‹ Histoire de Sainte Roseline de Villeneuve, religieuse chartreuse, et de l'influenceChapitre 5 sur 48 · VIII DÉDICACE · texte numérisé non relu

VIII DÉDICACE

plus héroïques, de l'holocauste virginal le plus complet, le plus exceptionnel.

Sainte Chantai vous présente le modèle clu triple devoir accompli de Tépouse, de la mère et de la fondatrice de Tordre le plus accessible aux tempéraments infirmes, aux positions les plus générales et les plus variées.

Chez sainte Roseline, le sacrifice a été plus immédiatement spontané, plus complètement chevaleresque.

Chez sainte Chantai, le sacrifice a été TeiTet d*une plus longue expérience et d'une soumission plus résignée ; sainte Roseline a été plus contemplatrice et séraphique ; sainte Chantai a été davantage la femme forte et active.

Toutes deux se sont élevées aux sublimes transports de Tamour divin. Sainte Roseline a été le précurseur des Carmélites, elle a élevé le niveau des âmes chrétiennes de la France ; sainte Chantai a préludé aux sœurs de charité.

Sainte Roseline, par son influence sur les Croisades, sur les conquêtes de Torthodoxie, sur la politique, sur rétablissement de l'ordre public à Taide de la gendarmerie de la mer, a conquis une plus grande place dans l'histoire des origines de la civilisation chrétienne. •

Fondatrice de quatre-vingt-cinq couvents en trente-un ans, sainte Chantai a satisfait à un besoin plus général d'asiles pour les âmes ' qui vivent dans la retraite et la prière.

Sainte Roseline est la patronne des nobles guerriers de la foi civilisatrice, des intrépides et pieuses chevalières Jeanne d'Arc, Joanne Hachette, et des austères chartreux.

Sainte Chantai est le guide des saintes femmes, mères de famille^ des veuves, des vierges qui ont l'ardeur de la foi sans la vigueur du corps.

Ces deux saintes offrent un ensemble complet des applications du christianisme au bonheur des sociétés; elles nous montrent que le vrai privilège des positions élevées est une plus haute application de l'esprit de sacrifice ; elles nous enseignent que l'illustration des familles et des individus ne se mesure point sur les honneurs obtenus, mais sur les services rendus et sur l'immolation acceptée pour l'utilité de nos semblables.

LachapeUe de Sunte^Roseline. — Ordre religieux auquel appartient sainte Roseline. '- Elle assiste aux dernières croisades. — Effets civilisateurs des croisades. — Jttnêl des Dibtii du 7 septembre 1865 (de la Boulaye). — La scène sur laquelle se déreioppe la vie de notre sainte est la Provence prise à l'apogée de sa civilisation iittènire. — Rapports de sainte Roseline avec la chevalerie de Saint-Jean de Jérusalem et avec les événements politiques. — Hommages populaires rendus à sainte fiosdine. — Hommage de sa Cimille. — L'époque de sainte Roseline correspond au grand épanouissement de la vertu chrétienne en Provence. — Rôle religieux qui caractérise Tordre carthusien. — Le christianisme fut, est et sera le génie du progrès civilisateur.— Supériorité de la civilisation chrétienne sur la civilisation païenne. — Le onxiéme siècle est l'époque de la renaissance de la civilisation. — Au-dessous des violences féodales apparentes était la civilisation populaire du moyen âge. — An onzième siècle, les souverains pontifes ont pu, grâce à leur suprématie incontestée, établir la réforme des mœurs dans l'Église d'occident, tandis que dans l'Église orientale, subordonnée aux Césars bysantins, le développement chrétien a été atroptiié. — L'histoire de la sainteté a été celle de la liberté, et l'Église a éubli dans la puissanee spirituelle indépendante le foyer de la liberté politique. — Le schisme samaritain a été pour Israël ce que le protestantisme a été pour la catholicité. — Période présente et à venir de la civilisation chrétienne.

Sar le trajet de Marseille à Nice, lorsque Ton atteint la vallée de VÂrgens, charmante rivière baignant les pieds des pittoresques dentelures de TEstérel, aux abords de la partie la plus gracieuse et la plus verdoyante de la Provence orientale, on trouve la station du chemin de fer qui, aux Arcs, reçoit Fembranchement de Draguignan.

Le bourg des Arcs, déjà remarquable par la fraîcheur de ses campagnes et par la douceur de sa température, Test bien plus par les débris de la civilisation romaine et par les ruines du moyen âge. Il est dominé par une tour, forteresse féodale, à laquelle était adossé le manoir principal du seigneur

de Villeneuve. A une demi-lieue à Test de ce bourg, sur une colline aux formes arrondies, s élève une chapelle antique environnée d^eaux et de prairies, ombragée de hauts peupliers et de platanes touffus. Ce sanctuaire ébauché, au onzième siècle, par un anachorète nommé Roubaud, bâti sur de plus larges proportions par les Templiers vers 1206, augmenté, vers 1260, d'un monastère de religieuses chartreuses fondé par le seigneur des Arcs, Arnaud de Villeneuve, fut agrandi et restauré, vers 1320, par Ilélion de Villeneuve, placé à la té(e des chevaliers hospitaliers de Saint- Jean de Jérusalem.

Au commencement du seizième siècle, le couvent des chartreuses fit place à un cloître de religieux observantins, bâti par le marquis de Villeneuve Trans; enfin en 1793, le cloître devint une dépendance d'une exploitation rurale, tandis que la jolie chapelle du treizième siècle, acquise à l'aide d'une pieuse souscription des paroissiens, est restée une propriété de la paroisse des Arcs.

Ainsi , sur un horizon pittoresque , rappelant les plus riantes perspectives des bords célèbres du délicieux lac Majeur, se dresse un des plus intéressants monuments de l'histoire religieuse, portant avec lui les traces des évolutions de notre civilisation chrélienne. La conservation très-complète de la chapelle est une éclatante preuve de la dévotion persévérante des peuples voisins envers sainte Roseline, dont le nom est fixé sur ses murailles.

Celte conservation parfaite de la chapelle de Sainte-Roseline, à travers les guerres civiles impitoyables et les vandalismes des dévastateurs politiques, qui ont promené le fer et la flamme dans la Provence, bien plus que dans les autres parties de la France ; cette conservation d'une relique, placée dans une chapelle rurale exposée sans défense aux fureurs iconoclastes des guerriers protestants ; cette prodigieuse préservation est un magnifique témoignage de la ferveur universelle du culte de la sainte, dont le souvenir a protégé cet édifice.

Un sentiment bien touchant attire le voyageur vers cet in-

VRÉLIMIUAIRES. 5

léressant sanctuaire. Pour l'âme pieuse, il y a là un parfum de sainlelé exquise... On y trouve la plus étonnante de toutes les reliques de la France... C'est le corps tmtt enliw, avec ses l^uments encore flexibles, de sainte Roseline. . . qui naquit en 1263, et dont les jeux, six fois séculaires, sont encore aujourd'hui conservés dans un reliquaire de la chapelle des Arcs.

Bdiqnaire conlenaDl )e> yeiu de talnle RoMliiu '

Sainte Roseline, illustrée dans sa jeunesse par sa charité et par une reproduction du miracle du pain changé en roses, devint, plus tard, la directrice du couvent des Chartreuses, sous le titre de prieure. L'éclat des vertus qui brillèrent alors, dans la clôture monastique, franchit ses murailles et fut admiré par l'humble peuple et par les nobles chevaliers. Le nimbe de sainteté fut posé autour du front de cette vierge gracieuse par le suffrage des populations voisines ; et la conservation merveilleuse de la relique semble être, chaque jour, la conûrmalion de la canonisation populaire de la tille du château.

la conservation de la chapelle, au milieu d'un pays semé de mines, et la conservation du saint corps, au milieu des restes informes des anciennes sépultures, sont deux objets d'admiration qui forment un ensemble complet. Quel con- Irasle fra{^nt que celui offert par la glorification de la chapelle de notre sainte, et par l'abjection où sont tombes les restes du superbe château des Arcs ! L'édiCce seigneurial est iluttu; une charmante fenêtre romane, désignée par la tra-

' (Ql piqoi par l'ordre de Louis XIÏ pour comtoter que ces jeui sODt iiTDuu.

4 PltËLlHlNAIRES.

dition comme la fenêtre de ta chambre de la nourrice de lattae Boseline, est le seul débris qui puisse nous faire concevoir le brillant idéal du palais habité par les illustres seigneurs.

FenSIre de la chimbrs

Or, maintenant, les ruines de ce séjour de lo puissance sont devenues l'asile du plus humble des habïlanls des Arcs, du pauvre Tossoyeur, tandis que la chapelle de sainte Roseline restaurée reçoit chaque jour de nouvraux hommages.

Pour faire enlrevoir le plan de ce travail destiné à décrire une période et une individualité remarquables de l'histoire religieuse, je vais rapidement indiquer le lemps^ le Heu, dans lesquels cette vie sainte s'est placée; ce qu'était l'ordre religieux auquel appartenait notre sainte, et quelle a été l'importance sociale des saints, dans la série des étapes de la civilisation. -

Hors du diocèse de Fréjus, sainte Roseline de Villeneuve nest connue que dans l'ordre illustre des chartreux, dont la silencieuse modestie voile les vertus et les services religieux et sociaux. Mais dans cette grande famille monacale, où les prodigieuses macérations, des premiers cénobites chrétiens ont toujours été conservées comme un éclatant témoignage des forces indéfectibles de la nature humaine, sainte Roseline est vénérée comme le type féminin le plus élevé de la vertu carthnsienne.

Les imposantes armoiries des Chartreux sont une croix plantée sur un globe, avec la devise annonçant la perpétuité du sacrifice chrétien :

Stat crux dum volvitur orbis ; que nous traduisons ainsi :

Eo Tain le sol s'agite, en vain la foudre gronde, Toujours la croix debout domine sur le monde.

Sur ce blason, image du dévouement sans fin et sans limites, la douce figure de sainte Roseline se place à c6té de Taustère effigie de saint Bruno, le sublime fondateur des Chartreux.

Saint Bruno fut le premier maître et demeura le fidèle conseiller du grand pape Urbain II, qui eut Tinsigne honneur de promulguer la première et la grande croisade. Sainte Roseline vit les derniers combats de la dernière croisade, celle où mourut l'héroïque saint Louis en nous léguant quelque chose de plus électrisant que le marbre du Saini-Sépulcre; car il nous a laissé Témouvante tradition de la royauté s'immolant pour le triomphe de la foi civilisatrice.

Après la passion de la victime divine, saint Louis est venu nous montrer la passion de la victime royale.

Saint Bruno et sainte Roseline ont donc assisté au commencement et à la fin du grand drame civilisateur du moyen âge. Saint Bruno a été, par la bouche d^Urbain II, le preinier héraut de la civilisation par les croisades, sainte Roseline en a montré le dernier épanouissement dans la chevalerie perfectionnée par son frère Hèlion.

L'histoire de notre sainte se mêle aux dernières émotions du plus grand mouvement religieux de nos pères : cette histoire nous montrera donc le reflet des grandes améliorations sociales dont les croisades furent le point de départ et la source.

Les croisades transformèrent la féodalité tout entière, en faisant naître la chevalerie qui, de l'arme du soldat barbare et violent, fit un instrument de protection de la faiblesse ; les croisades ont placé la gloire militaire, non point dans les triomphes de la force brutale, mais dans le dévouement à la religion protectrice du droit des faibles, et inspiratrice constante de la civilisation.

Ce sont les croisades qui ont fait du guerrier le protecteur du missionnaire dévoué, le soldat de la croix ; par elles, le barbare est devenu l'homme lige de la civilisation, dont le caractère religieux est tellement tracé que cette civilisation devrait s'appeler la christianisation.

« Amour ^ justice , liberté! ! ! Est-ce que ces mots ne sont pas chrétiens? qui donc a fait de l'amour la loi du monde régénéré ? qui donc a proclamé le règne de la justice? qui donc a affranchi la conscience? brisé le joug des religions d'État (le césarisme) ? qui donc, en nous faisant tous fils d'un môme père céleste, frères d'un môme sauveur (selon la chair), et descendants d'une seule famille humaine, a fondé la véritable égauté, la véritable fraternité? Certes, on a raison de prêcher aux hommes l'humilité, la résignation, l'esprit de renoncement et de sacrifice. Le cœur humain aura toujours les mômes faiblesses.

« En avant contre l'exploitation des faibles par les forts. En avant contre la misère ! en avant contre l'ignorance, c'est le cri du siècle, » dit le Journal des Débats : ce cri du siècle est le cri de l'Église depuis dix-neuf siècles ; mais c'est plus que son cri, c'est son incessante action : c'est le grand combat des saints. C'est l'imposante et glorieuse lutte de tous ceux qui appartiennent à l'Église par V esprit ^ alors môme qu'ils ne portent pas ses insignes matériels ?

Placée à la fin d'une grande période historique, la vie de sainte Roseline, emprunte un autre intérêt bien saisissant à

la scène sur laquelle celte religieuse carrière se développa. Notre sainte vécut en Provence, entre la fin du treizième siècle et le premier tiers du quatorzième, c'était le moment où la Provence, prenant le sceptre des lettres, devenait aussi le foyer du développement religieux. Après avoir glorieusement accompli la conquête de Naples, la Provence ne tarda pas à devenir le séjour préféré des souverains Pontifes ; cette contrée eut alors la gloire des armes par ses nobles guerriers, la gloire des lettres par les troubadours dont le Dante et Péfferqne furent le suprême épanouissement, par sa cour et son académie de dames Poêles ; et, par-dessus toute autre chose, la gloire du développement des doctrines sacrées et Timpdsion des institutions sociales, par la présence de la cour pontificale.

Par ses guerriers, ses poêles et ses saints, la Provence atteignit, à celte époque, à l'apogée de sa valeur sociale, et elle tenait le haut bout de la civilisation contemporaine. Quoique renfermée dans les murs de son cloître, Tdme de Roseline se mêlait à tout le mouvement de cette grande époque provençale. Elle avait un frère bien aimé, qui fut choisi pour le réformateur et le réorganisateur de la chevalerie chrétienne, le grand chef de la milice religieuse de Saint- Jean de Jérusalem, qui fut alors préposée à la défense de Tordre public, dans tous les États pontificaux, et de la navigation contre la piraterie musulmane. Hélion de Villeneuve, le grand maître de Tordre de Saint-Jean, allait puiser dans les entretiens de sa sœur religieuse, les inspirations du devoir et les mâles consolations de la piété. L*àme de sainte Roseline élait range gardien d*Hélion, et il y avait entre le frère, puissant chevalier, et la sœur, pieuse cénobite, un échangé perpétuel de secours matériels et de concours moral. Par les grâces célestes qu'elle procura à Tordre des guerriers hospitaliers de Saint-Jean, sainte Roseline conquit une glorieuse place dans les traditions des chevaliers; et Ton a imprimé, dans le Martyrologe de Tordre de Malte, que sainte Roseline était le chef féminin des chevalières hospitalières. Cette erreur historique n'est-elle pas un panégyrique de la pieuse chartreuse?

Sainte Roseline, devenue la patronne des chevaliers hospitaliers, attira leur protection sur l'ordre carthusien et leurs bienfaits sur son monastère. La gracieuse chapelle qui conserve, encore aujourd'hui, le nom et la relique de sainte Roseline, est, comme nous l'avons déjà dit, un monument toujours subsistant de la générosité de l'ordre des Hospitaliers, dont les dons servirent à restaurer et à agrandir l'antique sanctuaire, fondé déjà dep' ;f plus de trois siècles.

Sainte Roseline parai ivoir exercé une influence prononcée sur la politique des souverains de Provence ; à sa sollicitation, les armes du comte de Provence ont mis les couvents carthusiens du Gapençais à l'abri des violences des seigneurs et des Vaudois.

Par l'époque où se place la vie de notre sainte, par l'influence extérieure qu'elle exerça d'une manière silencieuse, mais efficace, sur les événements contemporains, par le lieu même, où cette influence, pareille à un doux magnétisme, vint se faire sentir, la vie de notre sainte attire les regards et les retient fixés par un doux charme. C'est une humble violette qui reste cachée sous des flots de verdure, pour ne se révéler que par des parfums.

Les agriculteurs, les pauvres surtout, la connaissent et Paiment, cette sainte figure levée vers le ciel, qui autrefois distribuait le pain du château et du monastère, et qui veille, encore aujourd'hui, sur les moissons engraissées de leurs sueurs. C'est à sainte Roseline qu ils viennent demander la pluie destinée à féconder leurs champs, les grâces célestes qui doivent protéger la ver lu de leurs filles, et les bénédictions qui transforment les jeunes épouses en mères fécondes et dévouées, en compagnes fidèles.

A ce touchant hommage du peuple, ne devons-nous pas joindre notre tribut, nous à qui les liens du sang et les plus grands bienfaits reçus imposent des devoirs plus étendus? Si cette vertu de famille ne devenait pas pour nous un modèle, si ce touchant exemple ne nous entraînait pas vers le dévouement et les sacrifices de la charité, il se dresserait contre nous conune un sanglant reproche ; car elle est la patronne

de notre famille; et le nom de Roscline est celui de la plupart des femmes ayant du sang Villeneuve.

L'époque où vécut sainte Roscline fut celle du plus grand épanouissement de la vertu chrétienne, dans toute l'aristocralie provençale. — Pendant qu'il y avait un Saint" Lms sur le trône de France, qui venait prendre une compagne digne de lui dans la famille souveraine de Provence * ; ' L'aristocratie méridionale produisait deux saintetés germaines par la parenté du sang et semblables par la pureté virginale du cœur : saint Elzéar et sainte Roseline. En même temps le plus sublime des docteurs théologiques, saint Thomas d'Acquin, venait établir son école dans la grande • conquête provençale de Naples.

L'apogée de la gloire de Taristôcratie a été l'apogée de son dévouement aux travaux de Tesprit, aux plus héroïques sacrifices des sens.

La noblesse devint alors chère aux populations, parce qu'elle s'immolait à l'amélioration des membres les plus infimes de la société, parce qu'elle quittait les armes pour cultiver les sciences et appliquer Tabnégation.

Sainte Roseline est un type de la transformation de Taristocratie féodale, par le christianisme admirablement pratiqué chez le sexe le plus infirme et le plus délicat. Celait bien la chevalerie des vierges placée en face de la chevalerie des mâles guerriers.

D'un côté Tépée du chevalier sans peur, qui redressait les torts de la violence ; de l'autre côté, la prière des lèvres sans reproche et la douce main de la servante des pauvres qui guérissaient les maux de la misère.

On voit de suite que la vie de la sainte religieuse chartreuse, que nous allons publier, se rattache à de grandes faces de l'histoire générale.

Cette sainte, devenue le type féminin de Taustère institution dont saint Bruno est le créateur, se lie à l'influence

' C'était Romée de Villeneuve, grand-oncle de sainte Roseline, qui négociait cette alliance.

10 PRÉLIMIiNÀlRES.

latente d'un ordre religieux dont rincorruptibilité est restée proverbiale depuis bientôt huit siècles.

Les prières, les pratiques sévères des chartreux, leurs exemples silencieux, comme leur vie claustrale, ont pesé d'un grand poids dans la conservation des traditions de l'Église, et même dans son gouvernement. Dans leurs profondes retraites, impénétrables aux troubles et aux oscillations du monde, ils ont, avec une merveilleuse abnégation, étoufîé même le bruit de leurs vertus intérieures. Solitaires anachorètes dans les méditations et les travaux de leurs cellules ; zélés cénobites dans leurs prières communes; portant, dans l'heureuse expression de leur physionomie, les traces de ce calme céleste, de cette douce paix, ineffable récompense des sacrifices accomplis pour le bonheur du monde, ils ont con serve le modèle sur lequel les anciens ordres religieux ont pu retrouver les traces Je leur régularité primitive, et les nouvelles institutions se façonner. Pendant que leurs travaux industriels ou agricoles fécondaient la contrée qu'ils habitaient, la vertu de leurs prières allait faire descendre, sur les douleurs humaines, le charme des grâces divines.

L'impression produite dans la chrétienté par l'exemple de la vertu carlhusienne, nous esf indiquée par le plus émincnt de tous les juges de la vie ascétique, par Tirrécusable témoignage du saint auteur de Tinimitable livre appelé r/mt<at ion.

Ce livr-e était écrit, vers 1441, dans le commencement du quinzième siècle, alors que le relâchement s'était introduit dans un trop grand nombre de maisons monastiques. Triste conséquence de troubles, portés dans toute l'Église, par les lamentables désordres du schisme pontifical, appelé le schisme d'Occident 1

Or, d'après les attestations contenues dans le livre qui forme, après l'Évangile, notre plus pur code de morale, raustérilé et la piété carlhusiennes surnagèrent au milieu du déplorable naufrage des institutions pieuses ; elles brillèrent sans éclipse, sur cette immense altération des mœurs. Altération dépeinte par l'auteur de Ylmitation avec ces termes énergiques : Crimes et scandales énormes dansle peuple, pro «

PRÉLIMINAIRES. il

digieuse dissolution dans les couvents. Tantamala eiscandala in populo, tanta dissolutioin cœnobiis. (Imit., liv. I, chap. m). Dans le chapitre XXY , livre 1 , le pieux auteur retrace les exercices des religieux fervents et inébranlablement attachés à leurs saintes pratiques. « Considérez, dit-il, les CHAR- TREUX, les Cisterciens et divers couvents de religieux et de religieuses, oà Von se lève la nuit pour clianter les Psaumes, et dont voici Pexistence :

De rares sorties, une vie très-retirée, une alimetitation mi' sérable, des vêtements grossiers, des tramux multipliés, peu de paroles; beaucoup de veilles, de courts sommeils, de longues prières, des lectures fréquentes et une exacte observance de la dt^etplîn^ ^

Tel est le magniGque tableau de la vie religieuse non relâchée, dans lequel les enfants de saint Bruno, de ce quinzième siècle d'ailleurs si dissolu, occupent le premier rang.*

La yertu carthusienne invariable a été, constamment, Técrasante réfutation des allégations des hérétiques, relatives à l'allëration essentielle de la morale officielle de TÉglise catholique. La précédente peinture des mœurs carthusiennes, stéréotypée dans le plus beau livre religieux du quinzième siècle, se reflète, CQmme sur un miroir fidèle, dans Tobser- Tation des mœurs des Chartreux du dix-neuvième siècle. Huit siècles d'alternatives de troubles et de paix, de faveurs et de disgrâces, de prospérités et de persécutions n'ont, en rien, atténué le zèle et Tesprit d'immolation primitifs; le chartreux actuel est identique au chartreux du onzième siècle ; il a vu passer, devant lui, les dépravations, les décadences, et, au milieu des ruines, sa robe est restée toujours pure, parce qu'il en a secoué la poussière... Il a coupé avec un mâle courage tous les membres gangrenés, de manière que la plaie n'atteignit jamais le foyer vital.

Il a toujours préféré la qualité des religieux au nombre des membres. — Les plus illustres souvenirs, les plus attachantes

^ Raro exeunt, abstracte vivunt, paupeirixne comedunt, grosse vestiuntur, multum laborant, parum loquunlur, diu vigilant, mature sgrgunt, orationes prolongant, fréquenter legunt et se in omni disciplina cuêtodiunt.

i^ PRÉLIMINAIRES.

reliques ne l'ont pas empêché de sacrifier les élabhssemenls où la discipline était compromise. En 1420, au moment où l'écrivain de Vlmitation tenait la plume, les chartreux donnaient un grand exemple de ce courage moral, en abdiquant le monastère illustré par sainte Roseline, mais où les circonstances fâcheuses, produites parles désordres civils et les troubles de TEglise, empêchaient le maintien des règles. Le chartreux a su héroïquement renoncer, soit à la relique de saint Bruno, soit à celle de sainte Roseline, pour conserver fldèlement l'esprit du saint fondateur et de la céleste patronne. — Chez lui, l'âme a toujours été préférée au corps.

La grande Eglise du Christ, l'Église catholique est un être plein de vie, dont l'énergie et la fécondité inépuisables se plient à toutes les formes et font naitre, pour chaque temps, l'institution et la manifestation religieuse qui conviennent à cette époque. — Après les bénédictins cluniciens, grands et riches cultivateurs des terres, vinrent les ordres mendiants, détachés de toutes les richesses de la terre, puis les ordres militants comme les jésuites, les oratoriens, les carmes déchaussés; plus tard les grandes institutions pour le ministère de la parole et de la charité, fondées par saint Vincent de Paul. — Au milieu des productions, flexibles dans leurs formes, qui prouvent la permanence de la force génératrice, il fallait qu'il y eût un témoignage de la permanence du même esprit de sacrifice, formant le principe invariable du christianisme; c^est l'ordre carthusien qui correspond à ce grand aspect de notre féconde et sainte mère; et ce dernier type n'a nul besoin d'être nombreux dans le présent, parce que son ancienneté le rend nombreux dans la durée.

Après avoir indiqué les lieux, les temps et Tordre monastique dans lesquels elle vécut, il faut reproduire l'état général de la civilisation chrétienne, à l'époque où notre sainte parut. Il faut montrer ce qui s'était fait dans le monde religieux et civilisé, et ce qui restait à faire pour atteindre l'état actuel de la chrétienté. La part d'aclion due à la sainteté de la chartreuse résultera de cet exposé. Il faut donc mar-

quer les progrès successifs qui forment les grandes étapes de la marche de notre civilisation. L*esquisse de Tamélioration sociale, enfantée par les vertus et par les institutions chrétiennes, est le meilleur hymne de reconnaissance à adresser à la religion, qui a préparé et nous conserve de tels bienfaits. C'est dans ce tableau, que la sainte carthusienne viendra prendre une place honorable. La voie suivie pour réaliser les progrés accomplis ne peut pas différer de la direction à suivre, pour perfectionner de plus en plus cette œuvre de la religion ; notre devoir n*est-il pas de faire pour nos neveux ce que nos pères ont fait pour nous ? Ce qui nous a été donné par nos aïeux montrera bien ce que nous devons à nos descendants ; et, si le christianisme a été la source de tous nos progrès passés, n'est-ce pas dans ses inépuisables émanations qu'il faudra étancher la légitime soif de progrès nouveaux ?

La formule chrétienne du dévouement complet au bonheur de nos semblables ne renferme-t-elle pas le principe de toutes les améliorations sociales possibles, soit par le travail secret de l'intelligence et des mœurs, soit par le travail apparent de mains industrieuses?

Le type chrétien de l'immolation, pour le triomphe des vérités divines et pour le plus grand bien des autres hommes, n'est-il pas le germe fécond de tous les biens auxquels peut aspirer la société humaine? Si donc, la civilisation n'a été : et ne peut jamais être que le christianisme de plus en plus largement appliqué. L'histoire des institutions religieuses se confond nécessairement avec celle de la civilisation.

Depuis l'heure où, sur une place publique de la Judée, fut promulgué le profond précepte : Rendez à Dieu ce qui est à DieUy à César ce qui est à Césary la coordination sympathique des deux pouvoirs, «j^iritu^/ et temporel, est devenue le moyen du développement social. Comme la division du travail est le moyen du progrès industriel..., la division des pouvoirs est le moyen du progrès politique. Le christianisme est le principe spirituel luttant contre les violences et les révoltes des sujets, et contre la tyrannie et les vices des

souverains. Il y a, de la part du christianisme, un double combat livré à l'humanité, pour la perfectionner en bas et pour la régler dans le haut ; absolument comme l'âme humaine réagit incessamment contre les dérèglements des appétits brutaux ou aveugles de l'égoïsme et de l'animalité à laquelle elle est unie; afin qu'une harmonie de plus en plus complète tende à s'établir entre Tâme comprenant, aimant et dirigeant, et le monde matériel manifestant l'action invisible de l'esprit.

La civilisation chrétienne est donc une réaction incessante et un combat continuel; l'histoire de la civilisation chrétienne est celle de la lutte perpétuelle et de la réglementation que le principe spirituel fait subir au principe matériel. Comme dans la vie humaine, les principes spirituels, l'intelligence, la raison et l'idéal divin, doivent dominer l'harmonie des mouvements du corps, en respectant toujours les nécessités impérieuses de Texistence humaine ; il doit y avoir toujours aussi un balancement merveilleux et une douce concordance entre deux tendances opposées; ainsi \a supériorité de l'élément spirituel, avec Yharmonie des mouvements du corps, est le beau idéal chrétien.

L'histoire de cette constante lutte de la civilisation chrétienne offre les principales phases suivantes : assimilation par la société de Fidée chrétienne, et lutte contre la souveraineté césarienne, jusqu'au jour, où la force politique acquise par la foi nouvelle, fait reconnaître le peuple chrétien comme élément de la puissance publique.

Ensuite, un nouveau progrès de la foi chrétienne fait, de sa profession, le titre préalable de l'accession à la souveraineté politique.

Bientôt la souveraineté de Tépée se subordonne tellement au principe spirituel, que le moyen d'accession à la couronne temporelle est réglementé par le pouvoir spirituel chrétien ; c'est Télection au trône qui sort des mains brutales du soldat, pour passer à l'appréciation intelligente et morale des élus du peuple chrétien.

Après la transformation des croyances populaires, après

la transforraalion des principes de Taulorité des princes, soit par la foi exigée dans les souverains, soit parle moyen de leur élection, arrive la transformation de toutes les institutions sociales, sous la direction du pouvoir spirituel.

Enfin, après avoir organisé la société chrétienne, Tautorité spirituelle est éloignée de la direction immédiate du pouvoir politique, centralisé de plus en plus dans les mains des princes : le gouvernement moral constituant, d'ailleurs, la mission supérieure, spécialement dévolue au pouvoir spirituel. D'après saint Augustin et saint Bernard, l'autorité spirituelle resplendit d'un plus bel éclat, et rend peut-être des services latents plus élevés, lorsque les débats politiques la troublent moins.

Le résumé de tout ce tableau est Téternelle lutte des deux puissances de Vesprit et de la matière; lutte qui, commencée dans l'Êden, ne finira qu'au dernier avènement. Notre première période, celle de la transformation de la foi religieuse populaire, correspond à l'intervalle du premier siècle au commencement du quatrième, depuis la prédication juive de l'Évangile jusqu'à la libre profession chrétienne promulguée par Constantin.

Cest le moment où l'apostolat s'insinue du sacerdoce jusqu'à Yarmée. C'est le triomphe militaire obtenu après le triomphe moral.

La deuxième période, comprise entre Constantin et la fin de l'empire romain' d'Occident, du quatrième siècle vers la fin du cinquième, caractérise l'époque où la profession ouverte de christianisme est exigée dans le général aspirant à l'empire : la victoire ne paraît possible que sous l'ombre prestigieuse du drapeau chrétien, comme si déjà toutes les campagnes militaires devaient être des croisades.

La troisième période, formant l'ère ou Torganisation de Télection des souverains ou des dynasties, est placée sous la direction du pouvoir spirituel et des évoques, représentant les élus du peuple chrétien ; elle s'étend entre la fin du rinquième siècle et le dixième.

La quatrième période, embrassant l'intervalle du onzième

16 PHÉLlMINillRES.

siècle à la fin du quatorzième, correspond à l'universel épanouissement de toutes les institutions politiques émanées de l'esprit chrétien.

Le titre de renaissance a été bien indûment appliqué d'une manière générale au quinzième siècle, caractérisé, au contraire, par une certaine rétrogradation immorale et païenne- Ce que Ton a appelé, au seizième siècle, les ténèbres du moyen âge chrétien est, en vérité, la féconde incubation politique du germe religieux, incubation dont les évolutions pleines d'intérêt montrent les véritables forces vitales et les lois merveilleuses de la supériorité de la civilisation actuelle, sur celle produite par les impurs et corruptrices émanations de la mythologie grecque et romaine.

Par une étrange aberration, fruit de notre éducation, hélas trop déviée par Tusage abusif des classiques grecs et romains, on a osé mettre les produits littéraires et philosophiques païens au-dessus de notre philosophie et dq notre littérature chrétiennes. Quel philosophe ancien peut-on comparer à saint Thomas, pour la hauteur de vues, la hardiesse et la sublimité des questions soulevées, la vigueur de la dialectique, et la précision mathématique des solutions?

Quelle littérature grecque ou romaine peut se comparer aux hymnes de David, aux poèmes de Salomon, aux inspirations des prophètes? On trouve-t-on une ode qui puisse être mise à côté de notre Magnificat? Quelle prose comparer à celle de Bossuet et de Fénélon, quelle versification peut être mise en parallèle avec les deux dernières produ étions de Racine : Esther et Athalie?

Parlerons-nous des auteurs des découvertes scieatifîques? Les mathématiques païennes ne sont que les preniers balbutiements de nos mathématiques modernes : nosjravaux publics, nos monuments religieux de toute espèce diSiassent de mille coudées les anciennes œuvres architectoniquts. Les splendeurs de Part chrétien laissent, bien loin, dans Tombre, toutes les œuvres artistiques, philosophiques des païens ; comme le simple catéchisme de nos enfants, surpasse de

beaucoup toutes les vacillantes lueurs des écrits de Platon, d'Arisfote et de Cicéron.

Pour Tétat social et le droit international, la comparaison des anciens à nous ne peut pas même se poser. Le patriotisme païen consacrait la légitimité de toutes les violences, de tous les crimes commis sur les autres nations pour le plus grand bien de la cité, ou de la république. Le droit machiavélique n'était pas mis en doute.

Le christianisme a été la grande résurrection de la civilisation païenne putréfiée.

Ainsi la supériorité morale et civilisatrice du christianisme, dès sa première heure, n'est pas douteuse.

Mais, la date de la constitution sérieuse de la chrétienté, la véritable ère de la plus brillante renaissance de la civilisation, est celle du onzième siècle.

De cette époque datent, comme ou> l'avons rapidement indiqué :

Les grandes institutions de Yordre public^ l'inviolabilité dn respect des choses et des personnes; les décrets qui ont assuré l'observation des règles du mariage monogame, par conséquent avec le respect du mariage, l'établissement ré^ golier de la famille chrétienne, ce pivot de notre état social quon n*admirera jamais assez; l'observation définitive du rëlibat clérical qui est, à la fois, un point d'appui, un type donné à la continence matrimoniale, et un agent trop peu aperçu du relèvement des classes inférieures, appelées aux dignités par le recrutement incessant de la première classe sociale, celle du clergé.

Peut-on se plaindre d'avoir à observer les règles du mariage monogame, quand on voit poser la règle bien plus dure de l'abstention complète de Tunion matrimoniale? Ne Toit-on pas tout ce qu'il y a de démocratique dans le célibat clérical?

Enfin, dans le onzième siècle, la milice spirituelle du clergé ella milice armée pour l'ordre public, que Ton appela chevalerie ^ furent définitivement organisées. Cette dernière fut le

fruit immédiat de la grande promulgation des croisades.

Le onzième siècle constitua donc sérieusement la chrétienté d'Occident et lui traça la voie lumineuse de ses progrès ultérieurs.

Dès le onzième siècle, la société chrétienne était devenue supérieure, très-supérieure au niveau le plus élevé qu'avait jamais pu atteindre la civilisation romaine. La société du onzième siècle était au-dessus de la civilisation antique, par le mariage respecté, par la juridiction épiscopale, par les fondations libérales d'écoles monastiques, d'écoles dominicales ouvertes à tous les enfants chrétiens. Cette instruction gênéraie était obligatoire.

Les monuments triomphaux étaient encores des écoles, des monastères, des lieux de prières : des fondations de progrès et de charité avaient été substituées aux chars de triomphe romains environnés d'esclaves et de rois enchaînés.

On n'a aperçu que les violences féodales qui nageaient à la surface de cette mer, si riche en trésors cachés sous sa surface troublée. Mais Tobservation attentive y découvre tous les germes latents de nos institutions sociales, qui tiennent notre état moral général bien plus élevé que celui de l'ancien paganisme.

Pourquoi sommes-nous modestes jusqu'à l'injustice, pour nos pères et pour nous, lorsque nous nous comparons aux Grecs et aux Romains?

Au onzième siècle, les pontifes chrétiens ont été les réformateurs des mœurs des barons violents et des clercs corrompus du dixième siècle :

Du onzième au quatorzième siècle, les plus grands obstacles à la réforme des mœurs religieuses furent suscités par les princes et surtout par les empereurs Henri lY et Barberousse, et par le roi Philippe le Bel. — Les libres citadelles monastiques de la France, dans les onzième et douzième siècle, fournirent des points d'appui et des retraites sûres pour Jes pontifes attaqués.

Les grandes créations de la civilisation chrétienne n'ont été possibles que lorsque la sécurité des papes sur leur siège n'a pas été chancelante. Les pontifes n'ont ,pu réformer les

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mœurs du clergé et corriger les déviations des princes corrupteurs, que lorsque la pleine indépendance des censures sacerdotales a été solidement établie. C'est ainsi que la chrétienté a pu être tirée du gouflre de corruption du dixième siècle, bien plus démoralisé encore que le quinzième ; elle en a été tirée par les mains puissantes de Grégoire VII , et les mesures habiles de saint Bruno et du grand disciple du fondateur carthusien, Urbain II.

L*Ëglise a bien subsisté avant la royauté temporelle des pontifes de Rome; mais elle n'a produit l'épanouissement de la civilisation, qu'après Tinstitution complètement acquise de rindépendance du chef de TÉglise, à l'égard des princes.

Pourquoi oublier ce grand fait ? La civilisation chrétienne de l'Occident ne s'est développée qu'autour du pouvoir spirituel indépendant du so uverain.

la même doctrine religieuse n'a pu produire, en Orient, aucun progrès civilisateur, précisément lorsque l'indépendance spirituelle s'est perdue complètement, par l'usurpation césarienne que les souverains de fiyzance consommaient, sur le pouvoir religieux des évèques placés sous leurs mains.

Les progrès moraux et matériels, comme la liberté politique, sont les produits exclusifs de la pleine indépendance du pouvoir spirituel, à l'égard des souverains, portés, par leurs penchants humains, à repousser toute borne mise à l'exercice de leur autorité.

Cette conclusion, déduite du tableau de la civilisation largement esquissé, est confirmée, à la fois, par les lois de la nature de l'homme et par les détails qui vont être exposés.

L'histoire de la sainteté est aussi l'histoire de la liberté véritable.

Ce n'est qu'avec la faculté de récompenser, de punir librement qu'on réforme les mœurs, et ce n'est qu'avec les progrès des mœurs que les autres sont réalisables. Ne voit-on pas, en Orient, la servitude religieuse produire la corruption; la corruption engendrer la barbarie et le despotisme?

C'est une bien grande erreur que de penser que l'Église catholique n a rien fondé pour la liberté générale. Elle a

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établi, alu contraire, la plus solide de toutes les institutions de liberté morale et politique. — La papauté catholique est la grande institution internationale de la vraie liberté et du progrès réel» — Le grand docteur, théologien du treizième siècle, saint Thomas, avait, dés cette époque, déduit de ses doctrines et exposé dans sa Somme les bases du gouvernement représentatif que nous appelons moderne.

Les principes de 89, dans ce qu'ils ont de juste, Tégalité devant la loi, le balancement des droits et des devoirs des sujets et des princes, la déchéance même de la tyrannie, ont été formulés dans TEvangile, ou décrétés dans les conciles rrOcciDENT.

L'Église a placé au sommet do la hiérarchie le grand censeur des rois et de toutes les autorités politiques; et ce censeur permanent, bien autrement imposant que Caton VAncierij est appuyé sur les monastères conservateurs du type de la morale chrétienne et de la sainteté qui perfectionne incessamment Thumanité, pour la faire marcher vers la liberté véritable.

Sans l'indépendance du pouvoir spirituel, le mot de liberté ne serait pas plus prononcé, aujourd'hui à PariSy qu'il ne Test à Constanti7i9ple.

Les cruels déchirements, les déplorables désordres, qui ont inauguré la cinquième période chrétienne^ ont abouti à une ^ande scission rappelant, d'une manière trop frappante, le schisme qui sépara du principal tronc des Hébreux la branche de Samarie. Après l'ivresse de la puissance de Salomon, vint le schisme de Roboam ; et Israël affaibli fut prédisposé à subir, avec la loi de la force victorieuse, les douleurs de la captivité assyrienne, pour aller semer, à travers le monde idolâtre, la grande idée du Jehova, immatériel créateur delà matière.

De mémo, c'est vers l'époque où Luther a pu mutiler profondément la grande Église catholique, que le monde terrestre mis à découvert, dans tout son ensemble, est venu offrir, à la catholicité fidèle, un immense apostolat universel à établir sur le globe tout entier dévoilé.

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Celait là une grande conquête destinée à compenser le lerrain perdu. Alors sont apparus les plus beaux fruits du travail de la morale et de la science chrétienne fécondées par la religion. L'amélioration vraiment réformatrice s'est étendue, depuis les plus infimes monastères jusqu^à la discipline la plus haute ; depuis les ordres les plus contemplatifs, tels que celui de sainte Thérèse jusqu'aux plus matériels calculs du calendrier. Les mathématiques, illuminées par les splendeurs de l'infini théologique, ont découvert de nouveaux deux qui racontent de nouvelles gloires divines. Des ordres monastiques nouveaux d'une merveilleuse activité, obéissant aux inspirations de ce moderne concile de Nicée, nommé le concile de Trente, out porté jusqu'aux extrémités de la terre, les croisés pacifiques qui s'appellent les enfants de saint Ignace, de saint Vincent de Paul, de saint François ou du bienheureux de la Salle.

Des écoles chrétiennes se sont ouvertes depuis les glaces du pôle jusqu'aux feux de l'équateur; l'armée héroïque, marchant sous le glorieux drapeau de la propagation de la foi, est allée conquérir des sépulcres enluminés de la pourpre du sang des marlyrs, et destinés à faire éclater de merveilleuses résurrections. — Le fier croissant, humilié et mutilé par les victoires de la chrétienté triomphante sur terre et sur mer, ne subsiste plus que par l'appui des modernes Samaritains. Comme les armes romaines, l'industrie de la chrétienté, prépare la grande unité des institutions et de croyance groupées autour de la croix catholique.

Pour livrer passage aux vaisseaux chrétiens, les terres des isthmes s'entrouvrent, tandis que les chars de feu vont environner le globe de leurs lignes lumineuses, précédées par les messages que transmet la foudre devenue obéissante. Partout le travail chrétien substitue, à Teffort de l'esclave, les services de la matière et fait éclater des merveilles.

Combien loin, bien loin derrière nous, notre civilisation chrétienne a laissé la civilisation païenne la plus développée, celle que Ton a appelée la civilisation romaine I L'Italie était

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la terre la plus favorisée et par conséquent la plus peuplée ; cependant, d'après les recherches les plus exactes, lllalie du paganisme romain n*avait pas la moitié de sa population actuelle. Notre France est six fois plus peuplée que la France de Tère romaine ; et l'ensemble de l'Europe est, à peu près trois, fois plus peuplé, que cette même Europe sous l'administration de Rome. Notre force militaire est quatre fois supérieure aux armées romaines, nos revenus publics et notre richesse générale sont décuples de celles du peuple romain.

Comparez donc le travail libre chrétien au travail servile païen... — où sont les peuples nombreux, nourris sur le sol le plus rétréci, y trouvant non-seulement le nécessaire, mais encore le superflu?

Joignant au développement corporel, tous les plus beaux épanouissements de Tintelligence maîtrisant la force?...

N est-ce pas du foyer chrétien que jaillissent toutes les lumières et toutes les puissances qui dominent les autres croyances? Le fait est manifeste, éclatant comme le soleil. Le miracle démontrant la divinité du christianisme était, au commencement, limité à un étroit espace, réservé à peu de témoins, maintenant le miracle permanent éblouit tous les yeux qui ne veulent pas se fermer.

C'est le christianisme du moyen âge qui nous a amenés à l'état actuel. Ceux qui regrettent la civilisation païenne, savent-ils bien qu'ils veulent rétrograder vers les ténèbres ?

Voyez donc ce qu'était le monde, et ce que les saints y ont opéré de magnifiques changements.

La prophétie sublime du Rédempteur s'est littéralement accomplie : « cherchez d'abord le royaume de Dieu et le reste vous sera donné parsurcroit. » Ce surcroit, nous le savons bien maintenant, c'est le corollaire obligé du principe. Est-ce que ce n'est pas le travail libre, honnête, intelligent, moral, persévérant et dévoué, n'est-ce pas, en un mot, le travail ver^ tueux qui crée toutes les richesses? C'est la croix, l'instrument de supplice de l'esclave, qui a transfiguré le travail servile, il est devenu divin.

La vertu chrétienne, c'est donc la liberté, c'est la richesse à Textérieur, a\ec le bonheur à Tintérieur.

C*est le travail et le sacrifice de nos missionnaires modernes qui préparera le renouvellement de la surface terrestre, qui couvrira, des fleurs du travail chrétien, tous les champs hérissés des ronces de la paresse et de l'oppression idolâtres.

Les pontifes du moj'en âge étaient occupés à diriger quelques petits royaumes de notre Occident, maintenant ils ont à donner des évêchés apostoliques qui égalent les anciennes souverainetés, et la seule administration religieuse exige toutes les heures et les forces du pontiûcat.

Les enseignements du passé, les mouvements plus ou moins troublés du vaisseau qui porte le présent, nous permettent, cependant, de discerner les magnifiques horizons de TaTcnir, et r£glise de Dieu marche toujours vers le but assigné... Les orages, eux-mêmes, de l'athinosphère et des flots nous poussent vers le rivage désiré.

Dans l'exposition des cinq grandes périodes de la civilisation chrétienne : l'assimilation du peuple^ l'assimilation de farméey l'assimilation de la souveraineté^ l'assimilation des mtitutions sociales de la chrétienté d'occident, enCn TassimUation universelle de tous les peuples de la terre ; une esquisse est seulement conciliable avec les limités de cet ouvrage.

Voici donc d'abord Tesquisse de la grande assimilation des peuples païens et du peuple juif, par le christianisme. Ce travail est une lutte furieuse de la puissance temporelle contre la puissance spirituelle chrétienne. Mais, pour que la civilisation de la croix succédât à toutes les autres, il fallait que tous les éléments contradictoires des civilisations diverses se trouvassent placés, en face les uns des autres, pour se neutraliser. C'est cet universel antagonisme des croyances confrontées, que la puissance romaine avait reçu la divine mission de faire éclater.

Le sabre des soldats romains avait tracé le champ clos, où, comme des gladiateurs intrépides, les diverses croyances

allaient croiser le fer, pour tomber enfin toutes vaincues, à la fois, sous la lance surnaturellement trempée de Tarchange victorieux. C'est la milice de Tesprit qui a eu raison de toutes les résistances de la matière.

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