SACRIFICE
Alors on comprend tout ce qu'il y a de profondément civilisateur dans l'esprit d'immolation et d'abnégation dont Tordre carlhusien est une image perpétuellement vraie ; une exprès-
sion conslamment retracée en caraclëres fortement imprimés dans notre milieu social.
Les services rendus à la civilisation chrétienne^ fondée sur le sacrifice, ressortent donc avec évidence de l'esprit de saaifice stéréotypé dans les Chartreux.
L'ordre carthusien a été une croix toujours tenue debout sur le chemin de l'humanité depuis huit siècles.
En voyant cette croix lumineuse, nous concevons tout ce qu'il y a de parfaitement logique dans Tidëe de la solidarité des mèriles. Rst-ceque la vue des grands exemples n'est pas la plus persuasive des leçons? — Est-ce que l'idée de la réversibilité des grâces n'est pas une vérité sentie par toutes les âmes qui se rapprochent d'un type de sainteté? — Je ne crois pas qu'il y ait au monde une seule personne qui ait pu se soustraire à l'influence surnaturelle des mérites exceptionnels. Si l'on proclame la contagion du vice, c'est parce qu'on reconnaît les saintes expansions de la vertu.
Dans les âges modernes où l'idée de l'ordre a pu frapper la grande majorité des esprits, on a pu diminuer les clôtures et laisser la faiblesse des vierges s'exposer aux dangers de la rue sous la forme bénie des sœurs de charité, des petites sœurs des pauvres. — Grâces aux bienfaits de l'ordre public de la société du dix-septième siècle, les filles de Saint-Vincent de Paul ont été créées au moment même où de saintes mères de famille, des veuves, des filles infirmes venaient s'abriter sous les rigueurs claustrales adoucies par saint François de Sales. La sainteté a été alors mise à l'œuvre sous toutes ses formes.
Pour apprécier la création monastique de saint Bruno, il faut éludier son esprit. Saint Bruno fut un grand saint et un grand génie et les résultats civilisateurs de la croisade étaient dans les prévisions de cette vaste intelligence, comme ils étaient dans les vœux et les prières de ce grand cœur. En faisant promulguer la croisade et en créant Tordre carthusien, saint Bruno a rendu deux grands services à la civilisation chrétienne.
Les beautés de la création étaient vivement senties par
218 INSTITUTIOiNS ET MONASTÈUES
saint Bruno, qui les décrivait avec une exquise poésie. La peinture du site de la Chartreuse de la Tour va nous permettre d'apprécier les grâces de l'esprit du sévère cénobite. a Cette solitude est dans une position riante, l'air y est « doux et pur. La plaine spacieuse qui l'entoure s'étend « gracieusement au milieu d'une vaste enceinte de montagnes: « elle est couverte de prairies verdoyantes et de pâturages « émaillés de fleurs. Comment pourrais-je décrire cette perte spçctive qu'oifrenl les collines s'élevant en pente douce les « unes au dessus des autres? ces vallons retirés tout couverts « de fraîcheur, ces ruisseaux qui sillonnent la campagne, ces «jardins toujours arrosés par de petits canaux; ces arbres « chargés de fruits si beaux et si variés?... Pourquoi nous « arrêter si longtemps à de pareilles descriptions?... Les oc- « cupations qui ont Dieu pour objet ne sont-elles pas plus « agréables et plus utiles? »
« Reconnaissons cependant que ces admirables spectacles « de la nature délassent et raniment nos faibles esprits, face tigués par lobservance d'une règle sévère et par des exerce cices spirituels souvent répétés... L'arc toujours tendu perd (c sa puissance. »
A travers ces charmantes paroles ne discerne-l-on pas un léger sourire de paix et de bonheur même sous la couronne d'épines de l'anachorète?
Faut-il peindre la paix du pieux solitaire, écoutez les placides réflexions de saint Bruno sur le calme du désert: « Là, Dieu récompense les travaux de son athlète par cette « paix « que le monde ignore et par la joie dans le Saint-Esprit. »
« Là, on trouve celte belle Rachel, plus aimée de Jacob que « Lia quoiqu'elle soit moins féconde. Là, est encore cette « MEILLEURE PART quc Marie a choisie et qui ne lui sera pas « ôtée... Là, on peut avoir quelque avant-goût de ces fruits (c dont on ne se rassasie pleinement qu'au paradis I
« Plût au ciel, frère chéri (Raoul le Vert), que cet amour c( de Dieu dans la solitude pût vous réchauffer de ses chastes « ardeurs! alors la gloire du monde, cette grande séductrice « vous paraîtrait vile... alors vous briseriez les liens des
ff RICHESSES qui ne sauraient vous sauyer d'une indigence éter- « nelle, alors vous ne seriez pas retenu par les dignités ecclé- « siasliques qui chargent votre âme d'une si périlleuse res- « ponsabililé. »
Après avoir entendu si bien caractériser les dangereuses vanités de la gloire, des richesses^ des dignités^ quel estrhomme qui ne leur préférerait pas les charmes du désert de Bruno?
Il faut avouer que la poésie, la haute raison du pieux orateur prêtaient des attraits séduisants aux solitudes et à la prière. On conçoit bien les regrets des ermites de la grande Charireuse subitement sevrés des charmes d'une éloquence si pieusement persuasive... Quelle privation pour eux d'être éloignés des lèvres souriantes qui énonçaient de si gracieuses pensées I quel puissant apôtre de la paix, était saint Bruno, au milieu de tous ces tumultes de tous ces déchirements du moyen âge! — et comme on reconnaît bien Técho des paroles pacifiques de Bruno dans la harangue chaleureuse d'Urbain II flétrissant du haut des montagnes de TAuvergne les rapines et les violences de son siècle! Nul religieux du moyen Age n'a, autant que Bruno, montré d'avidité pour les douceurs de l'ordre et de la paix. C'est à cause de cette sainte passion pour la paix qu'il est allé la chercher dans les plus impénétrables retraites.
Par la croisade il a fait inoculer l'esprit de sacrifice à la cause de la chrétienté dans l'âme des guerriers : par l'ordre carlhusien il a montré, de la manière la plus durable, l'exemple du bonheur que la paix et le sacrifice toujours renouvelé produisent au milieu des austérités de Tanachorète et du cénobite. Grâce à lui, cet esprit de sacrifice n'a plus cessé de briller sur la chrétienté catholique. De cet esprit de sacrifice il a donné sur sa personne la plus éclatante manifestation, quand il a consenti à abdiquer même les prérogatives de chef et de fondateur, quand il s'est résigné à vivre loin de ses enfants les plus chéris!... Aussi, voyez, à travers les nombreuses vicissitudes de l'Église, voyez avec quelle inaltérabilité s'est maintenue la fondation carthusienne ! voyez comme l'esprit d'abnégation s'est révélé de la
manière la plus héroïque dans l*ab(licalion des chartreuses où Tobservance des règles ne pouvait plus être maintenue! I !
Et CCS miracles sont essentiellement civilisateurs. — La civilisation est l'œuvre de la société : or, l'orgueil est répulsif, antisocial : il est donc anticivilisateur; c'est la modestie, rhumilité qui. sont douces, symphatiques et sociales. L'humilité est donc civilisatrice, La charité ou le dévouement est à son tour le grand instrument de la civilisation. C'est la charité, c est la justice qui seules rendent possible l'association de ceux qui travaillent par le bras ou par la tête, et les vertus donnent seules ses liens et sa fécondité à l'association. La morale chrétienne est donc la cause première de toutes les associations et de tous les progrès. Pauvres intelligences, étroits esprits que ces Enfantin^ ces Fourier, ces Comte, ces apôtres du progrès qui ont méconnu la véritable cause du progrès, si bien sentie, si bien mise en action par les saints tels que Bruno! Si vous créez des chemins de fer, c'est avec l'ordre public, avec la paix de Bruno, c est avec l'association des travailleurs, fondée non sur les appétits rivaux et luttants, mais avec les efforts sympathiques. Vous ne marchez qu*avec rÉvangile, dont l'atmosphère vous éclaire partout comme d'une lumière diffuse; vous marchez, sans songer que cette lumière a un splendide foyer. Vous pensez être des créateurs, des guides, et c'est vous, ingrats, qui avez été enfantés; c'est vous, aveugles, que l'on guide. 0 illusions fatales de l'orgueil, faites place aux services de l'immolation !
Quand vous avez voulu faire une société, vous n'avez produit que des luttes et des déchirements, vous n'avez pas même pu faire vivre quelques années un petit phalanstère, et Bruno fait vivre depuis huit siècles des phalanstères qui s'appellent chartreuses.
Tout phénomène a ses causes : l'insuccès des Fourier, des Enfantin et des Comte a des causes; le succès du christianisme de Bruno a son explication. Le cénobite a fondé sur le principe d'association et de dévouement ; vous avez voulu bâtir sur le principe de dissociation et d egoîsme.
L'ordre carthusien est essentiellement destiné à la pricrc
C'est là son action supérieure, son utilité spéciale; aux enfants des autres ordres Faction, aux enfants de Bruno la prière.
La prière, c est Vhumilité devant la puissance, Vadmiration devant la grandeur, la soumission filiale et l'afïection devant l'autorité créatrice et aimante. C'est l'amour, pour Dieu, beauté suprême, pour nos semblables venus de la même origine. C^est tout cela que dit la prière chrétienne, par ces simples mots : Notre Père qui êtes aux cieux. C'est une supplique pour le règne universel de Tordre, de la justice et de la paix... Nous ne demandons notre bonheur qu'après le bonheur général, notre bonheur individuel qu'autant qu'il s'accorde avec le plan divin, avec la volonté de Têtre infiniment sage et bon. La prière est une méditation sur les perfections divines et sur les vertus humaines. Celui qui prie et qui médite se perfectionne et donne l'exemple du perfectionnement. La prière est donc civilisatrice d'une manière énergique, immédiate, d'une manière individuelle et générale. La prière est une supplique adressée à l'action divine toujours libre, et une consolation pour celui qui souffre et qui sera récompensé de ses douleurs.
Un ami puissant peut vous obliger, doit-il rejeter une juste demande partie d'un cœur dévoué? Déduisez de ce principe la loi; par voie d'induction, passez du petit au grand, du grand à Tinfini, et vous concluez nécessairement à l'eflicacité de la prière, comme à une loi générale supérieure ; ainsi que, par voie d'induction, l'idée de cause vous a mené à Dieu infini.
Telle était la grande chartreuse en 1084; telle elle s'est trouvée en 1785 lorsque Ducis la visitait ; telle elle s'est retrouvée en 1 792 lorsque l'on a dispersé ces constants observateurs de l'orthodoxie. Tels on les vit revenir en 1816, pour rentrer dans leur pacifique prison.
La prière carlhusienne s'est donc bien montrée efficace et conservatrice. Après les spoliations que l'impiété a fait subir à la grande Chartreuse, après la perte des richesses que les actifs cénobites avaient créées, cet ordre, doué d'une merveilleuse énergie retrouve, en 1865, de beaux revenus avec son industrie de liqueurs distillées.
Les richesses ainsi obtenues ne servent aux chartreux qu^à répandre les bienfaits et les arts sur tout ce qui les environne. Il est beau de voir le chartreux, réduisant son entretien à la dépense de soixante centimes par jour, vêtements compris, créer des hôpitaux, des écoles, des églises; répandre^ de tous côtés les secours pour les œuvres pieuses et utiles, l'aumône pour les vieillards et les enfants, les asiles et les secours pour les malades : il est pauvre pour lui, riche pour les malheureux.
Le chartreux de nos jours a conservé en entier l'esprit du cénobite du onzième siècle ; et, chose bien merveilleuse, le père dom Garnicr, le créateur de cette riche industrie qui a donné des millions à Tordre carthusien, revêtu au monastère des plus simples attributs, vit dans Tobéissance volontaire, l'humilité et la pauvreté du plus infime des chartreux ! Celui qui créa l'opulence, celui qui répand la vie se présente sous les dehors du serviteur uniquement apte aux plus simples travaux !
Sous le général dom Nicolas de Geoffroy, en 1785, plus de sept siècles après la fondation de l'ordre des chartreux, vers la dernière moitié du dix-huitième siècle, et dans tout le trouble des impies et fébriles excitations voltairiennes, le poète Ducis visita la grande chartreuse et il écrivit l'impression produite sur son âme par l'observation de l'œuvre de saint Bruno.
« J'ai vu (disait Ducis), j'ai vu son désert, sa fontaine, a sa chapelle, la pierre où il s'agenouillait devant ces mon- « tagnes effrayantes sous le regard de Dieu. J'ai visité toute a sa maison, j'ai vu les solitaires à la grand'messe ; j'ai « causé avec un des plus jeunes dans sa cellule : tout m'a « fait un plaisir profond et calme. Les agitations humaines ne « montent pas là. Ce que je n'oublierai jamais, c'est le con- « tentement céleste qui est visiblement empreint sur le \i- « sage de ces religieux.
(c Le monde ti^a pas d'idée de cette paix ; c'est une autre « terre, une autre nature. On la sent, on ne la définit pas, « cette PAIX QUI vous gagne. J'ai vu le rire et l'ingénuité de
« Tcnfancc sur les lèvres du vieillard, la gravité et le rett cueillement de Pâme dans les traits de la jeunesse. J'ai eu « ma cellule où j'ai couché deux nuits, et c'est avec regret a que je me suis éloigné de cette maison de PAIX.
« Je vous assure, mon cher ami, que toutes ces idées de for- « tunej de succès^ de plaisirs y tout ce tumulte de la vie, tout ce « TAPAGE qui est dans nos yeux, nos oreilles et notre imagina- « tion, restent à rentrée de ce désert j et que notre âme nous « ramène alors à la nature et à son auteur. .. » La vie ordinaire, la vie du monde, c'est le fracas du torrent de saint Laurent ; la pacifique existence du moine, c'est le calme du désert carthusien : entrele lieu et l'institution, l'harmonie est complète.
Quelle admirable peinture de la paix du chartreux ! quelles douces et souriantes paroles l'observation du monastère fait naître sur les lèvres ordinairement sévères du poète tragique I Après plus de sept cents ans, la pensée de Paix que saint Bruno avait stéréotypée dans son ordre, élait donc bien merveilleusement conservée sur le frontispice de son monastère principal ! La paix, la douce paix, la paix céleste, c'est la note fondamentale de toute cette création harmonique : c'est un délicieux écho du concert qui fut entendu dans les cieux par les bergers de Betliléem, il y a près de dix-neuf siècles : « Gloire à Dieu infiniment grand, paix aux hommes de bonne volonté. »
L'homme qui a fait une œuvre telle que la Chartreuse fut un ^rand bienfaiteur des autres hommes, parce qu'il fut un grand serviteur et un grand imitateur de Dieu.
Le plus beau livre de piété sortit de la main des hommes à l'issue de tous les troubles du sacerdoce dans le schisme pontifical, la plus belle institution religieuse de la paix naquit dans les troubles de la société du onzième siècle. Entre ce livre de i Imitation de Jésus Christ et l'ordre carthusien éclatent les plus remarquables analogies d'origine, et d'effets et de but. La famille des chartreux est TImitation mise en institution monastique. A Kompisa écrit comme saint Bruno avait creî^ avant lui; chacun d'eux a fait un grand prodige de civilisation chrétienne. Le créateur du monastère n'a été sanctifié que bien
tard, le créateur du livre ne Test pas encore. Mais on peut bien ici répéter la profonde réflexion de Jean X&II à qui Ton objectait que Thomas d'Aquin n'avait point fait de miracle : chacun de ses versets est un miracle, chaque monastère carthusien est un miracle : comme chaque chapitre du livre de Vlmitation,
Saint Bruno n'a fondé son ordre que dans la maturité de Tâge, après avoir pratiqué la vie monastique depuis plus de dix ans, après avoir acquis dans le monastère une grande expérience, après avoir reçu les lumières des chefs d'ordre, après avoir conversé avec les princes des administrations séculières et régulières.
Il connaissait les limites où s'arrêtent les forces humaines et évitait à la fois les austérités accablantes et les délicatesses corruptrices. Guidé par son exquise prudence, il ne voulut fonder d abord que des coutumes pour ne convertir en règles écrites que les prescriptions recommandées par les heureux fruits de l'expérience.
Saint Bruno, comparant la vie contemplative à la vie active sous la gracieuse et poétique image de la belle Rachel et de la féconde LiUy dévoile clairement sa pensée sur les fruits plus abondants des institutions religieuses actives; néanmoins il montre toute sa prédilection pour cette vie contemplative appelée à de plus hautes destinées intrinsèques que les institutions destinées à Taclion extérieure.
Ce qui doit se mfiler à l'action sociale est essentiellement mobile et destiné à se transformer comme la société, toujoui*s changeante^ sur laquelle l'action s'établit.
Ainsi, il ne faut point s*ètonner que des ordres éminemment actifs : tels que les Franciscains, les Dominicains, aient dû subir des modifications; la complète inaltérabilité, en se rapprochant davantage de l'état céleste, a nécessairement une action moins visible et des manifestations moins apparentes que celui des ordres actifs. Ainsi la fécondité matérielle des œuvres a été très-naturellement plus visible dans les ordres altérables, tandis que les fruits de Tordre incorruptible ont été plus dérobés aux regards, parce qu'ils tenaient davantage à l'influence secrète sur les esprits.
DES KËLIGIËUSES CHARTREUSES. "iro
Les principes des instituts carlhusiens peuvent se résumer (huis quelques observances fondamentales.
Le plus pénible de tous les renoncements, Thumilith, a clé toujours pratiqué chez les Chartreux. Toute espèce de pompe et de distinction cxiérieure a été bannie du monastère carthusien, les supérieurs des maisons ont refusé même le titre d'abbé.
Les austérités, les privations, les jeânes observés pendant les deux tiers de Tannée, ne sont pour eux qu'une pratique commune.
Chez eux, toujoui*s la vieille hospitalité est exercée, les richesses traversent leurs maisons sans les entacher ; avares pour eux-mêmes, ils sont généreux pour les autres, prodigues pour les œuvres pies...
Pendant qu'ils se réduisent à une existence misérable à la Grande-Chartreuse, ne les voit-on pas doter d'une belle église gothique la paroisse de Saint-Laurent du Pont? La direction du chantier dirigé par un frère carthusien offre le type de la discipline et du travail conduit sans tumulte, sans vociférations, sans désordre, sans rébellion et sans blasphème. Les ouvriers respectent toujours le chef qui s'immole pour leur donner le pain de chaque jour. Un atelier carthusien transforme une réunion d'ouvriers en une admirable niche à miel. Les dociles travailleurs des chantiers monasliques ne sont point jaloux des bénéfices des chefs, dont les gains ne servent point à assouvir des passions égoïstes, mais à soulager la misère. Les tiraillements des ateliers ordinaires ne sont en définitive que des luttes d'égoïsme, et il n'y a dansTesprit carthusien que l'émulation des sacrifices.
Le sacrifice poussé au degré le plus héroïque dans la virginité la plus pure, dans la classe la plus élevée, le sacrifice dans ce qui est le plus attrayant pour les sens, dans ce qui est le plus infirme par l'organisation, voilà l'immolation héroïque que Tordre carthusien a réalisée dans ses monastères de vierges religieuses vouées volontairement à la vie la plus austère, à la séquestration la plus étroite.
Oser prononcer les vœux carthusiens était déjà pour une
i2() INSTITUTlOiNS ET MONASTERES
jeune vierge un acte de vertu héroïque; la tenir jusqu'au dernier jour, en avançant à chaque heure d'un pasde plus dans la vie contemplative a été une suite àliéroismes... — En passant par les sublimes cérémonies de la consécration virginale et du mariage mystique, la vierge carthusienne donne à son merveilleux sacrifice le dernier degré de sublimité. Acceptée pour le bonheur de tous, combien cette immolation est méritoire pour celle qui y trouve le bonheur, sanctifiante pour ceux qui en reçoivent les émanations I quelles rosées de grâces doivent descendre du ciel sur l'autel d'où s*exhalent les fumées de Tholocaustc de ces victimes sans tache ! Chaque vierge carthusienne est comme un Isaac rayonnant de tous les attraits de la jeunesse et de l'innocence venant se placer sous le couteau du sacrificateur : c'est le crucifiement du Calvaire appliqué sur la jeune vierge pleine de grâces.
Les grandes immolations des vierges carthusiennes avaient surtout une grande opportunité quand cet ordre fut créé.
Aux ardeurs bouillonnantes des passions du moyen âge^ il fallait opposer de tels spectacles pour produire Tapaisèment.
Plus il y avait encore de sauvages emportements dans œs barbares à peine lavés par l'eau baptismale; plus il fallait des saintetés intrépides, des abnégations héroïques, pour calmer les passions véhémentes. A toutes les violences des passions humaines, il fallait bien opposer toutes les séductions des vierges passionnées pour le service de Dieu.
Le sacrifice de la vierge carthusienne apparut donc à son heure pour adoucir les mœurs et plier Timpétuosité féodale sous le joug de la civilisation ; on eut alors toute la brillante effervescence de V immolation...
C'est là ridéal de Tinslituliou, doit Texposition des régies des religieuses chartreuses complétera le tableau...
Comme on avait méconnu Tesprit qui a présidé à l'institution des croisades, en affirmant sans examen qu'elles n'avaient eu rien de commun avec rétablissement de Tordre public, on a aussi complètement ignoré les fondements des créations monastiques, lorsqu'on a pensé que la conserva-
lion des lettres avait été un effet imprévu, un résultat inespéré de la création des monastères.
On a dit et on a cru que la conservation des lettres et des sciences dans les monastères avait été un service fortuit ^ inespéré, rendu par les cénobites. Erreur singulière, incroyable, surtout de la part des hommes vraiment imbus de Tesprit chrétien! L'enseignement, la propagation de l'instruction a toujours été et sera toujours la première œuvre du christianisme.
Quelle est la première parole de la mission apostolique formulée par notre divin Rédempteur : Etintes docete... Allez
ElfSnGXER.
I/enseignement, la science sous toutes ses formes, divine d'abord, Aumam^ ensuite, forme donc le premier devoir, le premier travail de l'apostolat et du ministère chrétien. Comment faire pratiquer la loi sans la faire connaître^ sans la faire lire^ sans la faire écrire? Encore aujourd'hui, comme aux premiers jours de l'apostolat chrétien, la première œuvre de nos missionnaires n'est-elle pas dans rétablissement des écoles chrétiennes des garçons et des filles? Les deux établissements qui suivent nos apôtres modernes, ne sont-ils pas nos établissements scolaires de frères de la doctrine chrétienne et des sœurs de Saint-Vincent de Paul?
L'enseignement a donc été constamment, depuis celui de Notre-Seigneur, dans le temple, dès l'âge de douze ans, jusques aujourd'hui, la première œuvre du christianisme. Avant, bien avant de faire le premier miracle matériel, Notre* Seigneur avait fait le prodige doctrinal à douze ans dans le temple... L'enseignement fut la première œuvre de la régénération chrétienne.
Comparons le prodige de renseignement fait à douze ans dans le temple, avec le miracle bien postérieur du changement de l'eau en vin.
La première manifestation de la divinité de Notre-Seigneur s'est faite par Y enseignement^ la manifestation par la puissance n'a été que la seconde... L'enseignement divin s'est Tait spontanément^ comme l'effet le plus naturel de la Divi-
228 LNSTITUTIONS ET MONASTÈBES
uité; bien au contraire, la manifestation de In puissance ne s'est faite qu'à la prière (Vune mère; il fallait la plus tendre des sollicitations en faveur des besoins pour que, comme à regret^ se fît, pour les sens, un premier prodige. Le prodige tnatériel est une concession à notre infirmité et à nos besoins corporels.
La supériorité de la pensée et des merveilles, voilées sous les apparences ordinaires, n'éclate-t-elle pas dans les diverses péripéties qui précédent et qui suivent la Passion divine?
Avant le prodige de la résurrection, où les lois de la matière et de l'organisme humain sont complètement vaincues, il s'opère une merveille bien plus grande dans la surnaturelle transsubstantiation qui donne au pain et au vin de la Cène toutes les vertus latentes du corps et du sang du Sauveur, s assimilant dans l'individualité de chaque disciple. Toujours donc le prodige spirituel précède le prodige physique. Le dernier n'est destiné qu'à être accidentel et temporaire, le prodige spirituel doit être perpétuel.
Le prodige de la haute doctrine est la plus élevée de toutes les manifestations divines; c'est le plus grand de tous les dons accordés à la méditation et à Thumble prière, à celle dictée par l'esprit d'abnégation absolue. C'est parce qu'il prie sans cesse, parce qu'il prie beaucoup, parce qu'il prie bien, que le chartreux devient immédiatement plus éclairé ; il reçoit Teffet surnaturel de la sagesse et de la science divines, bien plus étonnant aux yeux des hommes réfléchis, que ne le pourrait être la suspension momentanée des lois de la création matérielle.
Le prodige de l'incorruptibilité morale de Tordre carthusien est donc une manifestation de la science divine infusée dans les membres de cette noble famille. — Il y a là un miracle incessant bien plus frappant que des visions, des guérisons surnaturelles.
Pour les esprits sérieux, la durée greffée sur rintirraité, sur l'instabilité humaines, riNALTÉRABU.iTÉ établie sur Tinconstance et la fragilité forment le miracle le plus étonnant.
DKS RELIGIEUSES CHARTREUSES. "l'î
Le législateur profond qui a réalisé celle merveille a mieux connu que tous les autres législateurs religieux, les secrètes harmonies de la religion et de rhumanilé. L'humble Bruno a surpassé les grands Ihaumaturges ; ceux-ci ont pu produire un plus grand mouvement dans la société contemporaine, saint Bruno a exercé une plus grande action séculaire. — 11 s'était mieux approprié les secrets que la contemplation no livre qu'à ceux qui s* approchent plus près de Dieu.
Saint Bruno a donc été le plus grand maître de la vie contemplative, et cet heureux privilège de sa doctrine a dû refléter son influence sur ses enfants.
L'affranchissement ou la libération a été toujours lo but de l'Ëglise : car nous devons tous^ d'après saint Paul, devenir les enfants de la femme libre.
Or, les œuvres serviles sont caractérisées par rfiglisc comme celles qui sont étrangères à lu science.
Les œuvres de science sont donc essentiellement les œuvres de liberté. La doctrine aux yeux de TÉglise est un affranchissement.
Dans les monastères, les œuvres serviles étaient le partage des ignorants.
Puisque la doctrine affranchit et que TÊglise veut affranchir, l'Église est essentiellement dirigée par cet esprit de doctrine.
Jamais a-t-on pu imaginer un plus beau privilège, un plus puissant encouragement pour la Doctrine que celui de lui attribuer le royal privilège de l'affranchissement? reléguer parmi les oeuvres serviles^ le travail de Vesclave^ Tœuvre matérielle des mains ignorantes, n'est-ce pus immédiatement placer la science au sommet des aspirations chrétiennes? Ainsi, dans les monastères, les œuvres serviles continues sont l'apanage secondaire des frères donnés, des frères con- 9ersy malheureusement inaptes aux travaux de la pensée et de la science, aux œuvres libres. Ainsi le jour réservé au Seigneur est celui de Tinterdiction des œuvres serviles; mais Texécution du travail de la pensée est Tœuvre sainte et libre.
Chaque monastère complet est nécessairement une école ; point de monastère possible sans noviciat^ le noviciat est toujours une école, et avec une école il y a toujours une bibliothèque et un maître. Chaque fondation de monastère fut donc un foyer de lumière. Le Sauveur $*est appelé la lumière^ et les chrétiens ont appelé les contiaissances^ des lumières. L'éminent esprit de saint Bruno, en composant la Préface de la sainte Vierge en 1095, ne manque pas de donner le beau titre de lumière éternelle du monde, au céleste Messie qui nous a préparés à recevoir l'esprit de science, « C'est la glorieuse et féconde virginité de Marie, qui a épanché sur le monde la lumière éternelle »
La conservaliony puis la diffusion des sciencei par les cloîtres, sont donc les conséquences nécessaires du mouvement que les monastères imprimèrent vers la perfection chrétienne ou vers le progrès de la civilisation de l'Evangile. Enseigner est le premier devoir de la religion, qui est la doctrine des doctrines^ la science des sciences^ et la cause essentielle de tous les progrjès. Maintenant l'organisation de la société s'est moulée silencieusement, sans qu'on s'en doule, sur l'organisation, sur Tordre des monastères; la société chrétienne, en nous délivrant de la violence brutale, s'est faite à l'imago des associations claustrales ; et les écoles sont sorties des couvenls pour se répandre dans les populations séculières; avec les frères^Byec les sœurs^ des divers ordres religieux, avec les membres des universités. Quoique des enfants ingrats méconnaissent quelquefois la religieuse maternité de la science, cette maternité n'en existe pas moins. Les lumières anciennes ont engendré les lumières nouvelles^ et dans ce qu'elles ont de pur, d'essentiellement vital et véritable, et toutes sont sorties du sein de la religion.
Dire avec M. Albert Dubois (Tableau historique de la grande Chartreuse), que les résultats de la vie cénobitique relatifs à l'établissement des asiles pour les lettres et les sciences, n'entraient point dans les vues de saint Benoit, quand il écrivit sa Règle, déclarer que ce saint n'avait diantre but que de conduire à la perfection évangélique, c'est prêter à saint
Benoit une ineonséfiuence et une absurdité. Cessons donc de supposer du béotisme, de la stupidité, aux maîtres les plus éminents de l'inlelligence éclairée par la foi... La perfeclion évangélique n'est-elle pas d'abord la perfection de la connaissance de Dieu, pour devenir ensuite la perfection de son amour et de la pratique de sa loi ? La gloire de la science bénédictine n'a été nullement un résultat inespéré et fortuit; comme aussi la glorification de la prière méditant dans le désert, de l'humilité, de la virginité, la fécondité dusa crifice pour le développement de la société chrétienne, n ont nullement été des pensées étrangères aux combinaisons du profond, du docte, du sage saint Bruno.
Les chartreux, suivant les préceptes de saint Bruno, ont été d'infatigables copistes de livres, lorsque les livres étaient rares. Le travail même de leurs mains était une propagande scientifique; tandis que leurs usines à fer, à verre appliquaient les secrets industriels les plus rares.
La loi permanente du sacrifice, le type inaltérable de l'empire exercé par la pensée sur les sens, semblait être le dernier terme du triomphe possible de l'esprit sur la chair... dès qu'il était réalisé dans la partie virile de l'humanité. Cela paraissait suffire. N'était-ce pas assez de répondre, par l'exemple des vertus des chartreux, au clergé allemand, dont la corruption rejetait, en 1074, parmi les chimères, parmi les utopies irréalisables, le magnifique décret de Grégoire VU sur la continence sacerdotale? Si la continence, si le sacrifice, sont les vertus de Thomme transformé par la rédemption, ils sont aussi la perfection de la femme. La fille d'Eve révivifiée par la foi ne doit-elle pas atteindre à toutes les grandeurs de l'homme? La réhabilitation complète de la femme chrétienne ne devient manifeste que lorsqu'elle peut atteindre aux plus hauts degrés de la vertu masculine, et pour que toutes les servitudes fussent détruites sans retour, il fallait que les mêmes perfections pussent être obtenues dans tous les rangs de l'humanité et dans les deux sexes qui la partagent. L'ordre carthusien a donc entrepris avec un noble courage de fonder V inaltérabilité sur les ino-
biles impressions du sexe faible; d'établir la méditation de la prière sur les organisations les plus dominées par les sens, d'imposer toutes les austérités du sommeil interrompu, de la nourriture la plus frugale, des jeûnes réitérés au sexe le plus inUrme.
Il a été tenté de faire régner toute la gravité du silence de lu vie érémétique la plus solitaire sur les lèvres si facilement agitées par les grâces du sourire ou par les vibrations de la parole; de faire émaner les plus doux parfums de la prière cénobitique des bouches virginales les plus pures.
Ces prodigieuses difficultés ont été vaincues et le miracle de la vierge carthusienne s'est produit. L'ordre carthusien est devenu le type de l'incorruptibilité dans les deux sexes, de l'invariabilité des principes chrétiens et de la vigueur humaine. Depuis sept cent vingt ans, nous sommes témoins de ces merveilleux concerts de la prière du charireux accompagnée par la douce voix du chœur des vierges.
La persévérance des filles de Bruno, leur ardeur pour le sacrifice est aussi constante que la ferme incorruptibililé des héros carthusiens. Lorsque la tourmente politique de la France calmée a permis aux chartreux de revenir retrouver dans leur désert, les joies sereines de la prière et de la méditation sur les beautés de Dieu, de suite ont reparu les vierges qui sont aussi venues redemander, avec le visage souriant, de reprendre les douceurs du sacrifice et de répandre autour d'elles les plus séduisantes efllorescences de la prière. L'ordre carihusien s'est ainsi montré une digue inébranlable contre tous les relâchements de doctrine et de pratique.
A cette heure encore, dans les saintes montagnes, les sublimes harmonies de la harpe de David qui retentissent dans les chœurs des cénobites de saint Bruno, sont scrupuleusement reproduites dans les chants des religieuses de Tordre carihusien. Ce sont des frères et des sœurs qui se répondent en reproduisant la pieuse langue d'une famille saintement unie. Aux mêmes heures du jour, aux mêmes phases de la nuit, les enfants de Bruno des deux sexes répètent les mêmes chants. On peut croire que les mâles accents partis
d«s sévères gorges de la Grande-Charlreuse, sont renvoyés par les fières pyramides du grand Som, comme par un écho fidèle, pour venir expirer en sons doux et plaintifs sous les feuillages des noyers de Beauregard, courbés en berc^îaux charmants.
lieureuses nuits des Alpes, où les grandeurs et les magnificences de la création, les secrètes puissances de la prière, les merveilleuses fécondités du sacrifice sont célébrées par les concerts des séraphins, ac^compagnés jusqu a Taurorc par les mélodieux soupirs des humbles vierges sans souillures! Que le sommeil est paisible et doux lorsque le murmure des chants célestes nous atteste que des anges gardiens veillent sur nous !
Ces doux concerts des virginités perpétuellles et des immolations incessantes des deux sexes, cette harmonie qui nous enchante aujourd'hui entre la Grande-Chartreusect Beauregard, étaient dès Toriginc un besoin si naturel, un élan si divinement inspiré et si religieusement poétique, qu'il fut un mouvement produit dès les premières heures de la naissance de Tordre carthusien. De sainles jeunes filles furent jalouses du bonheur des élus de saint Bruno ; elles demandèrent les mêmes grâces, avec l'ardeur impatiente, entraînante, de leur organisation si bien caractérisée par le proverbe courtois : Ce que femme veut^ Dieu le veut. Si c'est une Eve qui a failli nous perdre à jamais, n'est-ce pas une Vierge Marie qui a voulu nous sauver? n'est-ce pas la vierge de Domremy qui a sauvé la France catholique? Il fallait donc bien que le type parfait de la vierge carthusienne parût, et c'était Roselme qui devait avoir ce beau rôle... A la jeune châtelaine du chdteau des Arcs, à la cousine du chaste Élzëar de Sabran, échut le mandat pieusement civilisateur de produire les immolations de la continence absolue, de l'amour divin et do la charité envers les malheureux, avec l'abdication de toutes les sensualités, pour manifester le sacrifice virginal sous ses formes les plus élevées, les plus attrayantes; comme saint Bruno avait été la manifestation du sacrifice viril le plus sublime.
•25i INSTITUTIONS ET MONASTÈRES
Le mouvement d'expansion de la famille carthusienne ne pouvait se faire que d'une manière lentement progressive; il fallait que la salutaire contagion de l'austérité érémitique et de la continence cléricale remplit les monastères de nouveaux profès, que le désir de participer aux mérites des vertus de Tordre attirât des donations suffisantes pour nourrir les membres des nouveaux monastères, et enfin il fallait que de puissants défenseurs missent la paix des déserts carthusiens à l'abri des violences et des troubles des guerres intestines. Chaque triomphe des idées civilisatrices représentées par la papauté, chacune des réconciliations des empereurs avec les pontifes devait faire épanouir une nouvelle fleur carthusienne.
Dans toutes les luttes du sacerdoce et de l'empire, Tordre carthusien fut invariablement attaché à Tidée de réforme sociale et religieuse qui avait présidé à sa naissance, l/indépendancedu pouvoir spirituel, c'est-à-dire la prohibition des investitures impériales et l'observation des canons sur les mœurs, la continence cléricale et Tordre public ont été le drapeau toujours invariablement défendu par les Chartreux. Les créations impériales des antipapes ont été repoussées par la famille carthusienne avec une fermeté inébranlable. Aussi tous les papes, solides appuis de la civilisation chrétienne, ont-ils manifesté hautement leur estime et donné leur énergique protection aux enfants de Saint- Bruno.
Dès 1101, Pascal II annonce à Landuin, général des chartreux, qu'il héritera auprès du saint-siège de toute Tinfluence qu'avait possédée saint Bruno.
Avec la protection religieuse, il fallait un défenseur temporel pour chaque fondation. La première chartreuse avait pu s'établir à Grenoble parce que l'évéque de cette cité était, à la fois, prélat et seigneur... La fondation de la Tour, en Calabre, s'était faite sous la double protection du pape Urbain et du souverain politique Roger.
Dès que, en 1112, l'empereur Henri V se fût réconcilié avec Pascal II, les fondations carthusiennes purent s'étendredans
les États de la Provence, du Dauphiné encore soumis à Tinfluence impériale. Aussi, en 1116, les seigneurs de Beld'wmi\ entrant dans les vœux de l'évéque de Gap, donnent leur forêt e( leur protection sur le territoire de Durbon, dans les hautes Alpes, à une colonie de chartreux conduite par dom Lazare. Bientôt, en 1121, les seigneurs de Flotte ajoutent leurs propres donations à Tappui de leur ëpée.
En 1117, dans cette même période, dans la gorge de Belgentier, s'élève une autre chartreuse sous la double protection de Tévëque de Toulon et de Baron de Solliès. Déjà ralenties pendant la croisade de 1147, les fondations s'arrêtent pendant la grande lutte de l'empereur Frédéric Barberousse avec les papes.
Dans les actes publics de 1150à 1166, pendant les luttes de l'empereur contre les papes, c'était le chef de l'Église qui était proclamé le véritable souverain de la chrétienté et les actes portaient dans le diocèse de Gap... ce bel hommage à la religion : Régnante Chrtsto Domino; et tant que les excom^ munications furent respectées, c'était bien le Christ qui était la grande autorité invoquée pour le maintien du droit et (le Tordre public.
L'exercice de celte autorité civile était une dangereuse tentation et une épreuve difficile pour le pontife : aujourd'hui le Christ règne d'autant plus réellement encore qu'on l'avoue moins. — Car l'autorité religieuse perd toujours la fleur de sa pureté céleste dans l'application aux intérêts matériels... Que d'autres mains gouvernent donc, pendant que les ministres des autels inspirent les vertus sociales, bases indispensables du gouvernement.
Pendant la grande lutte contre Barberousse, le pape Alexandre 111, charmé de l'appui énergique que lui donnent les rhartreux contre les investitures impériales, prend la famille carthusienne sous sa protection apostolique. En 11 69, il défend de troubler le silence des déserts des chartreux : les constructions et les concessions d'autres ordres devront être portées à une demi-lieue de dislance des frontières des chartreux. Les femmes ne pourront passer sur les terres carthusiennes
que pour les besoins du transit; les peines les plus terrible> de rÈglisc sanctionnent ces privilèges.
Lorsqu*en 1176, la victoire des Lombards détermina la réconciliation de Barberousse avec le pape, le double appui du pontife et de Tempereur vint donner une étonnante impulsion aux fondations carthusiennes ; dans le court espace de 1 1 68 à 1 1 78, il y eut quatorze fondations de nouvelles maisons, et des dons importants ajoutés aux possessions des anciennes chartreuses.
Parmi les produits nouveaux de cette heureuse période apparurent la chartreuse de Seillon, en Bresse, et de la Verne^ en Provence. A la chartreuse de Laverne élait attachée la double protection religieuse des évéchés de Toulon et de Fréjus,avec la protection féodale de la famille de Villeneuve, qui venait de s'établir en Provence, au château des Arcs, pour couvrir de son épée les instilutions religieuses du diocèse de Fréjus.
Parmi les anciens monastères développés, la chartreuse de Diirbon^ créée en 1116, esf, en 1178, l'objet des faveurs de Tempereur Barberousse et de l'impératrice, venus en voyageurs dans la France méridionale. A la traversée des montagnes de Gap, émus des austérités et des privations courageusement endurées par les chartreux de Durbon , les époux impériaux demandent à participer à leur mérite cénobitique. On voit les fondations carthusiennes se propager à chaque période de réconciliation des empereurs avec les souverains pontifes. Dans la première période de 1112 à 1 125, deux grandes fondations surgissent aux deux extrémités du sud et du nord de la Provence.
Dans la deuxième période de conciliation de l'Empire et l'Église, entre 1177 et de 1188, les fondations se développent plus que jamais.
Les époux impériaux accordent au couvent de Durbon leur protection spéciale, confirment toutes les terres déjà concédées, et frappent de l'amende énorme de soixante livres d'or ceux qui oseraient tourmenter ou troubler la maison de DuHBON. L'empereur songeait alors à accomplir le vœu de la croisade, qui lui avait été inspiré par le souverain pontife, cl
DES RELlGrEUSES CHARTREUSES. ^237
dont les héritiers de la piété de Bruno excitaient toujours la pensée. Il sentait le besoin des prières et faisait appel au pieux concours des guerriers.
Pendant que Barberousse exécutait la croisade, en 1 188, son lils Henri VI, roi des Romains, venu à Lyon, implorait pour les armes de son père, le secours religieux des chartreux, en renouvelant les privilèges accordés aux couvents carthusiens.
La protection impériale autorisa et éveilla celle des comtes placés sous leur suzeraineté. Déjà en 1150, Raymond Bérenger, souverain de Provence, s'était déclaré protecteur de la chartreuse deMontrieux,et, en 1195, Alphonse II, comte de Provence, étendant son appui pour les chartreux jusqu'aux limites septentrionales de ses Etals, « prit la chartreuse de « DURBON sous sa protection, ordonna à ses officiers de dé- « fendre le couvent absolument comme s'ils défendaient ses « biens à lui, et donna aux religieux le droit de passage par « terre et par eau dans toute l'étendue de ses Etats. » Cette protection politique était la plus puissante et la plus efficace de toutes celles que pouvaient obtenir les chartreux, souvent en butte aux violences et aux tracasseries des barons montagnards, dont les troupeaux disputaient les pâturages à ceux qui donnaient leur lait et leur laine aux chartreux. L^industrie pastorale des chartreux, la seule permise dans les forêts et les déserts, les exposait sans cesse aux aigres litiges des limites incertaines des pâtures, et aux disputes, qui s'exaltaient surtout dans les périodes où les frimats alpins de Durbon rendaient les herbages moins abondants. Mais grâce à ces fortes protections, à cet ensemble de faveurs et de privilèges, le monastère de Durbon forma alors la plus importante des maisons de Tordre, après la Grande-Chartreuse.
C'était le moment où s'éteignait la seconde fondation de saint Bruno. La maison honorée de la relique du fondateur, tombée dans un relâchement auquel la Grande-Chartreuse ne pouvait pas remédier par son éloignement, demandait au pape Célestin III d'être annexée à Tordre cistercien, possesseur de maisons voisines. Cette autorisation fut accordée d'autant plus facilement par le pape que le prieur général des char-
freux ne iit ù cette douloureuse, mais nécessaire séparation, aucune difficulté.
Les circonstances politiques étaient défavorables pour les moines du couvent de la Tour. Henri VI enlevait le royaume de Naples aux successeurs de Roger, fondateur du monastère. Il leur fallait absolument changer de drapeau et oublier leurs traditions.
En 1195 fut donc consommée la première et la plus grande des abdications carlhusiennes... Il fut d'ailleurs bien reconnu que si, dans l'avenir, un religieux cistercien devait entrer dans un ordre plus élevé, c'élait aux chartreux qu'il devait s\idresser. . . comme a l'ordre le plus parfait de tous... Ainsi la perfection carthusienne fut constatée par le sacrifice auquel la famille de saint Bruno se résigna en se séparant de la dépouille de son fondateur. Deux siècles et dejni plus l:ird, en 1448, le pape Nicolas V proclama de nouveau, hautement, la supériorité carthisieis>'e.
Pendant que le monastère de la Tour, placé sous le plus heureux climat et sur la végétation la plus riante, subissait les effets du relâchement : la chartreuse de Durbon, dont la terre était la plus désolée, était celle où la piété la plus constante attirait les plus hauts bienfaits. La plus dangereuse des épreuves de la piété n'est pas la lutte, mais le bonheur facile.
En sortant, dés 1178, des étreintes des premiers besoins, en voyant se multiplier dans son sein les professions et le prosélytisme, la chartreuse de Durbon put donnera la tribu de saint Bruno son plus gracieux et son plus merveilleux épanouissement en développant Tinstitution des vierges carthusiennes.
En H88, Durbon fît éclore la maison des religieuse chartreuses de Bertaud. Ce furent les cantiques des chastes filles qui préparèrent la plus efficace consolation aux tristesses de la ruine de la maison de la Tour consacrée par les derniers moments de Bruno. L'ardent apôtre de la vierge, celui dont les lèvres défaillantes sous l'étreinte de la mort ne retrouvaient de la force qu'en exprimant ces belles paroles : «Je pro-
lesse la virginité de Marie pendant la conception ; sa virginité pendant l'enfantement ; encore sa virginité perpétuelle après Tenfanlement du Dieu Sauveur; » celui-là ne semblait-il pas sortir de sa tombe lorsque les vierges de Bertaud firent retentir, en 1188, pour la première fois, du glorieux Te Detim \e leur fondation, les plus rudes rochers des majestueuses masses alpestres?
D'où venaient donc les premières vierges carthusiennes, fondatrices de la maison de Bertaud? Sur la lisière qui sépare la vallée de la Durance de celle du Rhône, aux sources (le la Drôme, de TAigues et de l'Ouvèse, s'étend un plateau montagneux qui était placé sous la dépendance féodale des seigneurs d*Agoult, placés au premier rang dans Taristocratie provençale... Dans le douzième siècle, ce plateau, élevé â la hauteur de 600 mètres, hérissé de forêts, avait été fertilisé par les travaux de monastères bénédictins bravant de rudes hivers et vivant sous la direction de Tabbé de Tlle- Barbc, à* Lyon. Depuis Saint-André de Ramires, Prébayon, Le Buis, jusques à Saint-Sauveur et Cornillon et Val Sainte- .Marie, se trouvaient échelonnés des établissements religieux.
De cette oasis de la piété devaient sortir les premières vierges carthusiennes. Pendant que les guerriers étaient appelés en ^rand nombre à la croisade préchée par saint Bernard, de nombreuses jeunes filles aspiraient à leur tour au mérite du sacrifice. En 1144 s'était élablie à Val-Sainte-Marie une colonie de moines venus de la chartreuse de Durbon; c'étaient les premiers ouvriers destinés à prêcher le bonheur des filles de saint Bruno. Dirigées par ces pères du désert, des vierges pieuses formèrent, à Saint-André de Prébayon, la première maison de chartreuses... C'était en 1145... lorsque sous une main aussi iiabilc et aussi sainte que celle de saint Anthelme, cinquième général carthusien, la famille de saint Bruno avait acquis une grande célébrité.
Pour les pieuses vierges aspirant à la perfection des entants de Saint-Bruno, il fallait des règles. Saint Anthelu.e chargea le bienheureux Jean PEspagnol de rédiger les statuts «le cette nouvelle portion de la tribu carlhusienne. Parmi
no hNSTITUTlOiNS KT MONASTÈRES
les plus grandes œuvres de saint Anthclme, il faut donc placer la fondation des religieuses de Saint-Bruno; et il faut associer à cet insigne honneur le B. Jean 1 Espagnol; devenu prieur, fondateur de la chartreuse du Reposoir en Faucigny (vers 1 148), après avoir été profès vers H40 et prieur de la chartreuse de Montrieux vers H46.
Saint Jean d'Espagne fut donc le législateur de la tribu virginale carthusienne, dont saint Anthelme fut le fok-