CHAPITRE XXV
COMMENT LA CHÈRE SAINTE ELISABETH REFUSA DE RETOURNER DANS LE ROYAUME DE SON PÈRE, AFIN d'eNTRER PLUS SUREMENT DANS LE ROYAUME DES CIEUX.
Regnum mundi et omnem ornatum sœculi contempsi propter ainorem Doniini raei Jesu Christf qucm vidi, quem* amavi , in queni credidi, quem dilexf.
Bréviaire romain. Commun des saintes femmes.
In nidulo meo inoriar.
Job, xxi\, 18.
Cependant le roi de Hongrie, le père riche et puissant de cette pauvre infirmière *, avait reçu, par les pèlerins hongrois
* Re\ potens HungarisB, paler hi^us pauperculœ Elisabeth... Theod. VI, 8. (F.uTrM. VIII. » Sainte éUsabeth. li. 1
qui se rendaient à Âix-Ia-Chapelle et à d*autres sanctuaires sur le Rhin ', la nouTelle de Tétat de pauvreté et d'abandon où sa fille se trouvait réduite. Ils lui racontèrent combien ils avaient clé choques d'apprendre que leur princesse vivait sans honneurs, sans cour, et dans un dénûment complet. Le roi fut consterné et ému jusqu'aux larmes par leur rédt; il se plaignit à son conseil de Tinjure qu'on faisait à sa fille, et résolut d'envoyer un ambassadeur pour la ramener auprès de lui ^. Il confia cette mission au comte Banfî '. Ce seigneur se rendit en Thuringc avec une suite très-nombreuse*, et s'en vint d'abord à la Warlbourg. Il y trouva le landgrave Henri, à qui il demanda compte de la position extraordinaire de la duchesse. Le jeune prince lui répondit : ((Ma sœur est (( devenue tout à fait folle, tout le monde le sait : vous le a verrez vous-même *. » Il lui raconta ensuite comment elle s'était retirée à Marbourg, et toutes les extravagances qu'elle y faisait, ne vivant qu'avec des mendiants et des lépreux, et autres détails de cette sorte. Il démontra à l'ambassadeur que la pauvreté d'Elisabeth était tout à fait volontaire, et que, pour sa part, il lui avait garanti la possession de tout ce qu'elle pouvait désirer. Le comte, profondément étonné, se mit en route pour Marbourg. Lorsqu'il y fut arrivé, il demanda à l'aubergiste chez qui il était descendu ce qu'il fallait penser de la dame qu'on nommait Elisabeth, et qui était venue de Hongrie dans ce pays ; pourquoi elle vivait dans la
* Vita Rhyl. § xxxiii.
> Ibid.
* Les auteurs contemporains nomment ce comte Pamias ou Panitu, ma» nous avons cru devoir adopter la correction proposée par M. le comte llaUalh. savant Hongrois de nos Jours.
* Cum multo comitalu. Theod.
' Meine schwester Eiisbcten... die ist aller wclt tcerinn werdcn... Pasaiona), r. 62. Stultissimam Elirabeth... Koch» Fettung Wartburg.
misère ; pourquoi elle avait quitté les princes de la famille de son mari ; s*il y avait pour cela quelque raison qui ne fût pas à son honneur '. a C'est une dame très- pieuse, » lui répondit rhôle, <c et pleine de vertus : elle est aussi riche a qu'on peut désirer Têtre, car cette ville et tout son canton, « qui n'est pas petit, lui appartiennent en toute propriété; et tt si elle l'avait voulu, elle aurait trouvé bien des princes pour « l'épouser. Mais , par sa grande humilité , elle veut vivre (( ainsi misérablement; elle ne veut habiter aucune des maici sons de la ville, pour demeurer auprès de l'hôpital qu'elle « a bâti, car elle méprise tous les biens du monde. Dieu nous a a fait une grande grâce en nous envoyant une si pieuse « dame : tous ceux qui ont affaire à elle en proGtent pour (( leur salut. Elle ne se repose jamais dans ses œuvres de «charité; elle est très-chaste, très-douce, très-miséricor- (1 dieuse, mais surtout plus humble que qui que ce soit ^. » Le comte se fit aussitôt conduire auprès d'elle par l'aubergiste. Celui-ci entra d'abord, et lui dit : « Madame, voilà vos « amis qui sont venus vous chercher, à ce que je crois, et
Und fraget den wirt den mère
Wy es umb dy fra-we were
Dy Elifiabet were geaant
Und dar kommen aus Hungemlaiidfc...
Ob sy das lyes omb ire unere...
Vita Rhyt. 1. c.
Sy is fromm und aller togend woU...
Und wollte sy das baben gebabt So wurdeo ir reicher fursten saet...
Wan Got der thut gutlicb dyser stadt Dy eine solche fromme Frau bat. ..
Von guten werken sy mimmer gemwtt Sy ist keusch barmbertzig und guUg Und ubir aile frawen secbt demuiig.
Ibid.
a qui veulent vous parler'. » L'ambassadeur étant entré dans la hutte, et voyant la fille de son roi occupée à filer et tenant sa quenouille à la main, fut tellement saisi de ce spectacle, qu'il fit le signe de la croix et fondit en larmes *. Puis il s'écria : « A-t-on jamais vu la fille d'un roi filer de la laine'?» S'étant ensuite assis à côté d'elle, il lui dit comment le roi son père l'avait envové pour la chercher et la ramener dans le pays où elle avait vu le jour; il lui promit qu'elle y serait traitée avec tout l'honneur qui lui était dû, et que le roi la regardait toujours comme sa très-chère fille. Mais elle repoussa toutes ses prières : « Pour qui me prenez- « vous? » lui dit-elle ; « je ne suis qu'une pauvre pécheresse a qui n'ai jamais obéi à la loi de mon Dieu comme je le de- (( vais *. — Qui vous a réduite à cet état de misère? » lui demanda le comte. — « Personne, » répondit-elle, « si ce n'est « le Fils infiniment riche de mon Père céleste, qui m'a appris, « \}^v son exemple, à mépriser l.i richesse, et à chérir la pau- « vreté par-dessus tous les royaumes de ce monde *. » Et alors elle lui raconta toute sa vie depuis son veuvage, et ses intentions pour le reste de sa vie, et l'assura qu'elle n'avait à se plaindre de personne, qu'elle ne manquait de rien, et qu'elle était parfaitement heureuse^. Cependant le comte
' Der wirt sprach Fraw cwer freunde
Dy sint hier zu ciich konimen. .
* liivenit tlliam douiiui »\n régis sedeutem ad l'oliiiu ul laiiaui nere. Et pru' adiniratioiic signo se crucis t'onsignaiis... Tlieod. 1. c. Do i^eneyle er und llchotr. llothc, p. 17 35.
' Acclamavit : Nuinquid liaeteiius visuni est filiam rcgid laiiam Aiiuire? Theod.
* Wvv wollen ir wenen dcr ich scv : ieh bin ein arme sunderin und liai» tlio gebol ineincâ Goltes nie aisicli von réélit sol. Passioiial, T. 62.
' Wer ist der jeiiige, etc.? Diess hat iiieniaiid anderst gethan als der rciclieste solin des liiiunilischcn Vattcrs wclcher, etc. Kocheni, p. 826. 9 Vita Rlivt. 1. c.
insistait toujours : « Venez, » lui dit-il, a noble reine, venez « avec moi, auprès de votre cher père, venez posséder son a royaume et votre héritage. — J'espère bien, » répliquat-elle, c< que je possède déjà l'héritage de mon Père, c'esi-à- (c dire la miséricorde éternelle de notre cher Seigneur Jésus- <c Christ ^ » Enfin l'ambassadeur la supplia de ne pas faire à son père l'injure de mener une vie aussi méprisable, de ne pas lafiliger par une conduite aussi indigne de sa naissance. « Dites à mon seigneur père, » lui répondit Elisabeth, « que je me trouve plus heureuse dans cette vie méprisable « qu'il ne peut l'être dans sa pompe royale; et que, bien loin <c de s'afQiger à cause de moi, il doit plutôt se réjouir de ce (( qu'il a un enfant au service du grand roi des cieux et de la « terre. Je ne lui demande qu'une chose au monde : c'est de a prier et de faire prier Dieu pour moi; et moi je prierai pour tt lui tant que je vivrai ^. »
Le comte, voyant tous ses efforts inutiles, la quitta avec une profonde douleur. Et la fille des rois de Hongrie reprit sa quenouille, heureuse de pouvoir réaliser d'avance les sublimes paroles que l'Église consacre au culte de celles qui , comme elle, ont renoncé à tout pour Jésus : fai méprisé le royaume du monde et toute la pompe du siècle^ pour fa-mour de mon Seigneur Jésus-Christ ; c'est lui que fai vu que fai aimé^ en qui fai cru et que fai préféré^.
* Du edle kœnîgin far mit uns heim xu deinem Heben vater und besiU dcin reieh und sein erb. Do sprach sie. : icli lioff ich besiU meines vaters erb uni^rs lieben Herrn J. C. in ewikeit. Passional.
* Saget meinem herrn vater dass ich in diesem meinem yerschtlirhem stand besser zufrieden seye, etc.. Kochem.
' Bréviaire romain : répons de l'office des saintes femmes.