CHAPITRE I
L^Aventin. — Pourquoi le berceau de Marcelle sur ce sommet? — État de rÉglise, de Rome et du monde au iv* siècle. — Deux races et deux sociétés. — Noble origine de Marcelle. — Sa famille était chrétienne. — Son éducation. — Une famille païenne. — Nature ardente de la Hlle des Marcellus. — Son intelligence, -r Sa piété filiale. — Son extérieur. — Sa modestie. — Son sens divin. — La mort de son père.
L'étranger qui visite Rome gravit entre les hauteurs du Vatican et du Palatin, vers le côté sudouest, une colline devenue célèbre, quoique les Romains ne raient point comprise dans leur enceinte sacrée. Son nom, d'après Virgile, signifie séjour d'oiseaux : TAventin, aussi solitaire avec ses édifices que la voie Appienne avec ses tombeaux. Le Tibre baigne en murmurant le pied de ce mont, et Téglise de Sainte-Sabine en surmonte le sommet comme une antique acropole. Au temps où se passaient les événements que nous allons décrire, l'Aventin était couvert des somptueuses galeries de marbre des bains de Caracalla, des ruines du temple de Diane et des
débris de Tautel de la Liberté». C'est sur ses versants que leS' plébéiens conjurés se retirèrent plusieurs fois. Longtemps, parmi les sept collines, l'Aventin demeura la plus solitaire et la plus mystérieuse; les gigantesques mausolées de Rémus et du roi d'Albe* Tempêchaient d'entrer dans le pomœrium. Depuis le xiii® siècle de notre ère, les religieux de Saint-Dominique font entendre jour et nuit des prières et des chants au lieu même où , suivant la fable, Hercule avait triomphé du fils de Vulcain». Rome , vue de ces hauteurs , offre l'un des plus magnifiques spectacles qui soient au monde; elle apparaît debout dans sa gloire : les basiliques de Saint- Pierre et de Saint-Paul resplendissantes, les palais des Césars demi-croulants, des chefs-d'œuvre, des ruines, statues, thermes, arcs de triomphe, cirques, aqueducs, obélisques, cloîtres se découvrent de là. Plus loin on aperçoit la campagne romaine avec ses vastes prairies et ses innombrables troupeaux, le tout divinement encadré par la plus gracieuse ceinture de montagnes, éclairé par le plus beau ciel, couronné par le plus splendide horizon. Enfin, par son voisinage, la Méditerranée, celte mer que Pline* compare à une large voie conduisant vers toutes les terres fameuses, anime le paysage en le caressant de la brise de ses plages embaumées.
Ce fut en face de ces beautés et de ces grandeurs ,
1 Rossi , Bulletin archéologique»
* AventinuB.
3 Enéide de Virgile, liv. VIII.
* Lettres, traduites par Sacy.
de ces réalités et de ces souvenirs que le ciel plaça le berceau de la sainte dont nous voulons essayer de raconter Thistoire. Marcelle naquit dans la première moitié du iv® siècle, vers 329, sous le pontificat de saint Sylvestre et sous le règne de Constantin. D'après sa belle étymologie , l'Aventin devait être le séjour de la créature prédestinée qui , pour fuir les corruptions de Rome, allait immobiliser sa vie sur ses hauteurs silencieuses \ Pourquoi Dieu assignaitil un tel sommet à Marcelle? La raison en est simple. Le Christ victorieux venait de s'établir dans la capitale du monde, et il s'empressait de placer sur l'Aventin une enfant, dans la fleur de l'innocence , comme l'ange préposé à la garde de l'empire sa conquête. Sans doute le successeur de saint Pierre et le vainqueur de Maxence veillaient sur la ville aux sept collines ; mais qui ne connaît la stratégie du Dieu des petits et des martyrs? Il aime à se servir toujours de ce qu'il y a de plus faible pour confondre ce qu'il y a de plus fort. Les puissants et les rhéteurs d'alors ne se doutaient guère que l'enfant qui venait de naître à l'Aventin serait bientôt cette patricienne dont les vertus héroïques , au dire de saint Jérôme , honoreraient Rome infiniment plus que les victoires de ses consuls et de ses empereurs*. La vie de Marcelle se déroule à travers le cours de quatre-vingt-une années, de l'an 29 du iv° siècle à l'an 10 du v® % de
* Quee manet in Aventino (Acla sanciorum, nolatio, p. 423).
* Éloge de Marcelle.
8 Tillemont, Mémoires , t. XII, note 25, p. 631. Elle aura donc
ravènement de Constantin à la dernière invasion d'Alaric. Mêlée de près ou de loin aux solennels événements de Tempire et de TÉglise, ayant Rome pour théâtre, cette histoire doit nécessairement ouvrir quelques échappées de vue sur les grands tableaux historiques, les idées et les mœurs, les hommes célèbres et les saints de ces illustres temps.
Mais quelle était la situation de l'Église à celte époque? L'Église, rayonnante de la divinité de son fondateur, venait d'obtenir droit de cité dans l'univers; elle sortait des catacombes pour monter au Capitole. Le sang versé avait produit une génération de grands hommes tels que l'humanité n'en reverra peut-être jamais; de toute part les docteurs succédaient aux martyrs. Trois siècles de persécution , de douleur et de mort produisaient enfin une ère de paix, d'espérance et de vie, et, à l'Orient et à l'Occident, partout on voyait apparaître des personnalités puissantes qui mettaient au service de l'Église les forces irrésistibles de la sainteté et du génie. C'était la fin du règne de la violence et le commencement du règne de la persuasion. Vaincu dans sa force brutale, le paganisme avait maintenant recours aux armes intellectuelles pour anéantir l'Église. Le savoir de ses philosophes usait de toutes les ruses du sophisme, l'Évangile avait à résister aux attaques de Celse, de Porphyre, d'Hiéroclès; mais de même que les efforts des bourreaux avaient échoué devant les
vécu au moins quatre-vingts ans, de 329 à 410, époque où il est certain qu^elle vivait encore.
martyrs, les efforts des sophistes ne résistaient pas . à la dialectique des premiers apologistes chrétiens. Dieu s'était déjà suscité toute une pléiade d'esprits supérieurs pour la défense de la vérité : saint Clément, pape, Ignace d'Antioche, Athénagore, Hégésippe, Tertullien, Origène, Minucius- Félix, Arnobe, Lactance, Justin, Eusèbe de Gésarée. De plus, la Thébaïde ne gardait pas pour elle seule les sublimes leçons des Antoine , des Paul ermite, des Pacôme et des Uilarion. L'Orient voyait naître saint Grégoire de Nazianze, saint Basile, saint Grégoire de Nysse; il pressentait déjà l'avènement prochain de saint Jean Chrysostome, et, comme si cette riche tribu de ses docteurs l'eût rendu prodigue, il chassait à cinq reprises le grand Athanase d'Alexandrie, semblant vouloir défier l'Occident par le spectacle de sa surabondante fécondité. Rome reçut trois fois avec admiration le patriarche exilé. Dans les décrets de la Providence, il fallait peut-être plus que saint Jérôme, saint AmbroisOt saint Augustin, saint Hilaire de Poitiers, saint* Martin de Tours, saint Paulin de Noie pour dompter la résistance des races sénatoriales, il fallait cet évêque persécuté, témoin oculaire des austérités du désert, pour parler de perfection chrétienne à la société romaine encore à demi païenne et l'en convaincre. Cette histoire justifie de tout point notre supposition : Marcelle devait consacrer son âme à Dieu aux récits de saint Athanase; elle était la première fleur promise à son apostolat sur le sol romain.
50 Sainte margelle
A cette époque le siège de saint Pierre était occupé par le pape saint Sylvestre. Ce pontife convoqua le concile de Nicée, où fut condamné Arius, régla les rapports de TÉglise avec la société dans la vie publique, éleva huit basiliques dans la seule ville de Rome, entre autres celles de Saint- Jean de Latran, de Saint- Pierre au Vatican, de Saint-Paul et de Sainte-Agnès, et commença la formation de ce patrimoine des papes respecté par tant de siècles, mais que notre âge a vu si tristement usurper, en recevant de la munificence de Constantin la Sardaigne ainsi que deux grandes îles de la mer Tyrrhénienne. Entre tous les papes, saint Sylvestre a été longtemps le seul, après saint Pierre, en l'honneur duquel ait été célébrée la fête dite de Précepte, fête qui n'a lieu qu'après la vingtième année d'un pontificat*. Le ciel, au milieu des tristesses de notre temps, devait accorder les années de Pierre à un autre pontife; la bénédiction divine, à quinze cents ans de distance, s'est plu à couronner de la môme auréole la tête de saint Sylvestre et de Pie IX. L*Église, dès le IV* siècle, se posait dans Rome comme une puissance sans rivale; elle subjuguait les âmes par sa constitution divine, sa hiérarchie admirable, son infaillibilité doctrinale, sa sainteté sublime, et Rome ne contestait plus qu'il y eût, au-dessus de ses gloires et de ses grandeurs, des gloires et des grandeurs qui la dominaient.
1 Histoire de P Église, par Rohrbacher.
A côté de cette étonnante puissance de vie dont le Dieu de TÉvangile était le principe, le paganisme romain disparaissait. Si le passé lui avait appartenu, l'avenir était à un autre. Le paganisme s'affaiblissait chaque jour dans ses institutions, ses traditions, ses adeptes; le Galiléen l'avait vaincu. Nulle force n'aurait pu, du reste, arrêter la marche de Dieu et de l'Eglise. L'empire lui-même, dont le sceptre commandait du Bosphore aux Colonnes d'Hercule, du Nil à la Galédonie, n'aurait pas été assez puissant : ni les empereurs et leurs armées, ni les rhéteurs et leurs sophismes , ni les sénateurs et la majesté du peuple-roi et du forum, ni les Vestales avec leurs bandelettes et leur feu sacré. Il fallait que le monde abdiquât forcément les idées anciennes et s'inclinât devant les nouvelles; qu'il fît, en un mot, de la religion du Dieu du Calvaire la religion du Dieu du Capitole. Dès lors l'adoration décernée à la créature cessa; on ne força plus, dans les vastes régions vassales de l'empire, l'homme à tomber à genoux devant le marbre, la pierre, l'or, la bête. En retour de celte conversion, Rome se transformait, elle devenait plus grande que dans son passé , et si Tibère eût pu revivre, il n'aurait point reconnu son peuple : des voix libres se seraient élevées du fond des consciences affranchies pour l'arrêter sur le chemin de Caprée; il n'aurait plus trouvé d'esclaves pour lui offrir l'encens et lui décerner les noms d'immortel et de divin. C'est que, l'idolâtrie renversée, l'apothéose humaine sur les autels n'était plus possible; pour recevoir les
adorations de l'homrae, il fallait être Dieu. Constantin, aussi maître de Tempire qu*Auguste et que Marc-Aurèle, le comprit, et, voyant où était la vérite et la justice, tout rayonnant encore des éclairs de son triomphe, au lieu de monter au Panthéon pour rendre grâces aux dieux , il dressa de ses mains purifiées la statue de Jésus-Christ sur les débris de Tautel de la Victoire. Rome lui donna raison. Dès lors les Césars n'habitèrent plus la vieille métropole de l'empire; ils s'établirent à Ravenne, et de là se portèrent à Constantinople. Ainsi la place fut conquise par l'Église; les aigles romaines avaient enfin trouvé plus fort qu'elles ;. la fierté des faisceaux s'inclina devant la croix; les portes de l'amphithéâtre furent murées, et, depuis le 28 octobre 312, le monde voyait le labarum flotter et resplendir au sommet du Capitole. Ces grands faits nous remettent en mémoire ces sublimes paroles de Bossuet dans son Discours sur V Histoire universelle : « Pendant que vous verrez les empires tomber presque tous d'eux-mêmes et que vous verrez la religion se soutenir par sa seule force, vous connaîtrez aisément quelle est la solide grandeur, et où un homme sensé doit mettre son espérance ^ »
Toutefois, malgré la victoire de l'Église, la lutte devait continuer vive et opiniâtre, car l'on sentait au milieu du iv^ siècle deux esprits, deux amours, deux courants. C'étaient deux races, dont l'une naissait de
1 Première partie.
l'Évangile, et dont Tautre datait du paganisme. Ces deux sociétés en présence, si avides de s'absorber mutuellement, s'efforçaient de s'imposer l'erreur et la vérité, la honte et la vertu , la mort et la vie. En face de ce spectacle offert par le monde romain , le génie de saint Augustin entrevit les deux cités armées l'une contre l'autre comme deux camps ennemis. « Deux amours ont bâti deux cités, s'écrie-t-il. L'amour de Dieu poussé jusqu'au mépris de soi a bâti la première, qui est la cité de Dieu. L'amour de soi poussé jusqu'au mépris de Dieu a bâti la seconde, qui est la cité du démon. Ces deux villes sont maintenant mêlées et confondues l'une dans l'autre. Elles se font une guerre continuelle , Tune pour l'iniquité , l'autre pour la justice ^ » Sans doute la lutte entre l'Église et le monde est de tous les lieux et durera toujours, mais jamais elle ne s'engagea dans des circonstances plus mémorables et à une heure plus solennelle. Le sort de l'humanité dépendait absolument au IV® siècle de son issue ; si le paganisme eût été favorisé d'un retour de fortune à Rome, c'était encore le règne de l'idolâtrie de l'homme et du mépris de Dieu rétabli dans le monde. Heureusement le ciel n'abandonna pas son œuvre de salut. Dès lors la vie chrétienne se manifesta par une germination de vertus qui démontra aux plus sceptiques la divinité de sa sève, et les vieux Romains étonnés virent se propager jusqu'au sein même de leurs familles
» Cité de Dieu,
une race d'âmes qui leur était infiniment supérieure. Peu à peu les derniers tenants du paganisme en prirent leur parti, et, quoique Tancienne religion parût être encore vivante dans les lois, les institutions, les mœurs, ils sentaient que leur influence avait passé à des mains plus fortes et plus dignes. Ce triomphe était inévitable : l'Église opposait une vérité à chaque erreur, une vertu à chaque faiblesse, une espérance à chaque découragement, une consolation à chaque infortune, une charité à chaque égoïsme. Aussi cette histoire montrera , nous Tespé-. rons , la supériorité de la société chrétienne sur la société païenne.
La famille de Marcelle, d'après saint Jérôme, était une des plus illustres de l'empire. Aussi honorable par la noblesse du sang que par les gestes de ses ancêtres, elle se rattachait directement à la race des Marcellus et se trouvait toute constellée de noms de proconsuls et de préfets*. Elle était une des branches de la famille des Glaudius : Claudia Marcellorum gens. Un de ses ancêtres, consul Tan 331 avant Jésus-Christ, avait mérité le titre d'Épée du peuple romain*. Digne en tout de la maison patricienne dont l'honneur, selon la tradition, était réputé un héritage inamissible, Marcelle fera pâlir la gloire des consuls, ses aïeux, aux plus beaux temps de la république. En effet, le lustre dont la jeune fille
1 « Etstemmata per proconsules et prsfeclos. » {Éloge funèbre de Marcelle, par saint Jérôme. ] » Tillemont, t. XII (note).
LÀ VIE RELIGIEUSE A ROME AD lY* SIÈCLE 55
couvrira Rome sera supérieur à celui dont Marcellus, son ancêtre, la couvrit lorsqu'il battit pour la première fois Annibal sous les murs de Noie, après la défaite de Cannes ^ Qu'étaient-ce que les plus fameux capitaines, les plus glorieux triomphes, les plus riches dépouilles à côté des vertus de Marcelle? S'il y avait d'une part toutes les grandeurs de la terre, il y avait de l'autre toutes les magnificences du ciel. Dans ce berceau où toutes les gloires semblaient se réunir, la noblesse de l'âme éclipsait la .noblesse de l'extraction et l'éclat des services publics. Aussi, avec saint Jérôme, ne voulons -nous louer en Marcelle que ce qui est à elle, la plus haute et la meilleure noblesse dont elle s'est honorée en foulant aux pieds l'opulence et la gloire vulgaires pour l'amour de Jésus-Christ 2.
L'illustre enfant était chrétienne; sa famille avail, l'une des premières, donné à la société païenne l'exemple de la nouvelle religion. Elle portait le nom de son père; c'était un usage à Rome de donner à la fille aînée ou unique le nom paternel adouci d'un diminutif. Champagny place les Marcellus en tête des descendants des Scipions, des Gracques, des Camille, des Anicius, qui étaient entrés dans le bercail de l'Église ^ D'après une opinion très probable, Albina, la mère de Marcelle, était sœur du pontife
* Amœien-Marcellin , liv. XX.
* Éloge de'Marcelle.
3 Franz de Champagny, la Charilé chrétienne au iv* siècle, p. 336.
païea Albinus ; passée au christianisme à Tépoque de son mariage , ses convictions religieuses profondes lui eurent bientôt acquis une grande réputation de sainteté. Saint Jérôme, dans une de ses lettres, lui consacre cet éloge : « Je désire que notre commune mère Albina se porte bien; je parle de sa santé, sachant combien son âme est juste. Veuillez, je vous prie, la saluer, vous qui êtes si heureuse de pouvoir aimer en elle à la fois une sainte et une mère^ » Tels étaient les parents que le ciel donnait à Marcelle : un père dont la religion s'unissait à la noblesse de Textraction et à la distinction des services publics , une mère dont la piété devait obtenir de la plume de saint Jérôme k témoignage que nous venons de transcrire comme le plus beau de tous les titres. Ainsi le ciel s'était plu à placer, avec une tendre sollicitude, dans les bras de parents chrétiens, le nid de notre jeune sainte. Marcelle fut l'unique enfant accordée par Dieu à l'amour de Marcellus et d' Albina.
Pénétrés de l'importance de leurs devoirs, le père et la mère de notre héroïne s'appliquèrent avant tout à établir au fond de son âme le principe de l'autorité; le monde païen leur prouvait tristement, hélas! que l'autorité est absente là où il n'y a pas la dignité, et qu'il y a toujours alors confusion entre les droits et les devoirs*. Gardiens jaloux de Jeur enfant, les
1 Lettre 1V«.
* Lactance, Institutions divines.
LÀ VIE BEUGIEUSl A ROME AU lY" SIÈCLE 57
parents de Marœlle se sentaient seuls aptes à lui donner l'éducation première; l'Évangile leur avait appris qu'ils étaient les dépositaires de la grâce qui forme et façonne l'âme tout entière. La hiérarchie des obligations chrétiennes était parfaitement établie dans ces âmes nouvellement régénérées, et le père et la mère, en énumérant les devoirs à l'esprit et au cœur de la jeune fille, lui enseignaient, par leurs discours et leurs exemples, qu*elle devait aimer Dieu par-dessus toutes choses. L'édifice élevé sur une telle base ne pouvait qu'atteindre à des hauteurs célestes; aussi, dès ses premiers pas, Marcelle eut comme la révélation et le goût de la sainteté. Du reste, même en ne tenant compte que de la nature elle-même, qui, mieux qu'un père et qu'une mère, peut déposer et graver dans le cœur des impressions nobles et durables? Personne, à l'égal des parents, ne saurait sans doute réussir dans une telle œuvre; car, après avoir communiqué leur vie, leur ressemblance, leur sang, un père et une mère sont placés au foyer pour infuser dans l'âme de leur enfant l'honnêteté, la tendresse, la vertu, la religion. Ainsi avec la vie du corps ils donnent la vie de l'âme. 0 parents chrétiens, prenez modèle sur Marcellus et Albina, et vos filles seront bientôt aussi vertueuses et saintes que leur fille !
L'éducation dans les familles païennes de Rome, on le comprend, était bien différente. L'existence de la femme s'y consumait dans l'oisiveté, et l'enfant était, dès sa naissance, livré è des esclaves en atten-
S8 SAINTB IffABCBLLB
dant qu'il fût livré à lui-même ^ On trouvait de bon goût qu'une patricienne vécût dans le luxe, la frivolité et la dissipation. Le mariage païen , en exposant la femme à tous les dangers, la livrait à toutes les libertés de l'abandon». Trop faible pour remplir le rôle de l'épouse et les devoirs de la mère, elle vivait dans Tégoïsme et le caprice, courant les palais et les villas de ses amies, habituée des bains, du théâtre, du cirque même*, toute à la recherche des modes, toute à la satisfaction de ses vanités, presque lou jours absente de son foyer *. Aussi , la tête vide et le cœur insoumis, la femme païenne éprouvait, au lendemain de son union et à l'heure où elle aurait dû en supporter et en aimer les charges, le dégoût des obligations conjugales et maternelles, émiettait chaque jour à l'appétit de ses passions son fond naturel d'honnêteté et de conscience, et se dégageait sans scrupule de tout principe et de tout frein moral. Ce n'était pas uniquement sa faute; l'homme, comme époux et comme père, ne lui était pas supérieur. Partagé entre ses affaires, ses intérêts, ses plaisirs, il délaissait le foyer pour les jeux ou la place publique*, et la famille se trouvait privée de son tuteur naturel.
De plus , le paganisme , en établissant l'empire dé-
i Saint Jérôme , Lettre à Léla.
» TertuUien, de Omatu mulierum.
' Salvien, de Gubematione Dei , lib. V.
* Lactance, Institutions divines.
* Sozomène , Histoire ecclésiastique.
LA VIK RBLIGIBUSS À ROMK AD i\* SIÈCLE 59
sordonné de l'homme sur la femme , avait avili cette dernière, et la législation romaine, comme les Législations anciennes, consacrait cette dégradation. A Rome, la jeune fille païenne était soumise à une loi non moins dure que le cœur de ses parents; Tâge le plus tendre ne lui faisait point trouver grâce , et dès que rinexorable volonté des siens fixait son sort, n'ayant pas été consultée sur le choix de son époux, elle entrait de force dans une demeure où trop souvent elle n'était que la compagne, l'amie, la confidente d'un jour^ Voilà pourquoi, méconnue dans ses aspirations les plus nobles et mutilée au plus vif de son âme, la femme répudiait universellement ses devoirs, manquait à sa mission, s'habituait à vivre en dehors de la famille , ne poursuivait que ses caprices et ses plaisirs, se proclamait indépendante de son époux et de ses enfants, n'ayant rien de commun avec eux : ni joies, ni douleurs, ni souvenirs, ni espérances, ni amour, ni dignité! Telle était généralement la femme païenne , entièrement en opposition avec les qualités natives de son sexe; en un mot, toute contre nature, sans respect pour elle-même, sans empire sur le cœur de son époux , sans action sur la conduite de ses enfants.
Le christianisme rendait la femme à sa dignité en lui donnant le courage de tous ses devoirs. Seul assez fort pour édicter dans Rome la loi de sa réhabilitation , il en fut le libérateur divin. Dieu a fait la
1 Ammien-Marcellin , lib. XXll, ch. iv.
femme toute-puissante sur les cœurs qui composent la famille; aussi, devenue chrétienne, la femme a-telle contribué à l'ennoblissement de la société. Fille, sœur, épouse, mère, elle a rendu aux siens toute la grandeur dont l'Évangile l'a dotée, et dès lors le lé monde a vu monter les mœurs. C'est l'honneur des premières Romaines converties d'avoir introduit dans la société païenne, comme dans une place ennemie, des idées et des sentiments, des habitudes et des goûts, qui peu à peu s'imposèrent aux plus opiniâtres. En plein paganisme, qui n'admirerait l'héroïsme de sainte Cécile, livrant entre ciel et terre ce combat où l'orgueil romain et la vertu chrétienne se disputent la victoire dans une conjoncture où toutes les passions conjurées s'efforcent vainement d'arracher la palme à l'angélique vierge? La régénération du vieux monde par la femme commença avec le christianisme, et elle s'opéra surtout dans Rome à l'époque que nous étudions. De simples chrétiennes firent peut-être plus pour le renversement des habitudes païennes que les docteurs et les martyrs. Et ce n'était pas seulement auprès des pauvres et des esclaves que l'Église trouvait de semblables apôtres, elle les recrutait jusque dans les somptueuses demeures des patriciens et dans les palais des Césars; on vit, en effet, les impératrices elles-mêmes prêcher l'Évangile, et les héritières des clarissimes se vêtir de bure*.
* TertulHen , Àpologétiqfie.
Là vie religieuse à romb au iv^ siècle 61
Cependant la formation morale de Marcelle suivait son cours. Douée d'une nature ardente, la fille des Marcellus, nous en avons puisé la certitude dans les actes de toute sa vie, était dotée d'une volonté généreuse et forte*. Dieu nous distribue nos facultés comme des puissances dont il nous confie l'usage pour le bien. Plus le fond d'un caractère est riche, plus les fruits qu'il doit produire doivent être beaux. Jusqu'à l'heure de notre avènement à la raison, c'est aux parents et à ceux qu'ils jugent dignes de s'associer dans cette œuvre à développer, féconder et contenir les puissances dont le ciel a posé le germe dans notre âme. La Providence fait les pères et les mères solidaires en quelque sorte de l'existence entière de leurs enfante. Revêtus de cette haute responsabilité, les parents de Marcelle s'appliquèrent, dès le principe, à soumettre sa volonté à la règle du devoir. Avec le tact exquis d'un amour inspiré par la grâce, ils employaient un mélange de fermeté et de douceur pour dompter ce caractère impétueux, pour assujet tir cette vive intelligence au sens du raisonnable et à la mesure du possible, opposant aux torrents de cette âme impérieuse la digue inflexible du devoir, au nom des droits sacrés de la nature et de la religion. Ce n'était pas la fée des bonheurs faciles qui présidait à cette formation , mais l'ange austère du christianisme qui formait Marcelle.de ses vaillantes mains.
* Saint Jérôme , Éloge de Marcelle.
La culture de son intelligence répondait à celle de son caractère et de son cœur. Son esprit abordait dès l'âge le plus tendre les sujets qui séduisent et captivent les natures d'élite. Avide de s'instruire sur l'âme, la destinée, l'Église, Dieu, elle mettait une ardeur impatiente à tout connaître et retenir; son émulation pour saisir les questions les plus graves devait être plutôt modérée qu'excitée \ Dans l'accomplissement d'une œuvre aussi délicate que la formation de leur fille , les parents de Marcelle faisaient avant tout de la pensée et de la grâce de Dieu leur sauvegarde et leur inspiration. Heureux les enfants qui sont initiés de la sorte à la connaissance des lois morales, règles essentielles parce qu'elles sont di vines du perfectionnement de l'âme; ayant un père et une mère pour pilotes, ils ne sauraient craindre ni écueils ni naufrages; ils ne perdent jamais la vue du port. La religion, avec ses saintes influences, façonnait les grâces de l'esprit, la noblesse des sentiments du cœur de Marcelle, comme autant de pierres précieuses. Mais l'œuvre si bien menée par l'amour le plus tendre reçut son perfectionnement le jour où la vertueuse enfant eut le bonheur de s'unir à Dieu par l'Eucharistie.
En retour de cette direction bienfaisante, Marcelle, dont la jeune tête appréciait ces soins, rendait à son père et à sa mère un juste tribut d'affection et de respect 2. Accessible plus profondément qu'on ne
^ Saint Jérôme, lettre xxxviii* à Principie. « /(/., ibid.
Test à cet âge au sentiment de la justice, elle sentait jusque dans les corrections que la sévérité des siens était toujours équitable. Loin de la blesser, ce système de fermeté lui convenait à merveille; son respect et sa tendresse s'en accroissaient. Toute jeune encore, elle était fière de ses parents; elle saisissait leur estime réciproque, leur intimité tendre, leur dignité exempte de prétention, et jusqu'à cette simplicité chrétienne qui était si rare chez les familles aristocratiques de la Rome d'alors. Ainsi, dès ses premiers pas, Marcelle apprit à connaître et aimer Dieu dans le respect et TafTection que les auteurs de ses jours se témoignaient l'un pour l'autre, et son existence tout entière demeurera comme imprégnée du parfum de ces exemples et de ces vertus domestiques.
Quant à son extérieur, saint Jérôme le dépeint d'un mot : Marcelle était d'une remarquable beauté, avantage que les hommes estiment au-dessus de tout\ Mais la religion avait appris déjà à la gracieuse patricienne la fragilité des avantages physiques; la fille d'Albina savait que la beauté est une fleur éphémère qui brille au matin et qui se ternit avant le soir. Pour elle, l'harmonie des traits et des couleurs était une chose secondaire, un bien fragile, elle la voyait assujettie à tant de causes de caducité et de ruine, aux coups de la maladie, aux ravages du temps; aussi le plus beau visage pâlissait à ses yeux
1 Éloge funèbre de Marcelle, « Insigoem, quod maxime viris placere consuevit, decorem corporis. »
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devant la beauté de Fâme. Elle savait, en effet, que la beauté immatérielle ne subit point d'éclipsé, qu'elle reflète la beauté divine, et qu'elle est seule digne de ravir d'extase éternellement. Marcelle atteignait à l'idéal de la beauté parce qu'elle était l'innocence; sa seule vue suscitait le respect, l'admiration, la sympathie.
La modestie redoublait la puissance de ses chastes attraits. A cette époque de décadence, Rome offrait le spectacle d'un luxe effréné. La plupart des héritières des grandes familles vivaient dans des habi • tudes mondaines dont les excès étaient justement condamnés par la simplicité des matrones chrétiennes. Saint Jérôme nous les représente le visage couvert de fard et de céruse, la tête chargée de pierreries , la chevelure dans des réseaux d'or, vêtues de robes de soie transparentes et exhalant l'odeur de tous les parfums ^ Ce n'était qu'étalage de bijoux enrichis de rubis, de topazes, d'émeraudes, d'améthystes*. L'opulence avait engendré la profusion. Notre sainte n'eut jamais recours à ces artifices, et, sans abdiquer sa condition, elle ne craignait pas de se produire dans l'orgueilleuse société où elle vivait comme une chrétienne toute satisfaite de sa tenue modeste et tout embaumée du parfum de sa simplicité.
1 SaÎDt Jérôme, leltre xxxviu*. «Iliœ enim soient purpurisso et cerussa ora depiogere, sericis nitere vestibus, splendere gemmis, aurum portare cervicibus, fragrare musco mure. »
• TertullieD, de Omatu mulierum.
LA VIE RELIGIEUSB A ROME AU lY® SIÈCLE 65
Marcelle possédait, en outre, une qualité exquise qui la portait instinctivement vers les choses élevées et Ty fixait : c'était le sens du divin. Elle sentait que Dieu, infiniment au-dessus du monde visible, a donné à sa créature une puissance spéciale pour Tapprécier'et le saisir. Cette prérogative éminente, connue de toute âme pure, unissait son cœur à la divinité comme au souverain bien. Cette force innée et divine qui entraînait la noble enfant toujours en haut est appelée par saint Augustin la moelle de l'âme, le principe de son activité, ses entrailles les plus profondes', et par Bossuet le fond de l'âme et sa base première *. Par l'exercice de cette faculté, la jeune chrétienne se donnait à Dieu, Dieu se donnait à elle, et c'était la jouissance partagée du vrai, du bon, du beau dans sa source, et comme le contact sensible de l'être parfait avec le créé. Aussi la pieuse enfant parvenait à un état de tendresse surnaturelle dont la sensibilité humaine usurpe trop souvent la place, et, prenant son vol, elle se sentait emportée jusqu'auprès du Dieu dont son amour lui donnait la présence. Cette qualité de l'âme chrétienne , la plus belle prérogative des cœurs rachetés , est, d'après Platon, le premier titre de la parenté divine qui nous lie et nous attache à Dieu luimême», et le devoir de toute âme est de veiller à ce qile le mal ne l'émousse jamais. Tel était le cœur de
• Traité de Vâme,
• Connaissance de Dieu et de soi-même.
• Apologie de Socrate.
Marcelle, intimement uni au Dieu dont il était le temple.
Etablie sur les bases de la piété la plus solide, Texistence de la fille des Marcellus s'écoulait régulière et pure comme la brise d'un premier jour de printemps, lorsque soudain Tépreuve, qui n'épargne ni la .jeunesse ni la vertu, vint l'assaillir. L'enfant avait douze ans au moment où le malheur la frappait d'un de ses plus terribles coups. Son père , qui occupait une des grandes charges'de Rome, fut subitement enlevé à la tendresse des siens , et Marcelle se trouva sans transition aucune face à face avec la mort. Ni les plus brillantes funérailles , ni un cortège interminable d'esclaves, d'affranchis, de légionnaires , ni tous les patriciens en deuil , ni les éloges les plus pompeux ne purent consoler une fille si aimante. Aux regrets exprimés sur la tombe paternelle par les membres les plus éminents de la société romaine, la jeune fille sentit que la mort était la seule réalité saisissante pour ce monde païen si corrompu, et quand elle pensait qu'en dehors du christianisme ce monde sceptique n'avait pour consolation de la perte des siens que le rêve creux de ses poètes et les sècjies analyses de ses savants, elle pleurait dans sa foi de chrétienne autant sur les vivants que sur son mort bien-aimé. En retour de leur sympathie et de leurs larmes, Marcelle aurait voulu persuader aux amis de son père que la mort est la véritable délivrance de l'âme, sa récompense, sa félicité; que le Christ, Dieu fait homme, a consenti à l'épreuve du tombeau,
pendant trois jours, pour le bénir, et qu'il en est sorti triomphant, au matin de la Pàque, pour nous communiquer une part de son incorruptibilité. Ah ! comme elle bénissait cette religion qui, en éclairant la tombe, en a fait une source d'espérance, de gloire, de vie. La foi, avec ses magnifiques perspectives, soutenait ainsi son âme ; elle était sa première et invincible force.
Sa douleur s'appuyait aussi sur sa mère désolée ; lorsque les événements malheureux arrivent à l'âme à travers une autre âme affligée, s'ils ne perdent pas leur amertume, ils sont du moins plus faciles à porter. Marcelle, par sa nature, appartenait en outre à la race des âmes aimantes et fidèles qui , après la perte des êtres les plus chers , ne peuvent plus se livrer à la joie; à toutes les heures de sa vie, elle devait porter le deuil et pleurer l'absence de son père. Mais tandis que l'adversité frappait ainsi la fille d'Albina, saint Athanase, condamné à un second exil, arrivait à Rome, comme un envoyé de Dieu, auprès de la jeune enfant; c'était en 341. Que venait- il faire? Lui révéler son âme et son avenir !