‹ Histoire de Sainte MoniqueChapitre 5 sur 58 · IL ABJURE LE PAGANISME · texte numérisé non relu

IL ABJURE LE PAGANISME

« Je veux raconter mes fautes passées et les voluptés misérables qui ont terni la beauté de mon cœur. Et ce qui me porte à ce récit, ce n'est pas que je les aime^ ô mon Dieu, mais, au contraire, pour que je ne cesse plus de vous aimer. Car je vous aime maintenant, ô mon Dieu, et c'est par le mouvement de cet amour que je veux repasser dans ma mémoire, avec amertume et douleur, les désordres de ma jeunesse, a6n que ce triste souvenir me fasse mieux savourer votre douceur, ô délices véritables dont je jouis aujourd'hui avec tant de sécurité M »

1 Recordari volo transactas cupiditates meas et carnales cormptiones animae meae ; non quod amem eas , sed ut amem te ,

C'est par ces humbles et magnifiques paroles que saint Augustin commence à peindre Téveil des passions dans son âme; cette crise redoutable qui commence sourdement et secrètement à Madaure vers 368, qui éclate deux ans après à Thagaste en 370 et

371 , et s'achève enfin si tristement à Carthage en

372, par la plus honteuse des défaites, par une servitude humiliante qui va durer quinze ans. Mais il faut l'entendre peindre lui-même, avec l'éloquence qu'on lui connaît, les origines de cette crise, ses progrès, ses suites afireuses, et commencer à voir ce que sont quelquefois les douleurs d'une mère.

Quand Augustin arriva à Madaure, il pouvait avoir treize à quatorze ans. C'était vers 367. On ne sait pas bien si ce fut là qu'il donna la première révélation de son génie, ou si déjà l'on en avait entrevu quelque chose à Thagaste; toujours est-il que, quand les premiers éléments des lettres eurent été appris et qu'Augustin put commencer à apercevoir les grandes sources de l'éloquence et de la poésie, tout changea. Ses répugnances pour l'étude tombèrent. Il ouvrit Virgile , Homère , Cicéron , Ovide , et l'on vit s'éveiller son génie. Virgile surtout lui fit une impression extraordinaire. Il ne pouvait lire le récit des douleurs de Didon sans l'arroser de ses larmes.

Deus meus. Amore amoris tui facio istud , recolens vias meas nequissimas in amaritudine recogitationis meee , ut lu dulcescas mihi, dulcedo non fallax, dulcedo felix et secura. [Confess., lib. II , cap. I.)

Si, pour ménager sa sensibilité, on lui défendait de lire ce livre, il pleurait; vaincu par ses instances, le lui permettait - ou ? il pleurait davantage encore * ; son âme, d'une tendresse exquise et d'une si profonde sensibilité, ne savait pas se détacher de Virgile.

Il semble qu'il ait moins goûté Homère. « Ce doux menteur, dit-il , était amer à mon enfance. » Non pas qu'avec son grand esprit Augustin ne sentît la dilBférence de Virgile et d'Homère, et combien ce dernier est plus grand , plus naturellement sublime, et possède, dans la succession des tableaux qui composent son œuvre, un feu plus profond et plus de souffle; mais, comme il le dit lui-même, la difficulté qu'il éprouvait pour la langue grecque assaisonnait de fiel la douce saveur de ces fables , et ne lui permettait pas de goûter, comme il l'aurait voulu , ce qu'il y a d'ingénieux et de charmant dans les belles fictions du plus grand des poètes *. Peut-être aussi la sensibilité exquise de Virgile , non pas plus profonde que celle d'Homère, mais plus moderne d'expression, allait mieux à son âme. Quoi qu'il en soit, dans cette première période de sa vie et toujours depuis, Virgile eut ses prédilections. Il lut aussi, avec des émotions diverses, Térence, Plante, Ovide; il respira tous ces

1 Confess., lib. I, cap. xiii.

2 Homerus dulcissime vanus est , et mihi tamen amarus erat puero... DifficuUas omnino ediscendaB peregrinae linguaB quasi feUe aspergebat omnes suavitates grœcas fabulosarum narrationum. [Confess., lib. I, cap. xiv.)

parfums, il s'enivra de toutes ces poésies, il ouvrit son âme à toutes ces belles images, et aussi à tous ces périls ; car, hélas ! il y a du poison dans ces coupes d'or.

Pour développer le talent des jeunes gens, souvent on leur donnait à mettre en prose les paroles ardentes et enflammées de la Junon de Virgile ou les cris émus de sa Didon. Le prix était à celui qui avait animé plus puissamment les colères, les plaintes ou les passions de ces personnages imaginaires, qui les avait fait paraître plus vives, plus naturelles, et qui avait soutenu la force du raisonnement et des pensées par de plus belles expressions. C'était là le triomphe d'Augustin, et les applaudissements de ses condisciples , les éloges de ses maîtres le lui disaient assez. Mais c'était là aussi la ruine de son innocence. Enflammé par ces applaudissements, il cherchait, afin de mieux exprimer ces passions criminelles, à les ressentir; et comme elles dormaient encore dans son cœur, non content de lire assidûment ceux dès poètes qui les avaient peintes avec plus de vivacité, il commençait à fréquenter les théâtres, afin d'y voir, interprétées par la parole et par le geste , les scènes qu'il avait entendu expliquer par ses maîtres.

Certes y aujourd'hui même que toutes ces images

^ sont refroidies par dix-huit siècles de Christianisme,

que de précautions sont encore nécessaires pour que

le chaste cœur de l'enfant n'en soit pas trop ému !

Qu'était-ce donc alors qu'il n'y avait ni éditions

expurgées, ni professeurs chrétiens, et que les théâtres se chargeaient de rendre vivant ce que les maîtres eux-mêmes n'avaient pas su animer? Le Christianisme sortait des catacombes ; il n'avait pu encore purifier ni les livres ni les écoles; en sorte que l'on continuait à élever les jeunes chrétiens comme on avait jusque-là élevé les païens. Tout le monde gémissait; mais la coutume, reine du monde, prévalait sur les inquiétudes des pères ; elle était plus forte que les larmes mêmes des mères. « 0 torrent funeste de la coutume, s'écrie saint Augustin, ne te sécheras -tu pas? Jusques à quand entratneras-tu les enfants d'Eve dans cette vaste et périlleuse mer, que traversent, à grand'peine, même les enfants marqués du signe de la croix ? N'ai -je pas lu dans ces livres je ne sais quelle histoire d'un Jupiter tout à la fois tonnant et adultère? Non certes que la puissance divine puisse jamais être jointe à une si infâme corruption ; mais ils ont armé de foudres menteurs un homme coupable , afin de nous entraîner par là à imiter ses trop véritables crimes... Et n'ai -je pas entendu un Térence introduire sur la scène un jeune débauché s'excitant au mal par l'exemple du maître des dieux, se disant : — Un dieu, et quel dieu ! s'est donné ce plaisir, et moi, chétif mortel, j'aurais honte de l'imiter ! non certes. . . — Et les hommes rétribuent de telles leçons ! Us les honorent de la publicité du forum ! elles sont professées à la face des lois , récompensées d'un salaire privé et d'un salaire public ! Et qui ne voit pourtant combien de telles paroles

sont propres à faire commettre aux hommes ces ia— famies ?

ce Ce n'est pas, contimïe saint Augustin avec ce bon sens et cette mesure qui sont , plus qu'on ne pense, une partie nécessaire du génie , ce n'est pas que je condamne ces paroles des poètes et des ora* teurs. Ce sont comme des vases riches et précieux. Mais je condamne la corruption du vin que nous versaient, dans ces coupes d'or, des maîtres qui étaient ivres. Et encore, on nous frappait si nous ne buvions, et il ne nous était pas permis d'en appeler à un juge sobre. Et cependant, mon Dieu, moi qui maintenant examine mon passé sous vos yeux , j'apprenais cela volontiers; je m'y plaisais, malheureux * ! »

Il n'est pas difficile d'imaginer ce que devaient produire de tels livres et de tels spectacles sur un jeune homme d'une si grande sensibilité, d'une tendresse de cœur si périlleuse , non encore baptisé , éloigné de sa mère, et n'ayant pour le protéger contre de si terribles dangers que des maîtres dont il dit « qu'ils étaient encore plus ivres que lui ». « Quelle merveille, s'écrie -t- il, que je me perdisse dans des vanités, et que loin de vous, mon Dieu, je me répandisse dans les créatures, lorsqu'on me donnait pour guides des hommes qui eussent rougi de raconter quelque bonne action en laissant échapper un solécisme, et qui, déployant dans le récit de leurs

1 Confess,, lib. I, cap. xvi.

débauches les richesses d'un art profond et d'une élocution brillante , se glorifiaient et se réjouissaient des applaudissements! Voilà comment, malheureux enfant , je me trouvai bientôt exposé sur le seuil de la vie, et quel apprentissage je fis des tristes combats par lesquels je devais passer * . »

Bientôt, en effet, le poison commença à circuler dans les veines d'Augustin. Encore à la fleur de la jeunesse, sortant à peine de sa quatorzième année, dans cet âge périlleux et charmant où le cœur s'entr'ouvre, mais se fane aussi comme une fleur, il se sentit rempli d^un trouble inconnu. « Je n'avais plus qu'un rêve : aimer, et être aimé. Mais, dit -il humblement, je ne demeurais pas dans les bornes de l'amitié chaste et lumineuse, où l'âme aime l'âme. Les vapeurs grossières qui s'élevaient des plus basses régions de mon être et du bouillonnement de ma jeunesse obscurcissaient tellement mon cœur, que je ne savais plus distinguer la clarté pure d'une affection légitime d'avec les images ténébreuses d'un amour coupable. Ainsi s'allumait en moi le feu dévorant , et ma jeunesse , emportée dans les dérèglements violents des passions comme au travers de rochers et de précipices , se plongeait dans le gouffre des péchés honteux*. »

1 Confe^s., lib. I, cap. xvni et xix.

2 Quid erat quod me delectabat, nisi amare et amari? Sed non tenebatur modus ab animo usqae ad animum quatenus est luminosus limes amicitiae; sed exbalabantur nebulae de limosa concupiscentia carnis et scatebra pubertatis, et obnubilabant

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Peu à peu les plus tristes pensées envahirent son esprit. La pointe des désirs mauvais piqua son cœur; et comme il n'y avait personne pour arracher ces épines, elles crûrent rapidement, et mirent Augustin dans le plus grand des périls, ce Encore adolescent, dit-il, je commençais à brûler d'ardeur pour les plaisirs criminels, et je n'avais pas honte d'épuiser ma vie dans de honteuses joies. La beauté de mon âme se flétrissait, et je n'étais plus qu'une plaie à vos yeux, ô mon Dieu ; ce qui ne m'empêchait pas de me plaire à moi -même, et de chercher à plaire aux yeux des hommes*. » Seulement, timide et naturellement retenu , il couvrait du voile le plus profond les désordres de son âme, et nul, même parmi ses condisciples et ses amis, ne soupçonnait les orages qui agitaient déjà son cœur.

Cependant les succès d'Augustin croissaient tousles jours. Son âme, touchée en secret, mais non encore consumée par le mal, apparaissait chaque jour plus belle. Son éloquence commençait à jaillir; et tout le monde prédisait qu'à l'âge de son développement complet, il éclipserait les plus illustres rhéteurs. Patrice fut ravi en apprenant ces nouvelles, et lui, qui déjà avait éloigné son fils de Thagaste pour l'envoyer aux écoles plus savantes de Madaure, ré-

atque offuscabant cor meum, ut non discerneretur serenitas dilectionis a caligine libidinis. Utrumque in confuse œstuabat et rapiebat irabecillam aetatem per abrupta cupiditalum , atque mersabat gurgite flagitiorum. {Confess., lib. II, cap. net m.) i Confess., lib. Il, cap. i.

soliit de faire un effort suprême afin de le conduire ^ non pas à Rome, une telle entreprise était au-dessus de ses ressources ^ mais du moins à Carthage, où il trouverait des écoles, des maîtres, des bibliothèques, un concours nombreux et choisi déjeunes gens, tout ce qui était nécessaire au développement de son esprit.

Malheureusement, pour exécuter un pareil dessein, il ne suffisait pas d'avoir un cœur aussi généreux et , disons - le même , un orgueil aussi grand que celui de Patrice ; comme il n'était pas riche, il fallait encore des économies, des privations, et par conséquent du temps. C'est pourquoi , à la fin de l'année 369, quand s'ouvrirent les vacances , Patrice imagina de rappeler son fils de Madaure et de le garder près de lui une année; pendant ce délai on réunirait l'argent nécessaire à un si long et si dispendieux voyage. Augustin revint donc à Thagaste, et Ton devine avec quelle joie il fut reçu par sa mère. Elle ne savait rien encore; et, revoyant son enfant couvert de tant de couronnes, brillant déjà de tant de génie , fière et heureuse comme le sera toujours une mère, fût -elle la plus humble des femmes; le croyant toujours innocent , elle put déposer sur son front de quinze ans un baiser confiant encore et heureux.

Si Augustin eût été innocent et pur, ou s'il avait^ eu le courage d'avouer à sa mère le premier éveil de ses passions , ce moment d'arrêt dans ses études lui aurait fait du bien, en le replaçant dans la société et

SOUS l'influence de Monique, et en le préparant ainsi à mieux affronter les périls de Carthage ; mais, dans le triste état d'âme où il était, dans la résolution plus triste encore qu'il avait prise de cacher à sa mère les passions qui couvaient sourdement dans son cœur, rien ne devait être plus déplorable. Le repos forcé auquel il se trouva condamné, l'absence d'un travail assidu , les longues rêveries qui allaient en être la conséquence , le vide de son cœur, l'oisiveté de sa vie , tout devait se réunir pour hâter et accroître l'explosion. « En la seizième année de mon âge, dit-il, la nécessité de quelques affaires domestiques m'ayant contraint d'interrompre mes études et ramené à la maison de mon père et de ma mère, les ronces des désirs impurs , qui n'avaient fait jusque-là que piquer mon âme, crûrent tout à coup, et s'élevèrent en gerbes touffues au - dessus de ma tête^ y>

Et /comme il n'y a rien qui affaiblisse plus dans une âme la pensée et surtout l'amour de Dieu , à mesure que croissait en lui le bruit des passions , il entendait moins la voix de sa conscience. « En punition de mon infidéUté, dit-il , le bruit que faisaient les chaînes de ma captivité me rendait presque sourd à votre voix , ô mon Dieu ; et , privé des grandes ressources et des grandes forces qui viennent de vous, je me sentais de plus en plus livré au feu mauvais. Mon cœur était tout brûlant, continue-

^ Confess,, lib. II , cap. ii.

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t-il avec un éclat de style absolument intraduisible, il était tout bouillant et tout écumant dans le mal. Il se répandait , il débordait , il se fondait en désordres. 0 ma tardive joie , je ne vous écoutais plus, et je m'éloignais de plus en plus de

vous*. ))

Hâtons -nous d'ajouter, à Thonneur de sainte Monique qui avait fait ce cœur et qui l'avait fait si profond, qu'au milieu de toutes ces joies coupables Augustin n'était pas heureux. Avec ses premières fautes avaient commencé ses glorieuses tristesses. Il souffrait cruellement. Il cherchait la paix , le bonheur; il ne trouvait pas même le plaisir. Quand il s'éveillait d'une joie coupable, comme d'un songe, il se faisait horreur à lui-même, a Vous versiez, ô mon DieU| sur tous mes plaisirs déréglés des dégoûts pleins d'amertume , afin de m'engager par ce moyen à chercher les vrais plaisirs , ceux qui sont sans dégoûts et sans remords ^ j> Mais il ne voulait pas tourner les yeux de ce côté, et il vivait au milieu de ces orages , a dans un abaissement superbe et dans un accablement inquiet »^

1 Et jactabar, et effundebar, et ebulliebam per fornicationes meas. {Confess,, lib. II, cap. ii.)

2 Tu semper aderas misericorditer saeviens, et amarissimis aspergens offensionibjis omnes iUas jucunditates meas... [Confess,, ^ib. II, cap. II.)

3 Ibam longe a te in plura et plura sterilia semina dolorum , snperba dejectione et inquiéta lassitudine. (Confess,, lib. II, cap. H.)

S'il ne trouvait pas le bonheur dans l'oubli de Dieu , Augustin n'y trouvait pas davantage la liberté. Ce fantôme brillant, un de ceux qui séduisent le plus vite les jeunes gens , est aussi un de ceux qui les trompent davantage, a Je croyais être libre , dit -il , et je ne voyais pas, malheureux, que je forgeais mes chaînes. Par l'usage de ma liberté prétendue, je mettais sur ma tète un poids de fer que je ne pouvais plus secouer, et je me garrottais tous les jours de plus en plus par les liens redoublés de ma volonté endurcie. » — ce Voilà quelle était, remarque Bossuet, la servitude du grand Augustin lorsqu'il jouissait, dans le siècle, de la liberté des rebelles ^ »

Souvent alors il reprenait la prière. Il levait vers le ciel ses bras captifs. Il demandait la vertu ; mais il tremblait d'être exaucé trop tôt. Il disait à Dieu : Donnez -moi la chasteté et la continence, et aussitôt il ajoutait tout bas : Pas maintenant, pas encore ! Et ainsi, coupable et malheureux, ayant à la fois peur d'être consumé par cette ardente maladie, et encore plus peur d'en être guéri , il sentait croître à chaque instant, avec sa faiblesse, le fardeau de corruption sous lequel il gémissait ^

1 Sermon pour une vêture. Œuvres complètes, édition Gauthier, tome VI , p. 188.

2 At ego adolescens miser, valde miser, in exordio ipsius adolescentise etiam petieram a te castitatem , et dixeram : Da mib^ castitatem et continentiam , sed noli modo. Timebam enim ne me cito exaudires et cito sanares a morbo concupiscentiae quam malebam expleri, quam exstingui. {Confess,, VIII, cap. vn.)

Tel était le triste état d'Augustin à seize ans. En trois ou quatre années à peine y l'œuvre de sainte Monique avait été renversée; et Ton s'étonnerait d'une telle ruine, s'il n'était si facile d'en indiquer les causes. [L'indifférence religieuse d'un .père qui, n'ayant jusque-là point de religion , se souciait peu de rinnocence et des mœurs de son fils, pourvu qu'il réussît dans ses études et qu'il devint éloqùen^; les imprudences des maîtres d'Augustin qui ne songeaient qu'à exalter sa sensibilité et son imagination, sans avoir soin de donner à ces forces périlleuses le coDtre-poids nécessaire de la raison, de la conscience et de la religion ; la lecture de livres dangereux et la fréquentation de théâtres plus dangereux encore ; des amitiés coupables que nous allons voir appa raitre et qui sans aucun doute commençaient à l'entourer; :et enfin, disons -le, non pas pour blâmer, mais pour plaindre une pieuse mère qui , mariée à un infidèle, ne put pas diriger l'éducation de son fils comme elle l'eût voulu et subit trop souvent une volonté tyrannique, l'absence de tout secours religieux à l'âge où un jeune homme ne peut absolument pas s'en passer; ni baptême, ni confirmation, ni confession, ni sainte Eucharistie à ce moment terrible où les passions , s'éveillant dans l'âme du jeune homme , lui donnent, s'il peut les contenir, l'occasion d'une grandeur si parfaite et d'un si beau triomplie , mais l'abaissent aussi et Pagitent et le jettent dans un si profond abîme, alors qu'il est vaincu par elles : en voilà certes assez pour expliquer l'inutilité des efforts

de sainte Monique , et combien peu avait duré une œuvre à laquelle cependant elle avait travaillé avec tant de soin. L'œuvre, du reste, n'avait pas péri, gardons -nous de le croire; cari ce que Dieu et une mère chrétienne font ensemble dans l'âme d'un enfant ne périt pas si vitek et si le vent des passions peut un instant affaiblir la flamme sacrée de la conscience , quand cette flamme a été allumée par une mère chrétienne, on peut presque affirmer qu'elle ne s'éteint jamais. J-vlv^x >w.v- i>vu. V c.^'- caawvu.^..

Sur ces entrefaites , comme si Dieu , qui veillait avec tant de tendresse sur le fils et sur la mère , eût voulu consoler Monique, et en même temps venir au secours d'Augustin, en lui ménageant, dans la personne même de son père, un exemple qui lui rendît un peu de courage, Patrice fit vers la religion et l'Église un premier pas.

Il y avait dix- sept ans que Patrice avait épousé sainte Monique, et, pendant ces dix-sept années, celle-ci n'avait pas laissé passer un seul jour sans travailler, avec une discrétion infinie, à la conversion de son mari. Elle y avait mis cette douceur, cette patience, ce tact exquis que possèdent les vraies chrétiennes .| Elle avait peu parlé, jamais prêché, beaucoup aimé, toujours priéj[ Elle commençait à entrevoir et à espérer le retour. Le temps, qui est toujoursMu parti de ceux qui savent attendre, était venu à son aide. Les passions, en se calmant, avaient permis à Patrice de mieux sentir la vanité des idoles et ce parfum de Jésus-Christ qui s'échappait du cœur

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de sa sainte épouse. Longtemps il avait résisté, et juré intérienrement qu'il ne se rendrait pas. Plus longtemps encore il avait été incertain, bésitaot, prêt à faire ce que demandait sa conscience ; puis remettant au lendemain, à plus tard, attentif surtout à ne rien laisser voir de ses hésitations à sainte Monique. Celle-ci devinait tout, et ne disait rien ; seulement elle redoublait ses prières. Enfin la vérité l'avait emporté, et Patrice venait de déclarer à sa pieuse épouse qu'il était résolu à abjurer le paganisme.«Avec quelle joie Monique avait accueilli cette nouvelle I quel bonheur pour elle de penser que son mari devenait chrétien , juste au moment 011 Augustin, entrant dans sa seizième année, allait avoir besoin d'une protection plus vigilante et plus efficace ! Elle remercia Dieu dans toute Teffusion de son âme, et elle le conjura avec larmes de fortifier cette résolution de Patrice , et de hâter le jour où elle le verrait inscrit au nombre des catéchumènes.

Le catéchuménat était alors le noviciat dû christianisme. Avant de les y introduire par le saint baptême, dans un temps oii le paganisme encore debout faisait craindre des apostasies, on arrêtait un instant les adultes à la porte de l'Église, pour savoir si c'était de leur plein gré et librement qu'ils y entraient, et afin de les instruire des grands devoirs dont ils allaient accepter la charge.

Décidé à faire ce premier pas , Patrice se rend à l'église pour y abjurer publiquement le paganisme,

et y faire profession de la foi chrétienne. Monique raccompagne, tressaillant de bonheur. Augustin les suit. C'était probablement en 370, au commencement du carême.

Arrivé au pied de l'autel , Patrice s'agenouille et courbe la tête, pendant que l'évêque lui impose les mains et prie Dieu de l'admettre au nombre de ses enfants. Il reçoit en même temps sur son front le signe de la croix de Jésus-Christ, afin de commencer à entrer dans l'Église en honorant les humiliations du Sauveur, et on lui met sur les lèvres du sel bénit, symbole de cette incorruption du cœur chrétien qu'il devra garder désormais. A partir de ce jour, son nom est inscrit sur les listes de l'Église, et il prend rang parmi les catéchumènes ^ .

Si Patrice, en faisant ce premier acte de foi, avait été décidé à faire immédiatement le second, c'està-dire à traverser rapidement les différents degrés du catéchuménat, et à arriver au baptême aux pro-* chaines solennités pascales*, rien n'aurait manqué au bonheur de sainte Monique; mais Patrice n'en était pas là.

Il y avait alors, aux portes du christianisme, une foule d'hommes qui n'étaient plus païens, puisqu'ils

1 TertulL, De Pœnitentia. — Cyprian., Epist, xiii.

2 La durée du catéchuménat était primitivement de deux ans, selon le 42® canon du concile d'Ëlvire , qui ajoute cependant : Si honœ fuerint conversationis. Car dans le cas contraire on prolongeait l'épreuve ; mais au ive siècle TÉglise travaillait à en abréger le temps.

avaient abjuré le paganisme, mais qui n'étaient pas chrétiens non plus, puisque, s'étant fait inscrire parmi les catéchumènes, ils refusaient obstinément de recevoir le baptême. Vainement les Pères de l'Église s'épuisaient à leur montrer leur inconséquence et leur péril; vainement, aux approches de l'Epiphanie et de Pâques, les évêqups leur criaient sur tous les tons : <c Voici les grands jours : donnez vos noms, préparez- vous au baptême; » rien ne pouvait ébranler leur indifférence. Portant le titre de chrétiens, mais refusant d'en accepter les charges ; n'étant astreints ni à la confession, ni à la communion pascale, ni à aucune des lois de l'Église , puisqu'ils n'étaient pas baptisés; rejetant même quelquefois tout frein de conscience, selon ce triste mot qui était en usage : « Laissez -les pécher. Qu'importe? ils ne sont pas baptisés ; » croyant d'ailleurs qu'il leur suffisait de recevoir le baptême à l'heure de la mort pour être purifiés de toutes leurs fautes et sauvés, ils jouaient leur vie et leur éternité sur cet espoir. Chaque siècle a ses tentations, ses maladies et ses périls. C'était là la maladie de ce siècle. Une foule d'hommes y succombaient K Patrice en

1 Cet abus a excité la réprobation la plus énergique des Pères, et en particulier de saint Cyprien [Epist. xxvi, ad Magn,), de saint Grégoire de Nazianze [Orat, xl), de saint Jean Ghrysostome Homil, XXIII, super Act. Apost.) , etc.; et les conciles en "vinrent jusqu'à menacer des plus grandes peines de TËglise ceux qui tomberaient dans cet abUs. Pour voir combien il était répandu , il suffit de feuilleter les grandes collections d'inscriptions chrétiennes. On trouve des épitaphes de catéchumènes dans Boldetti

iSa HISTOIRE

fut a,ttei9t avec tant d'autres ; et il fallut bien du temps encore , bien des prières et des larmes de la part de sainte Monique, pour le décider plus lard, presque dans les bras de la mort, à recevoir enfin le saint baptême et à se réconcilier pleinement avec Dieu.

Cependant, si incomplet que fût ce premier pas, il ne fut pas sans joie pour notre Sainte. Du moins Patrice n'était plus païen. Il priait le vrai Dieu. Il croyait à Jésus -Christ. Et, s'il n'était pas encore donné à Monique de le voir assis à côté d'elle à la table sainte, déjà ils venaient ensemble à l'église; ils assistaient aux premières prières et aux instructions, et ils entrevoyaient, après dix -sept années de mariage, cette unité d'esprit et de cœur par laquelle, pour leur commun bonheur, ils auraient dû commencer.

En lisant le récit de ces scènes antiques, on se reporte involontairement par la pensée à celles qui se passent tous les jours sous nos yeux , dans ce siècle agité et mêlé qui ressemble tant au lv^ Qui de nous, témoin des mêmes ruines, n'a assisté aux mêmes ré-

(p. 807), Bosio (p. 433), Maltei (Mus. Veron,, p. 180, no 3) , Perret (pi. vi,xvi, un), etc. Et ces épitaphes font mention de catéchumènes de tous les âges : Fortunatus, mort catéchumène à trente-six ans (Lupi, Dissert. yi. I, p. 132); Perpetuus, à trente ans (Rossi, I, p. 109); Innocenlius, à vingt-trois ans (Vignoli, Yet, inscript, rel., p. 333); Junius Bassus, à quarante-trois ans (Bosio , p. 45 ) ; Slratonica , à cinquante-cinq ans (Corsini, Vissert, II, post not^ Grcec), etc. Et il est à remarquer que la plupart de ces inscriptions sont du ive siècle.

surrections? Qui n'a vu de pieuses jeunes filles donner leurs mains à des indifférents ^ et ne s'est dit; plein de crainte : 0 Dieul que va- 1- il arriver? Dix ans se passent ; le jeune indifférent fait un preinier pas. Il ne pratique pas encore; déjà il recommence à prier. Dix nouvelles années s'écoulent, le voilà qui reprend le chemin presque oublié de l'église , où le conduisait sa mère quand il était enfant. Et rarement il meurt avant d'avoir reconnu et adoré Jésus- Christ.

0 malheur de ce siècle ! qu'il faille tant de temps à une chrétienne pour ouvrir des yeux si chers à une si belle lumière ! Mais aussi , ô grande et touchante bénédiction de ce temps ! qu'à côté de chaque jeune homme on puisse un jour ou l'autre placer une jeune chrétienne pour lui servir d'ange gardien! Ah! qu'elle n'oublie pas son beau rôle! qu'elle sache qu'elle aura la puissance des anges, à condition d'en avoir la patience, la fidélité, la délicatesse, le tendre et vigilant amour, le doux silence, la continuelle prière. « Le rôle des femmes chrétiennes, a dit un charmant écrivain, ressemble à celui des anges gardiens. Elles peuvent conduire le monde, mais en restant invisibles comme eux M » I

1 Ozanam^ Œuvres complètes, t. II. p. 93.

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