‹ Histoire de Sardaigne, ou, La Sardaigne ancienne et moderne, considérée dans ses lois, sa topographie, ses productions et ses moeurs (volume 3)Chapitre 36 sur 108 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Du climat et de la température de la Sardaigne. — De P&ffectioa périodique connue sous le nom d * intempérie.

La Sardaigne jouit généralement dn climat tempéré , qui est la condition de sa situation géographique , et la partie septentrionale de l’île rappelle même assez habituellement celui des plus belles contrées de l’Italie. Il est malheureusement altéré et dénaturé par des vices de localité, ou par des circonstances propres à la constitution physique du pays.

Le Cap méridional , découvert, aride, pauvre de végétation, si ce n’est dans la partie montueuse, est , pendant les mois d’été , dévoré par l’ardeur du soleil. Quand souffle le vent du sud, la chaleur acquiert un degré d’intensité qui la rend insupportable. Les vents d’ouest et le sirocco, qui régnent fréquemment dans cette saison , chauds et humides en même temps , énervent les forces et causent un affaiblissement qu’on ne saurait vaincre.

Ce qui caractérise particulièrement le climat de la Sardaigne , c’est son extrême inconstance. Nulle

ANCIENNE ET MODEItNE. 2<J.r)

|Nirl peut-être on nu voit des variations de température aussi fréquentes et aussi complètes. Il semblerait qu’une île située entre le trente-neuvième et le quarante-deuxième degrés de latitude, et qui n’a pas de hautes montagnes , dût jouir d’une température modérée et uniforme. Il en serait ainsi , à la vérité, si les vents n’altéraient pas continuellement sa constitution météorologique; mais ils y produisent subitement des variations si grandes , qu’ils confondent souvent les saisons et font sentir un froid aigu au milieu de l’été, et réciproquement, pendant l’hiver, une chaleur intempestive. Il arrive quelquefois, et les gens du pays prétendent en avoir fait plus souvent l’observation depuis un demi-siècle, que pendant une journée douce le vent du nord s’élève tout à coup avec fureur, et en un instant couvre de neige toute la surface de la plaine, et successivement les collines et les montagnes. Le froid ne cesse pas au moment où cette neige imprévue vient à se fondre; il persiste ordinairement, et s’il est un peu moins vif qu’en Lombardie et en Piémont, il ne laisse pas d’être fort sensible et ne dure pas moins ; car si l’hiver commence plus tard en Sardaigne , il finit plus tard aussi.

(ie froid subit est souvent apporté , dans les plus grandes chaleurs de l’été, par des vents violents, et il n’est pas rare que, [vendant cette saison, aux

rayons d’un soleil brûlant succède nue nuit froide et humide.

Ces brusques transitions dans la température sont une des causes principales des maladies du pays , et rien de si commun que de voir ceux qui ont l’imprudence de ne pas prendre des précautions contre elles en devenir les victimes.

Le froid paraît plus vif en Sardaigne que dans quelques pays plus septentrionaux , par la raison qu’il y a plus de distance relative entre le plus haut degré de froid et le plus haut degré de chaleur. Tous les ans, pendant l’hiver, il tombe de la neige dans l’intérieur de l’île , quelquefois en grande quantité, et il vient alors de la montagne des vents glacés. D’un autre côté , quand l’hiver est fini dans la plaine , l’action du soleil y est si vive et si dévorante , qu’elle brûle et pulvérise le sol, que presque jamais la pluie ne vient rafraîchir.

La pluie est en effet prodigieusement rare. Il semble , dit Gemelli, que l’auteur de la nature , en accordant à ce pays le don de la fécondité, ait voulu , pour ainsi dire , compenser ses bienfaits en le privant de l’eau du ciel qui lui serait si nécessaire. Cet écrivain déclare qu’il ne lui est jamais arrivé, durant un laps de plusieurs années , de voir la pluie tomber pendant deux heures de suite. Il est persuadé que la quantité moyenne de celle qui tombe dans l’espace d’une année ne s’élève pas à

seize pouces. Il n’estr pas extraordinaire de passer cinq ou six mois, et quelquefois plus, sans qu’on en voie une seule goutte.

Par une autre compensation , il a voulu épargner à la Sardaigne les ouragans et la grêle , qui font ailleurs tant de ravages. La grêle y tombe ordinairement à la fin de l’hiver et dans les premiers jours du printemps : elle est en général de la nature du grésil. Il est presque sans exemple d’en voir dans le cours de l’été , et c’est par conséquent un ennemi de moins à craindre pour les récoltes.

L’inconstance du climat de la Sardaigne est sans doute un de ses inconvénients, puisqu’elle influe d’une manière aussi grave sur la santé publique; mais son véritable fléau est la maladie endémique annuelle, qu’on appelle Y intempérie.

De tous ceux qui ont écrit sur la Sardaigne, deux seulement ont osé passer sous silence ou même nier l’existence de ce fléau périodique. L’un est l’auteur de la Sardaigne paranjmiphe de lu paix, qui , chargé de faire des dupes aux conférences de Gertruydenberg , représente cette île comme le paradis terrestre; l’autre est l’historien Vico , qui, dans le délire du patriotisme, fait un crime de ne point partager les extases de son admiration. Tous les autres auteurs, sans exception, anciens et modernes, étrangers et nationaux , qui ont parlé de cette ile, se sont accordés sur son

LA SARDAIC. NE

insalubrité, en exagérant un en atténuant, suivant leurs préjugés ou leurs notions particulières, les elFets et les conséquences de cet état de choses pour la vie des hommes.

On peut différer d’opinion sur les causes, mais le fait est incontestable; il est à la connaissance , et malheureusement chaque année , sous les yeux de tout le monde.

Les Sardes confondent, sous le nom à' intempérie} passé en usage , les maladies qui régnent parmi eux pendant une certaine partie de l’année, et le mauvais air qui les produit. Ces maladies sont des fièvres putrides et pernicieuses, qui laissent de longues traces et donnent souvent la mort. Celte funeste influence de l’air commence vers la fin de juin, et ne cesse guère qu’à la fin de décembre. Pendant tout le reste de l'année, l’air de la Sardaigne est salubre , et on peut voyager et séjourner à peu près partout sans danger.

Les auteurs anciens, qui n’avaient que des informations générales fort peu étudiées, la jugeaient, sous le rapport de la salubrité, sans distinction d’époques , d’une manière peu favorable et peu flatteuse. Cicéron , qui avait de grandes préventions contre cette île, dit au sujet du sarde 77gellius qu’il délestait, que c’est un homme encore plus pestilentiel que son pays 1 . 11 écrivait à son frère

1 llominrm potilenliorein patrià suà. ( Ad Fam. , I. ; , cj>. a$.)

Çuintus, préleur à Olbia, qu’il devait prendre les plus grandes précautions pour sa santé, et se souvenir qqp bien qu'on fut en hiver, le pays qu’il habitait était la Sardaigne 1 * .

Martial dit qu’on ne peut échapper à sa destinée, et que, quand l’heure delà mort a sonné , on trouve la Sardaigne au milieu même de Tibur ( Tivoli) \

Tacite raconte que le sénat romain, calculant les effets du mauvais air 3 4, envoya en Sardaigne quatre mille Juifs dont il n’était pas fâché de se débarrasser. II est , sur ce fait et sur le nombre des victimes dévouées , en parfaite concordance avec l’historien Josèphe.

Les poètes Silius Italiens et Claudien, qui n’en parlent pas en meilleurs termes , motivent du moins leur opinion sur son insalubrité , qu’ils attribuent, l’un à la multiplicité de ses marais, l’autre à la privation des vents du nord.

Le géographe Pomponius Mêla nous la dépeint comme un pays où la terre -vaut mieux que T air, et comme étant aussi insalubre quelle est fertile L

1 Cura , mi frater , ut valeas , et quanquam est hiems , tamen Sardi niant islam esse cogites. ( Ad Quintum fratrem , I. 2 ,ep. 3.)

* IS'ullo fata loco pOssis excluderc; quuni mors •

Venerit, in medio TilmreSardinia est. ( Marc, y al. Martudis , epigr. ) 1 Si ob gravitaient coeli inleriissent , vile dainnuni. ( Annal . , lib. a. )

4 Sardmia fertilisée! $<»li quam cteli mêlions , a Iqnc ut fœrunda , il* penè |M-stilcns. ( Pnmjt. Met. , de situ orbis , I. 2 , c. 7.)

I,A SAnnAIfiNE

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Strabon , observateur exact, qui a vu par ses yeux les pays dont il a parlé, précise le temps de l’année où régnent les maladies, et l'ait remarquer une circonstance dont on reconnaît tous les jours la vérité , c’est que l’air est surtou t vicié dans les lieux où la terre rapporte le plus , et comme à proportion de sa fécondité *.

L’ofifice de saint P on tien } pape et martyr, mort exilé en Sardaigne, sous l’empereur Maximin , donnait à cette île, comme autrefois Cicéron , l’épithète de pestilentielle , que le patriotisme du clergé sarde a fait depuis effacer du bréviaire. Cette idée était tellement établie , que la Sardaigne , dès la fin de la république romaine, sous les empereurs, dans le Bas-Empire, au moyen âge, devint un lieu d’exil , où l’on envoyait ceux dont on voulait se défaire sans employer le fer ni le poison. Suétone dit que Sœvius Nicanor, fameux grammairien , ayant subi une condamnation infamante, fut déporté en Sardaigne, où il mourut.' Il en fut de même de saint Fit! pence, et d’un grand nombre d’évêques , du temps de la persécution des Vandales, sous Tiusamond , à la fin du cinquième siècle.

Bon Martin Carillo, qui adressait, en 1612 , au

* Ikmitati soii oppositum t»l \ ilium , quoil jhi allaient imula niorln»! ts\f atque ibi polissinic, uhi fcrarivûm.".

ANCIENNE ET MODE H NE. 3o l

roi Philippe III, sa relation de la Sardaigne , décrit l’intempérie dans tous ses effets, et indique les lieux où elle règne. Deux médecins sardes , don Gavino Farina, en i5Gi, et don P ictro A cpienza , au commencement du dix-huitième siècle, ont donné des traités sur l'origine , la marche et la méthode Curative de l’intempérie. Un poète, don Francesco Carboni , l’a chantée en vers latins ( 1772 ). F ara , Gazzano, Gemelli, Azuni , Napoli, assez rarement d’accord entre eux, le sont entièrement sur le fait et sur la nature de l’intempérie.

On peut donc en conclure que, du temps des Romains , dans le moyen âge , et sous la domination espagnole, les choses ont été constamment sous ce rapport, ce qu’elles sont de nos jours, et que l’existence de l’intempérie, comme maladie endémique, ne peut être révoquée en doute.

Il y a pourtant des esprits -forts, qui raillent cette croyance comme un préjugé, malgré l’expérience de tous les jours. Des médecins même , par l’effet de cette manie systématique qui devient si commune., et qui ne sert trop souvent qu’à montrer de l’esprit aux dépens des malades, ont contesté des faits qui ne sont que trop prouvés. On a vu des étrangers , affichant une confiance exclusive dans leurs lumières, mettre un courage mal entendu a braver l’intempérie, et devenir victimes de leur témérité.

L A SA ni) Air. NE

Les anciens n’ont nullement confondu cette maladie avec la peste proprement dite, comme ont paru le croire quelques personnes qui ont perdu leur temps à réfuter une erreur qu’on n’a jamais commise. Ils savaient très bien en faire laCstinction , et par la qualification de pestilentielle , que donnaient à la Sardaigne ceux d’entre eux qui voulaient en dire le plus de mal, ils entendaient seulement qu’on y respirait habituellement un mauvais air. Tous d’accord sur ce fait, ils ont différé d’opinion sur son origine et ses causes. On ne trouve guère d’idées plus arrêtées à ce sujet dans ceux qui en ont écrit après eux, jusqu’aux temps actuels, où l’on a mieux observé.

Ce qu’un examen attentif a fait voir, c’est que, dans cette partie de l’année où règue l’intempérie . loin que l’influence du mauvais air soit universelle , il y a des parties de l’ile qui en sont exemples , indépendamment même des lieux élevés où elle ne pénètre jamais. On nomme des villes et des villages qui n’y sont sujets en aucun temps, et entre autres la capitale elSassnri. Plusieurs de ces communes privilégiées sont cependant placées dans une situation analogue à celle d’un grand nombre d’autres qui en ressentent les effets. Ce sont ces bizarreries delà nature, non moins que le défaut d’observation , qui ont rendu long- temps inexplicables les causes des maladies annuelles delà Sardaigne.

ANCIENNE ET MODERNE. Dit”

Une des opinions les pins accréditées dans l’antiquité les attribuait à l’élévation de la chaîne du Limbara , qui interceptait , disait-on , les vents du nord , que l’on regardait comme éminemment propres à purifier l’air. C'est l’idée qu’exprime Claudien 1 , quand il dit que , du côté du nord , l’île , hérissée de rochers et d’écueils , offre aux yeux ces hautes montagnes maudites du matelot , et que de là vient le Jléau qui accable les hommes et les animaux , de là vient la domination des vents du midi , que ne peuvent combattre les aquilons , et qui forment un air pestiféré.

Il est inutile de faire remarquer combien ce système est erroné. Les monts Limbara ne sont point assez élevés pour opposer un obstacle aux vents septentrionaux de la Corse, dont les hautes montagnes les dominent , et dominent à plus forte raison les parties basses du littoral; ils n’empêchent nullement les vents de cette région , et notamment du nord-ouest, de souffler avec une extrême violence sur les plaines occidentales. Cependant les territoires d ' Oristano et de Flumini maïor , les plus

quà respicit Acton ,

Immitis, scopulosa , procax, suhitisquc sonora Fluctibus ; insaxtos infamat imita montes.

Uinc hominum pectidumque lues ; bine pestifer aer Servit, et excluais rrçnant Aquilonibus Austri.

Ci. aud. , de bello Cildonico .

insalubres peut-être de l’ile entière , sont fréquemment battus parce vent, qui pourtant assainit l'air. Le nord-ouest n’épargne pas davantage la côte orientale, et là sont les départements de Galtelli , de Y Ogliastra et de Sarrabus , où l’intempérie exerce beaucoup de ravages. D’un autre côté, la ville de Cugliari, qui est exposée à tous les vents méridionaux , au sud , au sudest et à l’est , en est exempte. Enfin , et cette circonstance paraîtra concluante, au nord des montagnes du Limbara , c’est-à-dire à l’extrémité septentrionale de l’ile , par conséquent au vent du nord , et à l’abri des vents du midi , il est un grand nombre de lieux bas et marécageux , où règne l’intempérie pendant toute la durée de l’été et de l’automne, tandis qu’au sud de ces mêmes montagnes on rencontre beaucoup de sites et de pays où l’on respire un air pur \

* Tite-Livr , Florus et tous les auteurs latins qui ont parlé de llitstoire ou de la géographie de la Sardaigne , appelleut insam montes ce que nous nommons aujourd’hui les monts Limbara. I.e mot insani a deux sens: il tout dire insensés ou malsains. Quelques personnes , et entre autres Thistoncn Fico , croient (pie les Latins le prenaient ici dans cette dernière acception. C’est une erreur. Ils exprimaient par cette épithète l’idée que ces montagnes , qu’ils regardaient comme plus hautes quelles ne le sont en effet . produisaient des vents violents , et des ouragans funestes aux navigateurs. C’est là ce que veut dire Claudien , eu les faisant maudire par les matelots : Insanos infamat navita montes. Ils croyaient en conséquence ne devoir pas leur épargner les injures; ils les appelaient folles et furieuses. Le mot insani

ANCIENNE ET MODERNE. 3u5

Si ccs conjectures des anciens sur les causes de l'intempérie , quoique ne manquant pas d’une certaine vraisemblance sous quelques rapports , sont peu fondées , qu’on juge de ce qu’il est permis de penser de l’extravagante supposition de deux écrivains modernes , qui l’attribuent sérieusement au grand nombre de moii/lons qu’on tue dans l’île , et dont on ne se donne pas la peine d’enterrer les cadavres. On trouve cette absurdité dans l’ouvrage de Tommaso Porcacchi sur les îles les plus fameuses et dans un traité de Géographie d’un Français nommé Roble , qui a eu la sottise de la répéter après lui a. Le mouflon , qui est un animal particulier à la Sardaigne et à la Corse , ainsi qu’à quelques autres contrées fort éloignées de ces deux îles , y est devenu prodigieusement rare , et fort difficile à atteindre , parce qu’il est très rapide à la course , et qu’il n’habite que les sommets des rochers et des montagnes les plus escarpées. Si ces géographes de cabinet avaient essayé seulement une fois de chasser le mouflon, et avaient mangé de sa chair, qui est aussi exquise que recherchée, ils se se-

était ici employé dans le même sens que Horace, lorsqu'il peignait le Bosphore en démence , intaniens Bosphorus. Il était au reste littéralemeul traduit du mot mainomenos , dont les Grecs s’étaient servis auparavant , et qui veut dire la même chose et dans la même acception , maniaque .furieux.

' Le Isole più famose del mondo.

* Melbade pour apprendre facilement la géographie , a vol. iu i a.

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