PAR LE CHRISTIANISME
DC PnEVIER AO QDATRIÈHE SIÈCLE —
CIVILISATION païenne
iWciiin^ de la civilisation antique. — L'universalité de l'administration est le pluf frrand service rendu par la civilisation romaine. — Servitude antique. — L'égoisme païen proclamé. — Abaissement des patriciens. — Vices des proconsuls. — Misères des provinces. — La délation romaine. — Oisiveté forcée des grands. — Chiffre ràorme du paupérisme romain. — Le paupérisme cauâe des crises prodigieuses aux moments de disette. — Progression du chiffre des secours annuels en blé et en argent donnés aux indigents romains. — Contraste du luxe et de l'indigence sous l'eniptre tomain. — Vices populaires. — ThéAtres et cirques; la cruauté romaine expliquée par les apothéoses impériales. — LAcheté politique des Ilomains; lâcheté (les suicides. — Le dernier mot des vices païens est l'égoisme. — Le césarisme ne fot pas le remède au mal, mais il en fut la suprême manifestation. — le réparateur des maux césariens naît dans la Judée.
Prodigieux édifice de l'orgueil humain, Tempire romain avait été enranté par sept siècles d'entreprises et de conquêtes inspirées, exécutées par le plus opiniâtre esprit de domination aristocratique. Tandis que les démocraties de la Grèce s'étaient anéanties rapidement, après avoir brillé comme des météores éphémères, on vit le phénomène politique d'un corps de patriciens, suivant, avec une persévérance invincible, ses traditions mystérieuses, pour réunir en un seul corps tout le monde civilisé.
Le patriotisme romain faussait toutes les notions de vertu, d'équité et d'humanité. N'était-il pas bien résumé, ce pa-
triotisme, dans la sauvage brutalité des paroles de Caton l'Ancien, estimé le type de la sagesse et de la vertu patriciennes, et qui finissait tous ses discours publics par cette conclusion inhumaine, impitoyable : Détruisons Carthage; delenda carthago.
En n'assouvissant que ses passions de gloire militaire, en suivant ses aspirations de rapines et de conquêtes préparées par une diplomatie machiavélique, le patriciat romain organisa lunité matérielle des peuples civilisés.
Mais, ce que l'iniquité avait réuni, les vices menaçaient de le disperser. Les comices convertis en une senline de corruption, où les élections étaient faussées par Tor distribué au peuple, où la lutte armée venait achever par le sang et la terreur ce que la vénalité avait commencé; les proscriptions, avec leurs assassinats froidement calculés, avec leurs iniques confiscations, avaient montré tout ce que l'ambition, la cupidité et la soif des vengeances personnelles pouvaient faire naitre de discordes et de déchirements dans la république.
Le maintien de la forme aristocratique ne pouvait plus être qu'un rêve. L'ambition, prenant pour point d'appui les passions de la vile multitude, se substitua aux droits et aux abus aristocratiques et produisit le despotisme impérial, qui parut la seule force politique capable de conserver l'unité de TËtat.
Sous cetteforme politique dernière, l'empire romain ne formait-il pas une grande unité qui devait laisser au monde, ou uneincurable et universelledégradation, ou le commencement d*une amélioration et d'une civilisation générales? Le gouvernement impérial de Rome, par la centralisation de Tautorité, par rétablissement de ses grandes voies de commu* nication, par l'érection des tours, signaux télégraphiques de cette époque, parcelle des dépôts de chevaux échelonnés comme les postes modernes pour les courses des courriers de l'empire, par la circulation des nombreux navires con. vergeant autour du centre de la péninsule italienne, pour y apporter les produits et les mets exquis de tout le littoral de la Méditerranée, ne travaillait-il pas, sous l'inspiration de son
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orgueil et de son sensualisme , à préparer à son insu une grande œuvre providentielle de fraternité humaine?
On vit alors l'unité de langues, de législation, la diffusion des sciences et des arts, par le développement de Tagriculture et de Tindustrie dont les secrets étaient répandus dans toutes les provinces, par les magistrats partis du foyer de toutes les lumières réunies dans la capitale du monde civilisé. Les croyances païennes, mises sous la protection commune de Tempereur, grand pontife, étaient réunies en faisceau contre la foi religieuse qui les attaquerait toutes.
Pour vaincre, il fallait dépasser la somme de toutes les puissances; il fallait surmonter toutes les répugnances, toutes les habitudes, les coutumes et les traditions païennes. La philosophie, avec ses doctrines divergentes, avec la vertu corrosive de sa science et de ses sophismes, avec l'excitation de ses vanités individuelles si prétentieuses, minait toutes ies croyances ; mais elle réunirait certainement toutes ses forces, contre la doctrine qui voudrait solennellement ex« poser son impuissance, son inhabileté à résoudre les grands problèmes de la vie présente et de la vie future.
Quel est l'homme qui eût osé concevoir Tidée d'attaquer sérieusement un si prodigieux ensemble de résistances, et qui l'eût osé avec Tespérance du succès? Une seule chose était évidente, c*est que ce succès serait complet, s il était possible. Hais mourir, pour proclamer d'avance ce succès, ne pouvait convenir qu'à un fou ou à un Dieu ! Oser cette grande entreprise d'amélioration , en prédisant le martyre des agents , ne pouvait être que l'effet de l'infinie sagesse et de l'amour sans bornes.
Pendant les dernières convulsions de Taristocratie républicaine de Rome, le malaise universel était si fort, le trouble était si profond dans les cœurs et dans les esprits, qu'un grand changement était désiré et attendu avec une espérance universelle... Les prédictions sybillines, les débris altérés de la première révélation entretenaient partout l'idée d'un messie réparateur. Jamais une radicale rénovation ne fut plus nécessaire, et jamais cependant la force publique qui
devait la repousser, ne fut plus puissamment concentrée, plus vigoureusement organisée.
Voyez jusqu'à quel degré, la servitude, avec tous ses développements^ s'était implantée chez les fiers républicains de la Grèce et de Rome? Qui ne connaît la rigoureuse oppression et les profonds mépris des Spartiates pour leurs ilotes? La démocratique Athènes n'admettait aux assemblées que les hommes libres, et il y avait deux esclaves pour un citoyen. Dans la Rome de Caton, de Cicéron et de Brutus, dans cette capitale de l'univers, ne comptait-on pas six cents prolétaires pour un seul propriétaire? Dans les campagnes quelle était la proportion des hommes libres? César assailli des demandes des paysans libres sans travail et mourant de faim, à cause de la concurrence des travailleurs esclaves, ne trouva pas de meilleure part à faire aux hommes libres que la réserve, pour ceux-ci, du tiers du nombre des conducteurs de bestiaux? Ainsi, au moins, les deux tiers de la population rurale étaient flétris du stigmate de la servitude; le tiers restant, formé des hommes libres, devait se contenter du superbe privilège d'avoir une part dans la garde des pourceaux.
Quel était le sort de ces esclaves, devenant des choses, dont le possesseur pouvait user et abuser , qu'il pouvait outrager, frapper et tuer et jetter en nourriture à ses murènes? La faiblesse et la pudeur des femmes étaient-elles plus respectées que la vie des hommes? Qu'un esclave, victime delà déloyauté d'un maître qui niait le prix de Taffranchissement reçu, ou de la brutalité qui l'avait séparé de sa compagne, que cet esclave, privé d'un tribunal protecteur, vengeât l'injure commise dans le sang de son maître; on appliquait la vieille loi ordonnant le massacre de tous les esclaves placés sous le même toit. Sous Néron, quatre cents esclaves furent ainsi égorgés, à titre de représailles de la mort d'un déloyal préfet de Rome, tué par un esclave qu'une criante injustice avait justement irrité.
Le principe de l'inégalité de la valeur morale des hommes s'était bien incrusté chez les plus hardis penseurs de l'antiquité I Aristote entreprend de démontrer qu'il y a des hommes
que la nature fait naître esclaves. Le puissant génie, qui inaugura Tempire romain et qui légua son nom de César, comme le plus beau titre pour l'autocratie, n'avait-il pas osé poser, d'après le poète Lucain, cette insultante maxime : Le genre humain est fait pour Tusage d'un petit nombre d'hommes !
Tels étaient les oracles proclamés par les hommes éclairés de la double lumière de l'étude des sciences et du génie pratique du gouvernement; au moment où naissait, à Bethléem, ce Dieu qui déclarait que l'ignominieux instrument du supplice de Pesclave serait le marchepied du ciel.
Au milieu de la dégradation systématique de la majorité des hommes, l'empire romain offrait-il au moins quelque chose de glorieux dans ceux qui, portés au sommet de Téchelle sociale, avaient en privilège le service des autres hommes? A cette question répondent les monstrueuses gourmandises de Yitellius, les meurtres et les parricides de Néron, les sanguinaires folies de Caligula, de Caracalla , de Commode, avec le digne cortège de tous les débordements des impératrices.
Sous l'oppression néronnienne, qui immole aux mânes du préfet de Rome une hécatombe de quatre cents esclaves, les outrages prodigués aux sénateurs et à toutes les distinctions patriciennes ne démontrent-ils pas que le mépris des inférieurs n avait d'égal que la dégradation des supérieurs?
Si la corruption, si l'injustice avait son centre à Rome, elle avait de dignes représentants dans les provinces. Les rapines, les déprédations proconsulaires, déjà proverbiales lorsque la république romaine avait encore des prétentions de vertu, furent effrénées, lorsque de souverains exemples vinrent lui donner le double encouragement du vice environné d^éclat et de l'excès accompagné d'impunité.
Les familles patriciennes, en possession des dignités inférieures religieuses, sous le souverain pontificat des empereurs, fournissaient les proconsuls qui, représentant en province la plénitude de l'autocratie politique et sacerdotale, réparaient, par leurs rapines, les brèches faites à leur for-
tune par le luxe romain, portant, jusque chez les Barbares voisins des frontières de leur gouvernement et chez lesquels émigraient ceux qui fuyaient leurs oppressions, le profond retentissement de leur avidité et de leurs forfaits.
Lorsque les mêmes barbares envahirent, plus tard, lempire, la haine traditionnelle de ces envahisseurs contre les patriciens romains, les entraîna constamment vers Rome, point de départ commun de tous les personnages proconsulaires.
L'empire romain, dont l'origine militaire était rappelée par son nom lui-même, ne se soutenait que par la force armée, et il n'obtenait sa proclamation et sa conservation que par les largesses prodiguées aux soldats et au peuple de Rome,
Que pouvait devenir la discipline avec des soldats électeurs privilégiés? Avec l'indiscipline, arrivèrent les défaites. . . Plus le prestige moral de la bravoure romaine s'affaiblissait, plus les barbares devenaient entreprenants, plus il fallait multiplier les corps d'armée, plus il fallait multiplier les lieutenants de l'empereur sous le nom de Césars, enfin plus il fallait accroître les exactions pour gorger d'or les Césars et les soldats électeurs de Tempire.
Les villes municipales étaient frappées de contributions chaque jour plus excessives. Les percepteurs de ces impôts, pris dans la curie ou la municipalité, répondaient sur leurs biens de l'acquittement des charges.
La possession publique d'un patrimoine rural, qui offrait à son possesseur l'avantage apparent de faire partie des notables d'une curie, au lieu d'êlre un moyen d'indépendance, devenait un fardeau toujours plus écrasant. Les crimes et les prodigalités du souverain, du proconsul, la corruption des soldats, accroissaient les charges publiques et la misère des agriculteurs. L'autorité sans limite, exercée sous la pression dp la force, au nom de la divinité, dont l'empereur se faisait le grand prêtre, devenait ainsi la plus épouvantable oppression qu'il fût possible de concevoir. Il n'existait plus de liberté, ni pour la conscience, ni pour le travail. Dans Rome, on avait encore la liberté de murmurer ou d'applaudir; hors de Rome, il n'y avait pas plus la faculté de se plaindre que celle
àe prier. Les sujets de l'empire étaient tellement rançonnés, qu'ils regardèrent les envahisseurs barbares comme des libé* rateurs. Ne fallait-il pas qu'un tel gouvernement s'affaissât? rafTranchissement du genre humain n'exigeait-il pas la destruction de l'empire romain ?
La perversité légale des délateurs était, en dehors des jeux sanguinaires, l'intéressant sujet des conversations populaires... La perfide délation, organisée par les lois de la république, comme une digue aux rapines proconsulaires ou aux crimes contre la république, était honorée, encouragée par le quart des biens confisqués sur l'accusé coupable. Mais, sous les Césars, la délation était faite, non plus pour la république, mais pour le prince substituée l'État. L'espionnage et la calomnie étaient ainsi environnés de bienfaits publics ; car la confiscation, suite de la délation, même sans preuve, était un moyen d'accroître les ressources du fisc impérial, tout en jetant au délateur sa part dans la fortune confisquée.
Conçoit-on la délation occulte, le plus lâche de tous les vices, la plus irrémédiable des corruptions, la plus ignoble des bassesses ; conçoit-on la délation mise, même sous la république, au rang des vertus civiques ? L'espionnage, érigé en industrie l^ale, devait, plus tard, devenir un moyen de terreur universelle exercé au profit de monstres couronnés. Quel est celui qui ne pouvait devenir un objet d'envie? Quel est celui qui n'avait pas quelque ennemi ou déclaré ou secret? Il fallait dissimuler la fortune et la noblesse des traditions de famille, et, surtout, une vertueuse horreur pour le crime. La tranquillité n'était assurée qu'à l'abjection, applaudissant à tous les excès du despotisme.
Les délateurs, les agents du fisc, les soldats prétoriens devinrent les trois classes d'hommes à qui incomba l'honneur d'être les' utiles soutiens d'une souveraineté dégradée.
Les prétoriens, avides de gratifications, à titre de gracieux avènement, finirent par mettre l'empire à l'encan. Les délateurs établirent une concurrence pour les dénonciations et les spoliations; les agents fiscaux furent les commissaires priseurs de ces honteuses enchères.
33 LASSiUlLATION DES PEUPLES.
L'oisiveté forcée des patriciens fut une régie du gouvernement d* Auguste, largement développée par Tibère. Il ne fallait plus aucune influence personnelle, dans Tadministraiion et sur le Forum, pour ceux qui pouvaient être ou des chefs ou des membres importants de grandes et libres résistances. Chez les patriciens, il ne fallait plus de valeur politique, ni de valeur morale. Si le sénateur avait une influence populaire, il était un danger pour le souverain du peuple ; si le sénateur avait une valeur religieuse, il était un rival pour le grand-prêtre païen couronné; enfin, si le sénateur était un philosophe écouté, il était un révolté contre le sacerdoce impérial.
11 ne devait rester pour le sénateur que l'abjection oisive, et il en fut abreuvé par les empereurs qui tremblaient sans cesse, tandis que les délateurs officiels et officieux faisaient tout trembler autour des souverains. Rendre la classe élevée inutile, oisive et servile, fut le système des empereurs romains; comme ce fut, plus tard, le procédé de Richelieu.
Par Toisiveté on énerve les nobles lutteurs.
Dans la capitale impériale, la population romaine d'un million d'hommes avait 550,000 personnes libres de naissance ou affranchies indigentes, plus 500,000 esclaves. Il ne restait que 150,000 âmes vivant de leurs seules ressources industrielles ou agricoles : c'était, à peine, le sixième de la population totale. Dans ce sixième, on comptait seulement deux ou trois mille capitalistes, rentiers, beatij résumant les prospérités de l'empire, vrais exploitants de la société romaine... révélant par des suicides leur félicité menteuse.
Les 350,000 indigents, outre les 500,000 esclaves, formaient un ensemble des cinq sixièmes de la population, qui étaient vraiment pauvres. Le paupérisme moderne n'est jamais le huitième de cette énorme proportion I Dans les moments de pénurie, de disette, cette masse d'indigents romains faisait naître des crises incroyables.
Neuf ans avant la mort d'Auguste, pendant la grande fa-
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mine de Rome de Tannée 759, correspondante à Tan 5 après Jésus-Christ, le modius de blé (8 litres 67) se vendit vingtsept deniers et demi, ou vingt-deux francs, prix correspondant h la valeur prodigieuse de deux cent cinquante-trois francs soixante-quinze centimes par hectolitre. Auguste se vît obligé de renvoyer de la ville les bouches les plus méprisées; tous les gladiateurs, tous les esclaves en vente, et même un grand nombre d'esclaves attitrés, plusieurs de ces derniers faisant partie de la maison impériale, enfin tous les étrangers. Les professeurs et les artistes de cette dernière catégorie furent seuls exceptés.
Tous ces malheureux affamés durent aller brouter les herbes des campagnes romaines, ou les engraisser de leurs cadavres ; et cependant cette odieuse cruauté politique était aussi une prodigieuse ingratitude.
Dans cette population de Rome condensée jusqu'à un million d'habitants, la milice ne pouvait plus recruter quarantecinq mille citoyens nés libres en état de porter les armes; la garde municipale romaine fut formée d'affranchis. Lorsque, au commencement de cette même année 759, des Germains révoltés menaçaient Rome, on avait été forcé de confier la défense publique au dévouement des esclaves. Mais, après le péril passé, on chassa de la ville ceux qui auraient trop réduit la ration de pain I Yoilà ce qui se passait sous l'administration habile, sous la souveraineté glorieuse et sagement modérée de l'empereur Auguste.
L'alimentation annuelle de Rome exigeait l'importation de soixante millions de boisseaux de blé ou de cinq millions d'hectolilrcs, qui^étaient enlevés de gré ou de force à la Sicile, à la Mauritanie et à TÉgyple. Les frumentaires ou indigents recevaient chaque mois cinq modius par tète, outre des distributions d'argent. L'aumône en monnaie s'éleva, par tète et par an, sous Auguste, à 61 sesterces; sous Trajan, à 130 sesterces; sous Marc Aurèle, 180 ans après Jésus-Christ, à 263 sesterces. On voit quel était l'accroissement progressif de la taxe légale des pauvres.
Les frumentaires ou indigents secourus étaient déjà très-
34 L'ASSIMILATION DES PEUPJLES.
nombreux sous la république; ils furent réduits par César à 150,000; mais sous Auguste ils s'élevèrent à 200,000, et furent enfin portés jusqu'à 550,000.
Ainsi, sous le brillant empire de Trajan, le paupérisme romain absorbait annuellement vingt et un millions de modius de blé, et plus de quatre-vingt-douze millions de sesterces. Tel était le terme vers lequel convergeait la misère latente, la misère de la société romaine. Pourtant la ville éternelle multipliait les grands édifices, les cirques, les théâtres, les bains, les palais, les fontaines magnifiques. Les cités de l'empire, entraînées par le dangereux exemple de la capitale^ multipliaient avec une activité fébrile tous les édifices de luxe et de plaisir. Les éclals bruyants de Torgie des maîlres étouffaient les sourds gémissements des esclaves, pendant que des rhéteurs parasites, mollement couchés autour des tables des LucuUus contemporains, déclamaient leurs panégyriques adressés aux gloires et aux félicités de Tempire.
Le vice impudemment étalé dans les hautes régions de cette société, était répercuté, d'étage à étage, jusques aux plus basses assises populaires. A la tyrannie princière répondait la tyrannie plébéienne.
Pour le peuple de Rome, la paresse était un droit légal, auquel venaient s'ajouter les droits aux plaisirs. A ce souverain déguenillé de la rue, affichant un paupérisme insolent, il fallai^aussi des jeux et des spectacles abominables étalant l'infamie sur la scène, à la lumière du jour; ou bien, pour qu'il y eût des misères plus grandes que les siennes, il lui fallait voir les contorsions des suppliciés et le sang humain arrosant h terre du cirque. Des gladiateurs devaient, en cherchant à se tuer avec grâce, offrir les péripéties des cornbals mortels, avec l'intermède des déchirantes émotions fournies par la vue des condamnés palpitants sous les griffes et broyés par les dents des bôles féroces.
L'abrutissement universel était la conséquence d'un régime de délations, de rapines, alternées avec des tumultes armés, avec les meurtres, les empoisonnements et les débauches.
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Dans celle course cclievelée vers le vice légal, sous toutes les formes, dans le haut et dans le bas de la société romaine, dans celte lâche ivresse de sang et de pillages, quel temps d'arrêt pouvait-on espérer? Si le peuple fanatique demandait des victimes au nom de ses superstitions, fallait-il se donner la peine de lui résister? N'y avait-il pas dans la contemplation des supplices, des divertissements dignes du souverain et des sujets? L'empereur, suprême ministre des dieux, pouvait-il refuser ce que l'on réclamait au nom des dieux ?
Chaque tremblement de terre, chaque coniélc, chaque météore, chaque épidémie , chaque disette, chaque écliec de l'empire , chaque malheur réel , chaque aug;irc sinistre étaient des motifs nouveaux pour demander des hécatombes humaines destinées à apaiser les dieux irrités. Il était bien plus commode de conjurer le courroux céleste en immolant les autres, qu'en s*amendant soi-même et le peuple devait se faire une idée de la divinité conforme à ses passions brutales, conforme, surtout, aux types fournis par les apothéoses impériales. Les vices et les cruautés impériales étaient donc des attributs divins ! Si, trop souvent, hélas! la cruauté a été delà piété et du patriotisme populaires, jusqu'à quel degré devait s'élever cette cruauté lorsqu'elle était une vertu ofiicielle, et une pieuse imitation de l'empereur divinisé?
Pourquoi faut-il qu'un pareil régime avec de courts intenalles de répit, ait pu durer trois siècles ? La France a subi les ignominies d'un gouvernement de délateurs pendant deux années, cette lâche terreur dirigée par le fanatisme hébété, triste réminiscence du système romain, faisant monter le rouge au front de tout ce qui porte un cœur français, a été arrêtée néanmoins par un élan généreux. — Et nos pères, du moins, n'ont pas toléré pendant plus de deux ans un régime que les habitants de Rome ont supporté trois siècles ! Les soldats de Constantin, venus des Gaules ont été les libérateurs de ces Romains qui n'ont pas eu le courage de sedélivrereux-mêmesIPlus on était doncaltéré de sang humain versé dans le cirque, moins on avait le courage de braver la mort les armes à la main. Dans l'armée ou sur la place
publique, ni les mendiants de Rome, ni les patriciens ne savaient plus combattre ; ils pouvaient déserter la vie par le suicide, ils ne savaient plus lutter pour l'honneur. Les morts volontaires des Romains étaient une lâcheté de plus, et un aveu lamentable de tout défaut de concours pour réclamer la justice; l'égoïsme ignoble et désespéré était afliché parles suicides.
Le dernier mot des vices de la civilisation païenne vient d'être prononcé ; c'est de l'égoïsme érigé en principe suprême que tous les maux dérivaient. L'empire romain n'était arrivé à tant de décrépitude, à tant de dépravations, que, parce que cet empire était le mot définitif de la démoralisation dont le germe est dans l'égoïsme.
Les grandes plaies : servitude, impureté, oisiveté, engendrant la lâcheté, la stérilité de l'espèce humaine, et la stérilité de la terre avec le cortège de la misère du paupérisme; oui, tous les maux physiques et moraux ont pour cause première, l'égoïsme. L'obligation imposée à un homme de s'ira moler pour un autre, c'est la servitude, celle-ci n est-elle pas l'égoïsme manifeste? — Tous les abus des plaisirs sensuels ne sont-ils pas d'autres manifestations du culte de notre corps, comme l'orgueil est le culte de notre esprit? L oisiveté pour nous, le travail pour les autres, n'est-ce pas encore l'égoïsme évident?
Celte stérilité des populations, le célibat, et l'absence de fécondité matrimoniale contre lesquelles Auguste lit tant d'efforts et de lois, qu'est-ce autre chose que l'égoïsme voulant se sousiraire aux dévouements exigés par l'éducation de Tenfance infirme, environnée de besoins? Ce n'est pas le nombre des enfants nés qui compte dans les dénombrements des peuples, c'est le chiffre des enfants sauvés. Les enfants abandonnés sont des enfants immolés, à moins qu'une sœur de charité ne les fasse vivre avec sa charité virginale dévouée.
Egoïsme dans celui qui élude les fatigues et les dangers de la vie militaire ; égoïsme dans toutes les cupidités, dans toutes les lâchetés ; égoïsme qui s'élargit dans le patriotisme
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poussé jusqu'à Tiniquité, mais ce patriotisme sans foi, ce droit de la victoire sans miséricorde, faisant du vaincu un esclave, tout cela n'est encore que de l'égoîsme, est-il besoin de dire que la cruauté est de l'égoîsme poussé jusqu'à sa dernière ivresse?
L'égoîsme devait montrer tous ses abus réunis, afin que l'excès des maux produits par l'égoîsme fit tourner les yeux vers le principe opposé.
La patience prodigieuse, dans cette abjection trois fois séculaire, avait pour but providentiel de mettre en lumière la loi opposée à l'égoîsme. C'est pour cela qu'avec les misères morales, Dieu fit coïncider, dans celte période, des maux physiques exceptionnels, tels que les convulsions de la terre et les troubles de latmospiière suivis d'épidémies.
L'éiablissement du régime impérial fut l'extrême application de l'égoîsme païen. Le despotisme césarien, c'est-à-dire la possession complète, exclusive de l'autorité politique et de l'autorité religieuse absolues, avait-il été un remède sérieux à la dépravation romaine? Le césarisme n'avait-il pas été, au contraire, la suprême manifestation du mai? >
On a proclamé assez haut que les égarements prodigieux, les incroyables corruptions des autocrates, qui empruntaient leur nom et leur prestige au premier usurpateur, Jules César, n'avaient été que des déviations du système césarien : que ces altérations du principe organisateur étaient le contrecoup inévitable des entreprises faites pour le retour à la République. Néron ne serait pas, à ce compte, le représentant naturel de César, mais bien plutôt le résultat de la réaction contre Brutus. Le grand coupable ne serait donc pas César, mais le représentant de l'idée républicaine. Pourtant s'il y avait eu quelques faibles velléités républicaines sous Néron, il n'y avait plus trace d'une pareille résistance sous les orgies tyranniques d'Héliogabale... loin de nous la pensée de justifier Brutus, cependant il faut protester contre les sophismes dangereux, abrités sous de séduisants patronages.
La corruption et l'horrible tyrannie des successeurs païens de César et d'Auguste , ne furent pas un accident dû aux
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luttes du vieil esprit républicain qui avait mis le poignard dans les mains de Brutus et de ses complices, car la crainte de la résistance force à respecter quelques bornes dans Tusage du pouvoir; et, après l'établissement d*Auguste, les empereurs ne respectèrent plus rien.
Donc, écarlons ces considérations trop peu importantes des luttes des partis et sondons les profondeurs de la conscience humaine ; écoutons les arrêts de la morale. La corruption des Césars fut la conséquence nécessaire de leur double omnipotence politique et religieuse. Les empereurs pouvaient tout^ et ils étaient des hommes^ portant en eux tous les germes des passions, des appétits immondes qui travaillent les corps humains. Leur pouvoir sans frein donna naturellement naissance à leur dissolution ^/"/rai^^; et leur corruption illimitée les conduisit inévitablement à la tyrannie la plus extravagante et la plus odieuse. Tibère, Néron, Caracalla furent les représentants légitimes, les praticiens logiques du césarisme, tels que Jules César et Auguste Tavaient inauguré en principe ; ces derniers avaient établi le système, dont les autres produisirent la conséquence.
Faites entrer dans une même formule les penchants humains, avec l'omnipotence pohtique, avec Tautorité religieuse sans limites, élevée jusqu'à l'apothéose; et vous en verrez sortir mathématiquement la plus infernale des corruptions, la plus abrutissante des tyrsyrinies, et celle-ci d'autant plus grande que l'empire sera plus vaste et le pouvoir plus enivrant.
L'usage prolongé du pouvoir rendit ordinairement le môme empereur plus mauvais.; plus il s'habituait à Tusage de l'omnipotence, plus il se dépravait : et ce phénomène est luimême une rigoureuse déduction des prémisses.
Tandis que l'homme qui s'immole pour le beau et le bon devient nécessairement un saint : l'homme qu'on adore et pour lequel tout sHmmole^ tend infailliblement à devenir un démon.
Par une funeste solidarité, le prince corrompu devient corrupteur des sujets. La plus triste conséquence du vésa-
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rUme est raffaissement moral de ceux qui sont ses viclimes. IjC césarisme est plus funesle que la lutte, parce qu'il mène à la décadence par l'abaissement moral. Le christianisme, c'est l'immolation et le sacrifice pour Dieu et pour les hommes : le césarisme est, au contraire, Tadoralion de Ihomme sur le trône et l'immolation universelle des autres hommes pour lui seul.
Le christianisme et le césarisme sont donc les deux termes extrêmes du bien et du mal ; le christianisme marche vers la vertu parfaite, le césarisme tend invinciblement vers le vice absolu, ou vers les extrêmes folies de Tivresse de la puissance.
Mais aussi la Providence y pourvut. Pendant que le premier héritier du sacerdoce et du sceptre de César posait sur son front sa couronne triomphale et aspirait les parfums vertigineux de Tencens brûlé sur ses autels ; lorsqu'il faisait, dans son orgueil, la pompeuse récapitulation de ses nombreux sujets; au fond d*unc étable, enveloppé de quelques langes, apparaissait le faible enfant qui devait briser Tépée orgueilleuse et déchirer le manteau sacerdotal souillé des puissants empereurs : en face du successeur de César déifié, se devaient poser les délégués de cet enfant, qui se diraient les serviteurs des serviteurs de Dieu!
C'était dans une petite province romaine que naissait le vainqueur des Césars; celui qui devait transformer l'autorité et les sujets ; mais celte étroite province était la plus instruite, la plus religieuse, la plus morale et la plus libérale de tout l'empire romain; — cette province était comme une arche flottant sur une corruption diluvienne... et l'arche avait pu rester petite, car elle devait seulement offrir les types les plus épurés.
40 L'ASSIMILATION DES Pl!,UI>LES.
Morale romaine du pitriotisme et de la souverainclé. Les apothéoses impériales dérivent de la morale du patriotisme posé comme principe du devoir. Cette morale explique à la Tois les barbaries extérieures de la politique césarienne et les meurtres commis dans la famille césarienne elle-même. Cette morale a été appliquée dans les ftmilles princiéres jusqu'à la dynastie française des Capétiens. — La morale césarienne était acceptée par les philosophes grecs. Jamais ils n'ont revendiqué l'indépendance d'un pouvoir spirituel et moral è l'égard du pouvoir politique, l^s Grecs ont été plus pressés que les Romains à déifier les empereurs. 11 n'y eut à Rome de victimes politiques de la philosophie que lorsque quelques sénateurs philosophes se montrèrent républicains. — Il fut nécessaire que la philosophie fût essayée comme un remède social impuissant, pour que l'on arrivât, enfin, au^ remède chrétien. Mais déjà la morale de la philosophie stofque fut un emprunt à la morale révélée. — Le césarisme. mitigé des Fluviens et des Antonins, trahit l'influence de la prédication juive et chrétienne. — Le stoïcisme est le produit de Végoîsme de V esprit, comme Viptturiisme eat enfanté par Végoîsme sensuel. — Le stoïcisme panthéiste détruit les fondements de la morale et de l'ordre légal ; l'émanation cbrétienne dans le césarisme fait naître la meilleure période de l'empire romain. — Désespoir philoso^ pbique de Marc Auréle mourant ; la philosophie se réfugie à Alexandrie et grandit sous la double influence de la Synagogue et de l'Église. — Les docteurs juifs, confondus par J<^us-Christ à doute ans, étaient cependant les savants interprètes de la doctrine religieuse la plus élevée et de la philosophie la plus transcendante. — Distinction du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel chez les Juifs. Admirable diffusion de l'instruction chex les Juifs; leurs grandes discussions publiques dans les assemblées solennelles ; leur IVatemité et leur activité laborieuse. Le pouvoir spirituel des Juifs lutte contre le césarisme. — La supériorité de race affichée par les Juifs les rend odieux aux autres peuples. — Lutte héroïque des Juifs ; c'est la première guerre du spirituel et du temporel. Destruction du temple; disper^^ion des Juifs; perte de leur influence. Utilité chrétienne de ces événements. — Le christianisme enlève aux Juifs leurs suprêmes espérances. — Courte lutte du druidisme contemporaine de celle des Juifs. — Destruction définitive des religions de ra(%s. — Simullaoéité des perturbations physiques et des révolutions morales.
Pour les Romains, les obligations du patriolisme se confondaient avec le devoir divin ; après la république, l'empereur, en personnifiant la patrie, devint le représentant légal de la majesté divine.
Auguste était, substitué aux anciens censeurs, avec le titre de préfet des mœurs^ et revêtu du souverain pontificat ; il avait cette double puissance spirituelle et politique que je nomme le césarisme. Les apothéoses impériales furent la conséquence logique de cette autorité universelle. Néan-
moiDS, il fallait ménager les susceptibililcs encore un peu jalouses des descendants des républicains; et les premières apothéoses se firent hors d'Italie. Auguste et Tibère ne lurent divinisés que dans les villes de Grèce et d*Asie ; plus tard, Caligula eut des temples partout ; Claude en bâtit pour lui jusqu'en Bretagne ; enfin, le sanguinaire Néron étala son étrange divinité jusque dans les temples de la capitale. Les progrès des apothéoses impériales marchèrent avec ceux des vices impériaux. On joignit bientôt à l'apothéose de l'empereur celle des mères, des sœurs , jusqu'à celles des plus infâmes instruments du libertinage impérial. Déjà, sous Néron, Thraséas fut condamné à mort pour n'avoir pas reconnu que l'impératrice Poppée était une divinité.
Le patriotisme était la règle morale, tout avait été licite pour le dieu-fatrie delà république; tout devint juste pour le dieu César de l'empire. La résistance au souverain, ordonnant de sacrifier aux dieux, devint une cause légale d'accusation de lèse-majesté divine et humaine.
L'abominable morale qui justifie tous les forfaits exécutés pour l'utilité de la patrie, était celle de tous les peuples anciens. Les Athéniens volèrent le trésor des amphictyons pour élever des temples dans leur cité. Prendre les plus^ odieux prétextes pour attaquer des étrangers, que Ton appelait toujours des ennemis, hostes; mettre chez eux tout à feu et à sang, et réduire en esclavage ce qui avait pu survivre, voilà le droit ancien universel, dont nous trouvons, même sous la lumière chrétienne, un triste reflet dans la doctrine machiavélique.
Mais lorsque la morale du dieu-patrie dut s'appliquer en faveur du dieu César.., les confiscations, les meurtres, dictés par l'intérêt du prince, furent légitimés : à plus forte raison élait-il légal de mettre à mort toute personne dont la vie était un inconvénient quelconque, à l'égard du prince régnant.
Ce droit atroce se retourna comme une arme vengeresse contre la vie des membres de la famille césarienne ; on en vit sortir tous les assassinats; tous les lâches forfaits de fa-
mille. D'Auguste à Néron, sur quaranle-lrois personnes appartenant à la famille impériale, trente-deux périrent de mort violente : et la plupart de ces meurtres étaient ordonnés par l'empereur, parent des viclimes. Cette doctrine de Vutilité césarienne justifiant tout^ se transmit à Constantin luimême, malgré son christianisme ; encore, plus tard, elle s'appliqua sans pudeur dans le palais de la dynastie française mérovingienne. Mais le fondateur de la souveraineté moderne, Charlemagne, fut bien plus humain que Constantin dans Texercice du pouvoir, dans son palais. — Le christianisme dut attendre jusqu'à Tan 800 pour transformer le droit du dieu César, sur sa famille ou ses rivaux. Cette morale ne s'est complètement éteinte qu'à la dynastie des Capétiens.
La morale césarienne et le pouvoir religieux césarien étaient acceptés par les philosophes grecs.
Quoique les discussions philosophiques des Grecs les séparassent de ridolîUrie païenne, qu'ils méprisaient, cependant, les philosophes, censeurs de l'idolâtrie sous Tabri de leurs écx)les, n'ont jamais décliné la compétence du pouvoir politique à l'égard de leurs doctrikes mohales et religieuses.
Jamais les Grecs n'ont réclamé l'indépendance spirituelle, soit au nom de leurs religions, soit au nom de la philosophie.
Il leur a suffi que les dieux de la Grèce fussent associés à ceux du Capitole, et que leur philosophie sceptique pût exercer quelques censures sur les idolâtries diverses, et, les peuples grecs ont été, à ce prix, plus que les autres, empressés de placer les empereurs parmi les dieux. Les philosophes n'ont été persécutés à Rome, que lorsque des sénateurs stoïciens ont associé quelques tendances républicaines à leurs critiques irréligieuses. Le rôle de la censure philosophique a eu pourtant son utilité au point de vue de la ruine de l'idolâtrie.
L'indépendance religieuse n'a été réclamée que par le druidisme gaulois. Du reste, cette liberté de culte n'a été demandée que pendant un intervalle bien court, et avec une grande mollesse de volonté. — Mais c'est de la part du ju-
daïsme que la liberté religieuse a été hautement proclamée en face du prince; pour elle, lesJuiTs se sont liravement immolés.
La philosophie, qui avait osé résister à Néron dans la noble attitude de Thraséas, fit des eiïorts constants pour envahir la région du pouvoir. — Sans influence sur les masses populaires, sous Vespasien elle eut encore quelques victimes. — Car dans le sénat lui-même celte philosophie séduisit les hommes lettrés. Enfin elle s'assit, avec Marc Aurèle, sur le trône impérial, bien avant Tépoque où le christianisme eût pu atteindre aux couches sociales élevées. — Les idées spiritualistes religieuses juives et chrétiennes s'avançaient lentement dans les populations, mais vers les heureux du siècle, le renoncement chrétien paraissait trop austère, et^ pour les savants, la sublime logique de la doctrine chrétienne était incomprise. Il fallait encore bien des merveilles accomplies, pour que la sagesse chrétienne pût être entendue et vulgarisée.
La philosophie prit donc les devants dans la marche des opinions; mais son règne, bien court, ne fit que constater rimpiiissance radicale des doctrines sans bases divines.
Il fallait bien que tout fût essayé avant que le remède véritable fût accepté. — Jusque-là le breuvage de la religion nouvelle paraissait trop amer; le remède était trop surhumain !
La philosophie fut donc mise en expérience par les élus les plus raisonnables de l'empire romain.
Pendant que le judaïsme professait les éclatantes vérités d'un Dieu unique et spirituel, pendant que le christianisme s^insinuait parmi les travailleurs du monde romain, pour y faire épanouir la grande pensée du sacrifice et du sacrifice charitable et solidaire, avec la croix du Calvaire, prise pour son merveilleux drapeau, les idées des devoirs de fraternité et de société universelle se faisaient jour dans la philosophie. Les doctrines de Sénèque, d'Épiclète, sur la morale, ne sont que des importations du chrislianisme dans la philosophie. Cicéron et les philosophes grecs n'ont pas connu les
AA L\\SSiMILATiON DES PEUPLES.
lumières qui n'éclairèrent la morale philosophique qu a près les premiers travaux apostoliques, commencés dès Pannée 33.
La charité et la fraternité universelle ; l'acceptation des injures, des injustices, l'humilité et la modestie, tous les sacrifices matériels acceptés pour rester fidèles aux lois de la vertu, tout cela, comme l'idée sublime de la création sortie du néant, a toujours été ignoré de la philosophie antérieure ù la diffusion dujuda;isme et du christianisme. Ainsi, la date et la nature du progrès de la morale philosophique, les lieux où ce progrès s'effectue, coïncidant avec la date, les préceptes et les lieux de la prédication chrétienne, ne permettent pas de refuser au christianisme la gloire d'avoir transformé la morale philosophique du monde romain.
La philosophie stoïque constitua un parti sous Néron, après le règne de Claude, et c'est avant l'an 54, précisément sous le règne de Claude, qu'est signalée l'impression populaire produite par les prédications et les discussions des chrétiens? sur les places publiques de Rome. — La philosophie stoïque s'est améliorée et épurée dans la capitale romaine, à la voix de Tapostolat chrétien, et la réaction partie du Calvaire, se fait déjà sentir dans le bas de la société et dans la haute science.
Sous Yespasien et Titus qui s'étaient, à leur insu, imprégnés des lumières de la religion juive pendant la guerre de Judée* plus tard, sous les Antonins, stoïciens, pénétrés des principes de la morale chrétienne prôchée sur les places publiques ; le césarisme romain dut ses moins vicieuses applications à un emprunt chrétien, ou plutôt au rayonnement naturel de cette nouvelle lumière qui venait éclairer le monde. Mais cette illumination ne brillait encore qu'à travers bien des éclipses : comme la lumière difTuse qui enveloppait notre terre sortant du cahos.
Les nuages qui enveloppaient encore les esprits étaient si épais, que l'on crut pouvoir prendre la morale chrétienne, en gardant Végoisme. Quelle absurdité! ! On voulait donc le produit de l'abnégalion, sans le principe de l'abnégation! !
PHILOSOPHIE ET JUDAlSME. 45
Les stoïciens étaient panthéistes ; l'immortalité de Tâme humaine, gardant dans une autre vie son individualité, pour recevoir Tapplicatiou personnelle du bonheur mérité par le sacrifice, était pour ces philosophes un dogme incertain ; ils croyaient à une fusion de Tâme individuelle dans le grand tout. Pauvres gens qui méconnaissaient, avec la vérité de l'immortalité defâme, la base rationnelle de toute législation et de toute administration de la justice! !
Les stoïciens, premiers inventeurs de cette morale indépendante^ que quelque tard-venus nous voudraient donner pour une découverte moderne ^ les stoïciens posèrent pour appui à leur morale un égoïsme plus élevé que l'égoïsme sensuel; ils lui assignèrent pour base la dignité individuelle^ le sentiment de l'harmonie du mouvement social, et, pour tout dire, en un seul mot, Végolsme de Vesprit^ qui s'appelle vulgairement ïorgneiL A l'égoïsme sensuel, cause de toutes les dégradations païennes, on substituait Végoisme de l'esprit, cause de toutes les amères déceptions philosophiques que la vie réelle ne manque jamais de faire apparaître.
La vertu est une série de sacrifices pour nos semblables, espérer, dans tous les cas, la réciprocité des sacrifices est une illusion et une folie.
En dehors de la perspective de la vie future, la vertu stoïque n'est qu une absurdité.
Les heureux du monde peuvent la proposer aux opprimés, mais jamais ceux-ci ne l'accepteront, car l'échange est trop inégal,
L'épicuréisme est le dérèglement du corps, le stoïcisme est le dérèglement de l'esprit. D'un côté, V abrutissement ; d'un autre, la folie. L'un méconnaît les lois physiques, l'autre oublie rinfirinilé morale, et va jusqu'à nier l'existence du mal et de la douleur, parce qu'il se sent impuissant à les soulager.
11 fallait, pour que la morale sévère du stoïcisme ne fût pas une absurdité, anéantir l'égoïsme d'une manière absolue, en y substituant la loi du sacrifice et le principe certain de la rémunération future.
Lorsque dans Tadminislralion de rempire, il appliquait le stoïcisme épuré par l'émanation de la religion nouvelle, la tentative de Marc Aurélc était un hommage à la beauté de la loi morale du judaïsme et du christianisme. En outre, par l'impuissance des efforts humains des empereurs philosophes, il fut démontré que la philosophie ne pouvait rien opérer pour la société, sans l'idée religieuse de rabnégalion présente et de la récompense future.
Mais déjà de grandes améliorations sociales étaient inaugurées : l'esclavage était adouci par les nouvelles lois, les affranchissements devenaient plus faciles, les privilèges des citoyens romains s'étendaient à toutes les cités de l'empire, les barbaries et les infanûes des spectacles étaient atténuées, les fondations pour l'alimentation de l'enfance, introduites par Nerva, étaient développées; la charité et la fraternité chrétiennes se manifestaieni progressivement.
Ce fut à l'influence chrétienne que le césarisme dut ses meilleurs princes, et c'est à l'émanalion des principes chrétiens que Tempire romain dut ses plus beaux jours. Comme un baume myslérioux, la religion révélée tempérait l'action vénéneuse des institutions.
L'humanité vicieuse, armée du despotisme néronien, avait été pleine de rigueurs, contre la résistance du principe spirituel chrétien : le césarisme, drapé dans le manteau philosophique de Marc Auréle, fut plein de faiblesses et d'indifférence à regard du christianisme, exposé aux attaques du fanatisme populaire païen.
Le découragement saisit Marc Auréle, lorsque, dans son isolement philosophique, il se considéra comme le champion d'une doctrine vaincue, et il se faisait à lui-môme cette triste exhortation :
« Supporte patiemment la mort, en songeant que tu n'as point à te séparer d'hommes pensant comme toi ; la seule chose qui pût t'attacher à la vie serait l'espoir de la passer avec ceux qui partagent nos sentiments. Mais, maintenant, tu vois quelle douleur c'est de ne trouver que divergence dans le commerce habituel des hommes ! De sorte que tu
PIIILOSOPUIE ET JUDAÏSME, 47
dois dire : 0 morl, viens vile, pour que, moi aussi, je ne me démente pas moi-mt^me ! »
Marc. Aurêle fut le dernier stoïcien illustre de l'anliquilé... il ût Toraison funèbre de la théorie stoïcienne. Dans les alternatiires de ses ardeurs et de ses abattements, la tentation de persécuter put le reprendre, et le philosophe consterné devait, tout au moins, laisser un libre cours aux haines et aux fureurs fanatiques de la vile multitude païenne.
Après 3larc Aurùle, il ne restait plus place qu'à la doctrine philosophique opposée, celle de Vépicuréisme; celle-ci fut appliquée jusqu'à la licence la plus éhontée; à peu prés cent trente-deux ans furent consacrés à celte dernière épreuve. La philosophie platonicienne se réfugia à Alexandrie, et livra de rudes combats à la théologie chrétienne prèchée par Antoine et Athanase. Si l'école néoplatonicienne fit naître Tarianisme, d'un autre côté, par sa lutte, elle arma de toutes les forces de la raison humaine, les grands champions de la révélation divine; et, de ce champ de bataille savant, sortirent les grandes formules, les plus lucides énoncés de notre svmbole chrétien.
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I/école néoplatonicienne sortait du lieu où se trouvait la plus grande école juive. Après la destruction de Jérusalem, après rinterdiclion de Taccès de la Palestine, Alexandrie se trouvait être la grande place de commerce la plus voisine de la patrie des Juifs, et même des chrétiens, que la guerre d'Adrien avait fait expatrier de la Palestine. On porta en Egypte (en 140) ceux qu'on ne put pas vendre à Térébinthe et à Gaza.
En Egypte, dans l'industrieuse Alexandrie, asile des Juifs el des chrétiens, les grandes disputes durent naître comme sur le terrain commun des études juives, grecques et chrétiennes. L'école d'Alexandrie recevait le rayonnement simultané de toutes les lumières, tandis que Rome s'abrutissait dans Tépicuréisme, les orgies; l'auréole des hautes doctrines spiritualistes brilla sur Alexandrie, sous la triple influence de la philosophie grecque, de la Synagogue juive et de lÉglise chrétienne naissante. Après l'influence sociale de la philoso-
phie, l'influence juive se présente naturellement à Tétudc.
Lorsque Auguste, mourant, venait de river avec une habileté consommée les chaînes destinées à contenir les mouvements du monde romain, pour assurer l'universelle servitude sous la domination de l'empire, un jeune enfant de douze ans, rompait le sceau de la science ancienne, en couvrant de confusion, publiquement et solennellement, dans le temple de Jérusalem, les docteurs de la nation, la plus docte de l'univers.
Le feu d'une doctrine qui devait réduire en cendres toutes les entraves, venait de faire briller ses lueurs sur les hauteurs de la montagne de Sion.
Il est certain que la doctrine des maîtres de la loi juive, si étrangement confondus par un enfant galiléen, Tan 12 de notre ère, était bien alors la plus haute science connue parmi les sciences religieuses et philosophiques des autres peuples. Au moment même où il prenait la robe virile, le jeune prodige de la Galilée annonçait que l'enseignement de Tunivers serait Fœuvre divine, suprême épanouissement de la révélation juive.
Le prodige de l'an 12 devint le supplicié de Tan 33, sur le Calvaire, et ces événements furent les préludes de la lutte de la civilisation juive contre la civilisation romaine.
Quel peuple fut plus invinciblement religieux que les Juifs, qui, dispersés par les guerres, traînés en captivité à Babylone, à Alexandrie et à Rome, conservèrent, au milieu de toutes les populations idolâtres, leur croyance au Dieu immatériel et un inviolable attachement à leurs rites I
Quelle poésie religieuse fut aussi pleine d'aspirations libérales que les chants sacrés des Juifs I Voyez dans le Laudate pueri le pauvre exalté de la plus abjecte misère à la principauté la plus sublime !
De stercore erigem pauperem ut collocet eum cum principibus^ cum principibus populi sui !
C'est là laveu que fait un roi victorieux. L'ivresse de ses triomphes ne lui fait point oublier qu'il a été un gardien d'ânesses, et il proclame bien haut que sa puissance n'est
PHILOSOPHIE ET JUDAlSME. 49
pas son œuvre personnelle, mais exclusivement celle de Dieu. C'était bien là le prélude aux accents de l'humble Vierge, la première juive chrétienne, qui nous dira, dans des chants dignes de la Reine des çinges, qu'elle n'est que la servante du Seigneur, que les orgueilleux seront couverts de confusion, les puissants précipités du haut de leurs sièges^ les riches dépouillés et les indigents comblés de biens !
Quelle religion fut à la fois plus profondément philosophique et plus universellement connue de tous les membres du culte ! Le moindre pâtre de la Judée en savait beaucoup plus qu Aristote ou Platon, les philosophes sublimes des plus intelligents de tous les peuples I
Ce qui arriva à l'origine du christianisme prouve pércmptoireraent la supériorité universelle de l'instruction juive : et c'était l'effet divinement préparé par le plus large système d'enseignement qui ait existé... Le sabbat était le jour d'école obligatoire et de la suspension complète des travaux du corps; sous peine d'anathème, il fallait ne s'occuper que des exercices de l'esprit. Dans chaque bourgade, comme dans chaque ville, il y avait réunion des jeunes gens, depuis la sortie de l'enfance à douze ans, des hommes faits, des vieillards, des docteurs; tous pouvant prendre la parole dajis les synagogues, discuter sur le sens de la loi divine, sur l'histoire ancienne, sur l'époque présente et sur les événements mystérieux de l'avenir; et sur l'accomplissement des grandes destinées du peuple de Dieu.
Outre les petites écoles ordinaires distribuées dans toute la Judée, il y avait des écoles supérieures appelées nabi où les prophètes enseignaient à leurs disciples le sens mystérieux et symbolique des faits et des expressions relatées i&r la Bible. La trinité divine, la rédemption future étaient étudiées dans CCS couvents établis comme des nids rapprochés du cieljSurleThabor, et avec l'inspiration des horizons infinis de la mer resplendissante.
Mais par-dessus les synagogues et les nabis étaient instituées les réunions générales des grandes fêtes (et pour que le respect et les bienséances fussent observés, le temple
était le lieu consacré aux séances de cet institut général), et dans le leraple, les fêtes étaient les grands congrès pour les discussions des doctrines. Là, un appel universel était fait aux lumières des savants, des orateurs, des philosophes, des théologiens prophètes, des prêtres et des plus jeunes comme des plus vieux citoyens. Quelle école publique ! quel forum ! combien toutes les écoles, toutes les tribunes païennes sont inférieures aux grandes institutions de renseignement mosaïque. La science d*un Juif éblouissait un aréopage d'Athéniens. Les Israélites étaient bien évidemment destinés par ces institutions, à devenir la nation la plus éclairée du monde, lorsqu'ils furent en partie dispersés et obligés de faire de fréquents voyages pour venir remplir leurs devoirs religieux dans le temple ; la vue des hommes et des choses achevaient leur éducation. Avec le congrès des savants, il y avait le congf^s des voyageurs, des commerçants, qui se mêlait à celui des agriculteurs restés dans la Judée.
Comparez donc ce peuple universellement instruit de son histoire, de sa religion, de ses intérêts propres, de ceux des autres nations ; comparez-le à la populace qui couvrait les places publiques d'Athènes et de Rome... quelle distance! On voit de suite un peuple de philosophes, de théologiens infiniment supérieur à une population de grossiers amateurs de luttes d'athlètes, de combats de gladiateurs, ou de misérables tournois de rhéteurs.
La Providence, qui avait fait éclater sa prudente sagesse dans la préparation de la science juive, y ajouta tout à coup, une grande illumination qui s'adapta merveilleusement à cette divine et lente élaboration nationale. Des pasteurs et des pécheurs juifs se trouvèrent en état de confondre les savants philosophes de Rome et de la Grèce.
Les Juifs intelligents et éclairés devinrent les chrétiens; les autres privés de leur élite, formèrent les Juifs non transformés, ces derniers cependant encore bien supérieurs aux autres peuples ; mais qui ne purent plus rien produire de comparable aux anciennes poésies sacrées. Le feu divin était absent, il était porté ailleurs.
PHILOSOPHIE ET JUDâISME. 51
Avec la supériorité de leurs doctrines religieuses, philosophiques, industrielles et commerciales, les Juifs apportaient au monde la connaissance de notions plus élevées que celles des autres peuples, sur les rapports de Tautorité politique avec la religion.
Leur histoire leur présentait constamment la distinction des deux pouvoirs spirituel et temporel.
Le premier roi hébreu, Saûl est choisi et sacré par le pontife Samuel, puis l'exercice du pouvoir et l'orgueil du succès entraînant Saûl à des prévarications, il est frappé de déchéance par le pontife même qui Pavait sacré.
Ou voit de même se succéder les faiblesses et les expiations de David et les erreurs de Salomon qui descendent jusqu'à ridolàtrie. Roboam, un des fils de Salomon, glisse delà révolte au schisme, pour mettre sous ses pieds un sacerdoce simoniaque, et réunir en sa main, les deux pouvoirs. Chez les Juifs la lutte pour l'usurpation et la confusion des deux pouvoirs se montre sans cesse, mais cette usurpation des princes est toujours combattue par les prêtres. Les fureurs d'Athalie n'ont pas d'autre cause que celle de la revendication d un pouvoir césarien^ où le grand sacerdoce soit placé au service de l'autorité politique.
La résistance de trois jeunes Juifs à Tapothéose de Nabuchodonosor est la constante reproduction de la même indépendance de lautorité religieuse, vis-à-vis des exigences de l'aulorité césarienne.
Cette distinction des deux autorités n existait point chez les autres peuples, le prince et le grand prêtre étaient partout ailleurs acceptés comme une même et seule autorité, .le dniidisme n'était à cet égard qu'une imparfaite exception.
Il y avait chez les Juifs, avec la mule indépendance de leur foi religieuse, la puissance de l'intelligence et du travail.
La nationalité juive était laborieuse, l'oisiveté ne fut jamais chez elle un vice public ; la paresse, cette grande plaie romaine était combattue par l'énergie juive qui entretenait «encore dans Borne quelque commerce et quelque industrie, en face de Tinertie romaine. Écoutez Cicéron décrivant.
déjà un siècle avant la prédication chrétienne, les groupes nombreux des Juifs sur le foyer des grandes discussions publiques, sur le Forum, leur étroite fraternité entre eux et leur grande influence sur l'ensemble du peuple romain. — Mettez en parallèle ce magnifique tableau de la valeur morale et de la gravité juive, avec le dédain publiquement affiché par le môme orateur à l'égard de la frivolité et de l'inconsistance des Grecs, dont les témoignages ne méritaient en justice aucune considération...
Voici les paroles de Cicéron à l'égard des Juifs : Scis enim quanta sit inanus^ quanta coisxonDiA, quantum valeant... (Voij. Bonnetty, Annales.,.)
Après la conquête delà Judée par Pompée, et ensuite après les premiers Césars, au milieu d'une prodigieuse servitude universelle, l'heureux germe de la liberté religieuse morale, fut donc apporté au monde romain par le judaïsme et par le christianisme, armés du grand principe de la révélation d'un créateur invisible qui excluait et séparait de l'autorité impériale, la puissance spirituelle.
Le judaïsme, hostile aux autres religions, qu'il confondait toutes sous un égal mépris, se plaçait dans une rébellion religieuse, flagrante et perpétuelle contre le souverain pontificat impérial.
Joignant à la tradition de l'exercice de son culte dans un lieu spécial, dans le temple de Jérusalçm, le signe distinctif de son origine dans son corps marqué par la circoncision, la nation juive se séparait des autres races, comme elle s'isolait des autres cultes. Les Juifs, avec leurs traditions, matériellement comprises, relatives à la suprématie politique promise aux enfants d'Abraham, ne pouvaient s'emjpêcher de choquer tous les autres peuples par l'orgueilleuse prétention de la supériorité de leur sang, prétention qu'ils alliaient, ainsi, a l'affirmation hardie de la supériorité de leur religion. Si la dernière allégation pouvait s'accorder avec le progrès des théories, la première prétention de la suprématie de race, était invinciblement choquante et répulsive pour les autres peuples. Ne voit-on pas apparaître ainsi, la cause de la
PHILOSOPHIE ET JUDàISME. 53
haine, de l'antagonisme vivement manifestés par les autres peuples à Tégard des Juiis? L'antipathie contre les Juifs et les obstacles invincibles opposés à leur prosélytisme, à l'acceptation de leur foi religieuse devaient être surtout énergiques chez ceux qui possédaient déjà Tautorité, chez les dignitaires et chez les hommes libres. Aussi la doctrine juive ne conquit-elle quelques adhésions que parmi les femmes, que le caractère matériel de la circoncision ne parquait point, que Tespérance de la maternité du Messie séduisait; et chez les esclaves que l'adoplion du judaïsme élevait à la dignité spirituelle des hommes libres. Les serviteurs avaient, pour le judaïsme, au moins une indépendance religieuse à mettre en face de la complète domination de leurs maîtres.
Le peuple juif était placé au-dessus de tous les autres par la supériorité philosophique et théologique de sa doctrine religieuse, par l'énergie persistante de sa foi, par son indomptable dévouement à la patrie et à la liberté politique.
Lorsque, après la conquête romaine, les enfants de la Grèce, oublieux de leur gloire littéraire, et de leur domination politique, et de leurs triomphes militaires, se courbaient sous leur joug, contents, dans leur avilissement, d'être acceptés comme comédiens habiles à amuser leurs vainqueurs; lorsque les Athéniens substituaient Auguste à Jupiter dans leur temple nouveau; les Juifs, pleins d'un noble dévouement à leur patrie, refusant de livrer leur liberté à d'abjects adorateurs d'idoles, pleins surtout du sentiment profond de la supériorité de leurs lumières religieuses, osèrent défier la puissance romaine. La population juive de deux millions et demi, en Palestine, n'hésita pas à entreprendre une lutte acharnée contre le pouvoir militaire admirablement organisé qui disposait de soixante-dix millions d'hommes, et la lutte, par trop inégale par le nombre, ne fut pas sans gloire par le courage! Pendant la période des années 66 à 7U, il y eut de beaux succès obtenus par les Juifs. L'armée romaine ne parvint à enfermer les Juifs dans Jérusalem qu'après quat re années de sanglantes batailles. Poussés dans leur dernier retranchement, dans l'année 70 de notre ère, un million cent
mille Juifs se firent immoler à Textérieur et dans rintërieur de Jérusalem. Le^ horreurs de la famine furent supportées avec une constance inouïe. Les cuirs, les herbes sauvages, les résidus impurs furent dévorés, des mères mangèrent leurs enfants, et, dans un tel excès de détresse, la ville ne capitula pasi II fallut amener en esclavage neuf cent soixantedix mille personnes. Le patriotisme et la fière indépendance des Juifs ne furent pas encore anéantis par de tels désastres. En 114, sous l'empereur Trajan, nouvelle révolte des Juifs: en Egypte, en Asie Mineure, ils furent immolés en grand nombre. En 136, dernière révolte et dernière destruction de la ville sainte. Tous les Juifs qui pouvaient toucher le sol de Jérusalem y devenaient des révoltés; il fallut exclure à jamais les Juifs de cette enceinte, qui faisait naître l'ivresse de la rébellion ; cinq cent quatre-vingt mille Juifs périrent dans cette lutte suprême; triste accomplissement des terribles prophéties!
Mais cette immense effusion de sang, d*avance acceptée par ceux qui condamnèrent le divin fils de Marie, était, nonseulement un prodigieux châtiment, mais encore une retentissante proclamation des arrêts contenus dans les Ecritures sacrées portées partout par ces indomptables enfants d'Abraham : c'était une grande prédication préparant Tavénement du christianisme comme les paroles de Jean, le saint précurseur. C'était aussi une complète épuration du culte chrétien. Les Romains furent obligés de détruire tout signe intérieur d'affiliation juive : la circoncision fut proscrite parle pouvoir politique, et grâce à cet édit, les chrétiens de Jérusalem, pour échapper aux tracasseries de la police romaine, furent amenés à rejeter du culte chrétien toute pratique judaïque. Une grande amélioration dans les actes religieux du christianisme fut le résultat de la haine des Romains contre les Juifs! L'esprit nouveau, sans distinction de races, s'établit mieux ainsi chez les chrétiens I
D'où venait aux Juifs cet esprit d'indépendance si opiniâtre, qui leur inspirait un tel dévouement aux idées de liberté, en présence de l'universelle servitude? Leur foi reli-
gieuse leur disait que Télranger ne pouvait se mettre audessus des lois, qui leur venaient de Dieu même, et dans leurs combats à outrance, c'était la grande lutte du spirituel et du TEMPOREL, qui, pour la première fois, ébranlait le monde civilisé.
Le martyre des Juifs précéda les grands martyres chrétiens. Les Juirs purent répandre dans le peuple les aspirations àl'affranchissement universel, mais leurs immolations, stériles pour leur religion, qui n'était que la révélation préparatoire, devaient profiter à la révélation parfaite. L'effusion du sang prouvait bien la conviction des victimes, mais il fut bien démontré ainsi que cette effusion de sang ne donna la victoire définitive qu'à une seule doctrine : celle de la pleine et complète vérité.
L'inutile martyre des Juifs, placé en regard du triomphant martyre des chrétiens, prouve la divinité de la foi chrétienne, qui a. obtenu la victoire là même où la foi juive a été terrassée... La vérité seule a le privilège de profiter de tout, même des efforts de Terreur.
Toutes les actions des Juifs étaient destinées à servir à la propagation du christianisme.
Là où les Juifs endurcis furent les maîtres, comme à Jérusalem, jusque vers Tan 70, comme dans quelques autres villes, ils furent persécuteurs, et leurs persécutions devinrent encore des propagandes chrétiennes.
Ainsi, d'après la tradition, la Provence fut évangélisée par la famille de Lazare, expulsée de la Judée. Nécessairement chaque essaim chrétien, chassé de la Palestine, devint une mission pour établir la foi nouvelle chez les gentils.
Lorsqu'en 66, les temps de la venue du Messie parurent accomplis et arrivés à leurs extrêmes limites, il fallut absolument réaliser le règne matériel du dominateur des nations, tels que Fattendaient les Juifs sadducéens; la révolte contre l'autorité romaine éclata comme une explosion de la foi juive : les ZÉLATEURS juifs voulurent dominer ou mourir. La date de leur grande révolte, sous Néron et Vespasien, démontre bien que les Juifs croyaient les temps messiaques
accomplis, et celte date de la révolte juive offre une remarquable confirmation de l'exactitude de •l'interprétation chrétienne des oracles prophétiques de Daniel. D'ailleurs les signes physiques étaient d*accord avec les calculs chronologiques; les tremblemenls de terre de la Campanie se répétaient en 66, 68, et le Vésuve préparait la grande éruption qui éclata entin Tan 79.
La défense désespérée des Juifs sur les murailles de leur temple prouva deux choses : qu'ils savaient bien que la durée de leur existence en corps de nation et le témoignage de leur foi, étaient attachés à la possession de ce temple ; et que la destruction du temple était une menace divine suspendue sur leur tôle. Comme Œdipe, ils firent accomplir eux-mêmes l'oracle qui les devait à jamais condamner, en forçant les Romains à ne pas laisser subsister pierre sur pierre de cet édifice sacré.
La religion juive était DÉCAPITÉE, après la destruction du temple, par Titus, en l'an 70; la foi juive était confondue par ses propres Écritures. Avant la destruction du temple, les Juifs faisaient des prosléytes parmi les gentils ; ils ne purent recueillir, après le temple détruit, que des sarcasmes et des railleries. En 114, les désastres du tremblement de terre d'Autioche surexcitèrent les émotions populaires ; alors ce furent, sans doute, d'irritantes insultes qui poussèrent les Juifs jusqu'au cruel délire des massacres de la Cyrénaîque et de Chypre. Ces massacres motivèrent les sanglantes répressions de Trajan, de l'an 115.
En 136, sous Adrien, ce fut encore pour l'honneur de leur temple que les Juifs prirent les armes et chassèrent la garnison romaine de Jérusalem. Adrien, grand prêtre de Jupiter, voulut installer, sur les ruines du temple juif, les DIEUX, dont il était le minisire, et bientôt le collègue. La profanation d'Adrien était la dernière insulte qui pût être infligée aux Juifs; ils voulurent laver cette souillure avec leur sang. Ils moururent en offrant, dans leurs dernières convulsions, un témoignage irrécusable de la vérité des prophéties qui les condamnaient.
PUiLOSOPlilE ET JUDAÏSME.' 57
Les Juifs pouvaicnl-ils ne pas détester les chrétiens et ne pas les délester bien plus que les Romains conquérants de la Judée? Les Romains n'avaient enlevé à la nation juive que ses biens présents^ mais les chrétiens détruisaient sans retour toutes les espérances de Vavenir israélite, en montrant que les brillantes destinées matérielles, objets des soupirs et de Tattente des enfants d'Abraham, n'étaient qu'une grossière interprétation enfantée par des esprits étroits. Déclarer l'attente des sadducéens une erreur profonde, c'était frapper d'une triste déshérence toute la nation d'Israël. Au lieu d'être les dominateurs du peuple, les Juifs acculés par les arguments chrétiens, n'en étaient plus que la dérision. On accepte les revers, mais non le ridicule.
L'oiqgueil froissé dans un peuple qui prétendait au premier rang dans Taristocratie des races, se tournait nécessairement en haine furieuse contre le christianisme, expliquant les promesses divines faites aux descendants d'Abraham d'une manière entièrement contraire au sens judaïque.
Pourtant, plus cette haine était violente, plus, en môme temps, restait vivace cette nation juive, demeurant un témoin permanent de la vérité chrétienne; plus aussi cette vérité chrétienne devenait éclatante I Comment douter des Ecritures dont les mortels ennemis des chrétiens avaient été les premiers colporteurs.
Après leur dernière révolte, les Juifs confondus par la destruction et la souillure de leur temple, voulurent altérer les Écritures fatales pour eux, en écrivant la Bible d'Aquila, vers 150 ; mais cette altération même, dont on voyait bien la cause, la date et les traits, tournait encore au profit de la foi chrétienne ; le mensonge juif était trop grossier I
Par sa vitalité providentielle, par ses aveux, comme par ses dénégations, par les destructions qu'elle causait en se révoltant, par ses artifices quand elle obéissait, la nation juive était toujours, et de toutes les manières, une grande confirmation de la vérité chrétienne. Malgré elle, et comme le magicien Balaam, la nation juive rendait hommage au Dieu crucifié qu'elle voulait maudire ; elle était un terrible apôtre^
58 L*ÂSS1MILATI0N DES PEUPLES.
prouvant le christianisme par TABSURDE. Chacune des vicissitudes de malheur ou de prospérité, de faiblesse ou de vio-r lence, de triomphe ou de revers, de la population israélite avait été un acheminement vers la diffusion dé la grande foi chrétienne.
Les captivités de Babylone, ou d'Alexandrie, ou de Rome, établirent des centres de propagande de Tunilé d'un Dieu immatériel et des oracles bibliques. Sans la migration d'Alexandrie, aurions-nous l'important témoignage de la Bible des Septantel
Les Juifs, privés des champs paternels, se considérèrent toujours comme voyageurs sur la terre étrangère, et demandèrent au commerce et à l'industrie les moyens de subsister; ce fut un admirable courrier précurseur du christianisme, un merveilleux messager de la Bible, que le peuple errant par excellence. Avec l'expansion de leur foi, les Juifs formèrent de nombreuses étapes, où les apôtres, partis plus tard de la Judée, trouvèrent, dis le commencement, avec les secours de rhospitalité, des oreilles prêtes à s'ouvrir aux grandes nouvelles qui venaient de Jérusalem en Tan 54. — Les premières conversions chrétiennes, hors de Jérusalem, furent ainsi des conversions de Juifs. Il y eut nécessairement une chrétientéy à côté de chacune de juiveries d'Antioche, d'Alexandrie et de Rome. Partout où était une synagogue, une église germa, comme un rejeton sorti de sa racine, et destiné à atrophier la vieille souche. Tout ce qu'il y avait, parmi les israélites, d*âmes intelligentes, amies des choses spirituelles et de la vertu dévouée et sincère, fut enlevé aux Juifs par la grande sélection chrétienne. — Il ne resta, après celte belle cristallisation chrétienne, que la lessive des sels moins purs, et les Juifs opiniâtres furent le ré^du encore imposant du peuple de Dieu .
Il y a eu toujours une protection des souverains pontifes et même de l'inquisition catholique en faveur des Juifs. — Outre le sentiment de mansuétude chrétienne, il faut voir là aussi les manifestations du vif intérêt attaché à la conservation d'un grand témoignage en faveur de la foi chrétienne.
CIVlLISATIOiN CHRÉTIENNE. 59
Outre la lutte de la religion nationale des Juifs contre ridolâtrie impériale de Rome, il y eut le combat de la religion nationale des Gaulois... Civilis se mit à la tète de la révolte du druidisme qontre la religion césarienne, en même temps que les Juifs luttaient à Jérusalem pour le Dieu immatériel Jékava.
La révolte gauloise druidique ne fut pas de bien longue durée; elle fut étouffée par les partisans gaulois de l'unité de Tempire romain.
Il est bien remarquable, d'ailleurs, que la révolte gauloise et la révolte juive prirent naissance vers la même période, entre les années 65 et 70. C'était le moment où les convulsions volcaniques, des tremblements terrestres, précurseurs de la grande éruption du Vésuve de 79, semblaient indiquer la grande révolution que le ciel préparait au monde, par la destruction des religions de race^ auxquelles allait se substituer l'universalité religieuse du catholicisme... mystérieuse correspondance toujours existante entre les révolutions physiques et les révolutions morales!
Le christianisme proclame rindêpendance du pouvoir spirituel et la fraternité universelle. — Transformation du patriciat; les donations patrimoniales du patriciat constituent les biens diocésains, dont les revenus, servant é l'entretien du culte et des écoles, à Talimentation des arfranchis, détruisent le prestige des largesses impériales. — La magistrature impériale est supplantée par la juridiction diocésaine; les évéques sont les magistrats chargés des émancipations. — Chasteté chrétienne, fécondité du mariage; le travail est substitué à l'oisiveté romaine; Rome chrétienne, au lieu de recevoir des tributs» envoie des secours aux provinces. — Altération du régime militaire produite par le christianisme ; le césarisme, attaqué dans ses fondements, s'arme de persécutions; celles-ci produisent, A l'intérieur et à l'extérieur de l'empire, un grand prosélytisme chrétien. — Triomphe de la foi chrétienne contre les diverses formes du césarisme; l'effet simultané des paroxysmes terrestres et des misères de la tyrannie a été de rendre le christianisme le remède Is plus opportun aux maux de la terre. — Le chrétien devient soldat; prosélytisme chrétien dans les armées; léRcnde de la légion fulminante, martyre de la légion thébéenne. — Formation d'une armée chrétienne gauloise par Constance Chlore et par Constantin. — César était venu avec une armée gauloise détruire la liberté romaine; Constantin amène une aimée gauloise pour proclamer la liberté religieus
e la c le <lu césarisme païen. — Constantin inaugure l'étendard chrétien le Labanim devient le signe triomphal de Tarmée. — Le décret du concile d'Arles, qui rend la milice obligatoire aux chrétiens, donne U prépondérance à l'élément dirétien de l'armée. — Efforts de Constantin pour assurer l'unité de l'Église; concile de Micée. — Prière chrétienne devenue la prière oftlcielle de l'armée. — Influence des victoires de Constantin sur la propagande et la stabilité de la foi chrétienne.
Les terribles persécutions ne s'adressèrent plus aux philosophes à partir d'Antonin, car la philosophie fut couronnée; mais, avec Marc Aurèle, l'inanilé de la philosophie, en i80, ayant été démontrée, le judaïsme ayant été écrasé par Adrien, en 140, il ne resta plus que le christianisme en face du paganisme, et la lutte, devenue un duel, fut Teffroyable épreuve du christianisme aux prises, lui seul, contre le pouvoir et tout le peuple païen.
La foi chrétienne, bien mieux que le judaïsme, apporta aux peuples esclaves le salutaire principe de Tindépendance spirituelle. L'obéissance à Dieu, avant celle exigée par le prince, fut promulguée en face du grand sacerdoce impérial. Toutes les idolâtries pouvaient se grouper et s'associer sous le suprême ponliflcat impérial : celte association n'était au fond que l'amalgame des diverses formes de la grande aberration religieuse qui avait placé sous la main même de Thomme les types variés de ses adorations. Que Ton mit le bœuf égyptien à côté de la Gérés des Grecs, que la source de chaleur fût adorée sous le nom de Phœbus aux blonds cheveux, ou sous la forme d'un disque radieux, peu importait; en définitive, c'était toujours aux fruits de la terre, ou aux agents qui la fécondent, que l'encens s'adressait, au lieu de monter vers l'auteur invisible et tout-puissant des diverses choses de ce monde.
Le christianisme, excluant les déifications plus ou moins grossières, toutes les adorations impures et corruptrices, était en contradiction flagrante et dans un état de révolte incurable avec l'autorité religieuse de l'empereur, et cette révolte permanente contre le pontificat païen couronné était, grâce à la doctrine chrétienne, bien plus radicale que chez les Juifs, car la spiritualité du Dieu chrétien, indépendante du sol et du sang, est associée au principe de la spiritua-
CIVILISATION GflRËTIENNE. 61
lité des vrais biens, patrimoine haut placé hors de Talfeintc du César. D*un autre côté, le christianisme s'accommodait à toutes les races que la doctrine juive humiliait et repoussait.
La prohibition des signes de judaïsme, décrétée par Adrien Dour toute la Palestine, abolissait heureusement foute distinction d'origine entre les chrétiens et les Juifs. Les païens étant baptisés, la fraternité devint complète entre les chrétiens de toutes les races.
En élevant sur les autels la croix, le signe même des supplices des esclaves, la foi chrétienne anéantissait toutes les distinctions de classes sociales; désormais la vertu avait seule le droit de marquer les degrés de la vénération chrétienne... Juifs et gentils, maîtres et serviteurs, patriciens et plébéiens, tous étaient conviés à accepter la croyance destinée à guérir les maux de l'humanité tout entière.
Dans l'empire romain, cette doctrine aboutissait à une complète transformation sociale. C'était la liberté universelle substituée au principe de la servitude générale ; à Tégoïsme succédait le sacrifice.
Déjà, grâce aux exécutions et aux confiscations impériales, bien peu d'anciennes familles patriciennes avaient pu survivre. Celles qu'avait épargné le fer ou le poison, s'étaient anéanties dans l'oisiveté et la débauche, auxiliaires délétères de la tyrannie. Dans ce naufrage général de l'aristocratie, causé par la tempête césarienne, il n'y eut de sauvés que ceux qui abritèrent leur dignité sous la vertu chrétienne. Les conversions furent surtout provoquées dans la haute classe par le sexe qui est toujours la première victime de la violence. Les dames romaines, les princesses mêmes des palais impériaux donnèrent l'élan chrétien qui entraîna tout ce qui restait encore de vertueux personnages dans le patriciat; alors on vit, chose merveilleuse, les plus grands d'entre les Romains servir Dieu et la patrie universelle comme ils avaient servi la cité.
Les nouveaux Brutus, au lieu d'immoler ou leurs fils ou leurs pères, s'immolèrent eux-mêmes ; donnant leurs grands domaines, affranchissant leurs esclaves, travaillant pour ceux
même qu'ils faisaient auparavant travailler; ils inaugurèrent, à leurs dépens, une grande loi agraire pour le développement d'une véritable république chrétienne.
Ainsi se forma le patrimoine de l'Église naissante; les biens communs furent le noyau de l'association de tous ceux que leur pauvreté et leurs fonctions cléricales obligeaient a vivre des revenus diocésains. Chaque chrétienté était une école qui dissipait les ténèbres païennes. Les affranchis ces» seront d'être des parias plus misérables que les esclaves nourris par des maîtres ; les affranchis eurent une ressource assurée dans les biens diocésains.
Auprès du peuple, Tarchidiacre chargé de la distribution des aumônes éclipsa la bienfaisance toujours insuffisante des empereurs. L'Église chrétienne était devenue une société d assurance contre la misère, et le prestige des largesses impériales était détruit.
Les empereurs païens, jaloux à la fois de leur influence populaire diminuée, et toujours avides de spoliations destinées à entretenir leur luxe immoral, furent conduits à confisquer les biens diocésains. Ce fut la résistance de Tarchidiacre Laurent à une confiscation de ce genre qui aboutit à son martyre. Mais l'exaction aux dépens des pauvres rendit les Césars plus odieux encore.
Après avoir, par son organisation charitable, porté atteinte à la popularité attachée aux largesses impériales, l'Église introduisait aussi un ordre judiciaire nouveau, étranger à Tadministration politique.
Appliquant le précepte chrétien de sainl Paul, les disciples de la croix ne soumettaient plus leurs litiges intérieurs aux juges païens, mais ils s'en remettaient exclusivement à la juridiction de leurs ëvêques et de leurs délégués, les diacres et les vicaires. Les enfants de l'Évangile pouvaient-ils, en effet, remettre leurs discussions à ceux qui repoussaient la doctrine évangélique? Les fonctionnaires impériaux étaient donc sans fonctions réelles.
L'épiscopat chrétien, à la fois investi des attributions de la judicature, de l'administration et de la répartition des re-
venus comoiuns, était devenu une grande magistrature politique consacrée parle libre suffrage universel, chère à tous les malheureux, jouissant de tout l'ascendant de la vertu et complètement étrangère à la main du prince. C'était cette haute influence politique rivale ({ui arrachait à Tempereur Dèce, en 250, cet aveu : « Je f référerais avoir à lutter contre un compétiteur à Vempire^ plutôt que contre un évêque de Rome. x>
C'était la croix du calvaire qui déjà attirait tout à elle. L'organisation chrétienne charmait les misères créées par les Césars, et balançait par Tempire sur les cœurs, l'empire sur les armées.
Les évèques chrétiens, juges conciliateurs, distributeurs des secours alimentaires, devinrent aussi les magistrats préposés aux libérales fonctions de la solennelle émancipation des esclaves. Le signe de la manumission officielle est encore aujourd'hui conservé, dans le geste épiscopal qui fait partie du cérémonial de la confirmation. N'était-il pas naturel que TalTranchissement fût confié à celui-là même qui devait pourvoir à l'alimentation de l'affranchi I
Sous le régime des Césars païens, l'impureté souillait à la fois les vestales, les célibataires et les époux, l'infécondité était la conséquence de ces mœurs désordonnées. Les lois d'Auguste tombées en désuétude. . . laissaient s'anéantir la famille dans une déplorable décomposition.
Mais sans lois nouvelles, grâce à l'esprit de sacrifice partout appliqué par le christianisme, la virginité florissait dans les déserts, le concubinage disparaissait et les familles chrétiennes devenues indissolubles offraient de nombi^ux et brillants rejetons, la chrétienté devenait dominante par la vigueur physique et morale, comme par la quantité de ses membres.
Les idées de travail bravement supporté, associé au courage moral de l'épargne pratiquée, même en face des enivrements et de la licence du luxe romain, se développèrent si bien chez les Juifs et chez les chrétiens, que les aumônes des chrétiens de Rome purent étendre leurs douces rosées sur
toutes les désolations de l'empire. — Deux mouvements opposés dans la richesse se manifestèrent alors : tandis que le vice païen couronné faisait converger vers Rome un courant absorbant des biens créés par le travail des provinces, le travail du judaïsme et du christianisme faisait naître le contrecourant des secours envoyés aux frères des provinces : l'aumône juive était exclusivement pour la race, Taumône chrétienne élait universelle. L'aumône juive et chrétienne devint quelquefois contagieuse, et les bons empereurs tels que Nerva, Trajan, Antonin, firent des fondations de bienfaisance pour assurer Talimentation des enfants. La philosophie ellemême devint quelque peu charitable, mais le paganisme resta égoïste; c'est Tempereur païen Julien qui le déclarait, encore deux siècles après les Antonins.
Le régime militaire fut lui-même modifié, altéré dans la source même, dans le principe sacré de la fidélité au drapeau et de l'obéissance passive, jurées par les miliciens païens en présence des images de l'empereur déifié, avec l'escorte obligée des idoles protectrices de l'empire.
Les soldats chrétiens refusèrent de s'incliner en présence de l'image du souverain, soit que l'on fit usurper à cette image des honneurs réservés à Dieu seul, soit qu'on l'associât à des idoles méprisées et détestées.
Le despotisme était attaqué dans son principe vital, dans sa force armée. La religion qui faisait dévouer les soldats chrétiens au martyre, plutôt que d'imiter les serviles adorations des païens, avait posé une autorité supérieure à Tempereur dans celle des préceptes divins.
La liberté spirituelle du christianisme minait et ébranlait donc tous les fondements religieux, sociaux, judiciaires et militaires du despotisme impérial romain. Une insurrection si radicale, si universelle ne pouvait pas être acceptée par un gouvernement fondé sur la force brutale et l'obéissance servile. La puissance matérielle ne se laisserait pas désarmer ainsi, sans lutter contre une force spirituelle si esscnlicllemcnt hostile. Les persécutions du vice contre la vertu furent la conséquence odieuse, mais facile à prévoir, de l'invasion du
prosélytisme chrétien : les tortures firent des martyrs qui bravaient la douleur et couvraient d'opprobre les juges et les bourreaux.
Quelle liberté audacieuse que celle de ces chrétiens plaçant glorieusement sur l'autel les restes des victimes que Tautorité tyrannique avait frappées de ses condamnations et de ses supplices ! — Une liberté qui faisait naître une telle indépendance morale, n'anéantissait-elle pas immédiatement toutes les forces du despotisme?
La lutte contre la révolte juive avait été réduite à une contrée peu étendue, mais la résistance des chrétiens aux édits persécuteurs eut pour théâtre Tensemble de Tempire tout entier.
Quelle magnifique inauguration du principe libre spirituel dans le monde, que celle faite par la religion qui plaçait le suprême bonheur, la souveraine gloire à mourir avec joie sous les coups du glaive oppresseur I II n'avait pas voulu nier la douleur, mais Jésus-Christ avait appris à en faire un mérite : il en laissait subsister les épines, mais il lui attachait la consolante, la brillante certitude de se transformer en roses.
Au dégoût causé par les saturnales de la puissance impériale païenne, vint s'ajouter l'exécration contre les injustices et les cruautés des persécutions. Les sympathies envers les nobles et courageuses victimes de la piété et de la vertu firent paraître, sous un jour odieux, les absurdités de l'idolâtrie et les erreurs d'une morale qui inspirait, a la fois, le vice et la cruauté.
C'était de l'excès du mal que la Providence faisait naî-* Ire le bien. Les persécutions fécondes en conversions chrétiennes, dans l'intérieur de l'empire, le devinrent peut-être plus encore à l'extérieur : des chrétiens poursuivis cherchèrent un asile chez les barbares, et leur apportèrent les clartés de la civilisation romaine illuminées de toutes les splendeurs de la foi chrétienne ; la présence de ces émigrés qui s'ofTraient aux nations ennemies de Rome, avec le triple prestige de la science morale, de la vertu et du malheur,
était bien faite pour accroître Taversion contre la puissance romaine. En multipliant les exécutions, les confiscations, les empereurs multiplièrent aussi les apôtres chrétiens des barbares. Par les chrétiens émigrés, ceux-ci connurent à la fois Part militaire des Romains et les parties faibles de leur organisation défensive : la persécution chrétienne porta la plus terrible atteinte à la stabilité de l'empire.
Le christianisme propagé par le martyre, au centre même de Pempire ; au dehors, par les exilés fuyant les tortures, était encore illustré par la mâle éloquence de ses apologistes dans les cités, par les prodiges et les vertus de ses cénobites dans les déserts. Le christianisme avait été successivement aux prises avec le césarisme follement sanguinaire de Néron, avec lecésarisme philosophique stoïcien de Marc-Aurèle, avec le césarisme épicurien de Commode et d'Héliogabale, avex: le césarisme fiscal et mythologique de Dioclétien, et chaque persécution, chaque contradiction avait été pour lui une victoire. Il avait lutté contrôla civilisation juive, et le judaïsme écrasé par les empereurs au moment indiqué par les prophéties, avait été un éclatant témoignage en faveur de la foi nouvelle. Le christianisme avait été victorieux de la philosophie sur le trdne^ comme de la philosophie dans les disputes doctrinales. Il avait élargi la théologie spiritualiste juive, et, prenant ses adeptes dans toutes les races, il avait développé le principe d'unité, d'universalité de la civilisation romaine. Il s'était montré comme le remède universel aux misères des peuples. Plus les excès et les vices des fempereurs avaient accru les douleurs des populations et les calamités sociales, plus la doctrine chrétienne avait conquis d'adhésions ; plus, vers la lin du troisième siècle, la servitude générale était devenue intolérable, plus les chrétiens émancipateurs^ charitables et aumônieux envers les affranchis, acquéraient de titre aux sympathies populaires ; au labeur servile^ imposé, à V oisiveté païenne, l'Évangile avait opposé le travail libre, persévérant, économe et généreux de ses affranchis. Le chrétien avait été apôtre ardent, éloquent apologiste, savant controversiste, moraliste irréprochable ; il avait montré que la perspective
du ciel était le vrai remède aux calamités de la terre ; par la charité, parle travail, parla science, successivement, il avait triomphé de tous les éléments hostiles .
Au milieu du troisième siècle, il y a eu une coïncidence merveilleuse entreles éruptions volcaniques, les tremblements de terre, les épidémies opiniâtres et les orgies impériales. Les vertiges et les excès de cruauté de la dernière époque des Césars païens sont allés jusqu'à un degré prodigieux. Les doubles souiTrances infligées au monde par les dernières horreurs de la tyrannie impériale et par les crises de la terre eurent, évidemment, un but providentiel à remplir, elles rendirent bien opportunes les grandes et douces espérances du sermon sublime prononcé sur la montagne... Jamais il n'y eut plus de convenance à répéter cette belle parole : Heureux ceux qui souffrent^ car ils seront consolés! Le chrétien s'était fait le grand réparateur des malheurs de la société, il lui restait à se montrer le soldat intrépide, victorieux, le plus ferme appui de la société romaine attaquée au dehors et déchirée au dedans, et cela, dans une période où la lâcheté romaine repoussait les dangers et les fatigues de la milice, avec un empressement qui allait jusqu'à la mutilation volontaire.
Déjà, à deux reprises, le souverain impérial avait tenté d'asseoir le christianisme sur le trône. En 225, Alexandre Sévère, en 244, Philippe avaient voulu régner sous les auspices du Christ. Mais vers chacune de ces périodes, les soldats s'étaient révoltés contre des souverains trop vertueux pour autoriser la licence, trop économes des biens du peuple pour les prodiguer en largesses destinées aux orgies militaires. Ces souverains avaient été tués et remplacés, le premier par le persécuteur Maxtmm, le second par le persécuteur Dèce. — Comme Tassassinat impérial donnait lieu avec un nouvel avènement, à une nouvelle gratification aux soldats, rhabitude de tuer les princes se forma si bien que, d'après la remarque de M. de Champagny, on eut tous les dix-huit mois un César égorgé, et cela dans le siècle écoulé dei80à285...!
Les armées romaines faisaient les empereurs et en recevaient des largesses. C'était une réciprocilé d'attentats, une criminelle collusion, où le devoir, la justice et Tordre public étaient sacrifiés aux plus honteuses passions.
Mais bientôt l'esprit chrétien manifesta un prodigieux changement dans l'armée. Sous Marc-Aurèle, en 174, un orage terrible, attribué à la prière d'une légion chrétienne, donna la victoire à Tempereur, au moment même où les Marcomans, attaquant les Romains, paraissaient assurés de triompher.
A dater de ce jour, la Fulminante fut le nom de cette légion. Ce nom et cette légende attestèrent, dès lors, Vimpression populaire produite par la foi et par Tintrépidité des soldats chrétiens. Au milieu des périls et des hasards du champ de bataille, les augures cessaient d'inspirer la confiance; (tétait désormais la prière adressée au Dieu du Calvaire qui fixait la victoire. Les soldats ne voulurent plus mourir qu'en respectant leur foi nouvelle ; en 285, l'éclatant martyre de la légion thébéenne révéla l'esprit qui s'infiltrait dans l'armée. Maurice à la télé de sa légion déclara sa foi chrétienne et sa résolution de mourir plutôt que d'obéir, au moment où Tem* pereur Maximin dirigeait la légion de Maurice contre la tribu chrétienne des Bagaudes. D'après la tradition, 6,000 soldats chrétiens se laissèrent égorger, sans faire usage de leurs armes I Quel noble et courageux dévouement aux lois de la conscience dans ceux qui jusque-là n'avaient été que les aveugles instruments de la force brutale ! quelle retentissante révélation d*une complète révolution morale 1 quelle profonde exécration contre l'empire païen qui voulait des telles hécatombes I Le récit de ce dévouement militaire au christianisme multiplia la résistance et fit naître de nombreux imitateurs de cet héroïsme récent. Bientôt les militaires Victor, Ferréol, Julien, suivirent l'exemple de la légion thébéenne; 50 soldats de Cologne imitèrent son dévouement. La milice chrétienne des Gaules, sanctifiée par les vapeurs du sang de la légion thébéenne, ne voulait plus se prosterner devant les images impériales souillées du contact des idoles;
eUe refusait d'attaquer les ennemis que la fraternité chrétienne désignait à ses sympathies. La force qui présidait aux martyres chrétiens allait donc se briser I Dioclétien, Galère, Maxime, persécutaient vainement les miliciens chrétiens, les soldats de TAsie, de Tltaiie, de l'Afrique revendiquaient l'honneur du martyre comme ceux qui venaient de mourir si glorieusement dans les Gaules !
Les émotions de la conscience, les prudents calculs de l'intérêt envahirent bientôt jusqu'à la région du pouvoir. Constance Chlore, devenu César des Gaules, frappé de l'élan qui entraînait vers la foi chrétienne l'armée et le peuple, suivit une poli tique opposée à celle des princes persécuteurs ses collègues.
Aux chrétiens gaulois, formant le noyau de son armée, ne purent manquer de se joindre bientôt les miliciens chrétiens qui fuyaient les persécutions de Dioclétien, de Galérius et de Maxime. En 293, huit ans seulement après le martyre de la légion thébéenne, une armée chrétienne nombreuse, pleine d'ardeur, se trouva rassemblée. On eût dit que le sang versé par Maurice avait doté la terre gauloise d'un heureux privilège ; les Gaules eurent, avec une armée chrétienne, la première libre profession du christianisme.
En 306, héritier de la politique civilisatrice et habile de son père, Constantin, acclamé empereur par ses soldats, inaugura son avènement en promulguant la liberté légale du culte chrétien, déjà devenue une liberté de fait, depuis treize ans. Les drapeaux de l'empereur des Gaules devinrent l'asile protecteur de tous les miliciens persécutés dans les autres parties de Pempire romain : les jeunes gens chrétiens se réunirent, non point aux lâches troupes de l'Italie, mais à celles des Gaules, où ils rencontraient des cœurs magnanimes, disposés à sympathiser à leurs désirs de délivrer le monde des Césars qui l'opprimaient, et à user du droit public de laire un empereur élu par leur armée.
Une si prodigieuse dissidence entre l'empereur commandant l'occident et ceux qui commandaient le centre et l'orient de l'empire romain ne pouvait durer. Les soldats
chrétiens ne demandaient qu'à marcher sur Rome, où do» minait, avec Maxence, Tautorité païenne persécutrice et tyrannique.
L'armée qui s'avança sur Rome pour procurer au monde Vindépendance religieuse et la liberté civile avait donc une origine gauloise. César était venu des Gaules pour poser à Rome les bases de la tyrannie im'périale; c'étaient maintenant, avec Constantin, des légions gauloises qui venaient, auxapplau- , dissements des populations affranchies, proclamer la liberté religieuse à Rome et mettre fin au pouvoir païen des Césars. La marche de Constantin fut la première grande croisade.
Constantin arrivé sous les murs de Rome, en face de son ennemi Maxence, était préoccupé du prestige attaché à la capitale du monde civilisé, qui était aussi le centre de la religion officielle de tous les peuples.
Il eut alors l'inspiration d'opposer au prestige païen le prestige chrétien : — l'apparition d'un étendard militaire orné du signe chrétien donna lieu à Texécution du Labarum.
— Ce fut là le signe qui présida à la victoire de Pont-Milvius.
— Maxence vaincu, noyé dans les flots du Tibre, laissa Constantin inaugurer la libre profession du christianisme en Occident.
L'empire d'Orient restait partagé entre Licinius, collègue et ami de Constantin, et Maximin Daia.
Maximin chercha son appui dans les prosélytes païens, et la guerre qu'il entreprit contre Licinius fut terminée par la vicloirp d'Andrinople, obtenue par Licinius : l'armée des chrétiens eut une seconde fois la victoire.
Mais Licinius n'avait pas la même ardeur dans la foi chrétienne que Constantin ; la rivalité qui s'établit entre les deux Augustes fit favoriser les païens par Licinius, précisément parce que Constantin était plus aimé des chrétiens. Licinius revint au culte des idoles par politique ; la lutte des deux Augustes eut lieu dans une plaine entre la Drave et la Save, — La victoire fut encore du côté de l'armée chrétienne de Constantin, armée pleine de Tenthousiasme de la foi qui la guidait de succès en succès.
En 114, le concile d* Arles, par ses canons contre la désertion de la milice, avait accru singulièrement la force et le. nombre des soldats chrétiens de Tarmée de Constantin.
La lutte n'avait été qu'assoupie dans le traité de paix signé entre LICINIUS et CONSTANTIN. L'ascendant chrétien et le zèle religieux de ce dernier croissant avec ses victoires, Licinius voulut tenter de ressusciter en sa personne la suprématie païenne. Une quatrième lutte entre le paganisme et le christianisme eut lieu. Deux nouvelles victoires sur Licinius, la première à Andrinople, la deuxième à Chrysopolis, décidèrent la question de la supériorité de la valeur chrétienne et de la protection divine accordée au LABARUM.
Chaque lutte chrétienne avait été un grand triomphe et chacune d'elles avait déterminé une attitude de plus en plus dessinée et de plus en plus énergique, dans l'enthousiasme religieux de Constantin. Le guerrier néophyte, hésitant sous les murs de Rome, était devenu, par l'entraînement des événements, le plus chaleureux serviteur de la croix.
Les triomphes obtenus sous les auspices du drapeau chrétien s'étendirent, non-seulement aux luttes de Tintérieur de l'empire, mais encore à celles contre les Germains et contre tons les ennemis extérieurs.
Parmi les divers décrets de Constantin relatifs à la servitude, aux prisons, au mariage et à l'armée, celui qui, appuyé sur le concile d'Arles, interdisait la désertion et l'infraction aux lois de la milice, eut les conséquences immédiates les plus salutaires : tandis que les païens fuyaient Tarmée, les chrétiens y venaient remplir un devoir sacré et iU y dominèrent par le nombre et le dévouement. L'esprit religieux de l'armée se trouva ainsi développé d'une manière remarquable et bien salutaire dans un empire où l'armée était le grand corps électoral : ce fut Tesprit exclusivement catho; lique qui se lit jour à plusieurs reprises dans les exaltations des généraux à la souveraineté ; Tarmée put jouer ainsi un grand rôle chrétien, grâce à cet effet du canon du concile d'Arles qui n'a pas été assez remarqué. Il' faut ajouter que cette prescription religieuse du service militaire émanait du
clergé de la Gaule, pays où la libre profession de christianisme avait été proclamée et pratiquée, bien des années avant qu'elle fût un droit acquis aux autres parties de Tempire. La Gaule était et se montrait, avant les autres provinces, le grand pays chrétien .
Chaque résistance païenne avait fait prendre à la politique de Constantin une allure chrélicnne de plus en plus accentuée, et chaque succès était un engagement nouveau pour développer cette influence religieuse qui réussissait si bien au premier empereur propagateur de la foi nouvelle.
Le suprême effort de Constantin fut fait pour établir l'unité de rÉglise. 11 fallait empocher que la divergence de doctrines rompit le faisceau des forces chrétiennes. Dans ce but, fut assemblé le grand concile de Nicée du 19 juin au 25 août 325; les grandes assises de la chrétienté formulèrent la constante tradition de la divinilé du Rédempteur, et les illustres Pères, jaloux de glorifier Dieu jusque dans les exigences les plus impérieuses des sens, écrivirent en tète des canons disciplinaires le décret de la chasteté de h demeure sacerdotale^ imposée même aux prêtres mariés.
Si Ton demandait au prêtre l'héroïsme de la virilité et de l'apostolat, Constantin voulait que léchant du guerrier iût un hymne digne des héros militaires chrétiens. — Voici la prière que durent réciter les soldats :
« Nous te proclamons seul Dieu^ nous te déclarons notre mattre, nous Vimplorons notre seul appui. A toi seul appartient rhonneur de nos victoires^ à toi seul revient le mérite de nos succès contre les ennemis.
a  toi seul est dû Thommage de nos triomphes passés et dans toi seul, Vespoir de nos succès futurs.
c( Conserve la victoire et la vie à notre empereur Constantin et à ses pieux enfants*. »
Telle était la supplique que le soldat murmurait à côté de la croix du Labarum. Ne semblait-il pas que l'ivresse du sacrifice, de Tabnégation eût saisi tous les cœurs, puisque cette
* Euseb. Pamph., de Vita Constantini,
ivresse faisait ainsi disparaître même la jactance du langage ordinaire des guerriers ?
La haute civilisation, la civilisation de la charité, de l'abnégation et de la science fut donc formulée dans ce magnifique congrès de Nicée, et elle n'est plus tombée au-dessous du niveau de cet horizon de LUMIÈRE.
Ainsi lavénementde Constantin avait été signalé par quatre grandes luttes où s'étaient trouvées constamment en opposition l'armée chrétienne et l'armée païenne, et comme ce fiit toujours à larmée chrétienne que demeura attaché le prestige d'un éclatant succès, le Dieu des chrétiens se montra décidément le Dieu de la victoire ^ la croix du Labai'um remplaça dès lors tous les auspices favorables consultés
avant le combat L'étendard chrétien, le Labarum de
Constantin^ parut si intimement lié au succès des batailles, que les soldats de l'Auguste païen Julien, ne permirent jamais qu'on abattit ce talisman sacré, gage assuré de leurs triomphes. Désormais qui eût osé contester le miracle des victoires chrétiennes? Et cette confiance céleste eut certainement une providentielle influence sur rétablissement définitif et universel de la foi chrétienne. Les prodiges chrétiens n'avaient plus pour étroites limites celles des champs paisibles de la Galilée, ils avaient maintenant pour théâtre les majestueuses plaines où brillaient des masses armées, avec le rayonnement des trophées militaires. C'était le bruit des merveilles de Dieu, prenant pour écho le retentissement de la gloire romaine; pour se répercuter plus tard dans les victoires de Tolbiac sur les Allemands païens, de Châlons sur les Iluns, de Tours, de Lépante et d'Alger sur les musulmans. Le Labarum de Constantin n'était-il pas le premier drapeau de toutes les croisades contre les infidèles? et tous les amis des succès éclatants ne devaient-ils pas s'incliner devant la croix devenue si radieuse? Après l'apostolat de la parole, de l'aumône et du m artyre, venait enfin l'apostolat • de l'épée glorieuse ; et ce fut désormais le soldat qui tint, hautement déployé, le drapeau de la civilisation chrétienne.