‹ Histoire de Sainte Roseline de Villeneuve, religieuse chartreuse, et de l'influenceChapitre 13 sur 48 · DATEUR · texte numérisé non relu

DATEUR

La fondation de Saint-Ândrù de Prébayon subit une inondation du Trinion qui força les religieuses chartreuses à se réfugier à Vaison. Elles y furent reçues avec une bonté paternelle par révoque. Le prélat fournit, non-seulement aux frais de leur entretien, mais encore à ceux de la réparation du monastère, dont Ëliane ou Adriennc était la vénérable prieure.

Les inondations terribles et toujours menaçantes, et les autres inconvénients du site de Prébayon ne permirent pas au monastère un ét<iblissement à Tabri de dangers. Pour favoriser la création d'un asile sûr, les moines bénédictins de Montmayeur, près d^Arles, cédèrent, aux filles de Saint- Bruno la gracieuse campagne de Ra mires, sur les rives de rOuvèse. — La chartreu-^e de Saint-André de Prébayon se transforma en celle de Saint-André de Ramires.

Cette migration eut lieu en 1228.

J. M. Suarès, évèquc de Vaison, de 1633 à 1666, a décrit l'établissement des Chartreuses à Saint-André de Ramires dans les vers latins que nous plaçons ici :

Saiicli Ândrœ de Ramena et pratutn Bayonis Yirgineae turmae, niveus quem Testil ainictus, Garlhusise ritu, nobile cœnobium, OvasJi ripas iiiter virgulta décorât; Andreac sacrum et Hameriam vocitant.

Bayonis a Prato, quod aquœ Trinionis inundaut, Gommigrasse ferunt, hancque habitasse domuni, Quam cessere pii Majoris Mentis aluroni» Observant leges qui, Bénédicte, tuas.

DES RELIGIEUSES GIlÂllTREUSES. 241

Voici la traduction : « Heureuses rives de l'Ouvùse, riants bocages de Bamire consacres à saint André, les blanches cohortes des vierges car Ihu siennes ornent la verdure de vos feuillages. On dit que, fuyant la fureur des eaux du Trinion, les pieuses cénobites de Prébayon dévasté vinrent chercher ici un asile gracieusement offert par les enfants de Mont- Majour soumis aux lois bénédictines. »

En 1356, les religieuses de Ramires se permirent de modifier et d'altérer plusieurs parties essentielles du règlement carthusien ; alors les chartreux renoncèrent à leur direction. — Ainsi fut abdiquée la première et la plus ancienne des maisons de dames chartreuses, car l'inflexible incorruptibilité carlhusienne n*a jamais reculé devant un pénible sacrifice ; mais, bien avant de périr, la maison des Chartreuses avait donné des rejetons.

En 1188, les chartreux du Val Sainte-Marie, n'ayant que des moyens d'existence incomplets, ne pouvaient guère suf- Grc à la délégation et au démembrement exigés par la direction des chartreuses de Saint-André de Prébayon. Il y fallait deux pères et plusieurs frères convers pour la surveillance religieuse et Fadministration rurale. Toutes les ressources supplémentaires de personnel et de ressources matérielles devaient venir de Durbon ou d'autres maisons de l'ordre.

Dès que, avec la protection impériale de Frédéric Barberousse, en 1178, et de son fils, en juillet 1188, furent arrivées la sécurité et la prospérité pour le couvent de Durbon, les pères chartreux de ce dernier monastère arrêtèrent la fondation d'une maison de religieuses chartreuses aux environs immédiats de leur monastère.

Moins de deux mois après, l'acte de protection du roi des Romains, Henri VI, les chartreux de Durbon obtenaient, dans le mois de septembre, d'Adélaïde de Flotte^ femme d'Arnaud de Flotte, et de ses quatre fils, seigneurs de Montmaur^ la donation du territoire de Bertaud, situé, à vol d^oiseau, à 12 kilomètres au nord-est de Montmaur, et à 20 kilomètres seulement à Test de Durbon. Les limites principales de cette

concessioQ lurent le mont Aurouzeetles territoires de Rabou et du Devoluy.

La donation fut faite en faveur des religieuses deSaint-Andi-ê dePrébayon. Une colonie de Charireuses, partie de Prébayon, vint immédiatement occuper le couvent de Bertaud.

Les religieuses de Bertaud, placées dans un lieu d'accès difficile, avaient à ajouter aux épreuves naturelles de leur résidence les conséquences d'une situation bien plus épineuse encore au point de vue politique. Établies sur la limite de deux comtés souverains, celui de Provence et celui de Dauphiné, elles avaient un égal besoin de la protection des deux princes voisins, et ce besoin était *d'autant plus vif que les guerriers des montagnes fronlières vivaient dans cet état d'indépendance et de brigandage habituel que l'on trouve ordinairement dans les habitants des nids d'aigles. — En H75, Bertrand Tardif avouait avoir à racheter des violences et des incendies commis contre les Chartreux. En 1214, Milo de la Roche s'accusait des mêmes forfaits envers les religieux et envers les faibles religieuses. La protection du comte de Provence, assurée par la charte de 1193, avait été donnée pour avoir un droit aux prières des Chartreux des deux sexes, équivalent aux mérites de la croisade. Une protection plus immédiatement efficace naquit de la vue des austérités des Chartreuses. Le premier samedi de carême, en 1214, vers la fin de février, le plus mauvais mois de Tannée dans les hautes Alpes, étaient en voyage quatre chevaliers, tous frères, Baimbaud d'Orange^ Guiraud de Simiane^ Rostan et Raimbaut d'Agoni^ propriétaires de terres considérables autour du monastère.

Pour entendre l'office divin le lendemain dimanche, ils s'arrêtèrent au couvent de Berlaud; le temps, devenu tout à fait mauvais, les neiges et la tourmente les empêchant de se remettre en route, les forcèrent à examiner l'asile qui

les abritait et les pieux usages des vierges qui Thabitaient

Voici ce qu'ils déclarèrent, dans un acte de donation envers le couvent, donation dont la vue des édifiantes* austérités monastiques leur inspira la généreuse pensée.

« Nous avons vu les saintes filles mener j sous un dur et grossi sier habillement, la vie monastique la plus austère,

« Le jour et la nuit nous les avons entendues, pendant des « heures entières, chanter les louanges de Dieu à voix haute « et grave.

« Forcés, par laspérité des temps, à demeurer dans ce « monastère, nous avons appris, à Taspect des gorges af- « freuses, des rodiers abrupts, des montagnes terribles qui « nous entouraient, dans quelles continuelles privations, dans « quel rude climat souffraient ces vierges.

« Alors, nous, touchés de pitié et de compassion, nous « rappelant le mot de TÉvangile : Heureux les miséricordieux ! « nous avons voulu donner à ces religieuses un peu de notre « superflu. » (Charronnet, monastères de Durbon et de Bertaud, page 6.)

Ce ne sont pas seulement des terres que Ion donne au couvent; devant lui sont supprimées toutes les barrières, toutes les exactions, les extorsions qui se dressent aux frontières des petits États, des seigneuries et des corporations subdivisant Tancienne France en parcelles sans nombre, arrêtant tous les voyages, et s'opposant à la libre circulation des personnes et des choses.

Les comtes de Provence, de Die, de Forcalqmer, les Dauphinsj les chevaliers du Temple stationnés à Luz, sur le passage de la Provence au Dauphiné, l'évèque de Gap, tous les seigneurs voisin3 veulent s'associer aux pieux mérites des enfants et des filles de Saint-Bruno. — Tous accordent le libre passage sur leurs terres ; aux Pères, aux Religieuses, aux Serviteurs, et pour les troupeaux comme pour les marchandises appartenant à l'ordre des Chartreux. C'est la croix qui apparaît pour inaugurer les prises de possession de la civilisation, et pour frayer le chemin des premières libertés de la circulation et de l'échange.

La crainte des peines de lautre vie était, à cette époque, la plus grave des considérations qui portaient aux bonnes œuvres; pour sauvegarder les biens de l'avenir, on employait les biens présents en œuvres utiles à la société. L amour de

âU INSTITUTlOiNS ET MONâSTËRëS

Dieu ne pouvait encore remuer les âmes incultes : la crainte de Dieu était déjà un immense progrès sur la barbarie. — C'était la sympathie pour les victimes du sacrifice volontaire qui encore faisait disparaître Famour du lucre, les enflures de Torgueil et de la domination. Qui n'eût été frappé, comme par une vivante démonstration, des peines réservées à la vie future des pécheurs, lorsque l'on voyait tant d'expiations subies pour éviter les supplices éternels?

Avec empressement, on accordait les droits de faire dépaitre, sur les propriétés voisines, les bestiaux dont le laitage forme la frugale nourriture de la famille chartreuse; le droit de prendre du bois pour construire les pieuses maisons, pour réchauffer les membres glacés dans les veilles nocturnes et dans l'immobilité de la prière; avec la pèche pour fournir le poisson exigé par le maigre perpétuel. On cédait des revenus, des privilèges, des pensions. Des familles entières se donnèrent aux couvents, avec tout ce que ce monde pouvait produire : ce fut la belle contagion du sacrifice^ qui gagna tous ceux qui en furent les témoins.

Pour vivre dans un pareil climat ^ soumises à T austérité de la règle, il fallait, à ces faibles vierges, un bien grand courage. Ces pauvres femmes ne pouvaient pas toujours surmonter leurs angoisses; elles demandaient parfois à changer de couvent pour descendre dans la midi.

Un an après que la visite à la Chartreuse des dames de Bertaud eut produit une si vive impression de pitié dans l'âme des quatre vigoureux chevaliers appartenant à la grande famille d'Agoult ; — la détresse d'une pauvre religieuse lui fit crier merci.

En i215, la sœur Monteyglin demanda à sortir du couvent à cause de la dureté de la règle ; il y eut à résoudre une question difficile; quelle dot devait-on lui accorder pour qu'elle pût jouir de la permission accordée par l'évèque d'aller habiter un autre monastère?

Cet incident était une éloquente confirmation du tableau des douleurs acceptées par les saintes filles de Bertaud.

11 Mlait bien chercher un asile contre les rigueurs d'un

climat que certaines organisations ne pouvaient pas supporter. Le besoin de colonies de chartreuses établies sons un climat plus doux, fit rechercher Toccasion d'acquérir une maison en Provence. L'acte d'acquisition du monastère de Celle-Roubaud fut, en 1260, la satisfaction donnée à cette grande nécessité, et Jeanne de Villeneuve fut envoyée pour le gouverner.

Ainsi, Prébayotiy première maison de chartreuses, avait été transféré à Saint- André de Ramires^ après avoir donné naissance à la grande maison des chartreuses de Bertaud. — Et Bertaud prenait pour colonie le monastère de Celle- Roubaud, — Passer par ces diverses maisons, c'était s*initier aux traditions des moniales carthusiennes prises dans leurs sources et dans leurs dérivations successives.

Chaque maison religieuse devait avoir un chevalier protecteur toujours armé pour faire respecter le droit consacré par la religion.

Le premier protecteur de la Chartreuse de Durbon et des religieuses de Bertaud était le pape.

Cette protection, étendue à tout Tordre des Chartreux, avait été formulée en termes énergiques par Alexandre 111, qui avait donné aux chartreux un témoignage d'estime bien mérité pour Tappui qu'ils lui prêtaient contre Tantipape soutenu par l'empereur..

A cdté de cette autorité religieuse il fallait un défenseur guerrier, et ce défenseur fut le comte de Provence. En 1 193, par une charte donnée au mois d'août, Alphonse H donna le droit de passage aux religieux parterre et par eau dans tous ses États.

Pour les établissements et les colonisations des chartreuses au moment où nous sommes, nulle autre contrée que le comté de Provence ne pouvait offrir autant de chances de sécurité, autant de garanties protectrices. Depuis 1223, le roi de Franco s'était fait le défenseur, armé de l'orthodoxie contre le comte de Toulouse, souverain des Albigeois ; le comte de Toulouse possédait les terres de la haute Provence, dans lesquelles se réfugièrent les hérétiques poursuivis

en 1226 par le roi de France ; lorsque le frère de saint Louis devint vers 1245 le comte de Provence, il se trouva naturellement le chef et le chevalier de la catholicité du Midi : c'est donc, à partir de 1245, le souverain provençal qui dut être imploré par les chartreux et les chartreuses, en butte à toutes les animosités des ennemis de la foi orthodoxe : les nouvelles colonies carthusiennes sorties de Bertaud devaient aussi se diriger sur la Provence ; et, pour préparer cette colonisation, les chartreux de Provence avaient envoyé vers Bertaud, pour y faire son noviciat, la sœur du châtelain des Arcs, Jeanne de Villeneuve.

L'acquisition de Gelle-Roubaud, en Provence, par le monastère de Bertaud, se rattachait donc à Tentretien du protectorat du souverain de Provence pour les chartreux de Durbon et pour les chartreuses de Bertaud. La correspondance entre Bertaud et la colonie de Celle-Roubaud devait èlre un moyen constant de faire connaîlre au prince provençal les plaintes et les griefs de Bertaud et de Durbon.

Le seigneur de Villeneuve, déjà protecteur du monastère de la Verne, pouvait avoir immédiatement, presque à l'ombre des murailles de son château des Arcs, la colonie des dames carthusiennes qu*il fallait protéger bien plus vigoureusement encore qu'un couvent de pères chartreux.

La fondation carthusienne de Celle-Roubaud était à la fois une bonne inspiration religieuse pour la Provence, une combinaison habile et prudente pour la protection des chartreuses de Durbon et de Bertaud. Car il importait d'entretenir des relations perpétuelles et une constante affection de famille religieuse entre les deux chartreuses : entre la fille placée au siège de la force défensive et la mère placée au point de mire des agressions.

Quelque temps après avoir reçu le domaine de Bertaudle-Rabou, les religieuses chartreuses reçurent dautres terres auxquelles par contraction on appliqua le nom de Bertaud; on nomma terre de Bertaud toutes les propriétés rurales qu'on aurait dû désigner par la périphrase de terres du mo- TMstère de Bertaud. C est ainsi que Ton a été amené à pen-

DES RELIGIEUSES CHARTREUSES. 2i7

ser que la (erre appelée Berlaud dans la commune de Yenlavon avait été le siège du monastère, tandis que Bertaud de Ventavon n'a jamais été qu'une ferme habitée et administrée par quelques frères convers dirigeant l'exploitation rurale.

Dans un mémoire imprimé du dix-huitième siècle, les religieuses déclarent qu'elles n'étaient jamais venues habiter leur grange de Ventavon et qu'elles n*y pouvaient venir.

L'auteur de ces lignes a visité, en 1851, le Bertaud de Ventavon converti en ferme modèle, etiln^y a point vu les restes d un grand établissement monastique : ce n'était donc pas le siège de la maison religieuse.

La tradition et les ruines d'un grand couvent reportent, au contraire, le siège du monastère des chartreuses au Berlaud de Rabou. Donc : l"" les traditions; 2"" les indices; y les chartes ; 4'' les indications fournies par le tableau des établissements carthusiens, sont d'accord. La légende accompagnant le tableau des chartreux rapporte sa fondation à la date de 1188, et au lieu du Rabou ; les doutes qui avaient été émis par M. Gautier, secrétaire général de la préfecture de Gap... en 1845, sont à cette heure très-bien éclaircis par l'examen des chartes qu'a fait et publié M. Charronnet.

L'acte de cession de Celle-Roubaud, relaté en deux passages difTërents de la Gallia christianay article Diocèse de Gap, a été rapporté parles Bollandistes, et M. ChaiTonnet en a trouvé plusieurs expéditions (archives de Gap, chartes et titres de Durbon).

Les considérants et les titres de droit qui présidèrent à l'acte de cession de Gelle-Roubaud fait par le couvent bénédictin de Souribes en faveur du monastère de Bertaud, sont dignes de remarque. Le relâchement rendu irrémédiable par la misère et l'éloignement motivent la cession. On voit que le couvent de Souribes lui-même n'a que neuf sœurs venues de Marseille et de lieux éloignés, et, comme une des conditions imposées aux acquéreurs, une restauration religieuse par les chartreuses est promise à la pieuse abbesse bénédictine.

L'abbes&e hdie^ du monastère de Souribes, expose la dé-

2i8 INSTITUTIONS ET MONASTÈRES

cadence religieuse du monastère de Celie-Roubaud, couvent autrefois illustré par la piété bénédictine ; elle énuroère les obstacles insurmontables que lui opposent, et la détresse financière, et Téloignement du couvent qu'elle voudrait ramener aux primitives observances.

Le 5 mars 1260, l'abbesse Indte, agissant dans sa pleine liberté et avec le complet assentiment des dames religieuses ses sœurs : Mathilde^ sacristainc ; Bet^trande de Roqudfrttne^ Auliïi de Tranibus^ Aicelane, BertrandCj de Marseille ; Folcoliney Êbincusardey de Marseille ; Marie-Ébincusarde, prieure de l'église, et Béatrix Baudoitie;

Avec l'approbation de Mgr Othon, évéque du diocèse de Gap;

Donne Téglise de Sainte-Marie de Celle-Roubaud, avec toutes ses dépendances, prés, forêts, terres cultes et incultes avec ses décimes, ses prémices et ses oblations, enfin avec tous ses droits quelconques y attachés, coi-porels et ineorporeky eti /honneur de Dieu et de sa glorieuse Mère, à Tordre carthusien^ et spécialement à la maison monastique de Bertaudy et au frère Durand, procureur généial de cette maison, présent et acceptant : sous la réserve dune rente annuelle de 5 sous tournois (valeur cinq francs poids réel et environ cinquante francs valeur d'estime), et en outre de Tentretien viager de deux religieuses bénédictines existant àCelle-Roubaud.

Frère Durand acceple cette cession avec les conditions énoncées, et au nom de Tordre carthusien, spécialement en celui de Êlisabeihj prieure de Bertaud ; il s^oblige envers Tabbesse Indie à édifier un monastère où des religieuses et dames de Vordre carthusien puissent mener une vie régulière j suivant Tintention de Tabbesse cessionnaire. L'acte est passé dans V église de Saint-Pierre deSouribes, en présence des témoins inscrits ici: Durand Maurin^ chapelain du monastère; Antoine^ diacre ; Jean Garcin^ Jacques Arnaud, Amulphej Pons^ Ivand.

L'abbesse, après avoir juré l'observation deTacte, la main appuyée sur les Evangiles, ordonne d'y apposer son sceau, et prie les évoques du diocèse de Gap et du diocèse de Frê-

Jus, de confirmer et d^avérer par leurs sceaux cet acte de cession.

Dans celte pièce, on retrouve la formule générale des actes carthusiens... : pour honorer Dieu et la glorieuse Vierge Marie. liC culte virginal est toujours la préoccupation principale de Tordre. La promesse de faire refleurir la religion dans le monastère de Bertaud fut immédiatement tenue. Jeanne de Villeneuve, professe de Bertaud et tante de sainte Roselinc, vint, dans l'année 1261, installer l'institut carthusien dans le couvent cédé par Tabbesse de Souribes,

La fondation d'un nouveau monastère de chartreuses fut toujours dans l'ordre carthusien une affaire très-grave. L'absence d'aumônes et de quêtes, qui fait partie des traditions carthusiennes, a toujours eu pour conséquence la nécessité d'assurer un patrimoine suffisant aux religieuses carthusiennes qui ne peuvent exercer aucune industrie lucrative. . . ; cette obligation matérielle limitait les fondations.

La direction religieuse de ces religieuses exigeait des dispositions spéciales dans le vicaire chartreux qui en était chargé. Il fallait qu'il sufllt à une administration spirituelle difticile et à l'administration du temporel du couvent. Habile confesseur de dames , habile administrateur et chartreux éloigné de toute communication avec d'autres chartreux, n'ayant à côté de lui qu'un père et quelques frères, il était dans une situation exceptionnellement délicate et épineuse, et devait réunir un ensemble de qualités ordinairement opposées les unes aux autres.

Aussi, tandis que le nombre des monastères de chartreux semés dans la chrétienté s'élevait à 170, les monastères de religieuses chartreuses n'ont-ils jamais dépassé le nombre de dix : neuf en France et un en Belgique, à Bruges. — En 1789, ces dix maisons de religieuses étaient réduites, par une série d'abdications, à cinq couvents de chartreuses, dont le gouvernement faisait naître encore tant de difficultés, que les chartreux nommaient les monastères de vierges, leurs cinq épines. Aujourd'hui, les monastères de vierges chartreuses se réduisent à deux : Sainte-Croix de Beauregard, près Voi-

ron, et Saint-Pierre-la-Bastide, près Montauban. L'administration en a élé bien simplifiée, depuis que Ton est parvenu à faire tenir la comptabilité monastique par les chartreuses elles-mêmes.

Les chapitres généraux de Tordre carthusien ont décidé que les maisons de religieuses chartreuses seraient toujours réduites à un petit nombre.

Entrons dans les détails de l'institution d'un couvent de chartreuses.

La vue d'un monastère de chartreux, complétée à quelques lieues de distance par la visite d'un couvent de vierges chartreuses, forme l'ensemble d'un spectacle plus persuasif, en faveur des pratiques religieuses, que les plus entraînantes harangues des prédicateurs. On conçoit la grande pensée de saint Bruno : il a voulu mettre sous les yeux le type du sacrifice chrétien, et montrer à quelle perfection évangélique l'homme peut aspirer, en cherchant et rencontrant le bonheur dans la sérénité de TAme, dans la paix du cœur, pendant qu'il s'immole en esprit et par la prière, poilr le bonheur de ses semblables : hostie vivante et silencieuse, comme celle qui vient sur Tautel se couvrir du voile eucharistique.

L'immolation de Bruno s'applique aux deux sexes; mais peut-être sa plus haute merveille est celle qui se réalise dans la vierge carthusienne. Nul apôtre de la continence et de la virginité ne l'a plus exaltée que saint Bruno, que cet amant de la paix universelle, de la solitude, qui ne cessait de chanter les gloires de la virginité de Marie, au milieu des débordements des grands et des infirmités charnelles du clergé du onzième siècle ; et il est beau de voir les chastes et sublimes élans de Tàme de Bruno se communiquer à des cœurs de jeunes vierges.

Qui eût pensé que de faibles femmes pourraient trouver le bonheur dans une séquestration absolue, un silence presque perpétuel, dans des jeûnes multipliés, des macérations eonstantes, dans l'abstinence continuelle du gras, des aliments qui flattent los sens ou soutiisnoent la faiblesse ? que des jeunes filles souriantes cacheraient leurs grâces sous les

plis de la robe carthusienne, comme dans un nuage de modeste chasteté I qu'on les verrait ceindre leurs reins d'un ciliée; subir les continuelles aspérités d'un vêtement grossier!...

Qui eût osé croire que Ton verrait ces délicates organisations triompher, chaque nuit, des douceurs du sommeil, au milieu des accablements de l'été ou des rigueurs de l'hiver, et, vierges pleines du courage, traverser les effrayantes horreurs des ténèbres, se réunir, pour chanter les louanges de Dieu, jusques à Theure où le concert des oiseaux commence dans les champs ? Ce qui parait si difficile aux plus mâles tempéraments est réalisé par la délicatesse féminine, et il sort de cet excès de sacriiice, vaillamment accepté, un tel contentement de la conscience, un sentiment constant de bonheur intérieur si inattendu, que Ton subit la séduisante ivresse de ces parfums de vertu, de paix et de joie céleste 1 Les plus charmantes fleurs veulent donc éclore et s'épanouir au milieu des épines !

Pour anéantir les prétentions d'iniirmité de ce que l'on appelle les petites-maitresses, voyez donc les religieuses chartreuses, voyez ces humbles femmes, d'un extérieur si frf^le, et d'une âme si forte ! Ne puiscnt-t-ellcs pas une secrète et mystérieuse vigueur dans leurs austérités? La mollesse du régime du corps n'a plus d'excuse, quand on voit de tels effets de l'énergie de l'âme!

Si la prière infuse de telles forces dans des corps si infirmes, quelle objection pourront alléguer les organisations viriles lorsqu'il s'agira d'exécuter les utiles préceptes de la morale? Les mâles vertus des vierges carthusiennes sont plus persuasives que toutes les déductions de la logique ; chacune de ces saintes filles est un miracle vivant de la transfiguration de l'humanité par l'Évangile. Et des miracles pareils se renouvellent constamment depuis sept siècles. De 1148 à 1865 le prodige est incessant !II

Cette vigueur des vierges chrétiennes, que l'on admirait dans lesmonastëresdirigés par saint Jérftmedans le quatrième siècle, que l'on retrouve è Bertaud, dans les Alpes, aux Arcs,

552 INSTITDTIONS ET MONASTÈRES

en Provence, dans le treizième et le quatorzième siècle, qui nous enchante encore dans le dix-neuvième siècle à Sainte- Croix de Beauregard, ne laisse aucune place aux objections de faiblesse du corps et de la diminution prétendue de la force humaine. Toutes les recherches historiques sur la conformation des anciens peuples hébreux, égyptiens, grecs et romains, moyen âge, toutes les dépouilles humaines le prouvent surabondamment, l'humanité n'est pas plus faible. Si TÊglise a adouci certaines abstinences, c'est parce qu'elles ont moins d'utilité, le jeâne a moins d'opportunité quand le pain manque moins ; et Dieu autorise des adoucissements compensés par d*autres sacrifices ; la vierge carthusienne est le trait d'union de la constitution religieuse et physique du temps passé avec les conditions du temps présent.

La sœur de charité a des épreuves toutes différentes de celles delà chartreuse; l'une a le mérite tout intérieur, tout spirituel de Mariey sœur de Lazare, Tautre a Tapanage extérieur de Marthe, A la chartreuse, la grâce de la prière, de la méditation qui domine les sens, tandis qu'à la sœur de charité appartient le mérite des bonnes œuvres et de l'exécution. La contemplation est le rare privilège de quelques esprits, les œuvres sont l'attribut le plus général. La chartreuse a les grâces plus exquises et plus sublimes, la fille de Saint-Vincent de Paul a les grâces les plus sensibles et les plus accessibles; la loi du sacrifice est le fondement commun de ces vertus diverses. La chartreuse est Jésus-Christ dans le désert ou dans l'immolation mystique de la Cène; l'autre est Jésus-Christ dans l'œuvre de la prédication miraculeuse et de la passion laborieuse.

D'abord la méditation et la pensée, puis la pratique ou Taclion. La pensée a-t-elle moins de prûc aujourd'hui où les merveilles de Tintelligence sont plus fréquentes^ où les prodiges de l'esprit gouvernant à son gré la matière heurtent chacun «le nos pas? Le progrès matériel est-il donc outre chose qu'une manifestation de Tempire de la pensée, qui pénètre de plus en plus dans les secrets de l'intelligence de la création ? Les institutions de l'ordre public ont rendu les études possibles.

Sans écoles paisibles, Descartes, Pascal, Newton, n'auraient pas pu résoudre leurs problèmes; sans les Descaries, les Pascal, les travaux chimiques de Lavoisier, les découverles de la force de la vapeur, de réleclricité, de la lumière, de Papin, de Watt, d'Ampère, de Daguerre, eussent été impossibles; tous les progrès, avant d'être des œuvres, ont été des pensées.

La pensée a une haute prééminence. L'action est l'attribut plus universel. C'est la méditation des lois du Créateur qui précède et dirige les progrès matériels exécutés par les praticiens.

Que la claustration soit généralement moins indispensable, depuis que l'ordre public établi par le christianisme est devenu plus universel, c'est là une conséquence nécessaire, évidenle. Mais que de troubles encore, que d'injustices, que de soucis, que de désenchantements, de dangers, dans la vie ordinaire telle que nous l'avons encore I — Les esprils méditatifs ont besoin de paisibles retraites pour nous continuer leurs prières et leurs muettes leçons; tant que la société humaine sera imparfaite, il faudra, pour viser à la perfection ou au progrès, continuer des séquestrations. Le désert aura donc toujours son utilité!

La religieuse carthusienne a été le produit d'une grande nécessité dans le passé, elle a été la plus séduisante incarnation de l'empire sur les sens, des douceurs de la paix intérieure, et elle restera toujours la personnification de la prière et de la contemplation.

De ces considérations générales sur les vierges carthusiennes, il faut descendre à l'examen détaillé de leur constitution intime.

On va voir, que dans le régime carthusien, le fractionnement des exercices est un principe habilement pratiqué, et dans la pratique des religieuses de chœur, et des sœurs converses. — On reconnaîtra que la prière chantée, la prière récitée et lamà(ira(ion sont très-judicieusement alternées avec le travail

254 INSTITUTIONS ET MOiNASTËRES

manuel ; que radministration des chartreuses, merveilleuse combinaison d obéissance, d'humilité et d'austérité, est un modèle de gouvernement démocratique. On verra combien leur simple cellule est sévèrement fermée à toute dissipation, combien leur vêtement est modeste et ascétique, combien tout ce qui est relatif à la profession est sérieux, simple et frappé du cachet de Thumilité; combien est sagement conçue Faustère sobriété de nourriture, austérité pleinement conforme aux découvertes de la physiologie la plus scientifique; combien enfin est prudente leur séquestration dans les construdiom de leurs cloîtres.

Les journées ordinaires sont distribuées chez les chartreuses entre huit heures de sommeil ou repos total, partagées en deux portions à peu près égales par l'office nocturne, et entre seize heures d'exercices. Les seize heures de veilles se répartissent en onze heures de prières et de méditations, et en cinq heures accordées au travail des mains, à la récréation et aux deux repas.

La répartition des onze heures de prières est à peu près celle-ci :

Trois heures de prières conventuelles, chantées en commun;

Quatre heures de prières solitaires récitées en cellule;

Quatre heures de méditations.

Le travail manuel est d'environ trois heures.

Il y a, pour l'ensemble des récréations et promenades, une heure un quart, et pour les deux repas, environ trois quarts d'heure.

Les jours fériés et les dimanches, le travail manuel supprimé est remplacé par les offices religieux conventuels plus prolongés.

Les alternances de tous ces exercices, fractionnées en peli^ tes durées de un quart d*heure à une heure^ introduisent une grande variété dans les périodes de la journée carthusienne.

Le chant en commun, la méditation solitaire, et le travail matériel) par leurs alternatives habilement réparties

deviennenl des délassements ou des plaisirs relatifs... Le sommeil carihusien est lui-même subdivisé. Le délachement obligé, même des occupations les plus attrayantes, constitue, ainsi, un principe universellement appliqué. La tension prolongée vers une idée fixée, ce danger de la solitude et du silence, qui conduit au trouble cérébral, est très-sagement évité par la subdivision.

L'interruption du repos nocturne, régulièrement établie, iinit par devenir une facile habitude pendant la belle saison, mais c'est toujours une rude pratique pendant les rigueurs de Ihiver.

Pour les converses il y a moins de prières, et ces prières sont des récitations dont la brièveté est compensée par de longs travaux manuels... Parmi ces derniers est comprise la culture du jardinage, exécutée dans l'étendue de la clôture où se passent les récréations des religieuses.

Mais lorsque ces travaux des mains sont suspendus par les dimanches et les fêtes, les sœurs converses assistent à tous les exercices religieux conventuels, même à ceux du milieu de la nuit.

Tous les travaux qu'exige la vie monastique et Tenlretien complet de la maison sont exécutés dans Tintérieur de la clôture; aussi bien la boulangerie que le lavage des diverses élofles. La séparation des hommes est complète. 11 n'y a d'exception que pour le fauchage du pré de Tenclos et pour la faille des arbres, exercée à de longs intervalles et par des hommes d'un âge et de mœurs qui inspirent toute sécurité morale.

La prière, c'est la vie des chartreux des deux sexes ; la prière chantée ou lue et la prière méditée ou la contemplalion se partagent les heures de la journée carthusienne.

Sur la journée active de seize heures à seize heures un quart..., il y a onze heures de prières... autant de prières que d'heures de travail pour Pélève de l'École polytechnique; autant de temps donné par le chartreux à résoudre les grandes questions de la vie morale, que le mathématicien de profession en met à résoudre les problèmes du monde matériel.

La prière chantée cri commua forme ToIlBce canonial convetUuel^ la prière récitée dans la solitude correspond principalement à Toffice de la bienheureuse Vierge Marie. La prière silencieuse ou la contemplation complète les deux autres prières.

Pendant la semaine el les jours non fériés, l'office conventuel, chanté recto-tono^ produit une mélodie plaintive qui charme les oreilles : l"" à sept heures du matin, à la messe; ^ aux vêpres à deux heures trois quarts ; et 3"* à minuit, dans les matines et les laudes; tous ces ofHces occupent trois heures et demie.

Les dimanches, la messe el les vêpres peuvent être entendues par le public occupant deux compartiments, séparés par des grilles à droite et à gauche du chœur des Pères.

Les chants des chartreuses exécuté avec une précision, un ensemble parfaits, avec une onction qui révèle un étonnant sentiment des cantiques en langue latine, produisent sur Pâme des auditeurs une profonde impression.

Les accents des chartreux sont plus graves et plus solennels, ceux des chartreuses sont plus sympathiques et plus touchants... Heureux ceux qui peuvent comparer les impressions de ces deux conceris... qui caractérisent les deux parts de Phumanilé, le courage viril du martyre et les mélancoliques soupirs qui de la vallée de larmes s'élèvent vers la céleste patrie !

Quels yeux ne seraient pas gonflés de pleurs, lorsqu'on pense qu'au milieu des frissons des nuits glacées, des vierges angéliques, surmontant toutes les infirmités de leur sexe, s'élancent avec empressement de leur couche tiède pour faire monter vers le ciel leurs supplications en faveur de l'humanité oublieuse ou coupable I Celles qui souffrent avec courage prient pour ceux qui jouissent et qui s enivrent de voluptés.

Les chants des chartreuses sont bien plus intéressants encore dans les offices solennels exécutés avec la note du rhylhme carlhusien. Quelle simplicité dans cette suave musique qui ne fait naitre que des impressions pieuses I . . . C'est bien un chœur séraphique dont on entend les plus mysié-

rieux frémissements! C'est aussi parmi les vierges de saint Bruno que les lamentations sublimes de Jérémie, les poétiques élégies de Job ont leurs échos les plus sympathiques... Cette fleur virginale, qui n'exhale ses parfums p*assagers que dans le sanctuaire, est bien le symbole de la vie que Job nous montre, éphémère comme une fleur.

Les religieuses de saint Bruno, n'admettant que la virginité absolue, et repoussant même les veuves les plus irréprochables, ont un parfum de chasteté hors ligne, et qui donne, chez ces vierges, au culte de la glorieuse virginité de Marie, une valeur incomparable. Dans aucune autre famille de femmes religieuses la virginité ne reçoit d*aussi grands honneurs.

Saluée dans les Angélus des trois divisions de la journée, Marie, vierge et mère, est invoquée par les chartreuses pour assistera leur dernier soupir; elle est honorée dans le culte des prières récitées dans son office complet de chaque jour.

Puisque la prière alternativement cénobitique et érémitique, en d'autres termes, tantôt simultanée, tantôt solitaire, est l'œuvre principale des religieuses chartreuses, on sent le besoin d'en faire connaître la cause et la valeur... Pourquoi la prière est-elle un élan spontané universel? est-elle une œuvre d'utilité personnelle ? est-elle aussi une œuvre d'utilité générale ?

La méditation carthusienne est-elle une lumière? est-elle un utile exemple?

« Seul entre tous les êtres ici-bas, l'homme prie. Parmi « ses instincts moraux il n'en est point de plus naturel^ de « plus universel, de plus invincible que la prière. L'enfant « s'y porte avec une docilité empressée. Le vieillard s'y re- ^ plie comme dans un refuge contre la décadence et l'isole- « ment. La prière monte d'elle-même sur les jeunes lèvres « qui balbutient à peine ; le nom de DIEU est sur les lèvres « mourantes qui n'ont plus la force de le prononcer.... »

« Partout où vivent des hommes, dans certaines circon- « stances, à certaines heures, sous l'empire de certaines « impressions de l'âme, les yeux s'élèvent, les mains se joi-

<c gnent, les genoux fléchissent pour implorer, pour rendre a grâce, pour adorer et pour apaiser. Avec transport, ou avec « tremblement, publiquement ou dans le secret de son cœur, « c'est à la pVière que l'homme s'adresse, en dernier recours, « pour combler les vides de son ftme ou porter les fardeaux « de sa destinée.

c< Personne ne méconnaît la valeur morale et intérieure « de la prière. Indépendamment de son efficacité quant à « son objet, par cela seul qu'elle prie, l'âme se relève, s'a- « paise et se fortifie. Elle éprouve, en se tournant vers Dieu, « ce sentiment de retour à la santé, au repos, qui se répand « dans le corps quand il passe d'un air orageux et lourd a « une atmosphère sereine et pure. »

(c C'est Dieu qui règne et agit. Il y a, dans Tacte naturel et « universel de la prière, une foi naturelle et universelle, a Dans celte action permanente et toujours libre de Dieu sur « rhomme, et sur sa destinée, nous sommes ouvriers avec « Dieu, dit saint Paul. Par la prière Thomme participe au (c gouvernement du monde. » (M. Guizot.)

La méditation prolongée est la partie caractéristique de la vie des chartreuses : la fille de saint Bruno est la plus infatigable des ouvrières de Dieu !

Saint Bruno nous fait admirer la grandeur intellectuelle de la femme, dont saint Vincent de Paul nous a fait plus lard apprécier la prodigieuse et délicate charité.

On est souvent étonné de la sagacité des paroles des soli* taires ; leur calme intuition pénètre dans le fond le plus intime des choses humaines. Ils découvrent les liens cachés qui rattachent les effets apparents à leurs causes invisibles; lorsque cette réflexion de la solitude est dirigée par la délicatesse d'une âme virginale, elle atteint à un degré étonnant de spirituelle appréciation, à une pénétration surnaturelle.

Les yeux de la pieuse vierge voient ce que nos yeux sont incapables de discerner ; ils lisent, sur les traits du visage, les secrets qui paraissent ensevelis sous les plis de la con^ science; ses oreilles entendent, dans les accents de la voix, ce que les artifices de la parole s'efforcent de désavouer; ce qui^

pour le vulgaire, est la folie de la croix, est pour la vierge contemplative, le triomphe deTamour ; et à travers tous les désordres humains, elle admire les prodiges de la sagesse divine. Unie avec Dieu par la passion, par le sacrifice accepté, elle sait que l'exemple est la plus éloquente des prédications.

Quoiqu'elle proclame souvent le contraire, l'humanité vit bien plus de la pensée de Dieu que du pain de froment; et la vierge carthusienne sait bien qu'elle aime les hommes, qu'elle les serl par ses prières et sa charité, alors même qu'elle est pour eux l'objet d une insultante pitié. — Elle est le Christ toujours vivant, attaché volontaire sur la croix et entendant les passants lancer la dérision sur le sacrifice subi pour les racheter.

La vie sociale est un ensemble de devoirs et de résignations. Et qui pourrait se plaindre de la part qui lui est faite ici-bas, par l'ordre divin, lorsque la vierge privée de toutes les satisfactions des sens, s'y résigne si bien? La prière, l'action de grâces de la vierge sans tâche, dans son martyre volontaire, jouissant des félicités de la contemplation, est le plus

EPFIGACCIIENT C1V1U8ATBUR DE TOUS LES SPECTACLES : parCC qUC

c'est le plus persuasif de tous les enseignements du devoir et de la résignation.

La prière bien méditée, bien réfléchie, est toujours exaucée^ lorsqu'elle est conforme à Tesprit de la législation chrétienne. — Que demande la prière de Tâmc juste? La réalisation du plan divin, le règne de Dieu sur la terre comme aux cieux. Or, ce règne se manifeste toujours, les œuvres des méchants ne l'empêcheront jamais, et les entreprises des justes y amèneront constamment; l'expérience et la raison démontrent la manifestation progressive de la volonté de Dieu sur le monde. Toujours la prière chrétienne est exaucée, car la volonté de Dieu s'exécute sans cesse.

Le travail des mains carthusiennes est partagé à peu près en trois séances, d'une heure chacune, employées en coutures, filatures, bouquets d'autels, quelques ornements de reliquaires.

250 INSTITUTIONS ET HOiNASTÈRES

Le modèle du travail manuel des religieuses charireuses est celui de la femme forte du livre de la Sagesse : elles savent que la grâce des formes est trompeuse^ que la beauté est tme vanité éphémère^ que la femnie craignant Dieu est seule digtie d'éloges et que sa lumière ne doit point cesser de briller même pendant la nuit... le soin de son divin époux^ les besoins de ses serviteurs et les nécessités des pauvres sont toujours présents à la pensée de la (chartreuse) femme forte ^

L'époux carlhusieu, c'est le Seigneur lui-même.

Le soin des autels, celui des ornements sacrés, des livres de piété, sont les objels du premier travail des chartreuses. Autrefois, la rareté des livres exigeait de nombreux copistes; alors les chartreuses copiaient les livres sacrés; dispensées maintenant de ce soin par l'imprimerie, elles donnent plus de temps à Thabillement des pauvres filles. Elles filent, elles cousent pour vêtir celles qui souffrent de la nudité et du froid... Les travaux futiles, les petits présents, les broderies sont défendus par la prieure ; elle veut que, toutes les heures, toutes les forces soient appliquées pour Dieu et pour Tutilité des hommes.

En implorant comme une faveur la direction spirituelle des chartreux, les dames chartreuses administrent leur temporel de la manière la plus indépendante. Le Père vicaire, directeur spirituel du couvent, n'a pas à s'immiscer dans les questions financières du monastère. 11 n'est plus même, comme autrefois, chargé de la comptabilité, et le mandataire à Textérieur de la prieure. La comptabilité est tenue, à présent, par les religieuses, et la responsabilité légale remonte toujours vers la prieure.

Celte indépendance financière des religieuses a été prudemment sanctionnée par la sage mesure que les chartreux ont prise récemment en initiant les religieuses à la tenue de leur propre comptabilité... la direction religieuse du Père

> Gralia fallax Tana est pulchritudo... mulier timens Dominum ipsa laudabitiir... non cxtinguetur in nocte lucerna ejus... nobilîs in portas vir ejus... domestici ejus vestili sunt duplicibus..., palmassuas exleuditad pauperem... {Uber Praverlf., cap. xixi, pasiim,)

DES RELIGIEUSES CHARTREUSES. 2r>1

vicaire est d'autant plus parfaite, qu'elle est moins troublée par des soins matériels. Cette direction est du reste toujours placée sous la subordination et sous la surveillance de Tévêque diocésain, chef ordinaire.

Un le voit, toutes les relations religieuses sont ici des actes de subordination volontaire qui n'ont leur principe que dans la piété. Les chartreux ne dirigent les religieuses que parce que les chartreuses sont heureuses de mériter de faire partie de Tordre angélique de saint Bruno... merveilleuse organisation de la famille religieuse, où la soumission est implorée comme une grâce, où l'autorité est exercée comme une servitude dévouée. C'est ici que Ton applique la maxime admirable du divin révélateur : que celui d'entre vous qui veut être le plus grand dans le ciel se rabaisse sur la terre jusqu'à servir les autres, jusqu'à devenir le plus petit de tous sur 1^ terre. Cest ici enfin, que l'on trouve dans sa réalité la sublime politique du règne de Jésus-Christ.

Les dignitaires chartreuses, élues par la communauté et soumises à l'approbation du chapitre général de Tordre, donnent leur démission à chacune des réunions du chapitre général de l'ordre. Ces réunions, annuelles autrefois, sont maintenant triennales.

Les dignitaires démissionnaires, en langue carthusien ne les ofScières, demandant miséricorde^ ne continuent leurs fonctions qu'après avoir été de nouveau confirmées par le chapitre.

Ce renouvellement fréquent de pouvoirs qui nont aucun privilège susceptible de rendre la vie plus commode et plus honorée; ces dignités, toujours précaires, qui n'offrent que des peines plus grandes, une responsabilité plus lourde, qui n'ajoutent aux austérités communes que des peines et des anxiétés spéciales, sont le trait le plus éminemment sage et conservateur de la piété carthusienne, parce que les dignités chez les chartreux sont véritablement des charges, parce que l'on ne les accepte que comme un devoir pénible ; on en sort avec empressement, et l'abdication acceptée est appelée chei eux une grâce ou une miséricorde obtenue. La solution

262 INSTITUTIONS ET MONiLSTÈRES

du grand problème de l'exercice d'un pouvoir électif sans cabales ambitieuses, sans révoltes anarchiques ; le rare phénix d'un gouvernement démocratique sans trouble se rencontre dans l'ordre religieux incorruptible qu*on appelle la tribu carthusienne. Le problème du progrès démocratique est donc celui du progrès religieux. Cette déduction de la politique transcendante est ici confirmée par une saisissante réalité.

La vie carthusienne est la fusion de la vie solitaire, érémétique, des anachorètes de la Thébaîde et du régime cénobitique r^ularisé par saint Benoit dans la vie en commun du couvent. La majeure partie de la journée delà chartreuse se passe dans la silencieuse retraite de la cellule, pour remplacer les paroles oiseuses et dangereuses par lexercice de la pensée.

Le dortoir des religieuses de chœur se compose de cellules bien aérées, meublées chacune des objets suivants :

D'un lit composé d'une paillasse, de draps de laine, d une couverture de même étoffe, d'un ciel de lit avec rideaux de toile blanche, d'un prie-Dieu avec un Christ, d'une stalle et d'un prie-Dieu en bois blanc, d'une chaise, d'une table accompagnée de l'assortiment nécessaire à l'écriture, d'un petit tabouret en bois, d'un petit placard, contenant la lanterne que Ton porte aux offices de nuit. Un tour près de la porte est destiné à placer le linge, que changent les lingères, car pei^sonne ne doit franchir le seuil de la porte d^une chartreuse. Une corbeille à ouvrage, les instruments indispensables à la propreté, complètent ce simple mobilier.

Quelques petits tableaux pieux décorent cette humble retraite. Le lit de paille ne reçoit le luxe d'un matelas et de draps de toile que dans le cas de maladie.

Les cellules des sœurs converses sont distribuées dans un autre dortoir.

Les repas et la récréation en commun, tous les jours, sont les seuls adoucissements à la règle ërémitique des chartreux qui aient été introduits dans le régime des religieuses. Encore la récréation en commun ne date-t-elle que du concile de

Trente, qui ordonna la claustration absolue de toutes les religieuses liées par des vœux perpétuels; la récréation en commun fut alors chez les chartreuses substituée à la promenade extérieure correspondante au spatiement des chartreux.

La robe de laine blanche des chartreuses ressemble au froc du moine attaché par une ceinture et surmonté des grandes poches de la cuculle. La parole de la vierge de Bruno est un cantique immaculé comme sa robe.

La plus stricte modestie règne dans le costume de la \ierge carthusienne : entre la guimpe qui couvre le cou et le voile, il n'eiiste point de vide; le voile de laine blanche oiïre une pointe qui peut se rabattre sur le visage ; au-dessus de ce voile se pose un autre voile, blanc pour la professe et noir pour la vierge consacrée; un manteau de cérémonie formé de drap blanc est ajouté au costume dans les grandes cérémonies.

Les chartreuses ne portent les ornements complets de leur conséeration que le jour du jubilé^ à la cinquantième année de leur profession ; à leurs funérailles, elles sont aussi couvertes des mêmes vêtements d'honneur, mais en substituant le noir à la couleur blanche; leur diadème virginal orne leur tête comme une couronne triomphale. Aux offices, Vétole et le manipule ornent la vierge consacrée qui chante l'épltre aux messes conventuelles, et aussi celle qui, le jeudi saint chante V évangile du lavement des pieds, ou le mandatum.

En dehors de ces occasions solennelles, la vierge consacrée ne se dislingue des autres professes que par le voUe noir et par Vanneau.

Du reste, Tégalité dans le costume, dans les austérités, est si complète dans les divers étages de Tordre carthusien, que la vénérable mère prieure elle-même ne porte aucun signe distinctif de sa dignité et ne s'exempte d'aucune austérité...

La communauté forme trois divisions :

l^" Les religieuses de chœur consacrées.

2^ Les professes j sœurs consacrées^ les novices et les postulantes. «

3° Les sœurs converses liées par des vœux et ayant la robe

blanche, et les données qui n'ont point encore prononcé de vœux et portant la robe brune.

Les diverses divisions ne doivent point avoir de communication entre elles, quoi qu'elles prennent leurs récréations dans le même enclos.

Les postulantes conservent l'habit séculier pendant un mois; un manteau noir est seulement, pendant les offices, posé sur ces vêtements. La prise d'habit ne se fait qu'après un mois de postulation... Entre le début d'une postulation et la profession il s'écoule deux ans.

La professe ne peut être consacrée avant l'âge de vingtcinq ans révolus. Autrefois il n'y avait pas d'intervalle fixé entre la profession et la consécration; maintenant l'intervalle entre ces deux degrés est au moins de quatre années. Il y a une prieure, une sous-prieure, une directrice du noviciat. Les sœurs converses chargées de toutes les œuvres du service matériel, ne doivent leur situation inférieure qu'à l'imperfection de leur éducation.

Leur noviciat se fait en robe brune ; elles sont admises à la profession et à la robe blanche, après la période totale de quatre ans de noviciat. Elles n'arrivent jamais à la consécration, la forme des vêtements des converses offre des différences assez légères avec la coupe des vêtements des religieuses de chœur.

L'absence de quêtes et de courses à l'extérieur est le caractère essentiel qui distingue les tribus des deux sexes de saint Biomo. On évite ainsi les religieux hybrides, que saint Bruno appelait gyrovagues, quêteurs et quêteuses, dont la moralité, échappant à tout contrôle, est exposée à trop de chutes. Toutes les religieuses de chœur et converses portent un chapelet orné d'une médaille, avec Teffigie de saint Bruno d'un côté et celle de sainte Roseline de l'autre côté; le chapelet de religieuses de chœur a ses grains blancs en os, celui des converses en brun ou noir.

Dans les cérémonies de la prise d'habit, de la profession et de la consécration delà religieuse chartreuse, on ne voit pas le lugubre appareil qui domine comme dans d'autres ordres de

religieuses ; rien ici ne ressemble à des funéi*ailles, c est plutôt une apothéose précédée d'une démonstration d'humilité. La religieuse charlreuse se retire de plus en plus de la terre pour marcher vers le ciel ; elle prie pour qu'on lui accorde l'habil, elle prie et s'humilie davantage pour obtenir la grâce d'élre admise à la profession; elle s humilie bien plus encore pour obtenir le suprême honneur de la consécration.

Toutes ces cérémonies, depuis la prise d'habit jusqu'à la consécration, s'accomplissent dans une retraite impénétrable à la vue des parents et des amis. A la prise d*habit, la novice peut encore parler aux parents au parloir ; mais aux grandes journées de la profession et de la consécration, le bruit et les aflections extérieures ne doivent plus troubler les contemplations et les ravissements de l'épouse indissolublement unie à l'époux divin, bien-aimé.

Une des plus grandes peines réservées aux manquements les plus solennels aux régies consiste dans la privation temporaire du voile des professes et de Tanneau des vierges consacrées. Ce sont là les pénitences solennellement imposées parla prieure. La description des cérémonies : 1"^ de la prise d*habit ; 2" de la profession ; 3^ de la consécration des vierges carthusiennes est reproduite en détail dans la Vie de sainte Roseline... Inutile de la donner ici.

Pour les chartreuses comme pour les chartreux, le maigre constant ne cesse jamais d'être obligatoire, même en temps de maladie. L'abstinence des aliments gras, prescrite pour les chrétiens ordinaires pendant le carême, i'avent ou les deux derniers jours de la semaine, est remplacée, dans le régime carthusien, par l'abstinence des œufs et du laitage.

Pendant toute l'année, les repas se réduisent à deux : le dîner et le souper. Ces repas sont non-seulement limités pour la qualité, pendant les abstinences, durant huit mois de Tannée, mais encore diminués de quantité.

Ainsi, pour les jours ordinaires, il y a, au dîner, un potage, deux plats et un dessert; au souper, un plat et un dessert. Les jours d'abstinence, on supprime un plat au diner

et au souper. Rien n'est donné aux sensualités, dans ce régime, et toutes les exigences naturelles sont remplies.

La quantité ne laisse jamais en sou^rance les besoins véritables et les nécessités de la nature ; mais aussi jamais il n'y a cette surexcitation de Tappétit qui produit un grand nombre n'infirmités et abrège la vie des personnes aisées. Le régime chartreux est la remarquable application des préceptes de frugalité déduite des observations physiologiques du savant Flourens ; préceptes dont le résultat est de conserver, de prolonger la double santé de Tesprit et du corps. Mens sana m GORP(»E sANo. Seulement les prescriptions de la doctrine physiologique ne sont données aux laïques qu'au nom del'intérét matériel de la vie présente ; pour allonger l'existence, on la décolore par des calculs qui en attristent tous les moments. La règle carthusienne est au contraire un devoir récompeàsé par les merveilleuses jouissances du sacrifice, du dévouement de la charité pour les autres hommes, et du bonheur céleste mérité pour nous-mêmes. L'austérité carthusienne associe Yutilité pour les autres et pour soi aux plus sublimes aspirations vers la beauté divine; chaque nécessité matérielle satisfaite est transformée en douce jouissance spirituelle, lorsqu'elle se présente avec l'attrait du devoir et du dévouement accomplis.

N est-il pas remarquable qu'en ne visant qu'à la perfection morale, Bruno ait rencontre les vérifables lois de Tutilité et du régime sobre pour l'organisation humaine? Quelle analogie inattendue entre le livre de la frugalité carthusienne et le livre intéressant de 2a Longévité humaine !

L'homme est un animal essentiellement frugivore... c'est lace que proclame la physiologie moderne, comme le résumé de la conformation de la bouche et de l'estomac de l'homme: Donc la nourriture maigre, c'est-à-dire le régime essentiellement végétal, peut suffire à l'homme qui dépense peu de force ; et la quantité d'aliments doit être d'autant plus réduite que les exercices matériels sont plus circonscrits. Ces deux grands principes hygiéniques sont la confirmation de la règle des chartreuses.

Les résultats en sont incontestablement heureux. Lorsque le concile de Trente voulut améliorer, adoucir le régime carthusien, les religieux ont supplié qu'on ne changeât rien à la règle, et, à l'appui de leur prière, ils ont montré au concile les visages frais et riants de leurs beaux vieillards.

L'ensemble d'un monastère de chartreuses offre deux divisions bien distinctes : l'établissement des religieuses et la maison du vicariat, foyer de la direction spirituelle. Le vicariat est habité par deux pères chartreux et un ou plusieurs frères convers attachés au service des pères. La séparation du couvent des dames et de la maison des pères est complète, depuis le sol jusqu'à la toiture. Cette division se reflète dans tous les détails du service religieux, même dans les doubles grilles et le rideau qui, à l'église, séparent le chœur des religieux de celui des religieuses, et dans le confessionnal, dont la porte est hors de l'église des religieuses.

La maison monastique des religieuses est formée de Téglise, des cellules, du réfectoire et de Tenclos.

Le service religieux se subdivise entre deux enceintes : celle du chapitre et celle des offices conventuels.

Pour les offices conventuels, on partage l'église en deux divisions : celle du sanctuaire, formée de l'autel et du chœur du pères chartreux ; puis celle du chœur des vierges, séparée du sanctuaire par la double grille déjà indiquée. Le rideau placé devant le grillage est plié pendant les offices où la vue des religieuses doit atteindre l'autel.

Le chœur des religieuses est, lui-même, séparé en deux parties par une cloison percée d'une grande ouverture par son milieu, ouverture toujours libre.... la division la plus éloignée de l'autel forme le chœur des converses. Au-dessus du chœur des religieuses, une tribune permet aux religieuses de l'infirmerie de participer aux oftices divins.

Autour du sanctuaire et du chœur des religieux règne une galerie grillée, destinée à permettre au peuple de venir entendre la messe du dimanche. — Cette galerie est séparée en deux pour isoler les deux sexes: à gauche de l'autel, la galerie des hommes; à droite, celle des femmes. Sur les deux murs

latéraux du sanctuaire sont deux images saintes: la sainte Vierge et saint Bruno. La chapelle du chapitre est divisée en trois — la partie médiane, où se trouve l'autel sur lequel des pères célèbrent la messe basse entendue chaque matin par les converses placées derrière le célébrant et séparées de lui par une grille; devant le célébrant est une seconde grille, qui isole le compartiment réservé aux religieuses de chœur. Le rideau placé devant cette dernière grille est orné de rimage de sainte Roseline. Par une combinaison bien ingénieuse, le rideau est donc le tableau de Tautel.

Au chapitre se tiennent les assemblées monastiques; là se font entendre les paroles gracieuses ou les avertissements sévères de la vénérable mère prieure.

Les novices ont aussi leur chapelle spéciale. La sobre ornementation de toute l'église est rehaussée par l'exquise propreté qui caractérise tout ce qui concerne le service divin de la maison. La piété du cœur y surexcite l'activité des mains.

Dans les premiers temps, les chartreux et les chartreuses recevaient leurs aliments non préparés, ils devaient les faire cuire dans leur cellule. Les chartreuses étaient distribuées de deux en deux dans une même cellule. Dans ce système, la solitude était moins complète, et il y avait une grande perte de temps et de combustible exigée par toutes ces cuisines isolées.

Les repas des chartreuses sont maintenant servis dans le réfectoire. Pendant le dîner, une lecture pieuse ne laisse jamais négliger le soin de Pftme pendant qu'on satisfait aux besoins du corps.

Le réfectoire des converses, contigu à celui des religieuses de chœur, communiquant avec lui par une large ouverture, permet que la lecture de la religieuse lectrice profile à toute la communauté silencieuse et recueillie.

La durée de chaque repas est de moins de une demiheure.

11 est inutile d'insister sur les détails de la construction du parloir et des cellules. Quant au parloir, il ressemble à

DES RELIGIEUSES CUAHTREUSES. 26U

celui d'une communauté ordinaire de religieuses cloilrées : il y a une grille en fer, puis un châssis en bois pouvant s'ouvrir comme une porte à claire-voie, seulement dans les cas prévus par les statuts. Derrière le châssis, un rideau... puis enfln un tour pour recevoir ou donner.

L'enclos est fermé par des murs de 4 mètres de haut. Il offre les allées pour la promenade, le jardin potager et fleuriste, cultivé par les sœurs converses, aidées quelquefois par les dames religieuses... c*est ici l'exercice qui remplace celui des Pères chartreux dans le petit jardin attenant à leur œllule.

On trouve, en outre, dans l'enclos, trois chapelles : Tune pour la sainte Vierge^ l'autre pour saint Joseph^ et la troisième dédiée au patron spécial de Tordre, à saint Bruno; le cimetière avec ses murailles, est le complément du cloitre carthusien.

Une petite vigne cultivée dans Tenclos fournit le vin réservé pour le saint sacriGce : vin dont la pureté est ainsi audessus de tout soupçon.

On voit que tous les détails de l'organisation carthusienne sont sagement calculés pour conduire la vierge chrétienne à la perfection de vertu solitaire et de l'immolation silencieuse.

Combien sont peu initiés aux douces joies de l'âme paisible qui vit dans la contemplation des perfections divines, ceux qui jugent la vie des enfants de saint Bruno propre seulement à de grands pécheurs, troublés par des remords qui ne pourraient s'apaiser que par Texcès des expiations. -^ Quel peut être le remords de filles sans souillures ?

La vie contemplative n'est faite, au contraire, que pour les âmes d'élite dont jamais les fumées du vice n'ont obscurci les regards sereins et la vue pénétrante. A ces âmes virginales seules il appartient de connaître les élancements de la prière qui les met en perspective des perfections divines ; à elles appartient le bonheur de comprendre qu'en priant pour leurs semblables, elles ont l'insigne privilège de travailler à leur bonheur et d'appliquer aux vices la solidarité de leurs vertus.

La joie sereine qui se décèle dans Paccent de leur voix, trahit le bonheur céleste qui habite dans leur cœur et laisse deviner la douce expression de leurs traits cachés sous la blancheur de leurs voiles, expression de félicité bien retracée àdins Tangélique portrait de sainte Roseline.

Au mois d'octobre 1792, au nom de la liberté, la vie de prières et de sacrifices fut prohibée à la Grande- Chartreuse, et le général dom Nicolas de Geoffroy, après avoir donné avec une fermeté égale à son intelligente piété, la dernière direction à ses frères religieux, alla mourir, en 1801, dans la chartreuse de Sainte-Marie-des-Anges à Rome, et Tordre fut gouverné jusqu'en 1815 par trois vicaires généraux.

En 1815, dom Remuai Meissannierj second vicaire général, fut secondé par dom Ephrem CotUard^ brebis hors du bercail, qui n'avait jamais cessé d'errer autour de la maison dont il était profès, et leurs supplications réunies pour obtenir la remise du monastère délabré furent couronnées de succès.

Au milieu de juillet 1816, les survivants des diverses chartreuses de France rétablirent le premier noyau de la famille carthusienne : en 1816, comme en 1084, les chartreux étaient sans patrimoine, tous les biens matériels avaient sombré dans le naufrage politique, mais les vertus s'étaient accrues dans la persécution et la proscription : on eût dit que les anciens compagnons de Bruno se réveillaient après un sommeil de 732 ans ; Tincorruplibilité carthusienne eut un éclatant triomphe. Aux acclamations des peuples voisins, pleins des souvenirs des anciens bienfaiis, les saintes inspirations du désert retrouvèrent leurs interprètes. La croix triomphante, de nouveau élevée sur le grand Som, fit resplendir sa lumineuse devise : Siat crux dum volvitur orbis; la terre avait fait une révolution, et la croix reparaissait debout sur le rocher!

Ensuite quatre autres sanctuaires de religieux carthusiens se relevaient successivement pour attester la constante vertu du précieux ferment laissé par Bruno; cette résurrec^ tion s opérait précisément sous le gouvernement de Juillet,

DES nKLIGIEUSES CHARTREUSES. 271

inauguré au nom des passions antireligieuses. Alors apparurent successivement les chartreuses de Bossenrille (Lorraine), en 1833, de Valbonne près Pont-Saint-Esprit (Languedoc), en 1836; de Mougères, près Pézenas, en 1843; et de Mont- Rieux, près Toulon, en Provence, dans cette même année. Dix ans du régime hostile de Juillet faisaient reparaître plus de couvents que quinze années de Tapparente faveur de la Restauration : c'est donc toujours le triomphe par la lutte !

Les rares survivantes des anciennes religieuses chartreuses de Prémol, de Métan, de Salettes et de Gosnay, redemandèrent aussi la vie contemplative des saints ermitages ; elles purent, en 1820, seréunirà Lozier, sur la paroisse de Yinay, diocèse de Grenoble, dans un ancien monastère célèbre par les pèlerinages qu'attirait le sanctuaire dédié à la sainte Viei^. Mais elles ne trouvaient point en ce lieu la solitude nécessaire à la paisible méditation carthusienne...; leurs ressources accrues leur permirent d'acquérir et de rendre habitable, dès le 6 juin 1822, jour de la Fête-Dieu, le chAteau de Beau regard, paroisse deCoublevie, prèsVoiron.

Le nouveau monastère des chartreuses de Sainte-Croix-dc- Beauregard, successivement agrandi, est placé à mi-coteau au-dessus des magnificences de la végétation arrosée par risère, dans la direction de Voreppe à Saint-Marcellin.

L'œil découvre, de la terrasse du monastère, vers le midi et vers l'est, les merveilleuses aiguilles des Alpes; au couchant et au noitl, les masses volcaniques et granitiques de l'Ardèche et du mont Pilât, qui viennent s'arrêter brusquement en baignant leurs pieds dans les flots du Rhône. Autour du monastère, des terres fertiles parées de riches moissons, clalées sous des noyers majestueux ; et, disséminées çà et là, quelques masses granitiques, aux arêtes aiguës, qui ont été délaissées par les glaciers antédiluviens des Alpes.

Ces authentiques médailles des ères géologiques viennent rehausser les charmes des paisibles campagnes actuelles par le souvenir des crises violentes du monde primitif. ... Le mo*^ nastère de Sainte-Croix de Beauregard n'est-il pas lui-même

une fleur radieuse, sur une tige féconde sortie des ruines et des cataclysmes politiques?

La fécondité du monastère de Beauregard exigea bientôt le départ d*une colonie. Le jour de la Nativité de la Yiei^e, le 8 septembre 1854, une nouvelle génération de quinze religieuses alla fonder à la Bastide Saint-Pierre, près Montauban, le monastère des vierges carthusiennes des S. S. Cœurs de Jésus et de Marie. En face des variations de la société protestante, étrange transformation des albigeois de la vallée de la Garonne, s'élève maintenant un des plus gracieux pro* duits de VinaUérable germe laissé par saint Bruno.

Voilà donc deux monastères de vierges carthusiennes établis comme des pierres d'attente pour compléter Tédifice moderne de l'ordre que caractérise la virginale figure deRoseline. Notre sainte est honorée, à Beauregard, comme la patronne de la chapelle du chapitre, tandis que la plus parfaite de ses images, peintes par Mignard sur d'anciens portraits, décore le chœur des religieuses.

Un intérêt puissant s'attache aux religieuses chartreuses et à la vierge de Celle-Roubaud qui est leur modèle. L'in* constance et la mobilité, infirmités dominantes du sexe faible, sont remplacées ici par une invariabilité qui nous reproduit une des plus remarquables efllorescences de la piété chrétienne déjà éloignée de nous de plus de sept siècles.

L'ordre carthusien virginal est donc une médaille parfaitement conservée des fastes historiques religieux. Cette médaille vivante nous fait toucher au doigt la réforme par laquelle le christianisme a remédié à la dissolution païenne et à la violente incontinence des barbares. Nous voyons comment la vie intellectuelle, élevée jusqu'aux suprêmes régions de la contemplation, a été mise en honneur pour réprimer tous les excès matérialistes de l'homme encore à demi sauvage ; comment la femme, première victime des abus de la force, a été affranchie et relevée jusqu'aux plus difficiles ver- I us de la virilité.

La vierge chartreuse, que Ton recherche vainementdans les divers produits de la religion sensuelle et brutale de Mahomet,

a été la plus brillante manifestation de la virginité divine de Marie : par le culte et le modèle vivant de la femme vierge^ elle a relevé les droits et les prérogatives de la femme épouse. En ce sens, la vierge carthusienne a été un des plus efficaces, des plus énergiques agents de la merveilleuse organisation de la famille et de la civilisation chrétienne dont nous jouissons.

Il y a, enfin, sous la figure de la fille de saint Bruno, le reflet de l'invariable principe du sacrifice qui est le fondement de la morale et du progrès chrétien.... L'esprit de sacrifice et de dévouement pour le prochain, sans cesse reproduit, voilà ce qui sépare le christianisme de toutes les fausses religions et de tous les systèmes des sophistes.

Les vierges carthusiennes qui, dans leur humble et silencieuse retraite, retracent, à travers toutes les vicissitudes des siècles, cette invariable image du sacrifice religieux, et ce fécond moyen des progrès sociaux, n'ont pas besoin de faire des miracles pour acquérir des droits à notre vénération intelligente; — l'observation constante de la lettre et de l'esprit de leurs saintes règles est déjà une merveille supérieure à toutes les inversions des lois physiques.... Toute leur vie n est-elle pas une série continue d*<xuvres édatatUes de sainteté?

Dés l'année 1150, les couvents des chartreux et ceux de moniales chartreuses furent gouvernés par le prieur de la Grande-Chartreuse, chef unique de tout Tordre carthusien. Sous cette direction se produisirent les fondations et les abdications des couvents de religieuses chartreuses.

Le douzième siècle produisit les deux premiers couvents de vierges chartreuses : Prébayon en 1145 et Bertaud en 1188. Il y eut huit fondations de religieuses dans le treizième siècle, qui vit nattre sainte Roseline. Ces fondations furent : Saint-André de Ramires, en 1228; Bonlieu, en 1229; Poletins, en 1230; Prémol, en 1234 ; Parménie, en 1259 ; Celle- Roubaud, en 1260; Métan, en 1292 ; Salettes, en 1299.

Le quatorzième siècle fit éclore cinq créations : Êmeuges,

t>74 INSTITUTIONS ET MONASTERES.

cnl3UU; Gosnay,en 1329; Bruges, en 1548; Saini-Espril près Valence en Espagne, en 1389; et enfin Escouges, en 1391.

Dans le quinzième siècle, les fondations de religieuses chartreuses s^arrêtent; nous atteignons une époque de relâchement moral.

Dans le seizième siècle, aux créations de vierges carthusiennes se substitue l'institut des Carmélites de sainte Thérèse; ordre monastique que le régime austère et la vie contemplative se rapprochent beaucoup des règles des chartreuses.

Dans la famille carthusienne, les abdications sont encore plus étonnantes que les créations.

Dans le treizième siècle, l'abdication s'applique à la maison de Prébayon, ruinée par une inondation et transférée à Saint-André de Ramires, domaine concédé par les bénédictins de Mont-Majour, près d'Arles.

Le quatorzième siècle offre trois abdications : Bonlieu, en 1301; Émeuges. en 1303; Saint-André de Ramires, en 1536.

En 1529, à l'époque du décès de sainte Roseline, il y avait eu douze fondations et trois abdications : il restait donc alors neuf maisons de vierges chartreuses. Jamais il n'en subsista simultanément un nombre égal à celui-là.

Dans le quinzième siècle, le relâchement des monastères se manifeste par les abdications répétées des chartreux. 11 y eut quatre couvents de moniales abdiqués dans cette période d'anarchie du gouvernement catholique; et ces perles ne furent compensées par aucune création. Les chartreux portèrent alors le courage et le dévouement à Tincorruptibilité jusquà renoncer à la relique de sainte Roseline.

A la fin du dix-septième siècle, il ne restait plus que cinq maisons de chartreuses : Prémol, Mélan, Salettes, Gosnay et Bruges. Cette dernière maison, abdiquée dans le dix-huitième siècle, réduisait, en 1793, à quatre seulement le nombre des asiles des vierges de saint Bruno.

On voit donc que le siècle où naquit notre sainte fut celui qui produisit le plus grand nombre de fondations de religieuses chartreuses, et que le priorat de Roseline correspon-

DES IIËLIGIËUSËS CHARTREUSES. 275

dit à la plus brillante efïlorescence de la virginité carthusienne.

rOSDAnOIfS. AHIfiES.

Prébayon 1145

Berlaud 1188

Saint-André de Ramires. . . 1228

BonJieu (Savoie) 1229

Polétins 1230

Prémol 1234

Pamiénie 1259

Ceile-Roiibaud 1260

Métan 1292

Saietles 1299

Emeuges 1300

Gosnay 1529

Bruges 1548

Saint-Esprit 1389

Escouges 1391

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