SON MARIAGE
La route qui va des ruines de Carthage à celles d'Hippone, en passant par Tancienne Sicca Veneria, traverse un des plus beaux pays de la terre. Les anciens en vantaient la fertilité. Et 4e fait, bien que pendant douze siècles le désert ait roulé sur cette contrée ses flots stériles, il a suffi récemment de quelques coups de pioche pour y voir renaître des forêts d'oliviers, de citronniers et d'orangers, des bosquets 'de roses et de vignes , avec de riches moissons. Il n'en a pas fallu davantage pour faire sortir, des sables qui les couvraient à peine, une foule de monuments du plus bel art romain, des fragments de statues, des fûts de colonnes, des sarcophages cou-
verts d'inscriptions, des débris de théâtres , de thermes, de temples, dévoies romaines, tous les vestiges enfin d'une brillante civilisation. Lorsque après avoir voyagé quelques heures au milieu de cette renaissance de la nature et de ces beaux débris de l'art, on se reporte par la pensée à l'époque^où la nature et l'art unissaient leurs merveilles, et qu'on place au sein de ces grands horizons cette fière race qui, par Hamilcar, Annibal et Jugurtha, balança un instant la fortune romaine, et qui plus tard, touchée de Jésus - Christ et après avoir refusé tous les jougs acceptant le sien, donna à l'Église TertuUien, saint Cyprien, Lactance, Arnobe, saint Augustin, et parmi les Vierges et les Martyrs, sainte Perpétue, sainte Félicité et tant d'autres, on sent qu'on foule un de ces sols féconds oii, comme chantait Virgile, les moissons poussent moins vite encore et moins belles que les hommes.
Vers le milieu de cette route, à peu de distance du fameux champ de bataille de Zama , au versant de deux collines gue dore le soleil levant et qu'ombragent de touffus oliviers, il est un simple village que les Arabes nomment aujourd'hui Souk-Arras. Ses blanches maisons, encore peu nombreuses, s'élèvent sur l'emplacement d'une ancienne ville romaine appelée Thagaste, mais elles n'en occupent' qu'une partie. Dans l'autre, qui était assez considérable , sur un large plateau formé de plusieurs mamelons, on aperçoit de grandes ruines qui dorment au soleil , à moitié enterrées par le sable. Des
touffes d'acanthe, des caroubiers, de belles angéliques croissent à travers ces débris, et leur font un peu d'ombre. Au pied du plateau s'étendent dévastes prairies; elles sont traversées par plusieurs cours d'eau qui les rafraîchissent et qui vont se perdre dans la Medjerda, l'ancienne Bagradas des Romains; plus loin, on voit des terres incultes et ensablées que l'homme n'a point encore reconquises sur le désert; * une vaste forêt de chênes-liéges termine l'horizon par un rideau de verdure. Au delà est la mer avec son calme et ses orages ; mais on ne la voit pas.
C'est là, sur ces collines ignorées, car, malgré la beauté de son site, aucun auteur ancien n'a parlé de Thagaste, si ce n'est Pline en un mot précieux où il fait allusion à la fierté de la race qui l'habitait; cest là, dis-je, en face de ces horizons pleins d'air et de lumière, que Dieu mit le berceau de la Sainte dont j'entreprends de raconter la vie*. Il semble qu'en choisissant un tel lieu, Dieu pensait déjà à saint Augustin ; c'est pour lui qu'il avait fait ce haut plateau qui s'élève comme une sorte de nid d'aigle au sein d'une plaine immense; mais il y plaça le berceau de sainte Monique, afin de nous apprendre que, dans une mère , tout est coordonné à ses enfants , même le berceau où elle prend la vie qu'elle leur donnera. C'était en 332. Il y avait dix-huit ans que
1 Que Souk-Arras occupe véritablement l'ancien emplacement de Thagaste , c'est ce qui ne saïu-ait être mis en doute , et dont nous donnerons toutes les preuves aux pièces justificatives, n® 1 .
le pape saint Silvestre tenait le gouvernail de la barque de saint Pierre, et vingt ans que Tempereur Constantin, vainqueur de Maxence, avait fait asseoir sur le trône la religion chrétienne.
L'Église sortait des catacombes; et de même qu'après un long hiver, sous les premiers rayons du soleil de mai, on entend dans la nature comme un fré- * missement universel de vie qui annonce que tout va éclore, ainsi, fécondée par trois siècles d'humiliations et de douleurs , l'Église se préparait à de sublimes enfantements. La même année que sainte Monique voyait le jour à Thagaste , saint Jérôme naissait à Stridon en Dalmatie. Saint Grégoire de Nazianze venait également de naître ; il avait déjà quatre ans. Saint Basile en avait trois , saint Grégoire de Nysse deux. Saint Hilaire de Poitiers et saint Martin de Tours étaient un peu plus âgés : celui-ci entrait dans sa seizième année, et se préparait au baptême; l'autre touchait presque au sacerdoce. Ni saint Ambroise, ni saint Jean Chrysostome, ni saint Paulin de Noie n'étaient encore nés; mais déjà les pieuses jeunes filles que Dieu appelait à l'honneur d'être leurs mères, se recueillaient et se préparaient à leur grande mission qu'elles ne soupçonnaient pas. Seul , dans ce groupe brillant , saint >A.thanase était parvenu à âge d'homme. Il venait de monter, ^ peine âgé de vingt- sept ans, sur le siège épiscopal d'Alexandrie , et il allait y demeurer près d'un demisiècle, debout,, invincible, portant le poids de toutes les luttes, comme pour donner à tous ces grands
hommes que Dieu envoyait à son Église le temps d'arriver à la maturité.
C'est à ce moment ^ entre les Martyrs qui achevaient de mourir dans des persécutions locales que Constantin lui-même ne pouvait empêcher, et les Docteurs qui se pressaient de naître » qu'apparut au sein d'une famille chrétienne, dans un foyer de paix, d'honneur et d'antiques vertus, une enfant, privilégiée entre toutes, puisque Dieu l'avait choisie pour être la mère du plus grand docteur de cet âge, saint Augustin. Elle reçut en naissant le nom de Monique, qu'aucune sainte n'avait porté jusque-là, et dentelle allait faire un symbole si touchant de consolation et d'espérance. Son père, dont on ignore le nom, et sa mère, qui paraît s'être appelée Faconda \ étaient chrétiens, et même pieux ^ Il est plus difficile de rendre compte du rang qu'ils occupaient. Ils appartenaient, ce semble, à une de ces nobles familles, comme on en voit dans les siècles troublés par les révolutions, qui ont une certaine splendeur qu'elles tiennent du passé, mais plus de fortune ; des domestiques encore nombreux , avec une véritable gêne secrète; de belles alliances, des parentés considérables, mais, par nécessité autant que par principes,
1 C'est une tradition générale dans tous les Ordres qui suivent la règle de Saint- Augustin. Elle est nommée Faconda, ou Faeundia, dans toutes les Liturgies Augustiniennes.
2 Erudivit eam (Monicam) in 'timoré tuo virga Ghristi tui , regimen unici Filii tui , in domo fideli , bono membro Ecclesise tuœ. (Canfess., lib, IX , cap. \ni.)
une vie qui se retire et se cache de plus en plus. Vingt ans auparavant, quand la ville de Thagaste s'était presque tout entière laissé entraîner aux nouveautés du schisme de Douât, cette famille était restée catholique, ce qui avait augmenté son isolement, et les malheurs de Tempire accéléraient sa ruine. Un instant, il est vrai, l'avènement de Constantin et du Christianisme avait pu lui faire espérer, comme à toutes les vieilles et riches familles de province écrasées par le fisc, un allégement de ces maux ; mais cet espoir commençait à s'évanouir ; et , les efforts de Constantin n'aboutissant pas plus que ceux de Dioclétien, le père et la mère de sainte Monique pouvaient prévoir que, de toute leur antique splendeur, leur fille ne conserverait qu'un souvenir et leur nom*.
Dans ces pensées qui remplissaient alors le monde de découragement et de tristesse, le père et la mère
1 G*est ce qui résulte d'une étude approfondie des Confessions^ et de la confrontation de plusieurs textes importants : ceux, par exemple , où Ton voit des domestiques nombreux dans la maison de sainte Monique (lib. IX, cap. viii et ix), de continuelles relations avec les famiUes les plus considérables (lib. IX, cap. ix), et des parentés certaines avec des personnes nobles et de grand rang. {Lettres de saint Augustin , 39e dans Fédit. Bénéd.) Et à côté de ces textes , ceux où saint Augustin dit que son patrimoine était peu considérable (Confess,, lib. II, cap. ni) , et qu'il était pauvre et né de parents pauvres ( Serm, 356 ) ; ce qu'il ne faut pas prendre à la lettre, car il le disait, dans un sermon, par un sentiment d'bumilité* Noble, mais ruinée par les malheurs des temps, comme tous les nobles de cette époque, voilà, ce nous semble j la vraie position de la famille de sainte Monique. .
de sainte Monique s'efforcèrent de tremper vigoi/reusement Tâme de leur enfant , et c'est à eux , et probablement aussi à de telles circonstances, qu'elle dut ce précoce mépris d'un monde qui périssait, et ce vif élan vers les choses éternelles, qui restèrent jusqu'à la fin un des plus beaux traits de sa physionomie*.
Cependant, quand sainte Monique parlait de sa première éducation, elle ne se louait pas seulement du zèle de sa mère, elle se rappelait aussi avec gratitude la surveillance d'une vieille servante à laquelle on avait confié son enfance. Cette servante avait été la nourrice du père de sainte Monique; elle avait porté celui-ci sur ses épaules , comme font les jeunes mères qui ont de petits enfants *; et après l'avoir vu grandir, et avoir assisté à son mariage, entourée par lui de vénération et d'honneur, à cause de ce souvenir jj^ et aussi à cause de sa vieillesse et de la pureté de ses
1 Saint Augustin nous a laissé peu de détails sur la jeunesse et les premières années de sa mère. Heureusement la tradition y supplée , en nous faisant connaître un certain nombre de faits du plus vif intérêt , qui achèvent de dessiner nettement la physionomie de sainte Monique. Ces faits se rencontrent , partout les mêmes , dans de très-anciens monuments, et particulièrement dans les différentes liturgies des Ordres qui suivent la règle de Saint-Augustin. Les chanoines réguliers, de quelque congrégation que ce soit, les Hermites de Saint- Augustin, les Servîtes de Marie , les religieux de Prémontré , les Frères Prêcheurs conservent et célèbrent le souvenir de ces faits avec un tel accord, qu'il est impossible de mettre en doute leur authenticité.
2 Quœ patrem ejus infantem portaverat, sicut dorso grandiusculanim puellarum parvuli portari soient. {Conf., lib. IX, cap. vni.)
mœurs, elle était redevenue la servante, ou plutôt la seconde mère de ses enfants. Zélée, prudente, austère, un peu dure et grondeuse; mais dévouée à sa jeune maîtresse , vrai type de ces anciens serviteurs que le Christianisme commençait à montrer au monde et qui n'étaient pas une de ses moins belles créations , elle environnait de sa vigilance la plus active ce berceau qui contenait de si saintes et si glorieuses destinées.
Préservée ainsi de tout péril, cultivée avec tant de soin , jamais plante ne se vit plus tôt couronnée de fleurs et de fruits que notre sainte enfant. Elle était encore toute petite que déjà , guettant le moment où on ne la voyait pas, elle s'en allait seule à l'église *, y cherchait un angle solitaire, et là, debout, les mains jointes, les yeux modestement baissés, elle trouvait 4ant de charme à s'entretenir avec Dieu, qu'elle oubliait le moment de rentrer à la maison. Quand elle y revenait timide et embarrassée parce qu'il était tard et qu'elle était sortie seule, elle était sévèrement corrigée et quelquefois battue : mais ni ces coups ni ces reproches ne purent jamais lui arracher une plainte, et encore moins diminuer Tafiectueuse reconnaissance dont elle entourait sa nourrice*.
1 Dum adhuc puella esset , saepe domo parentum se subtrahens, ad ecclesiam fugiebat. Ibî , aliquandiu in angulo permanens , virginales orationes ad Christum fundebat. [Breviarium Canonicorum Regularium Ordinis sancti AugustinL Parisiis , 1523 ; in-16, caract. gothiques. Ad prim. Noct,, lect.i,)
2 Dum autem domum tarde rediret , a bajula sua verberabatur. Et totum ipsa pueUa patienter portabat. {Boll,, 4 maii.)
DE SAIÎITE MONIQUE 60
Quelquefois aussi, en jouant avec ses compagnes, elle disparaissait tout à coup, et on la retrouvait immobile, recueillie, au pied d'un arbre, ayant oublié le jeu dans la prière. Souvent même elle se levait la nuit en secret, s'agenouillait par terre; puis, pliant ses petites mains, elle récitait avec un recueillement et une ferveur précoces les prières que lui avait apprises sa bonne mère ^ On eût dit que Dieu, en lui parlant si intimement au cœur, voulait la familiariser, dès son enfance, avec cet art divin de la prière, dont elle devait faire plus tard un si merveilleux usage ; il l'exerçait de bonne heure à manier cette arme puissante avec laquelle elle devait frapper de si grands coups.
Un autre attrait s'éveillait en même temps dans le cœur de sainte Monique, c'était l'amour des pauvres *• Souvent, quand elle était à table, elle cachait dans son sein une partie du pain qu'on lui servait, et, quand on ne la voyait pas, elle se tenait sur le seuil de la porte, cherchant un pauvre à qui elle le pût donner ^ Il y avait surtout deux catégories de pauvres qui avaient toutes les préférences de notre
1 Et fréquenter in nocte de lecto snagens , flexis genibus, orationes, qoas a matre sua nomine Facundia didicerat, Domino deyote offerebat. {Brevarium Canonicorum Regularium , etc., adprim Noct., lect. ii.)
2 Mirum in modum ab infantia secus crevit miseratio. Ita ut quasi naturali affectu pauperes diligeret. {Brevarium CanonicO' rum Regularium, ad prim, Noct, lect. n.)
3 Saepe panem de mensa in sinu coUocabat, et de paterna domo fiigiens, pauperibus tribuebat. {BolL, 4 maii,)
pieuse enfant : c'étaient les pauvres voyageurs et les pauvres malades. Elle guettait les premiers qtiaiicl ils se dirigeaient vers le toit hospitalier de son père , les faisait asseoir sur un banc, et, quoique si petite encore, elle réclamait, selon l'antique usage, Thoiineur de leur laver les pieds. Elle allait visiter les seconds , et aux uns et aux autres elle rendait les services que peut rendre une enfant de cet âge et de ce cœur *.
On remarquait en même temps dans sainte Monique une douceur et une paix charmantes. Quand elle jouait au milieu de ses compagnes, il lui suffisait d'un mot pour apaiser leurs petites querelles. Il y avait tant de calme sur son visage , dans sa voix et dans sa démarche, qu'il se communiquait, à son insu, même à des personnes plus âgées qu'elle. Elle donnait à tout le monde sa propre paix *.
A ces dons qui venaient d'en haut, et par lesquels Dieu la préparait de loin à l'honneur d'enfanter ud saint, se joignaient d'autres vertus que lui faisait acquérir l'active et austère surveillance de sa nourrice, ce Tour à tour d'une sage rigueur pour la corriger, dit saint Augustin, et d'une admirable prudence pour l'instruire, elle la pliait de bonne heure aux fortes vertus. Hors les heures oii Monique pre-
î Hospîtes et infirmas yisitabat^ pedes eorum saepe lavabat , et cis, ut puella poterat , servabat. [BolL, 4 tnatï.)
2 Litigantes, ut erat mansuetissimi ingenii puella, reprehendébat. [Brev, Heremit. Divi Augustint. A vol. in -12, 1475, caract. goth.)
nait son modeste repas à la table de ses parents, l'enfant eût- elle soif, elle ne lui permettait jamais de boire, même une goutte d'eau , » afin de l'habituer ainsi à la sobriété, à la pénitence, à la force d'âme et à l'esprit de sacrifice, sans lesquels il n'y a ni chrétienne, ni épouse, ni mère, ni sainte, a Voilà comment vous la formiez, mon Dieu, s'écrie saint Augustin ; et ni son père ni sa mère ne soupçonnaient ce qu'elle serait un 'jour. Mais déjà vous lui aviez préparé pour berceau une maison fidèle , Tune des mieux réglées de votre Église; et là, sous la conduite de votre Fils unique, elle grandissait peu à peu dans cette crainte de Dieu , qui est le commencement de la sagesse ^ »
Au milieu de ce doux éclat de vertu naissante, on vit cependant apparaître en sainte Monique, je ne dis pas une tache, mais une de ces ombres légères que Dieu permet quelquefois pour rendre ses saints plus vigilants et plus humbles. On avait chargé cette pieuse enfant, ainsi qu'on en use avec les jeunes filles qui commencent à grandir et que Ton veut peu à peu initier au gouvernement d'une maison, d'aller chaque jour au cellier faire la provision du vin. « Or, nous dit saint Augustin, il arrivait quelquefois qu'après avoir baissé le vase pour le remplir, et avant de le verser dans le flacon, elle l'approchait de ses lèvres , non par amour du vin, car il lui inspirait même une certaine répu-
1 Confess,, lib. IX, cap. viii.
gnance, mais par cette espièglerie et cette gaieté de la jeunesse qui se plaît aux choses défendues, et que le poids de Tautorité apaise bientôt dans les jeunes cœurs. Mais comme en méprisant les petites fautes on tombe peu à peu dans les plus grandes, il advint qu'ajoutant chaque jour une goutte à une goutte , elle finit par boire une petite coupe presque pleine. Où était alors sa vieille gouvernante si sage? Qu'étaient devenues ses austères défenses? Et quel remède possible contre une maladie cachée avec tant de soin, si vous, Seigneur, ne veilliez sur nous! En l'absence de son père, de sa mère, vous, toujours présent, qui sauvez les âmes même par la main des méchants, que fttes-vous, ô mon Dieu? par quel traitement l'avez- vous guérie? Une servante descendait tous les jours avec Monique à la cave, et était par conséquent le témoin complaisant de sa faute. Ce fut d'elle que Dieu tira un jour un sarcasme froid et aigu , invisible acier dont la main de Dieu se servit pour trancher vif cette gangrène. Car se disputant un jour, comme souvent il arrive, avec sa jeune maîtresse, seule à seule, elle lui reprocha ce défaut, et, sans nul dessein de la corriger, mais de la piquer^ elle l'appela , avec un mépris insultant : Buveuse de vin pur. Percée de ce trait, Monique rougit, et, reconnaissant la laideur de cette faute , elle se condamna sévèrement et s'en corrigea pour toujours * . » On dit même qu'elle prit à ce moment la résolution
1 Confess,, lib. IX , t^p. vni.
de ne boire jamais que de Teau. Quoi qu'il en soit, cette faute, comme il arrive presque toujours dans la vie des saints, eut pour la pieuse jeune fille les plus heureux résultats. Elle mit une première larme de repentir dans ses yeux ; elle lui inspira le goût de la mortification , la rendit humble et défiante d'elle-même, et, à son insu, la prépara de loin à entourer de la plus tendre et de la plus active surveillance le glorieux berceau qui devait un jour lui être confié.
Sur ces entrefaites, vers Tan 348 ou 349, Monique fut témoin d'un événement qui, en la remplissant d'une profonde joie, acheva de faire mûrir tous les fruits de sa belle jeunesse. Thagaste, comme nous avons dit, s'était laissé entraîner dans l'hérésie et le schisme de Donat; mais depuis vingt années, cette hérésie violente la remplissait de troubles. Au point où nous sommes arrivés de cette histoire, ces troubles étaient devenus si graves et si continuels dans toutes les villes d'Afrique, ils amenaient tant de pillages et même de meurtres, que les empereurs durent intervenir. Constant porta donc une loi qui prohibait la profession publique de cette hérésie. Grand nombre de villes revinrent alors à la foi catholique, et en particulier Thagaste, mais celle-ci d'un élan si vif, si unanime et si sincère, qu'il fut évident que la crainte des violences schismatiques lavait seule empêchée de le faire plus tôt. Quelques années après, au dire de saint Alype, on eût cher^ ché vainement en Afrique une ville plus heureuse
et plus unie dans Tobéissance à l'Église romaine *.
Sainte Monique pouvait avoir seize ans lorsque s'accomplit cette heureuse délivrance de sa ville natale , opprimée jusque - là , par un parti fanatique , dans la plus sainte de ses libertés, la liberté religieuse. Nul doute qu'elle n'ait tressailli d'un doux et profond enthousiasme en assistant à ce nouvel embrassement de l'Église et de sa j)atrie; et si, comme quelques-uns l'ont cru, ce grand moment fut aussi celui de son baptême et de sa première communion , il dut y avoir là, dans son âme , une de ces émotions élevées et puissantes qui creusent à la vie un lit d'où elle ne sort plus.
Cependant avec l'âge se développaient en sainte Monique les dons naturels. Son esprit, qui était juste, élevé, pénétrant, a reçu les éloges les plus délicats et les moins suspects de celui qui était le plus capable d'en juger, et qui assurément n'eût pas voulu exalter même sa mère aux dépens de la vérité. Samt Augustin affirme à plusieurs reprises que l'esprit de sainte Monique touchait au génie. Nous la verrons plus tard prendre la parole sur les plus hautes questions de philosophie et de religion, et saint Augustin et ses amis feront cercle autour d'elle, ce croyant, dit celui-ci, entendre quelque grand homme au milieu de nous. » Ce profond et rare esprit de sainte Monique commençait déjà à se laisser entrevoir; elle avait une soif insatiable d'apprendre; toute petite,
i August., Ep. 48. Labbe, Conc , tom. II , cap. cxxxvi.
elle quittait les jeux de ses compagnes pour suivre, attentive, les conversations des grandes personnes, surtout quand c'étaient des personnes instruites et sérieuses. On la voyait en particulier passer des heures entières aux pieds de son aïeule , femme vénérable par son âge et sa foi, contemporaine des martyrs, dont les récits émouvants enthousiasmaient la pieuse jeune fille *.
A ces dons de l'intelligence, que Dieu lui avait donnés pour qu'elle eût sur Augustin tous les genres d'influencé, Monique joignait des dons meilleurs encore : une douceur inépuisable avec une rare fermeté; une paix que rien n'altérait jamais; son caractère était à la fois constant et hardi; son cœur porté à la tendresse, et cependant plein d'énergie dans Tamour et dans l'action. Bref, c'était une dé ces riches natures comme on en voit quelquefois, où se rencontrent les plus rares harmonies avec d'étonnants contrastes.
Quant aux dons extérieurs, dont on s'enquiert involontairement, même quand il s'agit d'une sainte, il est plus difficile de satisfaire complètement sur ce point la légitime curiosité de nos lecteurs. Il semble
1 Inerat quoque in ea quœdam insatiabilis adiscendi cupiditas... Et propterea jugiter satagebat aliquid perclarum aut audire aut adiscere. Et idcirco quam maxime aviam suam christianissimam,pro modulo suae capacitatis, sequebatur, eidemque adhaerebat. (2>e Plurimis claris Mulierihus, a Fr. Jacobo Philippe Bergomensi , Ordinis HeremitaruîiaDivi Augustini. 4 vol. in-folio, 4493, caract. gothiques )
cependant que sa taille ait été assez élevée, et son visage d'une grande beauté. Du moins , vers l'âge de dix-huit à vingt ans, la foi, la piété, la modestie, l'amour de Dieu et des hommes y jetaient un tel éclat, que Tauteur d'un des plus vieux monuments relatifs à l'histoire de sainte Monique se déclare impuissant à le peindre, et cela se conçoit. Il faut dire de la beauté des saints ce que la sainte Écriture dit de leur paix : Exsuperat omnem sensum. C'est une beauté d'un ordre à part, et qui est au-dessus de toute idée. La beauté des justes, dit le Psalmiste, ressemble à celle des temples : elle élève l'âme à Dieu^
Monique en augmentait encore le charme par la plus aimable modestie. Ses parents, fiers comme le sont en général tous les parents, même les plus chrétiens , ne savaient qu'imaginer pour rehausser la beauté de leur fille. Mais elle refusait avec une douce fermeté les tissus précieux et parfumés dont on aurait voulu la voir revêtue *. Elle avait appris des grands docteurs de l'Afrique , de TertuUien et de saint Cyprien, le prix de la simplicité et de la modestie , et la difficulté de conserver sous des vêtements de luxe un cœur mortifié et prêt au sacrifice. Aussi à toutes ces parures elle préférait la robe blanche, simple, large, sans franges ni bordures,
1 Ps. cxun, 13.
2 Cum autem parentes ejus , more secularium , vestibus delicatis eam ornare voluissent , îpsa contristata respuebat. ( BolL, 4tnau.)
que portaient alors les jeunes chrétiennes , et dont les peintures des Catacombes offrent de nombreuses images.
Ainsi se passa la première enfance de sainte Monique, comme une belle aube qui annonce un plus beau jour. Déjà elle sortait de l'adolescence , et elle entrait dans la jeunesse, lorsqu'elle fut demandée en mariage. Ses parents raccordèrent, et, par un incompréhensible dessein de Dieu, cette jeune vierge qu'on aurait cru devoir suivre les traces des Agnès et des Agathe, cette sainte et aimable enfant, qui, du moins, demeurant dans le monde, semblait prédestinée à des noces heureuses, fut donnée à l'homme qui paraissait le moins digne d'aspirer à l'honneur d'une telle alliance.
Patrice, avec lequel il nous faut essayer une première connaissance, était né à Thagaste, et, bien que des ombres profondes , qu'aucune critique n'a pu dissiper, couvrent ses origines et son berceau , il est probable qu'il appartenait à une vieille et noble famille, plus noble même que celle de sainte Monique. C'est du moiAS ce que les anciens ont* conjecturé, ne parvenant pas à expliquer autrement ce mariage. Patrice, en effet, avait peu de biens*, et le rang qu'il occupait à Thagaste était moins considérable que quelques historiens ne l'ont cru. Il était curiale, c'est-à-dire du nombre des magistrats qui administraient la cité ; mais on l'était forcément
1 Confess., lib. II, cap. m.
alors, dès qu'on avait vingt-six arpents de terre; et cette dignité de magistrat municipal, très-petite en tout temps dans les petites villes, était devenue tellement onéreuse , par suite d'une loi qui obligeait les curiales à recueillir l'impôt à leurs risques et périls et à le compléter de leurs propres deniers, que c'était à qui échapperait aux honneurs redoutables de la curie, au milieu d'une population qui ne pouvait plus payer, et en présence d'un fisc affamé qui ne voulait rien entendre *. Ruiné donc, ou à la veille de l'être , comme presque tous les curiales de ce temps, mais noble et de vieille race, telle semble avoir été la position de Patrice.
Quant à ses qualités personnelles, saint Augustin nous assure que Patrice avait le cœur plus grand que la fortune ^ ; et il y parut dans la suite. Mais ces qualités, que nous verrons peu à peu se développer sous la main délicate de l'ange que Dieu allait lui donner pour compagne, étaiept alors non-seulement enfouies dans son âme à des profondeurs où il était difficile de les apercevoir, mais encore couvertes et comme
1 POssidius , dans la Vie de saint Augustin, dit positivement que Patrice était curiale ou décurion , c'est-à-dire qu'il était du nombre des magistrats qui , dans les colonies et les municipes , administraient la cité. Ils formaient pour cela une espèce de conseil municipal , curia decurionum, et leurs décrets sont rap* pelés dans les inscriptions par les signes D D, Decreto Decurionum. Pour être candidat à la curie, il faUait avoir vingt-cinq ans, et posséder une propriété foncière de plus de vingt-cinq arpents.
2 Confess., lib. IX , cap. ix. '
élou^ées SOUS les plus tristes et lès plus honteuses habitudes. Patrice d'abord était païen, ce qui, en plein iv' siècle, au lendemain du concile de Nicée, au moment où brillaient les Athanase, les Paul, les Antoine, annonçait ou une déplorable insouciance à Tendroit des questions les plus importantes de la vie, ou un aveuglement étrange, causé peut-être par de secrètes passions. Et en effet il y avait de tout cela dans l'âme de Patrice : une telle indifférence pour les choses religieuses, que dix -huit années d'union avec une sainte purent à peine la soulever; si peu. de souci du vice et de la vertu, que, pour satisfaire son orgueil, il exposa mille fois son fils à se corrompre ; avec cela , une violence de caractère dont nous ne pouvons nous faire aucune idée aujourd'hui. On voyait tous les jours sur le visage des jeunes dames, parentes ou amies de sainte Monique, les meurtrissures que leur avait faites la brutalité de leurs maris ; et à peine si on le remarquait, tant c'était l'usage , au sein de cette dure société africaine que le christianisme n'avait pas eu le temps de transformer ^ Et néanmoins, tout le monde trembla, quand on apprit que Monique allait épouser Patrice; car il avait la réputation d*ètre plus violent et plus brutal que personne.
Encore n'était-ce là que la moitié de la coupe amèrejl Pour être digne de sainte Monique, pour la rendre heureuse et être heureux avec elle, il aurait
1 Confess;, lib. IX, cap. ix.
fallu connaître ce saint amour chrétien qui remplissait son cœur, cette réserve, cette modestie, cette délicatesse , ce respect mutuel , toutes ces choses exquises qui font l'honneur, le charme et la sainteté du mariage.) Or la vie de Patrice avait été déshonorée jusque-là par de honteuses faiblesses, dans lesquelles nous Talions voir retomber, hélas ! presque au lendemain de ses noces !
Ajoutons, pour achever d'éclairer toute cette triste situation , que Monique avait vingt- deux ans à peine . et Patrice plus du double; et il faudra bien en convenir, cette différence d'âge, s'ajoutant à toutes les différences d'esprit, de cœur, de caractère, de goût, de principes surtout, ne laissait guère place à des rêves de bonheur. Tout présageait, au contraire, d'inévitables tristesses, une grande solitude d'esprit et de cœur, et, à cause de cette solitude, bien des périls et peut-être des fautes; à moins que, pour porter noblement ces tristesses, pour éviter ces fautes, et, qui sait même? pour transfigurer ces ombres, cette jeune fille ne sût s'élever à ce que la vertu a de plus héroïque.
En étudiant ces faits, on se demande involontairement comment les parents de sainte Monique purent se décider à un pareil mariage. Car enfin fia vie a d'assez lourdes charges sans qu'on les augmente à plaisir, et la nature humaine ^est bien fragile pour qu'on la voue ainsi de gaieté de cœur à l'héroïsme, j D'ailleurs, puisqu'ils étaient chrétiens et même pieux, est-ce qu'ils ne savaient pas ce que c'est que le ma-
riage; combien sa chaîne est pénible quand elle lie des êtres qui n'étaient pas faits l'un pour Tautre; et qu'associer une pieuse jeune fille à un indifférent et à un libertin , c'est la couronner de roses amères, et la condamner toute jeune à un martyre qui ne finira plus ? Les anciens avaient un supplice qui ressemblait à celui-là : ils attachaient un vivant à un cadavre, et ils les enfermaient dans la même chambre. Si les parents de notre Sainte avaient pensé à tontes ces choses, que la foi, et à son défaut la raison, l'expérience, le cœur au moins, auraient dû leur apprendre , ils auraient frémi et probablement reculé. Mais je ne sais point de circonstance où les parents, même chrétiens, se laissent plus facilement aveugler et éblouir que quand il s'agit de marier leurs enfants. Patrice était païen, indifférent, sans principes ; mais Monique le convertirait. Il était violent, colère; mais il avait bon cœur. Ses mœurs étaient légères ; mais il n'était plus jeune, la fougue était passée; et d'ailleurs il était de bonne race, de vieille famille, loyal, honnête, plein d'honneur; que fallait- il de plus? Voilà comment on décide un mariage, ou plutôt comment on voue une jeune fille à des larmes d'autant plus douloureuses qu'il lui faudra les verser en secret.
Quant à Monique , il est probable qu'elle ignora beaucoup de ces tristes dhoses. Elle crut à sa mère ; elle se confia au jugement de son père. Et, comme la plupart des jeunes filles pieuses, quand elle déposa sa main dans celle de Patrice, ce fut surtout un