‹ Histoire de Sardaigne, ou, La Sardaigne ancienne et moderne, considérée dans ses lois, sa topographie, ses productions et ses moeurs (volume 2)Chapitre 78 sur 97 · II · texte numérisé non relu

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une rapidité extraordinaire, et suivant volontiers les vaisseaux, autant pour jouir, selon Commcrsor>, de l’ombre qu’ils projettent , que pour Iprofîter des débris de la cuisine offerts à leur voracité. Lorsqu’ils sont en ordrede marche, ils forment des bataillons carrés , ou grands'parallélog’rammes , dontchaque rang se compose d’un nombre exactement uniforme, et ils font leurs évolutions ftan s confusion et sans désordre , comme ferait la troupe la mieux exercée. Plutarque et Aldromndi, d’après lui, disent que cet ordre est tellement invariable, que le nombre donné d’un' seul rang peut faire calculer, par une simple opération arithmétique, * celui de la troupe entière. Dans les temps dccalme, les thons se reposent, folâtrent, ou font la chasse; ils né se remettent en marche-que (fuand la mer est grosse , et suivent alors la direction du vent.

A leur entrée dans la Méditerranée, apres avoir passé le détroit de Gibraltar , ils se divisent en deux bandes, dont l’une , prenant à droite les côtes <i’Afrique, et l’autre , à gauche , celles d’Europe, suivent également la même direction vers le Levant. Une partie de celle-ci, en longeant les côtes d’Espagne, de France et de la rivière de Gênes, enfile

le canal de Piombino, et marche droit à sa desli-

nation. Une autre , qui est en général la plus grbsse espèce , en quittant le continent vers la Provence et la rivière de Gènes, franchit le grand

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caual qui est entre la Toscane et la Corse, et, côtoyant la partie occidentale de cette île, arrive, par le détroit de Boaifacio , à la partie septentrionale de la Sardaigne. Une. autre troupe de thons plus nombreuse , ayant quitté plus tôt les côtes d’Espagne et deFranôe, pour naviguer en haute mer, ou, s’étant séparée de la bande qui longeait l’Afrique , prend également le large , et , arrive de même aux côtes occidentale et méridionale. *

Les pêcheries les plus célèbres et les plus productives de l’antiquité ,* étaient établies au cap de Byzance , aujourd’hui Constantinople. Cette branche d’industrie, qu’on disait avoir été indiquée aux haletants de ce pays par un oracle à' Apollon, avait tellement prospéré , que les richesses qui en furent le produit firent donner à cette pointe de i’Hellespont , suivant Slmhon, Élien et Pline, le nom de Corne-d‘ Or (Ciysoceras). La Grèce perdit tout en même temps , les sciences , les arts , le commerce et la liberté.

Les Espagnols et les Portugais établirent , avec beaucoup de succès , des pêcheries de thons sur leurs côtes, et la tonnare de Conil, en Andalousie, qui apppar tenait aux ducs de Médina- CeU, fu{. long-temps florissante; mais elles tombèrent entièrement, vers le milieudu siècle dernier, lorsque ces côtes furent tôut à coup privées de la vi-

•LA SARDAIGWE

sile accoutumée des thons , par l’effet du tremblement de terre de Lisbonne

Les tonnares de la Sardaigne héritèrent de celles de l’Espagne, et semblèrent profiter de ce qu’une violente crise de la nature avait ôté de richesses à ce dernier pays. Cette circonstance ajouta seulement à la prospérité de ses pêcheries , qui existaient bien auparavant, et dont l’établissement en grand sur le pied actuel remonte au seizième siècle. Elle en eut alors l’obfigation à un généreux citoyen, qui, en lui enseignant la méthode actuelle de pêcher le thon , toute nouvelle alors, la dota d’un immense revenu. C’était un simple marchand nommé Pierre Porta; il s’était enrichi dans le commerce , et il consacré sa fortune à l’agrandissemént de la pêche du thon et du corail , et à la construction de trois tours sur le rivage , pour la protéger contre les Barbaresques.

Dans le temps de cette haute prospérité , diminuée depuis par des causes qu’on croii analogues à celles dont les côtes d’Espagne éprouvèrent les

' On pourrait' en donner la raison -physique. Les thons se plaisent dans les parages des cdtes dont la mer est profonde : on les aperçoit souvent , au printemps , à une distance de cent pieds en mer. Le tremblement de terre de 1755 versa de l’Afrique sur l’Europe une immense quantité de sable et d’autres matières, qui firent hausser considérablement le fond des mers d’Espagne. Les thons, trouvant les cdtes de ce pays ainsi enœmbrées , s’en éloignèrent ,et comme il aurait fallu, poqr les atteindre, des filets d’une longueur impossible à exécuter , les madragues espagnoles cessèrent d’exister.

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effets , il entrait dans les filets des Sardes , pendant les six semaines qu’ils étaient tendus , àpartir d’un jour presque invariablement le même et qui semblait un rendez > vous , enwton cinquante mille thons. On ne pêche plus guère aujourd’hui que le tiers de ce nombre.

Les thons qui visitent les côtes de Sardaigne sont d’une plus grosse espèce et bien plus gras que ceux des autres pêcheries du goKe de Lyon. On appelle scampirro , ou poisson chétif, le thon qui ne pèse que cent livres et au-dessous, demi- thon celui qui pèse de cent à trois cents livres , et thon celui qui , passant ce dernier poids , en mérite seul le nom. Il n’est pas rare d’en^cher de six à huit cents livres , et on en voit quelquefois , bien rarement à la vérité , de mille à douze cents.

Depuis que la nature , en diminuant ses bienfaits , en a aussi retardé l’époque , et que des circonstances fâcheuses on^esserré les capitaux, les tonnares , qui étaient autrefois au nombre de seize, sont réduites à six. Elles sont affermées par le roi ou les propriétaires , à des entrepreneurs ; et leur ouverture attire toujours un grand concoürs de spectateurs, d’ouvriers et de marchands génois et siciliens , auxquels les Sardes , se contentant du matériel des travaux de la pêche abandonnent

’ Les plus actifs et les plus habiles pécheurs de thons ne sont pas des Sardes proprement dits , mais les industrieux habitants de l’Ilo Saint-Pierre.

les calculs et les bénéficêsdes spéculations. Le jour de levée Qw maltanza ( tuerie) est, comme on sait, un jour dé fête partout où Ton pêche des thons ; mais nulle part on n% jouit plus agréablement du plaisir de voir ces animaux énormes , que la nature a fait aussi lourds que timides, et qu’elle n’a doués que faiblement du sens de la vue ‘ , passan l de la chambre de mort au lieu d’exécutio n , et harponnés par leurs bourreaux armés , rougir de leur sang l’étroite enceinte où on les massacre; nulle part plus magnifique boucherie n’olTre mieux ‘le spæctacle d’un champ de bataille.

Les préparations du thon , qui se font sur place , immédiatement après la pêche, consistent à le saler et à le mariner. Les moyens qu’ôn emploie pour le saler .sont à peu . près l^s mêmes que ceux en usage pour la morue. Le thon salé se vend pour la consommation de l’Italie , de l’Espagne, du Levant et du pays La plus grande

' Il parait constant que les thons ont la vue faible , et quelques naturalistes ont cru en trouver la cause dans la qualité fanf'cuse des fonds de la mer où naissent et vivent ces poissons. Il serait difficile d'appuyer de quelque raison plausible l’opinion des anciens Grecs , partagée par Pline , que les thons ne voient un peu que de l’œil droit seulement , et qu’ils sont borgnes de l’œil gauche. •

* Quelques tonnares sont dans l’obligation d’envoyer , conunc redevance , à chaque juge de la royale audience un baril de thon salé pour le earéme. Le vice - roi re^it de toutes VhomnMge d’un thon frais tout ' entier.

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