‹ Histoire de Sainte MoniqueChapitre 4 sur 58 · COMMENCEMENT DE L'ÉDUCATION D' AUGUSTIN · texte numérisé non relu

COMMENCEMENT DE L'ÉDUCATION D' AUGUSTIN

Rien n'est triste comme les premiers temps qui suivent une union mal assortie. Chaque jour un rêve s'évanouit. Les illusions s'en vont une à une, comme les feuilles mortes dans un jour d'automne. On découvre les aspérités et les oppositions de caractère, les différences d'humeur, les dures réalités. Si la foi et l'amour de Dieu ne soutenaient, on succomberait au découragement.

Sainte Monique n'avait habité jusqu'ici que la paix d'un foyer chrétien. Elle ne soupçonnait pas ce que sont ces intérieurs de famille où Dieu ne préside pas, et où les passions, non enchaînées, font de la vie un orage. Sa belle -mère vivait encore, et, comme si

tout eût dû se réunir pour rendre sa position plus pénible , les circonstances allaient obliger Monique à habiter avec elle. Païenne comme Patrice, elle lui ressemblait aussi pour l'humeur et le caractère : c'était une femme impérieuse , violente et acariâtre , avec la jalousie de plus, une jalousie de belle-mère. Les servantes étaient dignes de l'un et de l'autre. Ne pouvant s'abandonner à la violence vis-à-vis de leur jeune maîtresse, elles se livraient à la calomnie. Pour plaire à la belle -mère, nous les verrons bientôt calomnier lâchement la belle-fille.

Même en s'appuyant avec tendresse et sécurité sur le cœur d'un époux, ce serait là, pour une jeune femme de vingt-deux ans, une position cruelle. Combien plus lorsque chaque jour révélait à Monique les abîmes qui la séparaient de Patrice! Celui-ci ne comprenait rien à la vie de sa sainte compagne. Ses prières le fatiguaient; ses aumônes lui paraissaient excessives. Il trouvait bizarre qu'elle voulût visiter les pauvres, les malades, qu'elle aimât les esclaves. \A chaque pas, notre Sainte rencontrait sur sa route ces mille entravesjqu'a décrites TertuUien, el|qu'ttne femme chrétienne rencontrera toujours dans la compagnie d'un homme qui ne partage pas sa foil « Comment, disait autrefois ce grand observateur, une femme chrétienne pourra-t-elle servir Dieu, ayant à ses côtés un homme qui ne l'adore pas? S'il faut aller à l'église, il lui donnera rendez- vous aux bains plus tôt que de coutume; s'il faut jeûner, il commandera un festin pour le môme jour ; s'il faut sortir, jamais

les serviteurs n'auront été plus occupés. Ce mari permettra-1- il que sa femme visite de rue en rue les frères dans les réduits pauvres? Souffrira-t-il qu'elle se lève pour assister la nuit à la solennité de Pâques? La laissera-t-il se rendre à la table sainte , si décriée parmi les païens? Trouvera-t-il bon qu'elle se glisse dans les prisons pour baiser les chaînes des martyrs^ pour laver les pieds des saints? S'il faut donner quelque chose aux étrangers et aux voyageurs , le grenier, la cave, tout sera fermé*. »

C'était là pour sainte Monique sa vie ou plutôt sa souffrance de chaque jour. Elle s'y serait résignée^ si du moins la pureté de son cœur n'eût rencontré aucun péril. « Mais, hélas ! continue TertuUien, estce que la femme chrétienne ne sera pas sollicitée par son mari païen à des complaisances de païenne? Estce qu'elle ne devra pas avoir pour lui une beauté, des parures , un entretien du corps , et cette sorte d'affection que Dieu ne bénit pas * ? »

Monique l'éprouva presque dès les premiers jours, et, si jeune encore, si innocente surtout, elle entrevit avec étonnement tout ce qu'il y a de faiblesses dans un cœur d'homme que la grâce de Jésus-Christ

^ Ut statio facienda est , maritus de die condicat ad balneas. Si jejunia observanda sunt, maritus eadem die convivium exerceat. Si procedendum erit^ nunquam magis familise occupatio adveniât. Quis denique in solemnibus Pascbœ abnoctantem secnrus sustinebit? Quis in carcerem ad oscultanda vincula martyris reptare patietur? aquam sanctorum pedibus offerre? etc. (TertnU., Ad tuvorem, lib. II, cap. iv.)

2 TertulL, Ad tucorem, lib. II, cap. n.

n'a pas touché. Mais cette vue ne fit pas défaillir son courage. Au lieu de s'abattre comme font tant de chrétiennes, et surtout au lieu de s'éloigner du toit conjugal comme venait de faire une noble romaine, Fabiola, mariée à un affreux païen qui ressemblait assez à Patrice, élevant son cœur plus haut, Monique comprit que Dieu ne lui avait pas envoyé cette pauvre âme pour qu'elle l'abaDdonnât; mais qu'au contraire il la lui avait confiée pour qu'elle essayât de la guérir, de la convertir et de l'illuminer. Et à quoi bon, en effet, le mariage, et sa dignité, et ses grâces et ses liens intimes, si ce n'est pour l'illumination réciproque des deux âmes? Et à quoi bon l'amour, l'amour naturel, quand Dieu le donne, l'amour surnaturel , qu'il ne refuse jamais et qui doit achever et transformer l'autre , sinon pour qu'il soit Villuminateur? Que celui qui est dans la lumière éclaire celui qui est dans les ténèbres 1 Et que cehii qui est fort aide, comme dit l'Apôtre, celui qui est infirme dans la foi 1 Et que le mort soit ressuscité par celui qui a la vie ! Et fallût-il souffrir pour cela, gémir, verser des larmes, donner du sang, c'est un assez beau martyre pour qu'une chrétienne sache s'y dévouer tout entière !

. Saint Augustin, qui nous révèle cette grande pensée de sa mère, fait mieux encore : il nous dit, en quelques mots d'une lumière profonde , la méthode dont elle se servit pour réussir dans une si diflScile entreprise. « Formée, dit- il, à la modestie et à la sagesse, soumise à Dieu et à ses parents, dès qu'elle

eut atteint Fàge d'être mariée , elle obéit avec un grand respect à Tépoux qui lui fut choisi; et comme elle désirait ardemment vous le conquérir, ô mon Dieu , elle s'efforça de lui donner de vous , dans la beauté de ses mœurs , une révélation qui le tou chat*. » C'est-à-dire que pour gagner son maria Dieu, elle n'employa ni la parole, ni la discussion, ni les reproches. Au lieu de prêcher la vertu , elle la pratiqua. Elle s'efforça d'être douce, humble, patiente, modeste, dévouée; sûre que si, au lieu de mettre la vérité sur ses lèvres, ce qui est facile, elle parvenait à la mettre dans sa vie, il viendrait un jour où Patrice n'y résisterait pas , et se rendrait à une lumière si douce, si discrète et si vraie. Seulement, pour que cette manifestation de la vérité par la vertu fût éclatante , il fallait du temps et une vertu héroïque. Monique se décida à l'un et à l'autre. Elle voyait bien les faiblesses et les infidélités de son mari ; mais jamais elle ne lui en dit un seul mot. Elle souffrait en silence ^ Elle pleurait quand il était absent ; mais comme elle savait que c'est une folie de demander à un homme qui n'aime pas Dieu d'aimer fidèlement une créature j elle se contentait de solliciter ardemment pour son faible mari la foi et Ta-

1 Sategit eum lucrari tibi , loquens te illi moribus suis , quibus eam pulchram faciebas et reverenter amabilem atque mirabilem

Mro. {Confeaa,, lib. IX, cap. ix.)

2 Ita autem toleravit cubilis injurias , ut nullam de hac re cum marito baberet unquam simultatem. {Confess*^ lib. IX , cap. ix.)

mour divin, seuls capables, en effet, de rendre les hommes chastes ^

Elle observait le même silence de douceur, d'humilité, de discrétion, devrai amour, quand il entrait dans ses emportements. Que dire à un homme qui ne se possède plus? Elle attendait que cette fureur fût passée ; et alors, profitant du retour de la raison, et de ces moments de tendresse où les hommes, violents mais affectueux comme l'était Patrice, cherchent à faire oublier leurs emportements à ceux qui en ont souffert, elle lui disait conûdemment, avec une grande délicatesse , et quand elle était seule avec lui , quelques mots d'explication et même de tendre reproche , qui presque toujours étaient bien reçus *.

Cette méthode de douceur, ce secret de silence et d'abnégation, elle les conseillait à toutes ses amies. Quand celles-ci , meurtries au visage et déshonorées par la violence de leurs jeunes maris , venaient se plaindre à elle : ce Prenez-vous-en à votre langue, » leur disait -elle agréablement. Et Ton sentait bien qu'elle avait raison ; car quoique son mari fût plus violent que personne, jamais il ne la frappa. Elle put Je voir quelquefois bondir de colère et menacer ; il

1 Ezpectabat enim misericordiam tuam super eum , ut in te credens castificaretur. [Confess,, lib. IX, cap. ix.)

2 Noverat haec non resistere irato viro, non tantum facto, sed ne verbo quidem. Jam vero refracto et quieto , cum opportunum videret, rationem facti sui reddebat. (Confeaa., lib. IX, cap. ix.)

n'alla jamais plus loin; de son doux regard , elle le contint toujours ^

Et non- seulement elle le contint, ce qui faisait l'admiration de tous ceux qui à Tbagaste avaient connu Patrice avant son mariage, mais, en employant fidèlement et patiemment cette méthode, elle revêtit peu à peu aux yeux de son mari une beauté qu'il ne soupçonnait pas. C^te douceur, cette délicatesse, ces mille petites gouttes de dévouement, tombant une à une , jour par jour, sur l'âme de Patrice , y creusèrent à son insu un sillon dont il ne sut que plus tard la profondeur. Son amour, car même au milieu de ses emportements et de ses faiblesses il aimait Monique, se transformait insensiblement. Il acquérait de rélévation et de la noblesse. Il s'y mêlait un élément de respect dont Patrice n'avait jamais eu l'idée. « Elle devenait chaque jour plus belle à ses yeux, dit saint Augustin , et cette beauté, naissant de la vertu , commençait à lui gagner déjà le respectueux amour et même l'admiration de son mari *. »

C'est au milieu de ces tristesses, de ces premières et encore bien vagues et bien lointaines espérances, que, pour consoler Monique, pour l'attacher à Patrice malgré ses infidélités, et lui rendre supportable et même cher ce foyer où elle avait tant à souflFrir,

1 Gumque mirarentur iUae , scientes quam ferocem conjugem sustineret, nunquam fuisse auditum, aut aliquo indicio claruisse, quod Patricius ceciderit uxorem... (Confess., \ih. IX, cap. ix.)

2 Pulcfaram et reverenter amabilem atque . mirabUem viro. (Confess.y lib. IX, cap. ix.)

Dieu lui 6t goûter pour la première fois le plus grand bonheur qui soit peut-être ici -bas, après celui de se consacrer entièrement à lui : elle fut mère, et, encore à la fleur de son âge , elle vit successivement trois petits enfants se suspendre à son cou et commencer à sourire à ses larmes.

Le premier qu'elle reçut des mains de Dieu fut ce (ils à jamais célèbre sous le nom de saint Augustin. Elle le mit au monde le 13 novembre 354, âgée ellemême de vingt-deux ans. On dit que pendant qu'elle le portait, elle eut la révélation des merveilles dont il serait un jour l'instrument, si elle savait le rendre fidèle à Dieu. Et il faut avouer que la lecture approfondie des Confessions semble confirmer l'idée de quelque preèsentiment mystérieux ; à moins cependant que l'ardeur extraordinaire des angoisses et des prières de sainte Monique pendant qu'Augustin s'égarait, la ténacité qu'elle mit dans ses espérances, et la certitude qu'elle parut avoir toute sa vie de la conversion de son fils, ne provinssent que de sa foi en Dieu et de la grandeur de son amour pour Augustin; ce que je croirais volontiers, et ce qui serait plus touchant et plus admirable encore.

Le second des enfants de sainte Monique se nommait Navigius : doux et pieux enfant, qui ne connut pas les orages de son frère, qui n'en eut pas non plus les repentirs et les élans sublimes, et qui, sans s'élever aussi haut que lui dans la vertu , a laissé dans l'Église une mémoire voilée qui n'est point sans charme. Navigius était instruit, mais timide, silen-

deux, presque toujours souffrant; un de ces êtres touchants qui ne font que glisser dans la vie, plus occupés des autres que d'eux-mêmes. Nous le verrons apparaître deux ou trois fois dans cette histoire, toujours aux côtés de sainte Monique, qu'il ne quitta pour ainsi dire jamais , et dont il fut jusqu'à la fin , et surtout pendant les tristes écarts d'Augustin, le tendre consolateur et le gardien fidèle. C'est lui , parait -il , qui fut le père de ce jeune neveu de saint Augustin, nommé Patrice, sous -diacre de l'église d'Hippone % et de ces deux nièces de notre saint docteur, qui prirent toutes jeunes le voile des épouses de Jésus-Christ*. De ce côté du moins, on le voit, sainte Monique eut peu de peines et de grandes consolations.

Augustin et Navigius ne furent pas les seuls enfants que Monique « conçut dans son sein pour la vie temporelle, et dans son cœur pour les faire naître à la vie éternelle % » selon la magnifique expression de saint Augustin. Elle eut aussi une fille, à laquelle on croit qu'elle donna le nom d'une des Saintes les plus populaires de l'Afrique, sainte Perpétue, la célèbre martyre de Carthage. Malheureusement ce troisième enfant passe encore plus inaperçu que Navigius, et c'est à peine si l'on peut saisir quelques traits de sa physionomie. Pieuse comme sa

1 5^erm. 336.

^Possidius, XXVI.

3 Quae me parturivit : et carne ut in hanc temporalem, et corde ut in aeternam lucem nascerer. {Confcss , lib. IX, cap. viii.)

mère, elle entre d'abord dans l'état du mariage; puis bientôt veuve et ce semble sans enfants , elle se retire auprès de son frère Augustin jusqu'au jour de son ordination; car, a: à partir de ce moment, dit Possidius , il ne voulut plus souffrir aucune femme sous son toit, pas même sa sœur; » elle se consacre alors à Dieu dans la vie religieuse, devient supérieure d'un des monastères fondés par saint Augustin, et, du berceau à la tombe, exhale de si doux parfums de vertu , que le grand docteur lui donne toujours le nom de sainte V- Elle a eu, et elle a encore, ainsi que Navigius, des autels et un culte à Rome et en plusieurs lieux.

Voilà l'aspect de la famille de sainte Monique. Vainement le père est païen; vainement la bellemère, les serviteurs, les servantes, semblent conspirer pour rendre impossible toute éducation chrétienne; les trois enfants de sainte Monique monteront sur les autels, comme si Dieu voulait nous montrer par là ce que peut une vraie mère, même quand elle est seule, et quel bonheur c'est à des enfants d'avoir été conçus dans un cœur où habite l'amour de Dieu avec toutes les vertus.

Monique eût été, sinon heureuse, du moins consolée en recevant de Dieu cette petite famille, si une douleur, plus amère que tout ce qu'elle connaissait encore, ne fût venue, sur ces entrefaites, se mêler à ses joies et n'eût achevé d'empoisonner sa vie.

1 Lettres de saint Augustin, lettre 24e.

Patrice était de plus en plus dominé par ses tristes faiblesses. Ni la beauté de Tesprit et du oœur de sa sainte épouse , ni la tendresse et la force de Taffeclion qu'elle lui avait vouée , ni la naissance successive de trois petits enfants , n'avaient pu enchaîner cette âme légère, et, malgré les supplications et les larmes de Monique, il commençait à afficher ses désordres. Comment peindre ce que souffre alors une femme chrétienne, une épouse, une mère? C'est là ce martyre de Tâme dont a parlé saint Âmbroise, qui, pour s'accomplir dans le secret du foyer dômes* tique, n'est ni moins affreux ni moins déchirant que le martyre du corps * .

Mais rien ne put arracher notre sainte à la ligne de conduite qu'elle s'était tracée. Abandonnée à la fleur de l'âge, trahie par le père de ses enfants, Monique, qui pouvait avoir alors vingt-sept ans à peine, et qui voyait, après quatre à cinq ans de mariage, s'évanouir les espérances dont elle s'était bercée dès les premiers jours, redoubla de ferveur et de confiance en Dieu, et, sans rien changer à ses habitudes de silence, de discrétion, de douce et patiente attente vis-à-vis de son mari, les perfectionnant même , elle se tourna tout entière du côté de ses enfants.

Toutes les mères aiment leurs enfants; mais qui dira comment les aiment celles qui ne trouvent dans

1 Sunt qasedam, inter domesticoa parietes, sécréta martyria. {Sancti Amhrosii Opéra, tome II , p. 497.)

l'état du mariage que des abandons et des douleurs Et si le siècle où Dieu les fait ainsi mères et malheureuses est un siècle mauvais; si en les mettant au monde elles sentent qu'elles les vont déposer dans un milieu malsain et corrupteur, d'autant plus dangereux à leur innocence que leurs pères ne les protégeront pas , qui peindra leur tendresse inquiète et leur vigilance? C'est le spectacle que nous allons voir se dérouler dans la suite de ces récits, et qui serait encore plus beau si un voile épais ne nous dérobait pas la jeunesse de Navigius et de Perpétue. Laissons donc à regret ces deux enfants de notre Sainte, et concentrons toute notre attention sur le berceau et la première enfance d'Augustin.

Est- il besoin de dire que, pour se mettre à la grande œuvre de l'éducation de son fils , Monique n'attendit pas qu'il pût parler? Elle ^'attendit pas même qu'il fût au monde. Au premier soupçon qu'elle eut du bonheur que Dieu lui accordait, elle se recueillit, et, ayant appris des livres saints qui dès cette époque ne sortaient pas de ses mains, que , pendant ces longs mois où son enfant allait vivre avec elle d'une seule et même vie, elle pouvait déjà le sanctifier et, pour ainsi dire^ le baptiser dans l'amour de Dieu, elle redoubla de vigilance, de piété et de pureté de cœur, afin que cette petite âme, qui allait se mouler sur la sienne, ne reçût d'elle que des impressions saintes. Inquiète aussi, et avec raison, de la responsabilité qu'elle venait de contracter, elle leva les yeux.au ciel, et, tremblant de n'avoir ni

assez de lumière ni assez d'amour pour une pareille œuvre» elle commença à offrir son enfant à Dieu avec toute l'ardeur dont elle se sentait capable, ce Sainte Monique y dit saint François de Sales, étant enceinte du grand saint Augustin ^ le dédia par plusieurs offres à la religion chrétienne et au service de la gloire de Dieu , ainsi que lui-même le témoigne, disant qu'il avait déjà goûté le sel de Dieu dès le sein de sa mère*. »

Cette touchante expression : ab utero matris meœ, s dès le sein de ma mère, » revient à toutes les pages des Confessions. Si Augustin a appris à aimer Jésus- Christ; s'il y a en lui des fibres qui vibrent toujours pour Dieu et la vérité; s'il retrouve, au milieu même de ses égarements, des étincelles d'honneur qui ne peuvent pas s'éteindre; si l'horreur du bas, du vil, du passager, lui est naturelle ; tout cela, il ne cesse de le répéter, il l'a acquis dès le sein de sa mère, ab utero matris meœ, comme s'il tenait à nous faire comprendre ce qu'avait été, pendant ces neuf mois^ la beauté, l'élévation, la grandeur toute sainte des pensées et des sentiments de sa mère.

Dès qu'il fut né , Monique le fit porter à l'église ; et comme ce n'était pas alors l'usage de baptiser les enfants au moment de leur naissance, ainsi qu'on le voit par 1 histoire de Constantin, de Théodose, de saint Ambroise , de saint Martin, de saint Eusèbe, et d'une foule d'autres, elle voulut du moins qu'il fût

1 IntrodiMition à la vie dévote, Ille partie , ch. xxxvui.

inscrit au nombre des catéchumènes, c'est-à-dire d& ceux qui aspiraient au saint baptême. En attendant que Jésus -Christ prît une pleine possession de ce temple, qui, après avoir été un moment souillé, devait être si beau, la croix fut donc gravée au frontispice, et on déposa le sel symbolique de la foi sur ces lèvres qui devaient en être de si sublimes interprètes*.

Il n'était pas à craindre qu'une telle mère fît nour-' rir son enfant d'un lait étranger. Elle aurait eu peur qu'une influence inconnue, ou mondaine, ou peutêtre même coupable, ne vînt contrarier le travail qu'elle entreprenait, et dont elle sentait toutes les difficultés. Elle garda donc Augustin sur son chaste cœur; et ce fut là qu'il goûta ce qu'il appelle divinement bien « les délices du lait maternel *. » Avec ce lait, elle lui fit boire le nom et l'amour de Jésus- Christ; et lui, qui avait déjà reçu dans le sein de sa mère une si profonde impression de foi, il eut encore cette bénédiction d'en recevoir, parmi les caresses de son berceau, une seconde empreinte non moins mystérieuse et encore plus profonde que la première.

Heureux les enfants qui naissent ainsi à la vie du ciel en môme temps qu'à la vie de la terre, et qui, s' éveillant en ce monde, lisent la foi, la pureté, l'honneur, la vertu, dans les yeux de leur mère !

1 Confess,, lib. I, cap. xi. De Ûtilitate credendi , cap. i.

2 Consolaliones lactis humàni. ( Confess.^ lib. I, cap. vi.)

Ce premier bonheur de son enfance , saint Augustin Ta peint en quelques mote pleins de charme : « D'où suis-je venu, ô mon Dieu, en cette mourante vie, ou, si on l'aime mieux, en cette mort vivante? je Tignore. Ce que je sais, c'est qu'en y entrant j'ai été reçu entre les bras de votre tendresse, ainsi que je l'ai appris de mon père et de ma mère , dans le cœur de laquelle j'ai reposé un instant. » Et, après ce mot délicat, il ajoute : « Je reçus ensuite une seconde grâce , ce fut de goûter la douceur du lait de ma mère. Soyez-en béni, ô mon Dieu; car ce n'était pas elle qui. remplissait elle -même- son sein. C'était vous qui par elle me donniez cette nourriture. Vous m'incliniez à la désirer dans la mesure où j'en avais besoin ; vous incliniez ma mère à me la donner. L'amour la portait à me communiquer sans mesure ce qu'elle recevait de vous sans mesure; et par une loi admirable, en me rendant heureux, elle était heureuse. . . Et dans ce lait que je buvais avec tant de délices, mon cœur, plus heureux encore, buvait amoureusement le nom de Jésus- Christ... Voilà ce que j'ai su depuis. Car alors, ingrat, que savais-je? Sucer le lait, savourer le plaisir, pleurer quand je souffrais. Rien de plus*. »

Mais si tendres que fussent ces premiers soins donnés par sainte Monique à son enfant, ce n'était là que le prélude de la grande œuvre dont elle se sentait chargée par Dieu. Ce qu'il fallait avant tout

1 Confess., lib. I, cap. vi, lib. III, cap. iv. •

et au plus vite, c'était de former la conscience d'Augustin. L'heure allait bientôt venir où, des leçons de sa mère, Augustin passerait aux exemples de son père; où , du cœur et du sein de Monique, il tomberait dans une société profondément corrompue et habilement corruptrice , qu'assurément il ne traverserait pas sain et sauf, à mpins d'avoir une conscience vigoureusement trempée.

Aussi, pour former cette conscience, Monique mettait sans cesse devant les yeux de son enfant les grands principes de la foi, les vives et pures lumières de l'Évangile ^ Et dans ces vives et pures lumières, il y en a une qu'elle aimait à lui transmettre comme un trésor qu'elle avait reçu de ses ancêtres : c'était le mépris de la terre, le dégoût pour ce qui est fini, limité, périssable. Elle lui montrait sans cesse le ciel , et s'appliquait à creuser dans sa petite âme des abîmes que rien ne pût combler jamais. On sait si elle a réussi. Cette délicatesse de cœur qui se désenchante de tout , ces retours inquiets , profonds , mélancoliques , qui sont la touchante beauté , même humaine, de l'âme d'Augustin; ces cris sublimes: (c Vous nous avez faits pour vous, ô mon Dieu, et notre cœur est agité tant qu'il ne se repose pas en vous : » tout cela , saint Augustin Ta puisé sur les lèvres et dans les premiers enseignements de sa mère.

A cette révélation, qui, renouvelée chaque jour,

1 Confess,, lib. I, cap. xi.

devait mettre la profondeur dans le cœur de son fils, Monique en joignit une seconde qui allait y mettre la tendresse. Elle lui parlait sans cesse de Tamour de Dieu , de la crèche où il était descendu et où il s'était fait pauvre et esclave pour nous; de la croix où il était monté tout sanglant , afin de nous donner la mesure de son amour *. Qu'on imagine un pareil enseignement tombant des lèvres émues d'une sainte dans un cœur aussi tendre et aussi aimant que celui d'Augustin ! Aussi l'impression fut si profonde, que jamais, au milieu même des erreurs et des passions delà jeunesse, Augustin ne put oublier cette radieuse et touchante figure de Notre -Seigneur, ce descendu par humilité jusqu'à notre orgueil. » Pour qu'il rejetât avec dégoût le livre même le plus beau, il sufiisait, nous Talions voir, qu'il n'y trouvât pas le nom de Jésus-Christ ^

En même temps, afin de mettre le dernier trait à la conscience de son fils, Monique s'efforçait de lui I inspirer l'horreur du mal , la haine de tout ce qui I souille le cœur et le dégrade. Et, avec cette abné- M gation des mères qui ne craignent pas de s'humilier jf pour préserver leurs enfants, elle lui avouait jusqu'à 0 ses propres fautes. Elle lui contait en particulier,

dans tous ses détails, et c'est ainsi que nous l'avons

1 Audieram enim ego adbucpuer de vita aeterna nobis promissa per humilitatem Domini Dei nostri descendentis ad superbiam nostram. [Confess., lib. I, cap. xi.) On tient là les grandes lignes des premiers enseignements de Monique.

2 Con/es»., lib. III, cap. IV.

SU, le péril qu'elle avait couru dans son enfance, la cave où elle descendait, la petite coupe qu'elle approchait de ses lèvres, les reproches de la servante, cette dure épithète qu'elle lui avait jetée à la face , toute cette histoire humiliante enfin ; heureuse si , à ce prix, elle achevait de former la conscience de son fils, en lui inspirant la crainte des moindres périls et l'horreur pour les plus légères fautes.

C'est en causant ainsi avec lui , en le tenant sur ses genoux, en lui parlant tour à tour, et selon l'occasion, de la vanité des choses de la terre, de Tamour infini de Dieu, de la laideur du vice, de l'horreur du mal , qu'elle forma peu à peu l'âme d'Augustin ; qu'elle lui fit cette conscience dont Augustin ne se débarrassa jamais; qu'il essaya d'étemdre, mais en vain , pour avoir au moins la paix s'il n'avait pas le bonheur; qui le suivit partout; qu'il porta attachée à ses flancs , comme un cerf la flèche sanglante dont il a été atteint; qui le tortura sans relâche, jusqu'au jour où il revint, repentant et vaincu, redemander la paix, l'honneur, la dignité de l'âme, la pureté et la joie, au Dieu de son berceau et de sa mère.

Un trait qui nous est resté de la première enfance d'Augustin, montre combien, malgré l'incrédulité du père, était déjà profonde, dans l'âme de l'enfant, cette impression de foi et de piété ; mais combien aussi, malgré sa prudence et son tact, était difficile et délicate la position de sainte Monique.

Il faut citer quelques lignes des Confessions: c'est

an petit tableau achevé, ce J'étais encore enfant» dit saint Augustin y lorsqu'un jour je fus tout à coup surpris d'une telle douleur d'estomac ^ qu'on crut que j'allais mourir. J'étouffais , et l'on désespérait de ma vie. Dans cet état, vous savez, mon Dieu, vous qui étiez déjà mon gardien , avec quel vif élan de cœur, avec quelle foi ardente, je demandai à recevoir le baptême de Jésus -Christ, votre Fils, mon Seigneur et mon Dieu. Je le demandais à ma mère; je le demandais à l'Église, qui est ma mère aussi : je conjurais qu'on se hâtât *. » Voilà l'enfant; à peine âgé de sept à huit années, mourant, pressé d'horribles souffrances, il ne pense iqu'à Dieu, à son âme, à son éternité.

La mère est plus admirable peut-être, ce Ma mère fut bouleversée , dit saint Augustin , jusqu'au fond des entrailles. » Et pourquoi? Était-ce la crainte de voir mourir son enfant? Oui, sans doute, car elle était mère; « mais vous savez, ô mon Dieu, continue saint Augustin , qu'elle avait plus d'ardeur encore et d'aiyour pour me mettre dans le ciel, qu'elle n'en avait eu pour me mettre au monde. Son chaste cœur avait hâte de m'enfauter comme une seconde fois, en me procurant par le baptême la vie éternelle. [. Aussi elle courait inquiète; elle se précipitait; elle

1 Gum adhuc puer essem , et quodam die pressu stomachi repente sestuarem pêne moriturus; \idisti, Deus meus, quoniam custos meus jam eras , quo motu animi et qua fide baptismum Gbristi tui Dei et Domini mei flagitavi a pietate matris meœ , et matris omnium nbstrum, Ecclesise tuœ. [Confeas., lib. I , cap. xi.)

demandait à grands cris pour moi le baptême, a6n que je fusse puriGé de mes fautes et que je fisse profession de croire en vous, ô Jésus, qui êtes mon Sauveur*. »

En présence d'un si vif élan de foi dans le cœur de l'enfant et dans celui de la mère, une chose étonne cependant : c'est ce qu'ajoute saint Augustin : « Sur ces entrefaites, les étouffements disparurent, et le danger ayant cessé tout à coup, on ne songea plus à me donner le baptême, y> qu'il ne reçut, en effet, que plus de vingt ans après. Ou plutôt on s'étonnerait, et à bon droit, d'pne pareille conduite, si, à travers les réticences délicates et discrètes de saint Augustin qui évite de nommer son père pour n'avoir pas à le blâmer, on ne voyait ici la main de Patrice. Tant qu'Augustin avait été en péril, il avait laissé faire sainte Monique. Il y avait, au fond de son âme, trop d'indifférence pour les choses religieuses, et disonsle aussi, il était trop homme d'honneur et en même temps trop généreux, pour gêner, sur le bord de la tombe, la liberté de conscience de son enfant, et pour ajouter dans le cœur de Monique , à Tamère douleur de perdre son Augustin , la douleur plus amère mille fois de voir son éternité exposée et son salut compromis. Mais aussitôt que le danger eut cessé, l'indifférent et le païen reparurent en Patrice,

1 Et conturbata mater carnis meae , quoniam et sempiternam salutem meam cbarius parturiebat corde casto in fide tua , jam curaret festinabunda, nt sacramentis salutaribus initiarer et abluerer, te, Domine Jesu , confitens. (Confess,, lib. I , cap. xi.)

et il signifia sa volonté que le baptême fût renvoyé à plus tard^

Monique n'insista pas ; car, avec Patrice , elle ne le savait que trop, il n'y avait pas à insister; et, puisque TEglise tolérait cet usage , et que d'ailleurs elle n'était pas libre d'en suivre un autre , elle s'y résigna en silence. Ajoutons que le triste état de la société où Augustin allait entrer, des écoles où il faudrait nécessairement l'introduire, des livres, des théâtres, des jeux, dont il serait absolument impossible d'éloigner tout à fait son esprit et son cœur, l'aida d'une certaine manière à prendre courageusement son parti. Car enfin, puisque la société était si profondément corrompue, qu'à moins de s'enfuir au désert et de refuser même d'apprendre Ji lire, comme avait fait récemment saint Antoine, il était presque impossible qu'un jeune homme ne succombât pas, et s'il était vrai, comme l'avait dit saint Paul en un mot qui faisait trembler toutes les mères chrétiennes, qu'après le baptême les fautes sont plus graves, les chutes plus profondes, les taches plus difficiles à efiacer, alors pourquoi se hâter d'administrer le baptême? Pourquoi n'en pas réserver la grâce toute-puissante pour le jour où Augustin, s'il

1 Nimio dolore stomachi vexatus est, hortante beata matre ut baptizaretur, sed renuente pâtre baptismus dilatus est. (Breviariutn secundum ritum almœ Ecclesiœ Aroaiensia. In festo sancli Auguatini. Ad MatuU, aecunda Lectio, 1 vol. in-12, sans date, caract. gothiques ; l'approbation est de 1504.) On retrouve partout des traces de cette tradition.

devait s'égarer un instant , renaîtrait à la foi et à la vertu? ce Voilà ce que voyait ma mère, dit saint Augustin ; et sachant à quelles tentations, à quels flots et à quels orages j'étais nécessairement réservé, elle se consola en pensant qu'au lieu de leur livrer l'image de Jésus -Christ; elle ne leur abandonnait du moins que la terre informe sur laquelle cette image serait un jour imprimée *. »

Seulement, en se résignant à ce plan périlleux que lui imposait la volonté de son mari, Monique sentit qu'elle contractait une obligation encore plus stricte que par le passé, de veiller sur l'âme de son fils. Avertie par le danger qu'il venait de courir, réjouie aussi et encouragée par la flamme qu'elle avait vue briller dans Augustin, elle résolut de ne pas le perdre un instant de vue, et, sacrifiant de plus en plus les tristes plaisirs du monde, elle se constitua son ange gardien et sa providence visible.

Mais là ne se borna pas son action. Afin que rien ne vint la contrarier dans ce travail important, sainte Monique s'appliqua avec plus de zèle que jamais à employer vis-à-vis de son mari, de sa belle- mère, de ses parents, de ses domestiques même, cette méthode de douceur et de patience dont nous avons déjà touché un mot, avec laquelle elle espérait bien les désarmer tous, et, qui sait même? les faire

1 Quot et quanti fluctus impendere tentationum post pueritiam videbantur , noverat eos jam illa mater ; et terram par eos unde postea formarer, quam ipsam jam effigiem, committere volebat. (Cow/è«8., lib. I, cap. XI.) #

servir un jour d'auxiliaires dans sa grande œuvre. Sa belle -mère s'adoucit la première. C'était une femme hautaine et impérieuse, que de faux rapports d'esclaves avaient achevé d'aigrir contre sa belle-fille. A force de prévenances, Monique la désarma. Ses préjugés tombèrent peu à peu. k Elle reconnut, dit saint Augustin, la fausseté des calomnies, et vint ellemême, sans en prévenir Monique, dénoncer à Patrice la malice de ces mauvaises langues qui troublaient la paix domestique. Patrice, qui n'entendait pas raillerie, fit fustiger les servantes, et, après la correction, la belle -mère leur déclara tout haut que quiconque, pensant lui plaire, lui viendrait faire quelque mauvais rapport contre sa belle-fille, se pouvait promettre pareille récompense. Depuis lors, on le pense bien, pas une esclave ne bougea , et sainte Monique commença à vivre avec sa belle- mère dans les douceurs d'une bienveillance qui ne devait plus se démentir \ »

Les esclaves s'étaient tues. par terreur; 'Monique s'appliqua à les faire taire par amour. Elle gagna leurs cœurs, et se vit entourée, même par elles, d'une fidélité pleine de tendresse.

Il n'est pas jusqu'aux parents, aux voisins de sainte Monique, sur lesquels ne s'étendit bientôt son aimable ascendant, ce Votre fidèle servante, dont le sein, grâce à vous, ô mon Dieu , m'a donné la vie, dit saint Augustin , avait encore reçu de vous un don

1 Confess , lib. IX , cap. ix.

bien précieux. Entre les dissentiments et les animasites, elle n'intervenait que pour pacifier *. » Aussi elle devint peu à peu la confidente de tout le voisinage; chacun lui venait exposer ses peines. Quelques-uns, tout émus encore, accouraient-ils exhaler auprès d'elle ces violences qui échappent dans la première chaleur du ressentiment? Elle écoutait avec douceur, et nul ne savait mieux apaiser et ménager un rapprochement. Son grand art était dans son silence. Tout ce qu'on lui confiait tombait dans son âme, comme dans ces puits profonds d'où rien ne sort. Si parfois elle rapportait quelque chose d'une conversation entendue, c'était seulement ce qui était de nature à calmer un ressentiment ou à cicatriser une plaie. « Je loue ici ma mère , continue saint Augustin , d'une vertu qui me paraîtrait à moi-même bien insignifiante, si une triste expérience ne m'avait appris combien est infini le nombre de ceux qui ne se contentent pas de rapporter à l'homme irrité ce qu'a dit son ennemi irrité, mais qui y ajoutent encore, comme pour attiser le feu ; tandis qu'au contraire ce n'est rien de s'abstenir de tels rapports qui enveniment la haine, si l'on ne se met encore en devoir de l'éteindre par de bonnes paroles. C'est ainsi qu'en usait ma mère, ajoute saint Augustin, parce que c'est vous, ô mon Dieu, qui l'instruisiez dans la secrète école de son cœur *. » Bref, la paix rayonnait autour d'elle, et sa maison

1 Confess,, lib. IX , cap. ix.

2 Id., ibid.

DE SAINTE MONIQUE i07

ressemblait à ces sanctuaires dont le silence garde les entrées , et qui remplissent de leur calme tous ceux qui y apportent leurs agitations et leurs douleurs.

Mais c'est surtout vis-à-vis de son mari qu'elle déployait les industries de sa belle âme et les richesses de son admirable méthode. Il était païen , elle voulait le ramener à Dieu ; il était père, elle voulait, à son insu y l'associer à son œuvre; elle voulait au moins obtenir qu'il ne la contrariât pas.

Saint Augustin a peint, en quelques mots pleins de charme, ce don et cet art avec lesquels sainte Monique triomphait des extrêmes difficultés de sa position, ce En ce temps- là , dit- il , je croyais , ma mère croyait aussi , toute la maison croyait avec nous; il n'y avait que mon père qui ne croyait pas^ » Voilà l'intérieur d'une famille au iv* siècle. Hélas 1 c'est l'intérieur de bien des familles aujourd'hui.

Mais écoutez les paroles qui suivent. Qu'elles sont belles et vraies ! de quelle consolation elles peuvent remplir certaines âmes ! a Néanmoins, continue saint Augustin, mon père ne put jamais vaincre dans mon esprit l'ascendant que ma mère avait pris sur moi ; et, si entraînant que fût l'exemple qu'il me donnait, il ne parvint pas à me détourner de croire en Jésus- Christ, auquel il ne croyait pas *. » C'est là ce qui

1 Ita jam credebam , el illa (mater) , et oranis domus, nisi pater solus. {Confess.y lib. I , cap. xi.)

2 Qui tamen non evicit in me jus maternae pietatis , quominus

arrivera toujours/ Entre son père qui ne croit pas et sa mère qui croit, Tenfant n'hésitera janiais; il croira avec sa mère.)

Monique, qui savait que plus tard peut-être il n'en serait pas de même; que les passions viendraient et qu'elles emporteraient d'autant plus rapidement le jeune homme qu'il aurait pour excuse l'exemple de son père; Monique, dis-je, qui savait combien ces premiers temps sont propices pour former le cœur d'un enfant , ne perdait pas un seul jour. « Elle m'apprenait, dit saint Augustin, à mettre Dieu au-dessus de tout, même au-dessus de mon père, à n'écouter que lui , à l'aimer d'un amour qui fût supérieur à tous les autres amours ^ j>

Il est vrai, ajoute- t-il, qu'elle avait pour son mari des prévenances et des délicatesses infinies. Obligée de le contredire quelquefois et de lui résister dans les choses de la foi , elle le servait avec une humilité et une douceur d'autant plus grandes pour tout le reste. Meilleure que lui, c'est-à-dire plus éclairée et plus vertueuse, elle s'effaçait toujours devant lui. Elle se disait avec joie et bonheur sa servante *; et si elle souffrait quelquefois de ces sacrifices, elle

in Ghristum crederem, sicutille nondum crediderat. [Confess., lib. I , cap. XI.)

1 Illa (mater) satagebat ut tu mihi pater esses, Deus meus^ potius quam ille. (Confess,, lib. I , cap. xi.)

2 Et in hoc adjuvabas eam ut superaret virum, cui melior serviebat ; quia et in hoc tibi utique id jubenti serviebat. {Confess,, lib. I, cap. XI.)

trouvait sa récompense dans la liberté qu'elle ob* tenait d'engendrer Jésus-Christ dans l'âme de son enfant. Elle y employait tout son temps; elle y mettait tout son cœur; sa vie se résumait de plus en plus en deux mots : Dieu et son enfant.

Son enfant sur la terre , et Dieu dans le ciel ! Cultiver l'un, contempler l'autre , les aimer tous deux ! cela lui suffisait. Et que faut-il de plus, même pour se consoler de tout ?

Mais , hélas ! que l'inquiétude se mêle vite à ces premières joies d'une mère, et que le temps où elle tient son enfant sur son cœur et où elle le forme seule, a peu de durée ! Augustin sortait à peine de l'enfance, et déjà il fallait songer à lui faire commencer ses études. Sainte Monique, qui craignait qu'en voulant former son esprit on ne déformât sa conscience ou son cœur, ne se hâta pas de l'éloigner. Elle le confia à des maîtres qui habitaient Thagaste, et qui furent chargés de lui enseigner, sous sa surveillance, les premiers éléments des lettres.

On eût pu croire qu'un génie si brillant et si complet éclaterait, pour ainsi dire, la première fois qu'il entendrait la parole d'un maître, et qu'au moins sous le rapport de l'esprit, un tel enfant ne donnerait que des joies à sa mère; il n'en fut rien. Ce qu'on vit apparaître d'abord, ce fut une paresse insurmontable, un dégoût pour l'étude que rien ne pouvait vaincre*. Apprendre à lire, à écrire; entendre répéter sans cesse : un et un font deux, deux et deux font quatre,

1 Confess,, lib. I , cap. xir.

lui paraissait insipide et odieux \ Les études de grammaire ne le captivèrent pas davantage ; et, si l'on en excepte la langue latine, qu'il apprit sans travail et comme en se jouant, parmi les caresses, les badinages et les sourires de son berceau , et la langue punique, qu'il aimait parce que c'était la langue de sa mère et celle de son pays, il ne put jamais triompher de son dégoût pour ces premières études des langues. Ses maîtres , qui sentaient ce qu'on pouvait tirer d'une pareille nature, employèrent tour à tour les menaces et les châtiments pour le forcer au travail. Mais ces sévérités ne faisaient que redoubler l'horreur qu'il avait pour l'étude , et le jeter, pour échappera ces châtiments, dans des mensonges et de petites ruses par lesquels il trompait son père, sa mère et ses maîtres ^

Alarmée de cette première apparition du mal dans l'âme d'Augustin, et sentant qu'à cette noble nature il fallait un autre aiguillon que la crainte, Monique conduisit son fils à ce des serviteurs de Dieu », « à des hommes de prière ^ » , afin qu'ils l'aidassent à

1 nias litteras , ubi légère et scribere et numerare discitur , onerosas pœnalesque habebam. [Confess., lib. I, cap. xiii.) Unum et unum duo, duo et duo quatuor, odiosa cautio mihi erat. (Id,, ihid.)

2 Fallendo innumerabilibus mendaciis et pedagogum et magistros et parentes. {Confess., lib. I, cap. xx.)

3 Homines rogantes te. Non pas : des hommes qui priaient , comme on traduit souvent; mais des hommes voués à la prière, c'est-à-dire évidemment des prêtres ; car il ne semble pas qu'il y eût encore de moines dans l'Afrique.

surmonter son aversion pour Tétude par des motifs plus élevés. « J'appris d'eux, dit saint Augustin, à vous concevoir, ô mon Dieu , comme un être sublime, qui, sans apparaître à nos yeux, peut cependant nous venir en aide. Je commençai donc à vous implorer, dans mes peines, comme un refuge et un appui ; et je me mis à vous prier, tout petit enfant , mais avec une ferveur qui n'était pas petite , d'empêcher que j'eusse le fouet à l'école. Hélas ! vous ne m'exauciez pas toujours , ce que vous faisiez pour mon bien ; et tous, jusqu'à mes parents eux-mêmes, se moquaient de mes férules, bagatelles pour eux, mais pour moi grande peine alors et grande terreur^. y>

Malheureusement cette aversion pour l'étude n'était pas le seul défaut d'Augustin. Il y joignait un orgueil qui se faisait jour à travers la timidité et la réserve qui lui étaient naturelles, une passion désordonnée pour le succès et les louanges , avec un amour singulier pour le jeu et le plaisir, a J'abusais , dit -il, par mille mensonges, mes parents et mes maîtres ; je les désolais par mon amour du jeu, ma passion violente pour les spectacles, et mon désir inquiet d'imiter ce que j'y voyais. Je dérobais aussi au cellier et à la table de mes parents, soit pour satisfaire ma gourmandise, soit pour avoir à donner aux enfants qui me vendaient le plaisir que nous avions de jouer ensemble. Au jeu, j'usurpais de dé-

2 Confess,, lib. I , cap. ix.

loyales victoires, par la passion que j'avais de remporter sur tous. Mais , usant de tromperies pour y réussir, je n'entendais pas être trompé moi-même. Si je surprenais mes amis en flagrant délit de supercherie, je les accablais de railleries et de reproches. Étais-je surpris moi-même? j'éclatais en colère plutôt que d'avouer mes torts *. » Bref, tout le vieux sang païen qu'il avait reçu de Patrice commençait à bouillonner dans ses veines.

Hâtons-nous d'ajouter qu'à tous ces défauts Augustin mêlait des qualités. Il aimait la vérité. 11 craignait le déshonneur. Il était bon , sensible , affectueux, reconnaissant. Il avait d'admirables élans de cœur. Il rendait au centuple l'affection qu'on lui témoignait. Il aimait sa mère^ Tout cela, qualités et défauts, bons élans et mauvais instincts, commençait à fermenter dans son âme au premier feu de la jeunesse. Qu'allait-il arriver? Qui l'emporterait, du sang païen qu'il avait reçu de son père, ou de la sève chrétienne qu'y avait mêlée sa mère? Ou plutôt que serait-il arrivé, s'il n'y avait pas eu, aux sources de cette vie, une influence sacrée et pénétrante, et si, avec les périls d'Augustin, n'eussent pas crû chaque jour la vigilance inquiète et les ardentes prières de Monique?

C'est au milieu de ces inquiétudes que notre Sainte

t Confesa.^Mh, I, cap. xix.

2 Veritate delectabar; falli nolebam; memoria vigebam, locutione instruebar, amicitia mulcebar ; fugiebam dolorem, abjectionem, ignorantiam, eic, {Confess., lib. I, cap. xx.)

se vit tout à coup obligée de se séparer pour la première fois de son fils. Augustin commençait à grandir, et Thagaste était une assez petite ville, oii l'on trouvait très-peu de ressources pour l'éducation d'un jeune homme. D'autre part, Patrice, fier de son fils, car, malgré sa paresse et son dégoût de l'étude, Augustin passait déjà pour un enfant de grande espérance, venait de se décider, quelque médiocre que fut sa fortune et quelques regrets que pût avoir Monique, à ne reculer'devant aucun sacrifice, ni d'argent ni de cœur, pour lui faire donner une éducation qui j-épondît à ses talents.

11 y avait, à six lieues de Thagaste, une ville où se conservait, avec des traditions de goût, une certaine culture intellectuelle, Madaure, la patrie d'Apulée *. Son beau forum, enrichi de statues de tous les dieux, était bordé tout autour par de savantes écoles ^ C'est là que sainte Monique conduisit son fils et qu'elle le laissa, après avoir versé dans le cœur d'Augustin tous les conseils avec toutes les larmes que verse une mère en pareille circonstance; heureuse pourtant de penser que là du moins il serait à sa porte; qu'au premier péril elle pourrait accourir; et ne se doutant guère que le mal , dont elle avait préservé son berceau avec tant de soin, mais dont elle venait

* Aujourd'hui Madaourouche , à vingt -huit kilomètres de Souk-Arras. Ptolémée écrit Maduros, La notice de Numidie cite un évoque de Madaure, Mataurensis episcopus,

2 Lettres de saint Augustin, lettre 16^, p. 28.

d'apercevoir les premiers symptômes ^ allait éclater si vite, et faire à l'âme de son cher enfant, un instant éloigné d'elle, de si rapides et de si profondes blessures.

Page 1