel de cette sainte maison ' . »
> Chronique manuscrite d'Aitenberg , chex le prince de Solms à BraunfeU,
Voilà donc son sacrifice accompli , son divorce avec là tie <X)nsommé, par un de ces efforts qui vont même au delï des prescriptions du devoir chrétien. Il ne lui reste plus rfen à abdiquer, tout est mort pour elle dans le monde, et à yfalgtdeux ans elle peut dire, comme TApôtre : Je vis^ mais ee n* est plus moi qui vis; cest Jésus-Christ qui vit en mai^.
C*est aussi là que le monde, et les princes de ce menée, qui Tavaient toujours poursuivie de leur haine, rattendaieUt pour redoubler leurs attaques et leurs outrages. Ce ne fht plus qu'une voix chez les grands et les sages de ce temps-lï pour insulter à cette épouse du Christ, et pour proclander hautement sa folie ^; et ils ne se trompaient pas, car elle avait compris et embrassé dans toute son étendue la folie de la Croix.
Ce qui se disait alors à la cour de Thuringe aura sans doute été bien souvent répété par beaucoup de ceux qui ont connu son histoire, et qui, tout en goûtant quelques frais et poétiques détails de ses premières années, auront été rebutés
citée par Justi Vorzeit, de 1823, p. 27 1 . La prophétie de la sainte fût Tériflée ; car Gertrude, après avoir donné I*exeiuple de toutes les vertus monastiques dans sa Jeunesse, fut élue ahbesse à vingt et un ans, et goufMiia pendant cinquante ans avec une sagesse qui porta cette maison à on bani degré de prospérité. Elle y mourut en 1297. — L'abbaye d'Altenberg, située sur une hauteur qui domine la rive septentrionale de la Lahn, à une lieue de l'ancienne ville impériale de Wetzlar, sécularisée lors de la grande confliei- Uon de 1803, sert aujourd'hui de résidence au prince de Solms-BraunlMft. Ses l>âtiments très-vastes, avec une grande église, sont conservés en entier : ils doivent dater de la On du \vii« siècle. Un très-beau parc de haute (btaie les entoure. La tombe de Tabbesse Gcrtrudc existe encore dans l'église, è( en fort bon état.
' Vivo autem, Jam non ego : vivit vero in me Christus. Gai. il» 30.
' A magnatibus terric contumelias, blasphemias et magnum contemptum •ustinebat. . . Fréquenter multorum detractionibus , odiis , preisuris , invidiis et ealumniis subjacebat. Dict. iv Ancill. p. 2028.
à cette crise décisive de sa vie. Quoi! se serait-on dit, si jeune encore , ayant tant de devoirs à remplir, tant de bonheur légitime à goûter, aller choisir une existence si extraordinaire 1 s'imposer des douleurs si superflues! se dérober au soin de ses enfants, à toutes les obligations de la tie ! Et tstfit d'autres raisonnements futiles, dont est si riche cette sagesse profane, qui ne sait que calomnier tout ce qui est au-dessus de son égofsme ou de sa faiblesse^
Chrétiens ! telles ne seront pad nos pensées à ht vue du triomphe de notre héroïne chrétienne. Parce que dous sommes trop faibles pour Timiter et la suivre, nous ne serons pas assez aveugles pour ne |Mis Tad mirer. Nous noue inclinerons avec un tendre respect devant ces secrets de l'amour divin , devant cette obéissance absolue aux solennelles paroles du Sauveur : Celui qui vient à moi , et qui ne hait pus son pèrey sa mère, sa femme^ ses enfants, ses frères, ses soeurs, et même encore son âme, celui-là ne saurait être mon disciple \
Que le monde l'insulte et la méprise, il ne faut pas s'en étonner; car, comme le Christ, elle a vaincu le monde. Dans cette guerre qu'il déclare dès le berceau à l'âme rachetée par le sang d'un Dieu, elle a noblement combattu. De sa jeune main, elle a ramassé sans crainte le gant qu'il lui avait jeté. Elle a engagé la lutte, non pas retirée loin de lui et à l'abri de ses coups, mais vivant au milieu de ses attaques et de ses innombrables pièges. A un âge où les yeux de l'âme, à peine entr'ouverts, rendent excusables tant de fautes, elle a déjà confondu toutes ses fausses hontes, tous ses préjugés, tous ses mensonges. Elle a dénié ses droits sur elle, désobéi à ses
' Si quia venit ad me, et non odil palrem suum, et matrem, et uxorem, et filioB , et fratres , et eorores , adhuc autem et animam suam , non potest meus esse discipulus. S. Luc, iiv, 26.
lois, bravé ses calomnies, méprisé ses mépris. Elle l'a vaincu partout et toujours ; vaincu dans Téclat des richesses et la pompe des cours, comme dans Tamertume de la foim et de la misère ; vaincu dans les plus douces et les plus légitimes aCTections du cœur, comme dans ses plus dures épreuves, dans l'abandon, la solitude, la mort. Ni le lien conjugal, ni le sein maternel , ni la réputation , ce dernier bien terrestre, elle n'a rien épargné en elle. Et si maintenant elle se retire loin de son ennemi , c'est que^ victorieuse, elle a fini son combat. Descendue tout enfant dans le champ de bataille, elle ne le quitte qu'après avoir terrassé et immolé son adversaire. Maintenant qu'elle a foulé aux pieds le serpent confondu , qu'il lui soit donc permis de déposer les armes, et d'aller attendre, au sein des mystérieuses joies de la pauvreté et de l'obéissance, le jour du triomphe étemel !