‹ Histoire de sainte MarcelleChapitre 14 sur 34 · ARCHEVÊCHÉ DE SENS · texte numérisé non relu

ARCHEVÊCHÉ DE SENS

Sens, le 10 septembre 1883.

Monsieur le Chanoine^

Je j:i*avais pas encore eu le temps de vous remercier de TeuToi de votre dernier ouvrage : VHistoire de sainte McvrceUe.

Aujourd'hui que j'ai eu le plaisir de le lire, je suis tout heureux de constater hautement qu'il est fort bien pensé , fort bien écrit, et par conséquent plein d'intérêt.

Grâce à votre magnifique travail, j'ai vécu avec délices au sein de cette grande société romaine du iv« siècle , et j'ai admiré la belle et imposante figure de la descendante des Marcellus.

Ses illustres compagnes de TAventin, les vierges et les veuves, qui étaient la fine fleur du patriciat, ont embaumé mon âme par leurs rares vertus et leur exquise distinction.

J'ai savouré ce que vous dites de sainte Paule, qui est un peu notre Sainte, car nous possédons à Sens ses précieuses reliques. Elle aussi fut l'élève de saint Jérôme : un vitrail de mon église métropolitaine rappelle ce souvenir.

Je vous félicite. Monsieur le Chanoine, de ce nouvel écrit, qui vous fait grand honneur, et dont je me plais à vous prédire le succès.

Recevez, Monsieur le Chanoine, l'assurance de mes sentiments bien affectueusement dévoués.

t ViCT. FÉLIX,

Archevêque de Sens,

L'histoire de sainte Marcelle pourrait s'intituler le récit des origines de la vie monastique à Rome. Notre héroïne fut la première, en Occident, à suivre les exemples des vierges et des veuves de la Thébaïde et du désert. Peinture des quatre-vingts années qui composent la vie de la fille des Marcellus , cette histoire mêle aux traits et aux gestes de la noble Romaine les commencements et les progrès du mouvement religieux qui anime si glorieusement la seconde

moitié du iv° siècle; elle est pour l'Eglise une partie de son arche sainte. La vocation sacrée, apportée de l'Orient à la jeune patricienne par saint Athanase , reçut sa forme et son perfectionnement sous la direction de saint Jérôme. Avant toutes ses compagnes du patriciat, Marcelle renonça à la mollesse, à l'opulence, à l'or-

gueil; et, en s'offrant à l'Église des premiers siècles avec les illustrations de la naissance, de la jeunesse, de la beauté, du malheur, elle présageait l'arrivée prochaine du monde de la noblesse, du savoir et de la puissance, se disposant à suivre dans la pratique des conseils évangéliques la vocation des grandes âmes et des nobles cœurs. Au sein d'une société tout imprégnée de paganisme, encore à demi courbée devant les vieilles idoles, Marcelle, en dépit des préjugés de son temps, se prononça pour le Dieu des plébéiens et des martyrs, et, dédaigneuse de tout le reste, à rencontre de ses amies païennes, si orgueilleuses toujours de leur race et de leur nationalité*, elle le bénit, l'adora, le confessa par la profession publique de l'humilité et de la chasteté. La descendante des Marcellus se posa donc comme l'inspiratrice de la vie monastique au milieu de Rome, unissant à ses mérites de fille, d'épouse et de veuve chrétienne la douce auréole de fondatrice religieuse et de mère des vierges. Nous voudrions marquer de quelques traits, dans cette Introduction, la beauté de son âme, la sublimité de son entreprise, la puissance de son action et l'opportunité de ses exemples.

i Lactance, Inslilidions divines

La physionomie morale de Marcelle, si supérieurement empreinte de grandeur antique et de mysticisme divin, domina dès son apparition les personnalités contemporaines les plus en vogue de toute la hauteur de son mérite et de son sacrifice. La fille des patriciens unissait à des trésors de tendresse, de dévouement, d'héroïsme, une finesse de jugement et une fermeté de raison bien rares chez son sexe. Incapable de la plus légère dissimulation, la duplicité lui était chose antipathique , impossible : née franche, elle devait le demeurer jusqu'à la mort. Son âme discrète n'exagérait jamais; elle était portée plutôt à amoindrir*. L'élévation de sa nature, la gravité de sa pensée, l'énergie de son caractère, la délicatesse de sa conscience communiquaient à sa personne quelque chose d'extraordinaire et de surnaturel*. C'était le calme qui exclut tout emportement, toute amertume, toute dureté; c'était la beauté sereine servant de parure à la bonté qui fait l'attrait suprême et vainqueur de l'âme. A la face des Romains , ses parents , ses amis et ses adulateurs, qui auraient voulu la retenir dans le siècle, on vit Marcelle se cloîtrer et grouper bientôt sôus les lambris dorés de l'Aventin la

^ Saint Jérôme, Lettres, passim.

s Id., ibid.

société des vierges et des veuves, idéale famille dant elle opposait fièrement la divine pureté à la corruption savante du monde ancien. Quand vinrent les barbares, l'héritière des plus illustres capitaines prouva que son sang n'avait point dégénéré. Supérieure, par son courage, aux matrones *des plus beaux temps de la république, elle fit vaillante contenance devant les soldats d'Alaric, et , dans la scène de Penvahissement de son palais, seule elle arracha la jeune vierge Principie aux mains brutales des Goths. Les barbares qui, pareils aux hordes de Brennus , ne craignaient rien , sauf la chute du ciel sur leur tête, s'inclinèrent pour la première fois devant une puissance inconnue; ils avaient enfin rencontré la femme chrétienne couronnée des splendeurs de la perfection évangélique, et ils subissaient l'ascendant de sa divine majesté. Les farouches conquérants ne soupçonnaient pas que la race ainsi épargnée serait la race des vainqueurs qui, par la force de la persuasion, maîtriseraient la terre entière. C'est que Marcelle s'imposait aux envahisseurs, comme à ses concitoyens, avec la puissance irrésistible de la sainteté, et les uns et les autres durent se soumettre à son empire. Type admirable d'intrépidité et de victoire que Dieu faisait apparaître au milieu de ces temps d'agonie

INTRODDCTIOIf 5

païenne et d'invasion sauvage pour répandre à travers mille scènes de désordre, de corruption, de deuil et de mort, des rayonnements de dignité, de courage et de vie. En Marcelle biillaient à la fois toutes les beautés du caractère de la romaine et de la chrétienne; c'était un divin mélange de fierté indomptable et de vertu surhumaine. Mais, pour juger de la noblesse de cette âme, nous avons à la montrer dans ses œuvres, impérissables conquêtes de son génie sur Rome et le paganisme.

Aussi passionnée pour les plaisirs que pour le luxe, déplorable résultat de ses victoires sur les peuples, Rome était, à cette époque, divisée au plus profond d'elle-même. De nos jours, on n'a pas l'idée du luxe avant -coureur de sa ruine. La patrie des Brutus et des Caton était devenue la terre du faste et de la volupté. Vainement les élégances de l'ancienne société cherchaient à déguiser cette décrépitude, vainement les capiteuses vapeurs de la vie mondaine obscurcissaient chez beaucoup la lumière des idées chrétiennes : l'empire romain s'affaissait sous le poids de ses institutions croulantes. Les grandes existences du patriciat nécessitaient un train royal qui dévorait des richesses immenses*, et la perversion d'en haut était pour

* Ammien-Marcellin , liv, XVI.

6 S4INTE MARCELLB

la plèbe une excitation constante à la dépravation. Période de lutte sans merci où toutes les généreuses aspirations de l'âme, en présence de toutes les corruptions, se trouvaient poursuivies et contredites. Mais si, d'une part, et malheureusement du côté du plus grand nombre, les habitudes païennes survivaient à la foi nouvelle, ou bien encore si les prescriptions chrétiennes étaient confondues avec la mollesse des anciennes mœurs; d'autre part, heureusement, commençaient à fleurir les vertus évangéiiques dans toute la pureté et la vigueur des institutions établies par l'Église. Aussi, pour achever son œuvre, il fallait que Dieu opérât dans cette société des merveilles que cette société ne soupçonnait pas, il fallait qu'il fit apparaître et marcher au milieu de Rome, après le cortège déjà oublié des docteurs et des martyrs, ces légions angéliques de femmes qui s'appelaient les vierges et les veuves. La sainteté de vie qui allait sortir des cloîtres à peine ouverts devait, en effet, être aussi féconde que la sainteté du sang répandu dans les amphithéâtres. Faut- il dire qui, à l'appel de Dieu, donna l'exemple des nouvelles immolations? qui se rangea en tète de l'armée du sacrifice?

A la suite de Marcelle, l'organisatrice ins-

pirée de ce magnifique mouvement, on vit se lever les filles des préfets et des consuls. Elles se dépouillaient de leur luxe, vendaient leurs pierreries , et , à la stupéfaction de Rome entière, les descendantes des Scipion, des Fabius 5 des Anicius , des Camille , des Gracques se revêtaient de bure et se réfugiaient dans la retraite. En passant ainsi de leurs idoles au vrai Dieu, les patriciennes faisaient de leur foi une flamme, et de cette flamme un je ne sais quoi d'idéal et d'irrésistible qui se communiquait à toute leur personne pour attendrir et subjuguer le cœur des vieux Romains. 0 Marcelle ! vous fûtes l'âme de cette transfiguration divine auprès des héritières des plus beaux noms. A vous, sans conteste, l'honneur d'avoir posé sur ce sol si souillé et si tremblant de la cité impériale la pierre de la première fondation religieuse, et, depuis quinze siècles , votre famille de l'Aventin est devenue une multitude dont les rejetons, sous les souffles du Ciel, ont pris place et racine sur tous les rivages de l'Occident!

L'impression produite sur le cœur blasé de l'aristocratie romaine était profonde. Quand Marcelle et les patriciennes les plus en vue brisaient ainsi sans retour avec les habitudes du luxe et du plaisir pour embrasser le renonce-

ment le plus complet, Tancienne société passa de rétonnemenl à la terreur. Ces transformations de vie, que les païens avaient considérées d'abord comme des cas isolés et exceptionnels *, se généralisaient, et souvent on apprenait aux bains et aux théâtres qu'une nouvelle recrue venait de tourner à l'ennemi. Ces vocations surprenantes des femmes du plus haut rang, ces commencements de fuite au désert au milieu même de Babylone troublaient les partisans de la vie facile, et Ton pressentait avec effroi, dans ce monde frivole, que beaucoup d'âmes généreuses profiteraient bientôt de ces exemples pour échapper à une existence où elles étouffaient.

En vain la conduite des vierges et des veuves fut traitée de ridicule et l'objet des railleries et des dédains de cette partie si nombreuse du patriciat qui tenait à maintenir le règne des molles habitudes : les compagnes de Marcelle étaient de taille à ne pas reculer, et, comme elles passaient à juste titre pour les patriciennes les plus recommandables , le ridicule, loin de les atteindre, tomba sur ceux qui osaient les traiter légèrement. A leur sujet, les détracteurs furent réduits au silence, tant par la

^ Saint Jérôme, pa9s%in.

gêne qu'ils éprouvaient à critiquer celles dont ils avaient été les adulateurs, que par la crainte de blesser les familles puissantes dont elles étaient issues ^ Ils s'acharnaient, en revanche, à déverser leur indignation sur les moines, prétendant qu'ils avaient faussé les idées des matrones les plus sages, et qu'il fallait à tout prix les chasser de Rome ; ils cherchaient à les envelopper dans l'impopularité qui avait fait appeler les premiers chrétiens : Odium humant genens. Mais les ennemis les plus implacables ne pouvaient arrêter le courant qui portait les âmes vers TAventin, de même qu'ils ne pouvaient s'empêcher de reconnaître que ces patriciennes incarnaient, par la noblesse du caractère , la grande aristocratie de Rome , telle que César l'avait entrevue dans la puissance de son génie. Elles étaient infiniment plus respectables et plus belles que les Lucrèce, les Virginie, les Agrippine, les Cornélie et lesPopée! Quel contraste avec les Romaines que le parti païen leur opposait comme types! Matrones affolées de luxe et de toilette, dont les plus sérieux soucis étaient l'arrangement nouveau d'une coiffure, l'emploi d'un fard inconnu, la confection d'une de ces robes dont le dessin

1 Sozomène, Hi$t» eccl., p. 325 et 439.

représentait des scènes de volupté , et dont la coupe laissait apparaître impudemment les formes du corps * : filles, épouses, mères qui ne craignaient point d'affecter des airs et des attitudes de courtisane'! Il y avait trop loin de ces femmes effrontées et lascives à Marcelle et à ses compagnes, revêtues de vêtements modestes , ne chargeant plus leur tête de masses de faux cheveux, ne se maquillant plus avec le blanc de céruse, le minium et le noir d'antimoine ^ C'en était fait de la vie des plaisirs élégants, des fêtes anacréontiques et des libertés coupables. Vaines étaient réputées les grâces de la jeunesse et de la beauté, et la vision céleste de l'Aventin consolait de tous les abaissements. Ainsi les grandeurs morales du veuvage et de la virginité se détachaient avec vigueur de sur le fond vulgaire et impur des anciennes mœurs pour l'achèvement de la conversion du monde, ainsi la plus ineffable pureté triomphait de la plus dissolvante corruption.

Toute cetle société si divisée du quatrième siècle, représentée, d'une part, par les élégances et les hontes de la plus monstrueuse

* Salvien , de Gubematione Dei.

* Terlullien , de Cultu feminarum.

3 Saint Jérôme, Mort de Blésilla, lettre à Marcelle.

INTBODOCTlOff 11

démoralisation, personnifiée, de l'autre, par les délicatesses et les gloires de la plus divine vertu, formait un monde étrange qui s'attachait avec passion au culte des idoles ou à l'adoration du vrai Dieu, et que Marcelle, par les sublimes personnifications de la virginité et de la viduité, amenait victorieusement dans les bras

de l'Eglise.

Mais essayons de fixer la physionomie des vierges et des veuves au sein de Rome ; là est la grande œuvre de Marcelle. Pour rendre la douce et austère majesté de ces figures à l'origine de leur formation, il nous faudrait dessiner avec fidélité les lignes encore indécises de la fondation de l'Aventin et saisir le caractère mystérieux de ses commencements. Heureux si nous pouvions y réussir! Sans doute les admirables figures de la vierge et de la veuve n'étaient pas inconnues dans les premiers siècles du christianisme. L'Homme- Dieu s'était plu à former de sa main et à présenter au monde ces deux types; il les avait divinement modelés dans la personne de sa Mère, la Vierge des vierges, et dans les groupes aimés de quelqueguns de ses disciples et de quelques-unes des saintes femmes. Depuis lors, la race de ces belles âmes n'avait jamais disparu, et partout où régnait l'Evangile on voyait des jeunes

hommes et des jeunes filles porter avec honneur la couronne de la virginité, et des femmes vertueuses sanctifier leur veuvage.

Sous l'ère des persécutions, les Romains avaient pu contempler les vierges chrétiennes dans les amphithéâtres; ils devaient se souvenir des Agathe, des Cécile, des Lucie, des Agnès, qui avaient pris le voile aux catacombes et versé héroïquement leur sang au Colisée. Quand donc ces deux formes si touchantes de la grâce chrétienne prirent une plus haute expression dans Rome, au quatrième siècle, on comprend qu'elles attirèrent tous les regards. Une des grandes gloires de l'Église primitive, c'est d'avoir fait les veuves et les vierges; elles devaient, comme les martyrs, être la rançon des désordres du paganisme.

Connaissant par sa propre expérience les périls nombreux qui entouraient une Romaine dès les premières années de son veuvage , Marcelle s'appliqua à prévenir ses compagnes contre les dangers qui pouvaient leur venir du présent et du passé : du passé, par les souvenirs mêmes, la représentation de la première existence pouvait être une tentation; du présent, à cause des recherches et des sollicitations entretenues et inspirées par les anciennes mœurs. Pour les défendre, elle leur imposait le régime de la

prière fréquente, de la mortification, de l'étude des Ecritures et de la retraite. Ce traitement

avait été toujours recommandé par l'Eglise et suivi, durant les âges primitifs, par ces veuves fidèles qui, à l'âge de soixante ans seulement, recevaient la charge de diaconesse, charge dont la dignité et les bénédictions entouraient leurs dernières années d'honneur et de consécration. Devenues ses compagnes, Marcelle traitait les veuves comme des sœurs , vivant dans une parfaite communauté d'idées et de sentiments, d'efforts et de travaux, d'intérêts et de grâces, partageant avec elles cette belle couronne de la chasteté reconquise que saint Jérôme appelle le second épanouissement de Vaimable vertu ^, Pour répondre aux sollicitudes de l'Eglise, elle les recevait même dans une jeunesse encore florissante, alors qu'il leur était si difficile de se passer d'un refuge et d'une protection, et elle comblait ainsi une lacune dont, après elle, le monde chrétien ne devait plus souffrir. A côté des veuves , filles aînées de la famille de l'Aventin , et comme dans leur giron maternel, croissaient les vierges; je ne sais rien de plus émouvant que l'existence des veuves romaines, si ce n'est l'existence des vierges, leurs

i Lettre à Eustochium.

compagnes. La foi éclairait les unes et les autres de tout son génie.

La vierge est l'incarnation de ce qu'il y a de plus noble, de plus pur, de plus exquis dans l'humanité; la vertu n'a jamais produit une plus gracieuse image d'elle-même. La vierge est la plus haute expression de la beauté humaine; elle porte une auréole surnaturelle qui la transfigure. Libre, elle s'enchaîne; jeune, elle se voile; vivante, elle s'ensevelit. « Un matin, elle se lève et s'en vient dire à son père, à sa mère : Adieu! tout est fini; je vais mourir, mourir à vous, mourir à tout. Je ne serai jamais ni épouse ni mère; je ne serai plus même votre fille : je ne serai qu'à Dieu! C'est la fleur du genre humain, fleur encore chargée de sa goutte de rosée, fleur exquise et charmante , qui , même respirée de loin , enivre de ses chastes senteurs les âmes les plus vulgaires*. » Aussi la direction de Marcelle s'exerçait-elle avec des précautions encore plus délicates et plus tendres envers les vierges. Quels droits n'avaient-elles pas à ses plus maternelles prédilections! Elle développait, comme traits essentiels de leur caractère, la douceur, la modestie et la force. La douceur, cette divine qua-

1 Monlalembert , les Moines d'Occident.

INTRODUCTION i 8

lité dont Jésus félicitait ses vrais disciples par cette parole : Bienheureux les doux! est un élément inhérent à la virginité. Le ciel communique une suavité exquise à Tâme qui se consacre à Dieu sans partage, et alors la vie est une félicité, et la jouissance du bonheur devient si intime , qu'il éclate à l'extérieur avec d'irrésistibles séductions et une ineffable pénétration. La modestie est un des puissants attraits de la vierge; elle fait le charme touchant des jeunes filles chrétiennes devenues les sœurs des anges : elle sied si bien à leurs vingt ans ! La force, cet autre caractère constitutif de la virginité, Marcelle le développait en ses filles autant que ceux de la modestie et de la douceur. A ces âmes s'arrêtant tout court au milieu de leur chemin vers toutes les espérances du monde, sacrifiant ce qui charme pour embrasser ce qui rebute, la fondatrice de T Aventin demandait la force; ne fallait-il pas offrir sans lassitude le sacrifice de toute une vie?

Au sein de la faiblesse morale la plus inouïe qui eût jamais atteint un peuple, tandis que les natures élevées reconnaissaient dans Teffroyable corruption de Rome le châtiment qui vengeait les mœurs outragées et perdues, Marcelle demandait avant tout la force * ; car la pureté des

* Salvien , de Gubernatione Dei.

16 Sainte margelle

vierges, pour triompher de la licence, devait, alors plus que jamais , s'appeler courage et héroïsme. La vieille Rome agonisait , et il nous semble, en contemplant ces nobles et belles figures des patriciennes, les vierges et les veuves de l'Aventin, que les restes de ses grâces s'étaient concentrés dans ce berceau monastique comme pour laisser quelque chose des grandeurs de l'empire aux mains de l'Eglise triomphante.

Marcelle répondait donc à tout ce qu'il y avait de banal et de honteux par tout ce qu'il y avait de délicat et de pur; elle communiquait ses sentiments et ses goûts, et propageait la race des âmes que le paganisme n'avait pas craint de conspuer.. Il n'était plus permis d'affirmer que l'enthousiasme religieux et le fanatisme portaient les premières matrones de Rome à la pratique de la pauvreté, de l'obéissance et de la chasteté volontaires. La mère de l'Aventin faisait de la lumière des conseils évangéliques un irrésistible foyer de vérité et d'amour, et les patriciennes, en s'abritant auprès d'elle , cédaient à la plus légitime des persuasions. 11 y avait une admirable gradation dans cette tâche de mère protégeant ses filles contre l'atmosphère du dehors, puis les façonnant et les léguant toutes formées à la société chrétienne comme

les types des grandes âmes de l'avenir. Pourtant le monde les conviait toujours à ses fêtes, et les proclamait reines de Télégance et de la fortune, vantait leur naissance et leur beauté et leur promettait de longues félicités. Et, insensibles à ses caresses, elles lui échappaient dans la fleur des belles années et, à seize ans, à vingt ans, elles se sevraient de toutes les douceurs humaines. Celte conduite donnait à réfléchir aux plus fortes têtes. Tout cœur digne et toute intelligence droite s'émouvaient à des spectacles pareils, et ainsi le système païen était renversé par les mains de celles qui auraient dû en être les plus fermes appuis, car c'étaient ses idoles les plus encensées qui lui portaient le suprême coup.

Quoi de plus éloquent en faveur du christianisme que ces patriciennes qui atteignaient d'un bond au sublime du sacrifice, et qui entraient, sans réserve aucune, dans la cité naissante de la vie religieuse. Certes il en coûtait au monde des superbe^ et des corrompus de voir sortir de ses rangs, pour ne plus lui revenir, les natures les plus hautes. Il lui était pénible de sentir s'introduire une vie si différente de la sienne, de voir que les plaisirs les plus enviés n'étaient pas du goût de tous et qu'il y avait des âmes, mystiques colombes, qui, sur les ailes de

18 SAINTE MàRGELLB

la pureté et de la foi, cherchaient leur refuge au plus haut des cieux.

Vainement Rome païenne, impuissante à les arrêter ou à les soumettre, affectait des airs de compassion et de pitié , de fureur et de rage , et les traitait comme des malades dont le délire a égaré la raison dans les espaces du rêve*. On ne gagnait rien à ce jeu ridicule, on avait devant les yeux des réalités sublimes qu'on ne pouvait plus nier, et Marcelle avec ses compagnes jouissait d'un droit indiscutable de respect dans la capitale de l'idolâtrie. L'éloignement du monde et de ses vanités dans une vie retirée et solitaire était favorable à ces chercheuses de perfection, et l'Aventin était le milieu naturel où venaient s'abriter les âmes d'élite de ce temps, saintement ambitieuses de devenir les fiancées de Jésus-Christ. Belle et pure apparition de grandeur, de beauté, de vertu que Marcelle illuminait de sa distinction et de sa grâce, spectacle infiniment au-dessus de toutes les petitesses et les ambitions de Rome , . et dont les impressions ne devaient point passer d'une saison à l'autre, mais traverser les siècles et durer toujours 1

Ces magnifiques résultats , obtenus par la fon-

* jEgri somnia.

datrice de TAventin, furent puissamment affermis par la direction de saint Jérôme. Durant son séjour à Rome, sous le pontificat du pape Damase, Jérôme, au sortir du désert, dont la solitude le poursuivait comme un regret, s'était voué à la formation des vierges et des veuves. Nous désirerions donner dans ce livre une idée de rélévation de sa direction. Toutes ces saintes et généreuses femmes nous ont été révélées par l'homme de génie qui fut leur contemporain, leur biographe , leur oracle. Pendant quarante ans, saint Jérôme, à Rome d'abord, puis à Bethléem, les instruit, les gouverne, les enflamme, les attire aux biens supérieurs. Il les admirait peut-être plus qu'il n'a été admiré par elles, et il a voulu que la postérité partageât son admiration; il y a réussi en nous léguant ses récits, marqués au coin de sa verve impétueuse et de son ardente émotion, que l'Eglise a adoptés et qui forment une des plus belles pages de ses annales. L'histoire monastique réclame la gloire de saint Jérôme, de ce lion de la polémique chrétienne, lion à la fois enflammé et dompté, enflammé par le zèle et dompté par la pénitence*.

Nul maître de la vie spirituelle ne s'est, en

* Montalembert.

effet, élevé plus haut. Ses qualités particulières ont été l'amour ardent de Dieu et des âmes , la passion de la pénitence, la connaissance profonde des Écritures, la science et l'usage du monde. Aussi, à Rome comme à Bethléem, reçut-il toujours du ciel, à flots intarissables, la lumière pour les sauver. C'est à la lecture de ses lettres que Fénelon, Bossuet, Bourdaloue trouvaient les moyens dont ils devaient se servir pour la conversion, la vocation, l'entrée en religion et le perfectionnement de ces patriciennes de leur âge qui occupaient et la ville et la cour. Ils y apprenaient cette science du cœur humain où ils ont excellé. Toutes les vanités, tous les désordres de Rome si bien saisis sur le vif, ils les observaient dans l'amour des plaisirs, les excès du luxe, les abus de toilette de leur époque, et c'est avec justice que, dans la mission si délicate du salut des âmes, Jérôme a été surnommé, par les orateurs chrétiens du grand siècle, V incomparable maître de la vie spirituelle^. On chercherait vainement ailleurs, dit un critique contemporain , autant d'observations sur les femmes du patriciat, sur leurs sentiments, leurs habitudes, leur vie domestique. Marcelle et ses compagnes sont des types,

* Bossuet, Sermon pour une profession religieuse.

et Jérôme nous fait habiter familièrement avec elles ^

Formées à une si bonne école, on comprend que Marcelle et ses compagnes aient vite atteint aux plus hauts sommets de la perfection. L'Aventin renfermait déjà l'élite de la société romaine : Azella, dont la vocation avait pris naissance à la parole d'Athanase; Léa, dont le palais était devenu une annexe de celui des Marcellus; Fabiola, la veuve si généreuse qui dota ritalie de ses premiers hospices; Furia, la superbe descendante des Camille; Paula, grave et austère comme ses malheurs; Eustochium et Blésilla, ses délicieuses filles; Laeta, cousine de Marcelle; Principie, Tenfant d'adoption que la mère de TAventin arracha aux soldats d'Alaric : brillant cortège qu'on ne peut séparer de Marcelle et de Jérôme, et dont les membres appartenaient tous à Taristocratie. A quinze cents ans de distance, on se sent pris d'admiration devant ce spectacle où Ton voit sortir, comme Ta dit un illustre écrivain, les plus humbles consolatrices de l'humanité du milieu de ces familles dont la gloire avait opprimé le monde*. Toutes ces. existences sont tellement mêlées, qu'elles font partie Tune de

^ Amédée Thierry, Histoire de saint Jérôme.

* Villemain, Tableau de Véloquence chrétienne au iv» siècle.

Tautre au point qu'on ne peut parler de Marcelle sans parler de ses compagnes. Nous voudrions que cette histoire fût semblable à une galerie de portraits de famille où se trouverait placée toute la descendance de l'Aventin, sous le regard et les bénédictions de Marcelle et de Jérôme.

Mais l'action de notre sainte ne devait pas être limitée aux années de sa longue vie. Son influence devait jouir du privilège si rare des bénédictions séculaires et obtenir le règne de la durée. En effet, la transformation des patriciennes, sous le voile des vierges et des veuves, allait se perpétuer et s'étendre dans le monde au souffle de la plus divine fécondité. Rome et l'Italie, après l'invasion des barbares, ne devaient pas être seules fidèles aux traditions de l'Aventin; toutes les chrétientés de l'Occident devaient rivaliser de zèle dans la propagation des idées monastiques dont la fille spirituelle de saint Jérôme venait de promulguer si solennellement le programme. Le Dieu qui se plaît à bénir toujours sur la terre l'œuvre de ses saints faisait reproduire, en la perfectionnant, l'entreprise de Marcelle chez les nations occidentales.

Partout, en efifet, avant la fin du iv® siècle, se levaient des âmes généreuses qui apportaient

leur pierre au monument de l'institut monastique, et le plus souvent, comme si le ciel eût voulu conserver intacte la tradition des patriciennes de l'Aventin, c'étaient les filles et les épouses des capitaines et des rois. Sans doute toute âme divinement appelée , à quelque classe de la société qu'elle appartînt, y trouvait accès ; les asiles religieux ne fermaient leurs portes qu'aux cœurs épris du monde, pour qui la solitude et la vie de perfection auraient été une servitude. Mais dans les vocations l'élément dominant ne sortait pas de la plèbe; il venait des régions de la noblesse et de la fortune, et il demeura longtemps aux mains les plus aristocratiques.

Quelques années après les éclatantes transformations de Marcelle et des patriciennes ses compagnes, saint Ambroise montrait les îles de la Méditerranée peuplées déjà par l'élite de la noblesse romaine. C'était là, disait -il, dans ces îles jetées par Dieu comme un collier de perles sur la mer, que se réfugiaient ceux qui voulaient se dérober aux charmes des plaisirs déréglés ; c'était là que , loin du monde , ils vivaient dans une austère modération et échappaient aux embûches de cette vie. La mer leur offre comme un voile et comme un asile secret à leurs mortifications. Elle les aide à acquérir et

à défendre la continence parfaite. Là tout porte à d'austères pensées et à de saints désirs. Rien n'y trouble la paix : tout accès est fermé aux sauvages passions du mond«. Le bruit mystérieux des flots s'y marie au chant des hymnes ; et pendant que les vagues viennent se briser sur la plage de ces îles fortunées avec un doux murmure, de leur sein on entend monter vers le ciel les paisibles accents du chœur des élus *. Le poète Rutilius a marqué ce sublime mouvement des âmes dans des vers demeurés célèbres, quoiqu'ils n'aient été inspirés que par la rage à cet opiniâtre demeurant du paganisme *.

Mais là ne se borne pas l'action si vaste de Marcelle; nous avons encore à montrer l'opportunité de ses exemples sur les femmes chrétiennes de notre temps. Les exemples de la fondatrice de l'Aventin n'attiraient pas seulement l'élite des femmes du patriciat à la pratique de la vie religieuse; ils exerçaient une influence moralisatrice jusque sur les matrones qui composaient la société mondaine de Rome. Les habitudes de l'orgueil et du sensualisme païens cédaient, chez la plupart, devant les

1 Saint Ambroise, Hexaméron, m, 5.

> Rutilius, NumatianuB, L J, ▼. 439 et 515.

leçons du renoncement et du sacrifice données par la fille des Marcellus, et ainsi sa bienfaisante action se faisait même sentir auprès de celles qui demeuraient dans le siècle.

Au sein de nos sociétés modernes si licencieuses, la femme ne jouit généralement pas assez du respect dont les mœurs chrétiennes lui font une sauvegarde et un cortège. De nos jours, l'affaiblissement des croyances a engendré l'abaissement des caractères, et une tolérance, qui ouvre la porte à toutes les corruptions, semble avoir vicié le sang des races baptisées. L'innocence, la pudeur, la retenue sont choses rares. Des goûts de luxe, des habitudes de bien-être, des appétits de jouissance ont envahi les cœurs. Nous ne sommes plus dans des temps d'austérité et de sagesse ; nous sommes à des âges de relâchement et de sensualisme. Quand on y regarde de près, on croit avoir reculé de deux mille ans ; l'on se demande si on ne respire pas les miasmes de la luxure païenne, et cette parole d'un ancien est encore vraie : Corrompre et être corrompu, c'est ce qu'on appelle le siècle *. La mollesse et les plaisirs, les scandales de la mode et les folies du luxe, les débordements d'une littérature vo-

» Tacite.

luptueuse, les relations de la vie elle-même devenues trop libres , tout énerve et pervertit les cœurs. Rarement les époques de décadence ont offert autant de signes d'affaissement moral. Aussi, pour peu que Ton recherche les causes de cet état et quels sont les coupables à qui en incombe la responsabilité , on s'aperçoit que les hommes n'ont pas créé seuls une si lamentable situation; les femmes y ont leur part, et malheureusement elle n'est que trop grande. Où trouver une âme droite et honnête qui, sans être puritaine, ne gémisse et ne prenne peur à la vue de tous les excitants en dépravation dont on use à très haute dose pour ruiner la morale publique? Le poison a pénétré le corps social tout entier; l'aristocratie, la bourgeoisie, le peuple en sont atteints, et de tous côtés on ne découvre que ruines. Malheureux siècle que le nôtre, où de brillantes surfaces mondaines dissimulent vainement le fond des abîmes et, où les âmes, malgré l'air vicié qui les suffoque, ne veulent pas respirer les odeurs salubres de l'hysope et de l'encens, mais aspirer toujours les plus amollissants parfums.

Dans une si lourde atmosphère, la femme, elle qui a l'âme impressionnable, l'imagination vive , et par-dessus tout un désir immodéré de paraître, s'est livrée à la frivolité. Entraînée par

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les ardeurs de sa nature, excitée par les applaudissements dont on a payé ses audaces, elle a consenti à poser en évaporée, en dissipée, sacrifiant à la coquetterie sans se préoccuper nullement du danger qui en résultait pour elle et les autres. Sa passion de la toilette, ses études à en découvrir les arcanes, ses ruses à l'infini dans ce travail ont fait l'occupation de tous ses instants, l'objet de tous ses soucis. Avec l'existence mondaine il lui a fallu le luxe à profusion dans la demeure, les ameublements, les parures , et ainsi elle a usé toute son influence à entraîner le monde à mille égarements. Si, par la plus étrange des contradictions, elle prétend encore être retenue dans des sentiments de foi, l'impression n'en est que fugitive et impuissante. Sa vie ne reposant pas sur la prière , la réflexion, le devoir, la conscience, appartient aux plaisirs, aux délicatesses, aux vanités, en attendant que de légère elle devienne coupable^. Pour elle, la prière n'est plus qu'une vaine formule, l'accomplissement des devoirs religieux qu'une cérémonie obligée, la fréquentation des lieux saints qu'une occasion de parade sacrilège, et le soin de l'âme, le gouvernement de la maison, la soumission à l'époux, l'éducation

i Le P. Gratry , de l'Ame humaine.

28 SAINTE IfÀRGBLLB

des enfants, tout ce que la femme devrait avoir le plus à cœur, n'obtient qu'un faux semblant de respect, et dans le fond est méconnu , ridiculisé, trahi. Hélas! combien d'épouses, de mères, de jeunes filles se dissimulent ainsi derrière leurs devoirs, dont elles se font autant d'amorces criminelles , comme des mains malhonnêtes qui jouent avec des dés pipés. De nos temps, par une inconséquence sans nom, beaucoup de femmes, même du plus haut bord, prétendent demeurer chrétiennes en adoptant les airs et les livrées des femmes suspectes.

Un jour, la sévérité des lois sépara des matrones les créatures déshonorées et leur défendit les ornements des personnes de qualité et, à l'heure présente, les plus illustres dames, tant la licence du siècle est insolente, imitent ces misérables dans leurs atours sans qu'il soit possible de distinguer les unes d'avec les autres ^ Après cela, y a-t-il lieu de s'étonner si le premier passant, incapable de distinguer, à des tenues également excentriques, les femmes honnêtes de celles qui ne le sont pas, couvre les semi-mondaines de tout son mépris? Hélas ! on ne se souvient plus des désordres de la Régence, qui causèrent tant de maux. Partout sont en

1 TertuUien , du Luxe de» femme».

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vogue les mêmes usages, les mêmes modes, les mêmes impudeurs : profusion de fard, étalage de faux cheveux, tout un déluge de raffinements bysantins.

L'on se demande si ce n'était pas pour les femmes de notre temps que TerluUien écrivait : « J'en vois parmi vous qui sont incessamment occupées à enduire leurs cheveux pour leur donner une couleur blonde. Quoi 1 vous ne sauriez; laisser vos cheveux en repos! Tantôt vous les frisez, tantôt vous les défrisez, tantôt vous les élevez, tantôt vous les abaissez. Aujourd'hui vous les tressez , demain vous les laisserez flotter avec affectation, et quelquefois vous vous chargez d'un tas énorme de cheveux empruntés que vous dressez en forme de pyramide pour montrer votre cou à découvert. Et puis la bizarrerie d'accumuler sur vos têtes des cheveux chargés d'ornements * ! »

Saint Grégoire ne paraissait-il pas peindre nos contemporaines? « Femmes, cessez d'élever comme des tours sur vos têtes ces édifices de cheveux d'emprunt et de fléchir languissamment la mollesse de vos cous! cessez d'enduire les images de Dieu de hideuses peintures, et de changer en masques vos visages! Non, ce n'est

* Du Luxe des femmes.

30 SAINTB MARGELLE

pas l'or enchâssé avec les pierres précieuses, et frappant les yeux de son éclat , qui a du prix pour des femmes bien nées...; ce n'est pas un collier descendant sur la poitrine, ni de riches perles suspendues aux oreilles... ; cène sont pas ces ambitieuses parures de la tête, ces vêtements brochés, ces tissus délicats, ce fard pernicieux des joues qui sont pour elles des ornements...; ce ne sont pas non plus ces lèvres vermillonnées, ces paupières et ces sourcils peints... ; ce ne sont pas des mains et des pieds emprisonnés dans des liens et des chaussures d'or... ; ce ne sont pas les molles essences dont on parfume son corps et sa tête... Laissez toutes ces vanités; il n'y a qu'une grâce qui sied au visage des femmes : la rougeur, fille de la modestie; si vous en voulez une autre, j'y consens : relevez votre beauté par cette pâleur que donnent les travaux chrétiens, les prières et les larmes, pâleur éclose dans les pieuses veilles et mille fois plus gracieuse que le teint même de la beauté*! »

Saint Clément d'Alexandrie condamnait encore l'orgueil du luxe et la vanité des parures quand il reprochait aux femmes de son temps le culte exagéré de la chevelure, et qu'il appe-

1 Âdversus muliercs se nimis curantes.

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lait leurs coiffures des énormités de perruques ridicules*. Le même docteur s'élevait aussi avec force contre ces robes traînantes si longues qui pouvaient remplacer les balayeuses, c'est-à-dire les instruments servant à ramasser la poussière et les ordures des rues*. 11 se plaignait amèrement, et à bien juste raison, de ces costumes immodestes qui excitaient la réprobation de Sénèque le philosophe lui-même, par la légèreté transparente du tissu ou par l'indécence des formes^. Abus et excès déplorables qui, loin d'être particuliers aux Romaines de la décadence, sont devenus familiers aux chrétiennes modernes, et qui arrachaient à Bossuet ces accents d'une si éloquente compassion : « Quelle erreur à une femme chrétienne d'prner ce qui n'est digne que de son mépris, de peindre et de parer l'idole du monde, de retenir comme par . force et avec mille artifices , aussi honteux que vains, des grâces qui s'envolent avec les années*. » Ces condamnations tombées de si haut ont été reproduites par des contemporains qui vivent dans le siècle et ne lui sont pas suspects; nous ne citons que cette appréciation

* Enormitates sutilium alque textilium capillamentorum.

* Vestis instar verricula quse sordes secum attrahat. ' Vestis nihii celatura.

* Oraison funèbre d'Anne de Gonzague.

32 Saints margblls

d'un écrivain des Débats : « Cacher le front comme pour chasser du visage Tinteiligence et la bonté, accabler la tête et la déformer sous un hideux amas de faux cheveux aussi invraisemblables par leur quantité monstrueuse que par leur couleur criante : voilà le dernier effort, ou, pour mieux dire, le dernier attentat du goût moderne contre l'œuvre la plus exquise du Créateur*. »

Cependant la civilisation chrétienne a besoin de posséder et de conserver le secret de la dignité tempérée par la grâce, d'en trouver un interprète subsistant, un modèle parfait, inviolable, dont la seule présence soit une leçon et nous rappelle sans cesse la physionomie de l'homme vr,ai, pur, digne de lui-même et des autres, et c'est à la femme que ce ministère auguste a été confié^. Si au berceau du monde ancien la femme fut la source de tout mal , elle doit devenir dans le monde nouveau la source de tout bien. Elle n'a, pour répondre à cette vocation sublime, qu'à se conformer aux préceptes

de l'Evangile. « Que les femmes, dit saint Paul, soient soumises à leurs époux, afin que ceux qui ne croient pas encore à la parole soient gagnés sans la parole par la manière de vivre de leurs

1 Numéro du 26 octobre 1867.

' Lacordaire, conf. XXXIV.

épouses , lorsqu'ils auront vu la réserve et la sainteté de leur conduite. — r Qu'elles ne se fassent pas remarquer extérieurement par le pompeux étalage de leur chevelure, qu'elles ne brillent point par l'éclat de l'or et le luxe des vêtements , mais qu'elles songent à orner cette nature humaine qui est cachée au fond du cœur, et qui doit régner dans l'incorruptible pureté d'une âme pacifique et modeste : c'est la parure qui a le plus de prix aux regards de Dieu*. L'appel évangélique sera entendu, car la France veut demeurer toujours le pays des grandes et saintes femmes.

L'histoire du christianisme montre à chacune de ses pages les vierges, les épouses et les mères qui, depuis dix-neuf siècles, se sont glorieusement vouées à la cause du bien; et la vérité et la justice se chargent à une certaine heure de graver en traits ineffaçables les noms des héroïnes nouvelles au livre de l'éternelle vie. Saintement jalouses de prendre rang dans ces phalanges de l'honneur chrétien, nos contemporaines s'efforceront de rendre aux âmes troublées de tant d'époux et de tant de fils l'esprit de foi à force de simplicité, de modestie, de douceur, de prière, de patriotisme et de vertu. Elles persuaderont aisément à ces chers égarés

> Épître aux Corinthiens.

que l'Eglise catholique, dont de misérables préjugés et de noires calomnies les éloignent, est l'inextinguible foyer de la vérité et de la charité divines dans le monde; elles persuaderont invinciblement à ces pauvres blessés que les insultes et les malédictions de toutes les écoles d'invectives et d'oppression, quel que soit le parti auquel elles appartiennent, ont été et seront toujours impuissantes à rétrécir son cœur, qui est le cœur maternel par excellence. Et, grâce à cette démonstration , les époux et les fils comprendront que l'Eglise seule peut assurer le salut du genre humain, parce que seule elle porte dans son sein outragé le lait intarissable et sacré d'une divine vie. Dès lors, rendus à la foi de leur baptême, les hommes vivront et mourront dans le culte de ce que leurs mères et leurs épouses auront aimé, indéfectiblement attachés pour le reste de leurs jours à ce qui est bon, grand, généreux, saint, et l'athéisme sera venu une fois de plus en France tenter vainement le sort.

Que les hommes de ce siècle cessent donc d'être parricides envers l'Eglise, et ils posséderont aussitôt les biens dont ils ne peuvent se passer : la paix et la liberté. La paix dans le calme de toutes les passions soumises; la liberté qui est l'ensemble des droits qu'aucune

société régulière ne peut ravir sans violer la justice et la raison. Alors le bien, ne portant plus de chaînes, fera son œuvre. Le temps se sera rencontré avec l'éternité. On pourra , sans persécution ni opprobre, quitter la maison de son père, s'enfermer dans la retraite, couvrir son corps du bouclier de la pénitence, prier, pleurer, se haïr soi-même à force d'amour pour ses semblables, être pauvre, inconnu, méprisé, se sacrifier jusqu'à la mort, être plus fort enfin que le diamant contre toute injustice, et plus tendre qu'une mère contre toute adversité. Et bientôt l'on entendra d'un bout de pays à l'autre une voix disant : Voulez-vous vous dévouer à Dieu et à vos frères? Dévouez-vous. Voulez-vous vous retirer du monde? Retirez-vous. Voulezvous consacrer votre vie à enseigner les petits et les pauvres aussi bien que les puissants et les lettrés? Enseignez-les. Voulez-vous enfin combattre les sens révoltés et l'orgueil? Faites. Et les hommes seront dotés de richesses nouvelles, car les richesses ne sont ni l'or ni l'argent , ni la vapeur ni les chemins de fer, ni l'électricité ni les merveilles de l'industrie, mais l'amour qui unit l'homme à Dieu et à ses semblables, et qui répand sur la terre tous les trésors du cieP. Pour obtenir ce résultat ma-

1 Lacordaire, Mélanges,

gnifique, que les femmes arrachent donc les hommes aux querelles stériles et sanglantes, qu'elles embaument dans la charité de toutes les vertus les blessures de leur esprit et de leur cœur, et, en les sauvant, elles auront sauvé la société française au xix® siècle.

0 femmes contemporaines! ne répudiez pas cette mission ; ne consentez plus à être confondues avec les hétaïres et les mondaines; n'oubliez pas que vos mères furent les gardiennes du foyer et les anges de la patrie! En regardant votre postérité, ne sentez-vous pas que la jeunesse de ce temps est une jeunesse sans enthousiasme, sans idéal, sans désintéressement, une jeunesse sans foi et sans amour, n'entrevoyant plus les sublimes horizons, ne s'élevant plus vers les sommets lumineux où Tâme doit régner en inviolable souveraine? Il reste pourtant encore des germes généreux et féconds dans le sol de France, dans Tair que nous respirons, dans la cendre de nos tombeaux, dans la pierre de nos autels, dans le rayonnement de nos foyers, dans le sang qui fait palpiter nos cœurs : toutes les espérances de l'avenir sont là. Dévouez-vous donc à la nation qui a parcouru le cycle de toutes les grandeurs et de toutes les grâces ; rendez au monde, qui ne peut s'en passer, le peuple de la chevalerie , des croisades et du xvu® siècle, le

peuple de toutes les distinctions et de toutes les générosités , de tous les sacrifices et de toutes les gloires !

Chrétiennes et Françaises , vous devez former des générations saintes, transmettre à vos fils ce mâle caractère des anciens héros que n'ont plus les hommes de nos jours, défendre nos mœurs et les mœurs générales, reprendre dans la société une place que seules vous y pouvez remplir, faire naître du respect un empire qu'on ne connaît plus, et en dehors duquel individus et peuples s'en iraient demain s'ensevelir pour jamais dans la honte, la décadence et la mort. Les exemples de Marcelle vous aideront dans ce grand œuvre. La patricienne de l'Aventin doit vous servir de type. « Les saints, a écrit l'éloquent évèque de ce siècle dont la France et l'Eglise pleureront longtemps la mort, sont les plus belles âmes de la terre, les meilleures, les plus nobles, les plus pures, les plus fortes ; faisons-les connaître telles qu'elles furent, dans tous les attraits de la nature et de la grâce, et nul n'y résisterai »

Avec l'aide de Dieu et des saints , on ne parviendra pas, malgré toutes les séductions, à arracher la femme au sanctuaire de la famille et à

* Dupanloup, Lettre sur sainte Paule,

38 SAINTS JIARCBLLE

l'empire de l'éducation religieuse pour la soumettre avilie à un enseignement matérialiste et la livrer impuissante aux plus sauvages utopies. Non, non, la femme ne trahira pas la cause de Dieu et de l'humanité. Elle se souviendra que ce ne fut point Clovis, mais Clotilde qui fonda la nation française et chrétienne, et tous les déchaînements de la presse périodique, des romans licencieux , des drames réalistes la trouveront debout pour la défense du berceau de l'enfant et de l'honneur conjugal, héroïne invincible de la religion, de la famille, de la patrie. Quoi qu'on fasse, le mal ne l'emportera pas sur le bien. La femme commandera au foyer domestique avec la sainte autorité de l'épouse et de la mère; elle donnera une forte foi à ses fils et à ses filles, et elle triomphera de toutes les corruptions. Et cela alors même que les hommes de France deviendraient athées, depuis l'enfant qui naît jusqu'au vieillard qui se meurt, car la femme chrétienne, au milieu de cette société tout en dissolution, serait capable, à elle seule, d'entraîner le mouvement du monde vers le Dieu de ses prières et de ses larmes, de son amour et de sa foi.

Aujourd'hui donc, plus que jamais, la femme doit être une des forces régénératrices de la société. Elle n'a reçu le droit d'exercer une

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action presque souveraine sur les mœurs qu'afin d'étendre le sceptre de sa dignité sur les temps où elle vit.^ Fidèle à Dieu, le devoir deviendra pour elle ce que l'honneur est pour l'homme; à l'accomplir elle mettra de l'enthousiasme, de la passion. Alors elle visera et atteindra l'au delà et l'au-dessus de ce qui est réputé l'idéal; il lui faudra le luxe des privations, les raffinements du dévouement et du sacrifice, et, supérieure à toutes les mièvreries et à toutes les mondanités, elle réoccupera glorieusement sa place, qui est, sans comparaison, la plus haute dans l'héroïsme humain. Qu'à la suite de Marcelle nos contemporaines remontent à ces divins sommets, et, nous le leur prophétisons au nom de Dieu lui-même, rien ne résislerâ à leur influence. 0 sainte, vous fûtes assez puissante autrefois pour arracher à toutes les séductions de Rome les descendantes des maîtres du monde ! A votre exemple , elles renoncèrent aux prérogatives de la naissance, delà jeunesse, de l'opulence, delà beauté, et se consacrèrent au service de Jésus-Christ; touchez donc, de grâce, les patriciennes de notre temps, afin qu'elles ne nous scandalisent plus par leurs vanités provocatrices et leurs habitudes païennes! Nous en avons l'espérance, ô Marcelle I vous ferez encore ce miracle.

Faut-il dire maintenant à qui s'adresse ce livre et quelles sont les âmes qui trouveront à sa lecture un accroissement de dignité et de vertu? Seules les habitantes des cloîtres y puiseront-elles un cordial et un réconfort? Aussi bien ce livre est écrit pour les chrétiennes qui appartiennent aux classes privilégiées du monde, et leurs nobles instincts nous donnent la confiance que cette histoire agira puisamment sur elles. Sans doute les âmes mortes au siècle trouveront les premières un modèle dans la fondatrice de l'Aven tin, éprouveront au récit des origines monastiques de Rome un filial orgueil , et il nous est précieux de penser que ce travail, en passant sous le regard des vierges et des veuves consacrées, portera les traits de notre sainte 'au plus profond d'elles-mêmes. Toutefois, nous aimons à le redire, ce livre s'adresse directement encore à ces fragiles et délicates natures de femmes : l'épouse, la mère, la jeune fille chrétiennes, et c'est en pensant à elles, avec le désir de les rapprocher de Dieu, que nous l'avons écrit dans l'émotion de notre cœur. Nous désirerions même le voir passer jusque dans les mains des mondaines, persuadé qu'au contact de Marcelle leurs âmes se purifieraient en respirant l'atmosphère des hauts lieux.

Enfin nous demandons au Ciel d'accorder à ce- livre la puissance d'attendrir les cœurs. A l'apparition de la Mission d'Eugénie de Guérin, la critique se plut à reconnaître que notre travail était un livre ému, et la religion, par la voix des évêques, déclara que nous avions écrit un livre pieux. Nous n'ambitionnerions pas d'autres titres en faveur de cette histoire, où nous aurions voulu faire passer notre âme tout entière; car si le pathétique est infaillible dans l'art, il l'est encore plus pour le bien, et si la piété est utile à tout, elle est indispensable à la femme dans l'œuvre du salut du monde. Il y a une force réparatrice infinie dans les larmes versées sous l'empire des bons sentiments, et quand, par rémotion qu'il produit, un livre fait pleurer de repentir et d'amour sur la dignité, la vertu, l'âme. Dieu, il répond aux premiers besoins du cœur humain. Beaucoup de femmes pieuses, beaucoup de filles de tout âge voudront devenir les clientes de notre sainte; elles feront de son nom un mot d'invocation, et en leur âme, comme en un sanctuaire agrandi, elles élèveront un autel dédié à un culte d'amitié, d'imitation, d'intercession, de confiance envers Marcelle, et le ciel les y gratifiera peut-être de quelques généreuses inspirations et de quelques suaves attendrissements. Là serait notre ambition.

Dans l'incomparable cathédrale de Sainte- Cécile d'Albi, on découvre, au fond d'une chapelle peu fréquentée, une vieille peinture murale qui représente sainte Ursule au milieu de ses compagnes. La vierge anglo-saxonne tient d'une main un étendard déployé, et de l'autre montre le ciel, et des jeunes filles groupées autour d'elle semblent lui répondre par leur attitude : 0 mère, vous êtes notre famille et notre patrie, là où vous irez nous vous suivrons. Nous avons cru voir dans cette fresque, à demi effacée par le temps, comme un reflet de la scène qui se déroule à travers le cours de cette histoire. Marcelle à l'Aventin ouvre et marque la voie de la perfection aux âmes du plus grand monde de Rome, et à sa suite les filles des clarissimes, dédaigneuses de toutes les vanités, s'élancent à l'envi les unes des autres à la conquête du ciel. Plaise à Dieu que ce mouvemenl , qui, grâce aux exemples de notre héroïne, s'est poursuivi , de siècle en siècle , chez les peuples de l'Occident, se poursuive encore, et que les patriciennes modernes, touchées d'en haut, viennent s'adjoindre nombreuses aux descendantes des consulaires et des sénateurs I

Pour nous qui avons trouvé Marcelle, après quinze cents ans, vivante comme d'hier dans les lettres de saint Jérôme, couronnée d'une au-

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réole qui fixe rattention et qui défie l'oubli, nous regrettons de n'avoir pu célébrer assez dignement sa vie si noble, si sainte, si pleine d'abnégalion surhumaine et de courage héroïque; nous aurions si ardemment désiré mettre en son honneur dans ces pages quelques rayons de son génie et de sa sainteté. Trop heureux si nous avions réussi, en dépit de nos craintes, à la présenter à nos lecteurs avec sa saveur originale, exempte d'afféterie, dans la grâce de sa nature exquise, telle qu'elle nous est apparue à la lumière de ses lointains souvenirs! Mais qu'importe, du reste, la faiblesse de la main qui a essayé de modeler la statue! Devant la beauté patricienne de Marcelle, apparaissant au milieu de Rome comme la divine vision d'un nouvel héroïsme même après les martyrs, le regard, quelle qu'ait été l'imperfection du ciseau, se fixera sur elle comme sur les pures et éblouissantes blancheurs du marbre le mieux inspiré de Carrare et de Paros.

Aussi un sentiment d'espérance et de consolation se mêle-t-il à nos appréhensions et à nos regrets. En nous efforçant de réunir autour de cette figure de race si haute, pour l'embaumer des parfums de son époque, tout ce qui peut en raviver les couleurs, en reproduire le relief, en fixer la physionomie, nous avons travaillé avec

confiance, soutenu par la pensée de tant de vierges et de veuves qui puiseront dans cette histoire des trésors de force et de bénédiction. Et puis, beaucoup d'âmes engagées dans le monde, nous sommes-nous dit, admireront et aimeront Marcelle parce qu'elles la retrouveront vivante dans leurs aspirations et qu'elles voudront, comme elle, porter noblement au milieu d'un siècle corrompu le signe de l'honneur céleste au front.

Albi, le 22 mai 1880 (fêle de TAscension de N.-S. J.-C).

DE

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