LA S A H D A I « N E
insuliibrite, en exagérant un eu atténuant, suivant leurs préjugés ou leurs notions particulières, les elTets et les conséquences de cet état de choses pour la vie des hommes.
On peut différer d’opinion sur les causes, mais le fait est incontestable; il est à la connaissance , et malheureusement chaque année , sous les veux de tout le monde.
Les Sardes confondent, sous le nom intempérie , passé en usage , les maladies qui régnent parmi eux pendant une certaine partie de l’année, et le mauvais air qui les produit. Ces maladies sont des fièvres putrides et pernicieuses , qui laissent de longues traces et donnent souvent la mort. Cette funeste influence de l’air commence vers la fin de juin, et ne cesse guère qu’à la fin de décembre. Pendant tout le reste de l’année, l’air de la Sardaigne est salubre , et on peut voyager et séjourner à peu près partout sans danger.
Les auteurs anciens , qui n’avaient que des informations générales fort peu étudiées, la jugeaient, sous le rapport de la salubrité, sans distinction d’époques , d’une manière peu favorable et peu flatteuse. Ciccivn, qui avait de grandes préventions contre cette île, dit au sujet du sarde Tii^elliiis qu’il détestait, que c’est un homme encore plus pestilentiel que son pays ^ . Il écrivait à son frère
’ limiiincm [)cstil<‘ntiurem palrià Mii. ( Ad Pam. , 1. 7 , cp.
^NCIENNK ET MODEUIXK. 2C)9
Quintus, préleur à Olbia , qu’il devait prendre les plus grandes précautions pour sa santé, et se souvenir que bien qiion Jul en hiver, le pays quil habitait était la Sardaigne ' .
Martial dit qu’on ne peut échapper à sa destinée, et que, quand l’heure de la mort a sonné, on trouve la Sardaigne au milieu même de Tibur ( 77voU^~.
Tacite raconte que le sénat romain , calculant les effets du mauvais air envoya en Sardaigne quatre m^lle Juifs dont il n’était pas fâché de se dé- • Iwrrasser. Il est , sur ce fait et sur le nombre des victimes dévouées , en parfaite concordance avec l’historien Josèphe.
Les poètes Silius Italiens et Ciaudien, qui n’en parlent pas en meilleurs ternies , motivent du moins leur opinion sur son insalubrité , qu’ils attribuent, l’un à la multiplicité de ses marais, l’autre à la privation des vents du nord.
Le géographe Pomponius Mêla nous la dépeint comme un pays où la terre vaut mieux que tair, et comme étant catssi insalubre qu’elle est fertile^.
' Cura , mi frater , ut valeas , et quanqiiam est hiems , lanien Sardiuiani istam esse cogites. ( Jd Quiatum fratrem , 1. a ,cp. 3.)
’ NuHo fata loeo possis excludere; quum mors Venerit, in medio TibiireSardinia est. ( Marc. Val. Uartialis, epigr. )
* Si ob gravitateni cœli interiisseut , vile damnum. {^Annal., lib. a. )
^ Sardinia fertilLs, et soli quam cœli mclioris , atqiie ut fcccunda , il.à [lenè pcstilens. ( Pomp. Met. , de situ orhis ,1.x, c. y.)
LA SAHDATCWE
3oo
Strahon, observateur exact, qui a vu par ses yeux les pays dont il a parlé, précise le temps de l’année où régnent les maladies, et fait remarquer une circonstance dont on reconnaît tous les jours la vérité, c’est que l’air est surtout vicié dans les lieux où la terre rapporte le plus , et comme à proportion de sa fécondité *.
L’office de saint Pontien , pape et marlyt, mort exilé en Sardaigne , sous l’empereur Maximin donnait à cette île, comme autrefois Cicéron, l’épithète de pestilentielle , que le patriotisme du clergé sarde a fait depuis effacer du bréviaire. Cette idée était tellement établie , que la Sardaigne , dès la fin de la république romaine, sous les empereurs, dans le Bas-Empire , au moyen âge, devint un lieu d’exil , où l’on envoyait ceux dont on voulait se défaire sans employer le fer ni le poison. Suétone dit que Sœvius Nicanor, fameux grammairien , ayant subi une condamnation infamante , fu t déporté en Sardaigne, où il mourut. Il en fut de même de saint Fulgence, et d’un grand nombre d’évêques , du temps de la persécution des Vandales, sous TrasamontP, à la fin du cinquième siècle.
, Don Martin Carillo, qui adressait, en 1612 , au
‘ Boiiitali soli o|>|iosituin esl vilium , quod per æslateiu insuta luoibosa est , atque ibi potisaiinè , ubi feracissima.
ANCIENNE ET MODEENE.
roi Philippe III, sa relation de la Sardaigne , décrit l’intempérie dans tons ses effets , et indique les lieux où elle règne. Deux médecins sardes , don Qavino Farina^exi i56i, elAonPielroAquenza, au commencement du dix-huitième siècle , ont donné des traités sur l’origine , la marche et la méthode curative de Pinlempérie. Un poète, don Francesco Carboni, l’a éhantée en vers latins ( 1772 ). Fara , Gazzano, Gemelli, Azuni, Napolif assez rarement d’accord entre eux , le sont entièrement sur le fait et sur la nature de l’intempérie.
On peut donc en conclure que, du. temps des Romains , dans Je moyen âge , et sous la domination espagnole , les choses ontété constamment sous ce rapport, ce qu’elles sont de nos jours, et que l'existence de l’intempérie , comme maladie endémique, ne peut être révoquée en doute.
Il y a pourtant des esprits - forts , qui raillent cette croyance comme un préjugé , malgré l’expérience de tous les jours. Des médecins même , par l’effet de cette manie systématique qui devient si commune , et qui ne sert trop souvent qu’à montrer de l’esprit aux dépens des malades, ont contesté des faits qui ne sont que trop prouvés. On a vu des étrangers , alïichanl une confiance exclusive dans leuts lumières , mettre un courage mal entendu à braver l’intempérie, et devenir victimes de leur témérité.
5o2 la sa II D ai ONE
Les anciens n’ont nullement confondu cette maladie avec la peste proprement dite, comme ont paru le croire quelques personnes qui ont perdu leur temps à réfuter une erreur qu’on n’a jamais commise. Ils savaient très bien en faire la distinction , et par la qualification de pestilentielle, que donnaient à la Sardaigne ceux d’entre eux qui voulaient en dire le plus de mal, ils entendaient seulement qu’on J respirait habituellement un mauvais air. Tous d’accord sur ce fait, ils ontdilFéré d’opinion sur son origine et ses causes. On ne trouve guère d’idées plus arrêtées à ce sujet dans ceux qui en ont écrit après eux, jusqu’aux temps actuels, où l’on a mieux observé.
Ce qu’un examen attentif a fait voir, c’est que , dans cette partie de l’année où règne l’intempérie , loin que l’influence du mauvais air soit universelle , il y a des parties de l’île qui en sont exemptes , indépendamment même des lieux élevés où elle ne pénètre jamais. On nomme des villes et des villages qui n’y sont sujets en aucun temps , et entre autres la capitale et Sassart. Plusieurs de ces communes privilégiées sont cependant placées dans une situation analogue' à celle d’un grand nombre d’autres qui en ressentent les effets. Ce sont ces bizarreries de la nature, non moins quale défautd’observatiun , qui ont rendu long-temps inexplicables les causes des maladies annuelles delà Sardaigne.
ANCIENIVE ET MODEntVE.
On.*
Une des opinions les plus accréditées dans l’antiqiiilé les attribuait à l’élévation de la chaîne àaLimbara, qui interceptait , disait-on , les vents du nord , que l’on regardait comme éminemment propres ù purifier l’air. C'est l’idée qu’exprin>e Cluudien ‘ , quand il dit que , du côté du nord , l’île , hérissée de rochers et d’écueils ^ oj^re aiur yeux ces hautes montagnes maudites du matelot , et que de là 'vient le fléau qui accable les hommes et les animaux , de là vient la domination des vents du midi , que ne peuvent combattre les aquilons , et qui forment un air pestiféré.
Il est inutile de faire remarquer combien ce système est erroné. Les monts Limhara ne sont point assez élevés pour opposer un obstacle aux vents septentrionaux de la Corse, dont leg hautes montagnes les dominent , et dominent à plus forte raison les parties basses du littoral; ils n’empêchent nullement les vents de cette région , et notamment du nord-ouestj de souffler avec une extrême violence sur les plaines occidentales. Cependant les territoires éé Oristano et de Flumini maïor , les plus
quà resjiicit Acton ,
Immitis, soopulosa , prorax , soriora
Fluctibus ; insanos iufamat navila montes.
Hinc hominum pocudumqiie lues ; hinc prsiifer acr Sa'vil , et excliisis régnant Aquilonibus Ausiri.
Ci.AUD. , de hello d/donieo.
LA SARDAIfiNE
insalubres peul-élre de l’île eiiliere , sont fréquemment battus par ce vent , qui pourtant assainit l’air. Le nord-ouest n’épargne pas davantage la côte orientale, et là sont les départements de GaltelU, de VOgliastra et de Sarrabus , où l’intempérie exerce beaucoup de ravages. D’un autre côté, la ville de Cagliaii, qui est exposée à tous les vents méridionaux , au sud , au sudest et à l’est , en est exempte. Enfin , et cette circonstance paraîtra concluante, au nord des montagnes du Limhara , c’est-à-dire à l’extrémité septentrionale de l’île , par conséquent au vent du nord , et à l’abri des vents du midi , il est un grand nombre de lieux bas et marécageux , où règne l’intempérie pendant toute la durée de l’été et de l’automne , tandis qu’au sud de ces mêmes montagnes on rencontre beaucoup de sites et de pavs où l’on respire un air pur ‘.
■ Tite-lÀve , Florin et tous les au leurs Matins qui ont parlé de l’histoire ou de la géographie de la Sardaigne , appellent insani montes ce que ■tous nommons aujourd’hui les monts Limhara, Le mot insani a deux sens : il veut dire insensés ou malsains. Quelques personnes , et entre autres rhislorien Tico , croient que les Latins le prenaient ici dans cotte dernière acception. C’est une erreur. Ils exprimaient par cette épithète l’idée que ces montagnes , qu’ils regardaient comme plus hautes qu’elles ne le sont en effet , produisaient des vents violents , et des ouragans funestes aux navigateurs. C’est là ce que veut dire Claudien , en les faisant maudire par les matelots : Insanos infamat navita montes. Ils croyaient en conséquence ne devoir pa.s leur épargner les injures; ils les appelaient folles et furieuses. Le mot insani
ANCIENNE ET MODERNE. 3u5
Si CCS conjectures des anciens sur les causes de l’intempérie , quoique ne manquant pas d’une certaine -vraisemblance sous quelques rapports, sont peu fondées , qu’on juge de ce qu’il est permis de penser de l’extravagante supposition de deux écrivains modernes , qui l’attribuent sérieusement au grand nombre de mouflons qu’on tue dans l’île , et dont on ne se donne pas la peine d’enterrer les cadavres. On trouve cette absurdité dans l’ouvrage de Tommaso Porcacchi sur les îles les plus fameuses et dans un traité de Géographie d’un Français nommé Robbe , qui a eu la sottise de la répéter après lui Le mouflon, qui est un animal particulier à la Sardaigne et à la Corse , ainsi qu’à quelques autres contrées fort éloignées de ces deux îles, y est devenu prodigieusement rare , et fort difficile à atteindre , parce qu’il est très rapide à la course , et qu’il n’habite que les sommets des rochers et des montagnes les plus escarpées. Si ces géographes de cabinet avaient essayé seulement une fois de chasser le mouflon , et avaient mangé de sa chair, qui est aussi exquise que recherchée , ils se se-
élait ici employé dam le même sens que Horace , lorsqu’il peignait le Bosphore en démence, imaniens Bosphorus.\\ était au reste littéralement tradnit du mot mainomenos , dont les Grecs s’étaient servis auparavant , et qui veut dire la même chose et dam la même acception , maniaque , furieux.
' Le Isole piii famose del mondo.
‘ Méthode pour a[q>rendre facilement la gé-ographie , a vol. in-i a.
ir. ao
ôoG
raient bientôt persuadé qu’on n’en tue pas et qu’on n’en laisse pas pourrir un assez grand nombre pour corrompre l’air du pays, et ils se fussent épargné, tous deux, une énorme bévue.
Parmi les auteurs anciens , qui ont fait mention des maladies périodiques de la Sardaigne , Si//us llalicm et Pausanias sont ceux qui ont le mieux signalé la cause du mal. « Cette terre , dit le chan- » tre de la guerre punique, est pure de reptiles et » de venin , mais l’air qu’on y respire est altéré n par les exhalaisons de ses nombreux marais. Ilé- » rissée de rochers où les vagues se brisent , ses J) champs desséchés sont dévorés par le souffle brû- » lant des autans enflammés '. »
Pausanias indique avec assez de précision l’origine deice fléau, sur lequel il admet aussi l’influence des montagnes -et des vents , lorsqu’il dit « Que » dans les vallées de l’intérieur est renfermé un air » corrompu , produit par les vapeurs salines qui s’y » amassent , et par l’accablante chaleur des vents » du midi , tandis que l’élévation des montagnes » empêche ceux du nord de dissiper les exhalaisons » de la terre et de rafraîchir la température . »
■ Ser|)cnliiin telliis pura , ac viduata venrno ;
Sed tristù cœlo , ac miiitt vitiata |>aliide....
Exercet acopulis lalè fréta , pallidaque intùs Àna coquit, nimiiiin Caiirro fumantibuj Austria.
' Inter monte* plerumque tnrbidua ac peatiicns includitur arr. In caiisaa
AHCIENNE ET MODEIliXE.
La cause première et principale de l’intempérie sarde vient des miasmes délétères qui s’exhalent des salines , des étangs , des amas d’eaux stagnantes; et des terrains marécageux *. Ces exhalaisons , élevées par l’action du soleil dans l’atmosphère qui en est imprégnée , ôtent à l’air son élasticité > le vicient, l’altèrent et portent dans le corps humain , par la voie de la respiration , des affections pernir cieuses , des fièvres intermittentes et pptrides , or-* dinairement violentes , toujours dangereuses , et souvent mortelles. .
L’intensité de l’effet est entièrement dépendante de la puissance des causes primitives ; de sorte que le nombre et la gravité des maladies de chaque année sont en proportion avec les circonstances naturelles et accidentelles qui les engendrent.
L’intempérie règne pendant tout le temps. que durent les émanations de la terre , c’est-à-dire tout
sunt sales, qui ibi coguntur, et pragravis ac violenter inrumltens Aiister. Obstant prtcterei prsaiti montes quominus a septentrionibuS flantes venli ccrli et terne vaporein tempestivo frigore leniant. ( Pautùn. ùi Phûcid. )
’ C’est l’eRet naturel de la configuration du sol. L’ile est partagée , dans ses régions inférieures , en vallées inégales , dans lesquelles descendent et se précipitent les eaux de pluie et les torrents des collines et dec moulagnes d’alentour. Quand ces eaux ne trouvent pas un cbemiu pour aller grossir les ruisseaux d’eaux courantes , dles s’amassent dans les bas-fonds , dans léi vallées et dans ces espaces plus étendus .auxquels on a donné le nom de Campidano ; et là elles forment, par l’effet de l’inégalité et du mouvement onduleux du terrain , de petits lacs , des étangs , des marais , que’ pompe un soleil ardent , et qu’il réduit en vapeurs malfaisantes. ' " '
LA SAP. DAIfiMÎ
le temps que l’action du soleil les aspire , les élève , les extrait des lieux marécageux , et que la vaporisation s’opère par la chaleur. Plus lé terrain est humide et gras, comme on dit vulgairement, plus le pays est sujet à l’intempérie. Les contrées les plus fer lileii . comme le campidano d’ Oristano , les cantons de Flumini-maïor , de Pula , etc. en sont pariiculièreinent infectés. C’est une observation qui n’avait pointéchappéà»S'/ra^o«. Les exhalaisons de ces sortes de terre ^ont plus abondantes , et elles enveloppent constamment leur atmosphère.
Dans les pays chaudset humidcsen même-temps , la nature , créant sans cesse , favorise la propagation des êtres , bâte la naissance et l’accroissement d’une multitude infinie de végétaux et d’animaux ; mais aussi elle les conduit à leur fin avec une rapidité proportionnée à celle de leur génération. Les lacs sans écoulement , les marais , les rivières immobiles se remplissent promptement de débris de tout genre. Les eaux stagnantes , auxquelles sont mêlés des végétaux morts , sont celles d’où il se dégage le plus d’émanations morbifiques , à mesure que le calorique opère la décomposition de ces êtres organiques. Cette cause devient plus active et plus pernidieuse quand , avec les végétaux, se trouvent des animaux morts, et que ces deux principes sont combinés entre eux ; circonstance qui ne peut manquer de se rencontrer
ANCIENNE ET MODERNE. .5o()
souvent , par la réunion d’une grande quantité d’herbes et d’insectes, au milieu de ce luxe de végétation et de vitalité.
C’est par la même raison que les terrains sans eau, secs , j)ierreux , improductifs, sont généralement exempts de l’intempérie. Leurs émanations peu abondant^ ne séjournent pas , et le moindre souffle de vent les dissipe. Ceteffiet est surtout sensible dans les lieux élevés, à l’exposition du nord-ouest et de l’ouest , qui sont constamment sains et salubres , tandis que souvent les vallées et les plaines qu’ils dominent , et dont ils ne sont séparés que par une petite distance, sont enveloppées de vapeurs malfaisantes. Il arrive bien des fois qu’on ne peut aller d’une ville à une autre , et communiquer entre deux villages , parce que , sur un chemin d’ailleurs sans danger , il faut descendre dans un vallon , ou passer un ruisseau.
Il ne làut pourtant pas regarder comme étant sans exception cette immunité des lieux secs , surtout dans les pays de culture. Au moment du labourage, quand la charrue entr’ouvre la terre , ou lorsque les premières pluies d’automne viennent la détremper, après plusieurs mois d’aridité, il en sort des exhalaisons pernicieuses , qui rendent dangereux les cantons les plus innocents pen- <lant le reste de l’année. Cela est surtout vrai des
OlO LA SAADAIGNE
lieux l>as , à quelque distance qu'ils soient placés des eaux stagnantes ; d’où il suit qu'elles sont bien la principale , mais non pas l’unique cause de la corruption de l’air. Cest un de ces mystères de la nature , que les recherches de la science n’ont pas encore pu pénétrer.
On pourrait croire , ai^ premier coup d’œil , que les maladies devraient cesser avec la saison qui les engendre, et s’étonner qu’elles se prolongent jusqu’au commencement de l’hiver. Mais l’air ne se dépouille pas de ses principes nuisibles au moment précis où cessent les chaleurs ; il reste encore imprégné des miasmes putrides dont il a été si longtemps chargé. Ce n’est que quand les grandes pluies ont tombé en abondance, qu’il se dégage de ses vapeurs impures , et que les eaux croupissantes sont entraînées dans la mer. Comme la saison des pluies vient presque toujours en Sardaigne dans les mois de novembre et de décembre , c’est à cette époque aussi qu’arrive ordinairement le terme des maladies ; terme plus ou moins rapproché, suivant que l’année est plus ou moins pluvieuse.
On a vu par ce qui vient d’être dit que l’intempérie sarde est locale et temporaire. Il faut ajouter , pour répondre à ceux qui en exagèrent les effets par opposition à ceux qui les nient , que les maladies endémiques dans certains lieux de la
ANC1E^^E ET MODEnME. Oll
Sardaigne n^ont pas un caractère particulier qui les distingue de celles des autres lieux analogues parle sol et le climat , et qui puisse faire penser qu’elles y exercent , dans la proportion donnée de la population , plus de ravages qu’ailleurs. Les exhalaisons des parties malsaines de cette île ne produisent pas d’autres résultats ni d’autres affections , que celles des maremmes de Sienne , des rizières du Piémont , des marais du Languedoc , et que Varia cattiva de la Campagne de Rome. L’homogénéité des miasmes pernicieux , qui engendrent les fièvres communes à ces contrées diverses , est maintenant démontrée ; leur nature est partout la même comme la composition chimique de l’air Ils existent et se retrouvent dans toutes les parties du monde , où le soleil agit avec force sur des eaux corrompues ; car, ces deux conditions, nécessaires l’une à l’autre, n’opèrent
' L’existence et l’bomogénéitè des miasmes qui sont les produits gazeux des substaiKes xigitales et animales , en état de décomposition , sont deux faits constants ; mais ces miasmes , d’un effet si onÎTersel , quels sont-ils , quelle est leur nature ? Voilà ce qui a échappé à toutes les recherches physiologiques , et à toutes les analyses des chimistes. Cn savant médecin espagnol , le docteur Artjtda , établit que les miasmes paludiques ou marécageux forment un genre qui se divise en espèces variées seulemenl^par leur degré d’activité , ou peut-être par leur quantité dans un espace donné. Il prétend que ces miasmes sont les gaz hydrogène et carbonique , les mêmes , suivant loi , qui sont excrétés par le poumon dans l’acte de la respiration ; et il part de cette théorie pour démontrer l’action de ces substances arriformes sur notre machine.
LA SAnOAIGME
pas séparément; mais réunies elles donnent naissance aux plus affreuses maladies. Le professeur Baumes , de Montpellier, va jusqu’à dire, dans soq traité des effluves marécageux , que l’action des émanations virulentes des marais peut produire la fièvre intermittente la moins putride jusqu’à la fièvre pestilentielle la plus développée. L’analogie et le raisonnement ont même conduit quelques observateurs à y trouver la véritable origine de plusieurs de ces épidémies de fièvre jaune , qu’on avait cru importées d’Amérique , et qui n’étaient, suivant eux , que des fièvres intermittentes , devenues pernicieuses jusqu’au dernier degré d’exaltation , par l’effet énergique des causes atmosphériques et occasionelles *.
' L'auteur a foit l’application de cette idée à un paya qu’it a été à portée d’obsenrer sous ce point de rue , dans un écrit publié par lui sons ce titre ; Mémoire sur la nature des maladies ende'miques à Carthagine et dans le midi de t Espagne , et particulièrement sur celle de la fièvre younc. (Blaub, 1819. ) U y rend compte de ses doutes et de ses recherches sur ces deux propositions : 1° Les fièvres intermittentes, dans les contrées en ménae temps marécageuses et très chaudes , offrent une analogie frappante arec la fièvre jaune , qui pourrait bien n’en être que le degré le plus exalté. i° Le germe de la fièvre jaune existe dans les provinces méridionales maritimes de l*£spagi^, et, sans la condition nécessaire de l’importation , il peut s’y développer par le seul effet de la réunion de certaines circonstances atrao-. sphériques.
Cet essai d’un homme qui exposait franchement ses idées, en se déclarant étranger à la prairque de l’art de guérir , fut diversement jugé par les feuilles périodiques , qui traitent de ces matières. M. le docteur Rostan , dans un
ANCIENNE ET KODEIUVE. ÔlÔ
On doit au savant professeur Genielli, dans son livre de la restauration de la Sardaigne (Rifiori-
article du Nouvtau journal de médecine , rédigé conjointement avec lui par MM. Chomel , Cloquet , Orfila , et par l’illustre Béclard, faisait précéder le compte favorable qu’il rendait , et les citations qu’il tirait de cet opuscule , par ces sages réflexions: « Que doit faire l’homme sensé , lorsqu’il s’agit de " donner un avis sur des faits dont il n’a jamais été témoin ? Suspendre son » jugement , se bien garder de prononcer , douter en un mot.’Nous disons , ” douter et non pas nier ; car si croire sur parole , sans examen , est le par- » tage d’un sot , nier sans preuve est quelque chose de pis encore ; c’est le » propre d’un sot présomptueux ».
Ce conseil ou cet avertissement de M. Boston n’a pas empéché un de ses confrères , rédacteur d’un autre journal de sciences médicales , de rejeter avec dédain et avec ironie, sans examen des faits , les raisonnements de l’auteur du méraam , parce qu ils n étaient peu d'un homme du métief. On avouera que c'est vouloir eseroer bien exclusivement le monopole de la science.
Quoi qu’il en soit de la tyrannie de ce docteur gazetier , il n’en est pas moins vrai que les deux propositions ci-dessus énoncées ne sont pas indignes de l’attention des hommes de bonne foi et non prévenus , qui aiment à juger en connaissance de cause , sur des observations désintéressées , et qui se mettent en dehors des préjugés d’école, de l’esprit de parti , et des opinions systématiques.
La première , bien qu’appuyée d’un grand nombre de suffrages respectables, ainsi que de faits importants et d!analogies curieuses , est une de ces questions livrées, pour bien des annéps peut-être, aux disputes des hommes, comme l’ont été tant d’autres, dont le temps seul a amené la solution, et comme l’est encore en ce moment celle de la contagion de la fièvre jaune ; question qui pourrait bien n’en être une que faute d’avoir déterminé le sens précis des mots.
La seconde , plus avancée dans la démonstration , repose suruuc série de faits , d’ob.<>ervalioiis et de preuves irrécusables ; et le moment n’est pas loin l>cut-ètre où éclatera la vérité, qu’on s’étonnera .d’avoir si long-temps méconnue.
3l4 SARDAIGNE
mento délia Sardegna ) , la solution J’uoe question bien important pour ce pays , et qui entrait naturellement dans le plan d’un ouvrage dont l’objet est d’améliorer les produits du sol et la condition de l’homme. Il se demande s’il est vrai , comme on en fait la fausse supposition , que l’intempérie nuise à l’agriculture, et que, par un effet réciproque, l’agriculture augmente l’intempérie. Il répond d’une manière satisfaisante au premier point de la question , et réfute le second victorieusement.
L’intempérie ne pourrait nuire, en effet, à l’agriculture qu’en altérant et détériorant la qualité des produits , ou en éloignant les cultivateurs de leurs travaux par la crainte du danger , et en dépieuplant les campagnes. Or , il est démontré, par l’expérience de bien des siècles et par celle de tous les jours , que les grains et autres fruits de la terre de la Sardaigne ne sont rien moins qu’inférieurs à ceux des autres pays. Personne n’ignore que les Romains , sous la domination desquels l’agriculture de ce pays était extrêmement florissante , et sa population triple de ce qu’elle est de nos jours, faisaient , sans peur et sans danger, une immense consommation de ses produits de tous genres , quoiqu’ils connussent très bien son insalubrité , que. même ils exagéraient, et contre laquelle ils déclamaient , au. lieu d’y remédier. Aujourd’hui , comme dans l’antiquité , on consomme , en Sar-
ANCIfiKSE ET MODERNE. 3l5
daigne et ailleurs , les grains et autres productions de cette île , sans qu’il en soit jamais résulté le moindre inconvénient pour la santé publique. Il en est de même des fruits ; bien qu’il existe à cet • égard quelques préjugés populaires , ceux qui viennent dans les cantons les plus frappés d’intempérie ne sont pas les moins délicieux On a déjà vu que ce sont précisément ces cantons qui rapportent le plus', et les grains qu’on y récolte , plus durs et plus blancs , obtiennent , et dans le pays et dans l’étranger , une préférence marquée.
Quant aux paysans qui cultivent la terre , dans les lieux où règne l’intempérie , ils en souffrent bien moins qu’on pourrait le croire , par la parfaite connaissance qu’ils ont , et que leurs pères leur ont transmise , des heures du jour où l’on peut vaquer aux travaux des champs , et de celles où il faut s’en abstenir. Il parait d’ailleurs que l’habitude , pour ceux qui sont nés dans les parties de nie sujettes à l’intempérie , de respirer cet air épais et insalubre , les rend moins susceptibles de contracter les maladies qu’il engendre , et les y acclimate dès leur enfance. Le fait est que les habitants de ces lieux malsains , sans jouir d’une
' On craint à Cagliari les fruits et particulièrement les figues do cap Pula. Si ces fruits sont récUeraent malsains , c’est par une autre raison que celle de leur provenance , puisque ceux des autres cantons qui sont cbns le. même cas ne sont [las sujets au même inconvénient.
I.A SARDAIGiSE santé robuste ni des avantages d’une grande longévité, supportent assez bien l’influence de l’intempérie , si fatale à ceux qui l’alFrontenl pour la première fois, etqu’onn’en voitqu’un petit nombre en être victimes. Ce fléau exerce surtout ses ravages sur ceux qui seraient tentés de quitter un air pur et sain , pour venir sur son théAtre ; mais on est si bien prévenu, que fort peu s’y hasardent. L’intempérie ne nuit donc pointa l’agriculture, et la dépopulation de la Sardaigne , à laquelle on ne peut nier pourtant qu’elle n’ait contribué pour sa part, a eu plusieurs ati très causes non moins puissantes.
La supposition faite que la culture de la terre augmentait! intempérie s’appuyait sur une double observation , savoir que les terrains les plus productifs de toute l’ile sont ceux qui en sont plus infectés , et que la raison qu’on peut en donner , c’est que plus on ouvre et tourmente le sol , plus il s’en exhale d’émanations malfaisantes. Il n’a pas été dilBcile au professeur Gemelli de répondre à cet argument mal fondé , et qui suppose une ignorance complète des procédés de la nature. Il y oppose avec raison les expériences et les découvertes de la physique moderne sur l’alimentation des végétaux par les sucs de la terre , et sur la circulation de la sève. Il démontre que , bien loin que la culture augmente les causes de l’intensilé
ANCIENNE ET MODERNE. Siy
de l’intempérie , elle en diminue au contraire l’action et les elFets , en faisant servir à la nourriture des plantes ce qui deviendrait un des éléments naturels des émanations délétères, et en faisant absorber le mauvais air par la végétation , qui possède au plus haut degré la faculté de l’assainissement.
On ne doit pas croire que les Sardes , attaqués tous les ans , depuis un temps immémorial, par un ennemi si redoutable, n’aient pas cherchéles moyens de le combattre. Le feu a été regardé jusqu’à présent comme un des plus puissants, et, en effet , il est éminemment propre , quand il agit en grand , à dissiper les malfaisantes exhalaisons de la terre dans les lieux infectés. C’est pour celte raison qu’au commencement de septembre on brûle tous les chaumes, et qu’on voit de longues lignes de feu s’étendre à de grandes distances '. L’usage du feu pour les besoins de la vie dans les lieux habités atténue l’effet de l’intempérie. On dit en Sardaigne que si une circonstance quelconque forçait la ville i\' Oristano k se passer de feu , elle serait immanquablement détruite au bout d’un petit nombre d’années. Il est de tradition que les anciens juges
' Il n’est permis de faire paître les troupeau dans les chaumes qu’au 1 5 août , et de les brûler qu’au 8 septembre , parce qu’on regarde Icur conserraliun comme iililc pour défendre la surface du sol contre les ardeurs du soleil.
A'Jrhol'ée et les marquis à' Oristano faisaient tous les jours allumer de grands feux autour de la ville, pendant toute la saison de l’intempérie.
Un moyen plusefScace sans doute que ces palliatifs insulBsants , pour rétablir la salubrité dans un pays d’eaux stagnantes, c’est de les faire écouler ou de les tarir. Op s’étonnerait avec raison que les Romains , s’ils avaient aussi bien connu et aussi souvent pratiqué que .les modernes l’art de la canalisation et du dessèchement des marais, n’eussent pas appliqué ces procédés d’assainissement à un pays auquel ils attachaient tant d’importance , et dont ils tiraient de si grands avantages. Le gouvernement sarde , toujours animé des meilleures intentions, a commencé quelques travaux, qu’on n’a pu malheureusement pousser bien loin , pour la régularisation du cours de la rivière A'Orisiano. Le succès d'une aussi vaste entreprise , que celle d’assainir la Sardaigne , exigerait un pl «s grand développement de moyens , et plus de ressources d’industrie et d’activité que le pays n’en présente. Les grands ducs Càme I" , Ferdinand II , Léopold , en Toscane , et Charles Emmanuel , en Piémont , ont bien pu , en desséchant ou faisant écouler les eaux stagnantes du territoire de Pise , des maremmes de Sienne , et des fossés de Novare , rendre à la salubrité et à la culture , des lieux auparavant malsains ; mais ils ordonnaient
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ces travaux , imités depuis et surpassés ailleurs , dans un pays où l’on pouvait disposer de beaucoup de bras , et où l’industrie et la civilisation étaient avancées. La position n’est pas à beaucoup près la même en Sardaigne. Outre l’impossibilité de soumettre aux méthodes d’assainissement un très grand espace de pays, il serait aussi extrêmement difficile de dessécher des lacs étendus et profonds , et , à cause du peu de déclivité du terrain , de donner de l’écoulement à des rivières dormantes , dont les eaux sont quelquefois tellement réduites dans l’été , qu’on les passe à gué , sans excepter le Tirso , qui est la plus considérable de toutes.
S’il n’est pas permis de songer à de si grands résultats dans un pays pauvre , et dénué dé mouvement et d’activité , l’intérêt de l’humanité doit faire au moins désirer qu’on s’occupe des améliorations locales , dont quelques essais ont montré la jx)ssibilité.
En attendant un avenir probablement bien éloigné où des Circonstances favorables , et une volonté plus forte que ne l’a été la puissance romaine elle-même , parviendront à dompter la nature , les Sardes reçoivent du moins de l’administration publique , des conseils de santé , et des enseignements de l’art médical et de l’expérience , les avis et directions nécessaires pour combattre le mieux possible un ennemi avec lequel il fauts’accoutumer
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à vivre. On. publie tous les ans des prescriptions diéléliqucs , qui sont une espèce de tableau d’hygiène locale , appropriée au mal et aux individus. Tout le monde sait en Sardaigne qu’il faut s’abstenir de la chair des animaux provenant des lieuac accusés ou soupçonnés d’être sujets à l’intempérie , et surtout de celle des poissons pêchés dans les eaux qui y dorment ou qui même y coulent ; vivre avec une extrême sobriété, ce qui dans ce pays n’est point un sacrifice ; se bien couvrir la tête et la poitrine , quelque temps qu’il fasse, et partout, tant que dure la saison du danger , se renfermer dans les maisons , allumer des feux de bois résineux , et prodiguer les fumigations de vinaigre , de genièvre , et de romarin Ce que Ton recommande pardessus tout , c’est d’éviter de voyager dans les lieux, suspects , quand on n’y est pas né , particulièrement à l’ardeurdu soleil , et surtout d’y passer la nuit , imprudence dont on est presque toujours puni par une mort certaine ; car l’intempérie de nuit ( intempérie di sereno) est regardée comme la plus dangereuse. Telle est souvent aussi la triste destinée de l’étranger mal avisé , qui fait la folie de vouloir respirer , après une journée chaude ,
' La méthode de désiafecter l’iir, inventée en France , et perfectionnée encore dan< ce» derniers temps , commençait à s’introduire , il y a quelques années en Sardaigne, où l’on est si souvent dans le cas de l'employer . et où elle rendra les plus grands services.
l’air du soir , dont une délicieuse fraîcheur l’empéche de se défier. Les gens du pays suivent fidèlement de père en fils les mêmes conseils et le même régime. Il en résulte que l’intempérie fait parmi eux beaucoup moins de ravages qu’on ne le croit vulgairement , parce que ceux qui sont nés dans son foyer s’y accoutument , et que ceux qui ne le sont pas ne s’y exposent guère.
LA SAnOAICICn