‹ Histoire de Sardaigne, ou, La Sardaigne ancienne et moderne, considérée dans ses lois, sa topographie, ses productions et ses moeurs (volume 3)Chapitre 8 sur 108 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

I joui s XIV prépare des alliances. — Une ligue européenne se forme contre lui. — L’Autriche excite et alimente des dissensions intestines. — Arrivée du roi Philippe V à Madrid. — Son ministère l’environne de dé • fiance et de terreurs. — L’administration espagnole se met sous la dépendance du cabinet de Versailles. —Principe des intrigues, des jalousies , des haines , des trahisons. — Les hostilités commencent — L’Espagne est sans défense ; ses provinces maritimes , et notamment la Sardaigne , sont sans garnison. — La Sardaigne fait un emprunt. — Complot de Naples , précurseur de celui qui devait livrer la Sardaigne , suscité par l’Autriche. — Année 1701.

1701. Louis XIV ne pouvait pas se dissimuler que les ennemis de sa maison et de la France ne le verraient pas , sans une extrême jalousie , étendre sa domination sur un vaste empire , dont la prétention à la suprématie avait duré trois siècles. Il prévit que ce grand événement , était de nature à provoquer incessamment une guerre générale ; mais la confiance qu’il avait dans les ressources de la France et dans sa fortune, l’empêchait d’en craindre les résultats. Il se mit en mesure de former des alliances utiles , pour le moment prévu où la haine de ses ennemis éclaterait. Il traita immédiatement avec le roi de Portugal , et

avec les ducs de Savoie et de Mantoue. L’Europe fut d’abord frappée d’étonnement , et il lui fallut du temps pour sortir de son étourdissement et de sa stupeur. Plusieurs des petits princes d’Allemagne entrèrent dans l’alliance que la France leur proposait. L’électeur de Bavière , oncle de Philippe V , et de plus ennemi naturel de l’Autriche , ne permit pas qu’on pût douter de son zèle à soutenir le bon droit, et de son dévouement. L’électeur de Cologne imita son exemple.

L’Angleterre et la Hollande se plaignirent d’abord avec amertume de la violation du traité de partage , comme si elles-mêmes en avaient observé bien fidèlement les conditions. Elles se déterminèrent pourtant : l’une par la considération de son impuissance, l’autre par l’intérêt de ses relations de commerce, dissimulèrent leur colère, et adressèrent des félicitations au nouveau roi d’Espagne dans la forme diplomatique accoutumée.

Cependant l’empereur irrité avait rappelé ses ambassadeurs de Paris et de Madrid. La cour de Vienne faisait répandre des bruits calomnieux et des libelles anonymes contre le roi de France; tous ses efforts tendaient à soulever contre lui l’indignation générale , et à mettre des armes entre les mains de ses ennemis.

L’Autriche vit dans les dissensions intestines un des moyens les plus propres à susciter des em-

barras au nouveau gouvernement ; ses agents ne négligèrent rien pour les faire naître , et pour exaspérer le parti autrichien en Espagne, parti nombreux , formé des principaux chefs de la noblesse et de presque tous ceux qui composaient la cour ou qui entouraient le lit de mort de Charles II.

Il semblait que l’administration provisoire , ou plutôt le cardinal Portocarrero , qui la dirigeait , voulut seconder les sinistres projets des Autrichiens. Ses premières opérations excitèrent le mécontentement, la défiance et la crainte. Le cardinal, soit pour faire parade de son zèle , soit pour affermir son autorité, prévint le roi contre tous ceux des grands qui jouissaient de quelque influence, et travailla , dans les lettres qu’il écrivait à ce prince, à rendre leurs noms odieux. Il leur supposait de perfides intentions, et les qualifiait de séditieux. Il les peignait avec des couleurs si noires , que le roi put croire qu’on cherchait à allumer le feu de la guerre civile. Ce sont ces rapports et ces conseils qui portèrent le prince à prononcer l’exil de plusieurs personnes, et à confirmer celui du comte d 'Oropesa. La reine veuve fut invitée à désigner le séjour qu’elle préférait; elle choisit Tolède.

Les causes de mécontentement se multiplièrent tous les jours davantage. Le cardinal fit destituer presque tous ceux qui occupaient les grandes charges de la cour ou de l’état , et en pourvut ses

créatures et ses amis. Tous les gentilshommes de la chambre furent changés , et le nombre des officiers et employés du service du palais fut extrêmement réduit. Le cardinal traitait d’Autrichiens ceux qui osaient se plaindre, et ne pardonnait pas le plus léger murmure à l’amour-propre offensé par l’injure et le dédain.

L’Autriche, qui avait conservé dans toutes les parties de l’Espagne d’anciennes relations et des intelligences suivies, était fidèlement instruite de toutes ces fautes, les envenimait, cultivait ces germes de discorde , et en prenait occasion de faire haïr la maison de Bourbon , dont le gouvernement commençait sous de tels auspices , par la noblesse espagnole , que les six rois de la dynastie évincée avaient comblée de privilèges , d’honneurs et de bienfaits.

Telles étaient les dispositions des esprits, quand Philippe V partit de Versailles , pour aller prendre possession de son trône. Il était accompagné des ducs de Bourgogne et de Berri, ses 4rères , et d’un grand nombre de seigneurs français ; mais aucun ne passa la frontière. Louis XIV avait expressément ordonné qu’aucun de ses sujets n’entrât en Espagne, à l’exception du duc d ’llarcourt, qui retournait à Madrid comme ambassadeur. Ce grand et sage prince craignait avec raison que l’intrigue et l’ambition ne s’ouvrissent aisément le chemin

LA S A HD AIGS R

de la faveur auprès d’un jeune roi ; il voulait alors que son petit-fils ne fût environné que d’Espagnols, et qu’il devînt Espagnol lui-même.

Le voyage du roi, depuis la frontière jusqu’à Madrid, où il fit son entrée le 18 février 1701, fut une marche triomphale. Les Espagnols ne pouvaient se lasser de la vue d’un prince si jeune, si beau , d’une santé si florissante , eux qui étaient depuis si long-temps accoutumés à n’entendre parler que des infirmités d’un roi mélancolique , malade, et toujours mourant. Le respect qu’on portait à la maison de France , et à son auguste chef, ajoutait à la satisfaction publique, et on se promettait du nouvel ordre de choses un brillant et heureux avenir.

Le gouvernement provisoire cessa par le fait; mais le cardinal ne perdit rien de .son crédit ni de son influence. Il ne fut pas expressément déclaré premier ministre , mais il en eut tout le pouvoir. Louis XIV , qui voulait le récompenser d’avoir servi la cause de la France, souhaitait que son petit-fils suivît en tout les directions de l’archevêque de Tolède, jusqu’à ce que l’âge et l’expérience lui eussent donné plus de lumières.

Le cardinal était d’un caractère dur et altier. Il ne manquait rien au roi de ce qui pouvait le faire chérir ; mais son mentor n’attachait aucun prix à l’amour des peuples, et il avait pour prin-

cipe politique que la crainte est un instrument de gouvernement plus utile et plus sûr. Il rendit de jour en jour plus difficile l’accès auprès du roi , et mit particulièrement ses soins à en écarter les grands et la haute noblesse. Il eut peut-être raison d’éloigner du maniement des affaires des hommes hautains, tracassiers, la plupart sans talent, qui avaient fait du feu roi l’esclave de leur ambition et de leurs intrigues; mais pour un politique, qui se piquait de quelque étendue dans les vues , il fit une faute capitale d’y irttroduire les Français; il devait plus tard en porter la peine.

Portocarrero proposa au roi la formation d’un conseil du cabinet, qui se composerait, de lui d’abord , du président de Castille , don Manuel Mrias , et du duc à’ Harcourt, qui n’accepta qu’après en avoir eu l’autorisation de Louis XIV. Dans ce conseil, toujours présidé par le roi, on suivait avec la plus grande déférence les avis de l’ambassadeur , parce qu’on voyait que la guerre était imminente , et que le cardinal ne se sentait pas en état de porter un si lourd fardeau. Dès ce moment, le ministère français exerça une influence marquée sur celui d’Espagne , et les affaires de ce pays étaient réglées d’avance dans le cabinet de Versailles.

Pendant que le jeune roi faisait admirer la solidité de son jugement, son application aux af-

faires , et sa profonde instruction , et que ses bonnes qualités de tous genres le faisaient personnellement aimer , les ministres , qui multipliaient , sans ménagements et sans pitié , les réformes et les destitutions , motivées la plupart du temps , quand elles l’étaient , sur la simple accusation d’aimer les Autrichiens, décréditaient et dépopularisaient le gouvernement.

Parmi les plaintes elles murmures que recueillait avidement l’Autriche, pour les menées auprès des mécontents de l’intéfteur et auprès des puissances étrangères , elle ne négligeait pas de faire remarquer que la vaste monarchie espagnole était devenue par le fait une province française , et que l’ambition de Louis XIV était arrivée à la domination universelle. Les agents diplomatiques de l’empereur en Italie, le cardinal Griniani et le comte de Caslelbarco } s’efforcaient en vain, par ces raisons et beaucoup d’autres , d’entraîner les petites puissances et les républiques de cè pays dans une ligue contre la France; elles s’obstinèrent à rester neutres et à attendre le$*événements. Le duc de Mantoue avait déjà vendu à Louis XIV ses étals et sa personne. Le duc - de Savoie mariait à Philippe V sa seconde fille , sœur de la duchesse de Bourgogne , et venait de signer un traité d’alliance , auquel il ne devait pas rester long-temps fidèle, et dont les conditions étaient qu’il fourni-

rait quinze mille vieux soldats, que la France paierait , et qu’il commanderait l’armée combinée en Italie. Ce traité d’alliance fut la principale dot

de la jeune reine.

L’empereur, qui avait commencé les hostilités en Italie, dès le printemps de 170J , et y avait obtenu des avantages qu’on attribua dans le temps à la perfidie du généralissime ', eut plus de succès pour armer de nouveaux ennemis contre Louis XIV , en s’adressant aux vieilles haines de l’Angleterre et de la Hollande , qu’il n’en avait obtenu auprès des puissances italiennes , quoiqu’il ne pût pas douter queleurs dispositions secrètes ne lui fussent favorables. Il ne lui fut pas difficile de faire adopter ses projets de guerre et de vengeance à l’éternel ennemi de la grandeur de Louis XIV. Le roi GuilLiume fit aussi entrer le Danemarck dans les intérêts communs. Le fameux traité, nommé de la Grande-Alliance , fut signé à La Haye , le 7 septembre 1701, par les ministres de l’empereur, du roi de la Grande-Bretagne, et des états-généraux des Provinces-Unies.

Les engagements qu’avait pris le roi d’Angleterre avaient besoin du concours et de la sanction

' Au commencement de 1 70 1 , le prince Eugène força le poste de Carpi, et se rendit maître de tout le pays entre l'Adige et l’Adda. M. de Catinat «prouva plusieurs échecs. Le combat de Chiari , livré le 1" septembre , 11e fut point heureux pour la France.

h A SARDAIGNE

du parlement. L’or que Louis XIV avait su distribuer à propos parmi les membres les plus influents , et surtout le souvenir des maux de la dernière guerre , des pertes qu’avait essuyées le commerce anglais , et du fardeau de nouvelles taxes à supporter, auraient rendu le consentement du parlemënt problématique , ou en auraient fait du moins l’objet d’une controverse très vive entre le parti des Wighs et celui des Torys, alors fort animés l’un contre l’autre. Un événement imprévu réunit en un instant toutes les opinions , comme cela devait être dans ùn pays où l’esprit public et le caractère national sont aussi pronoiftés , et une résolution , qui semblait d’abord douteuse , fut emportée par un mouvement unanime et dans un élan d’enthousiasme.

Le roi Jacques II mourut à Saint - Germain le 16 septembre. Louis XIV, cédant aux prières de ce prince et aux pressantes et importunes instances de sa femme , Marie de Modène, et de madame de Maintenon , lui avait promis , au lit de la mort 1 , de reconnaître son fils pour légitime roi d’Angleterre. Fidèle à sa parole , et plus porté à l’être dans un moment où il venait d’apprendre la conclusion du traité d’alliance , il n’hésita pas , malgré l’avis de son conseil , à sacrifier les inté-

' Mémoires do liervick et de Rolingbroke.

rets de sa politique à la générosité de son cœur , et à cette magnanimité, quelquefois mal entendue, dont il fit constamment la règle de sa conduite.

Cette nouvelle arracha à toute la nation anglaise un cri d’indignation ; il n’y eut qu’une voix , qu’un sentiment. On regardait comme le plus sanglant affront, comme la plus mortelle injure, le droit que s’arrogeait la France de donner un roi à l’Angleterre, au préjudice de celui qu’elle s’était donné elle-même * qu’elle avait appelé au trône , qu’elle avait élu par son libre suffrage.

Le roi Guillaume profita de celte disposition des esprits, et, dans une harangue pleine d’énergie et de violence , qu’il adressa en personne au parlement, il présenta l’acte de reconnaissance du fils de Jacques comme une insulte à la couronne et au peuple d’Angleterre. Il signala dans cet acte un attentat contre la paix publique, que le despotisme d’un seul homme était toujours prêt à troubler , et un plan de destruction de la religion réfurmée, déjà poursuivie par le fer, le feu et les galères. Il n’oublia point de faire un tableau effrayant des désastres dont le commerce anglais était menacé, et des excès de la tyrannie universelle , que l’incorporation de l’Espagne à la monarchie française allait faire peser sur l’Europe.

Le parlement entraîné renouvela contre le fils

de Jacques le bill d ’alleinder, qui avait été autrefois porté contre son grand-père, en vertu duquel, depuis, sa tête fut mise à prix , et résolut « de » ne point faire de paix jusqu’à ce que le peuple » eût obtenu pleine et entière satisfaction de l’in- » famé outrage qui lui avait été fait ». On s’empressa de voter les subsides nécessaires pour l’entretien de cinquante mille matelots et de quarante mille hommes de troupes de ligne , que l’Angleterre fournissait pour son contingent à l’Allemagne , et qu’elle porta , dès l’année suivante , à cinquante mille , présage des efforts surnaturels que ferait cette puissance â l’époque de la fin de la guerre , où elle paya , tant de ses troupes que de celles de ses alliés , près de deux cent mille soldats et matelots combattants.

La Hollande devait , pour sa part , entretenir deux cent mille hommes de troupes , soit dans les garnisons , soit en campagne.

L’empereur s’engageait à fournir quatre-vingtdix mille hommes, sans compter les secours de ceux des états de l’empire qu’il travaillait à détacher de la maison de Bourbon , et à entrainer dans l’alliance. ' •

Les conditions du traité portaient que l’on ne poserait pas les armes avant d’avoir détrôné le duc d 'Anjou; qu’on mettrait en séquestre les états conquis par les alliés; qu’on laisserait à l’empereur

ce qu’on enlèverait sur les bords du Rhin et en Italie, et aux Hollandais, les démembrements des Pays-Bas et de la France; que les Anglais garderaient tous les ports dont on se rendrait maître, même ceux des Iodes ; qu’ils en 'interdiraient le commerce à tout le monde , excepté aux Hollandais; que pour les frais des armées navales , l’Angleterre contribuerait pour les deux tiers, et la Hollande pouf le reste ; que les Anglais paieraient le tiers des armements de terre ; que la maison d’Autriche rembourserait à la paix tous les frais de la guerre , quel qu’en fût le résultat, et qu’enfin les alliés donneraient de concert un roi à l’Espagne, dès qu’on l’aurait conquise en tout ou en partie ’.

Personne ne pouvait ignorer qiie le prince sur lequel devait tomber le choix des allies, était l’archiduc Charles ; mais les convenances politiques empêchaient qu’on ne le reconnût d’abord formellement. C’est ainsi que la maison d’Autriche fit

' Le traité fot modifié en 170* , à l’avi nement de la reine Anne. Le» Anglais firent ajouter à leur part Vite de Minorque , Mahon , Ceula , Gibraltar et presque le tien des Indes , dont un autre tiers fut promis aux Hollandais, avec une barrière en* Flandre , telle qu’ils désireraieut l’avoir. L'état de Milan devait être incorporé comme fief de l’empire aux états héréditaires de la maison d’Autriche. I.e reste de la monarchie et des possessions d’Amérique devait appartenir à l'archiduc Charles , désormais reconnu tui d’Espagne sons le nom de Charles //.

coopérer les puissances alliées à une immense entreprise , dont son agrandissement était le principal objet , et pour le succès de laquelle elle comptait moins encore sur la force des armes , que sur le mécontentement des peuples qu’il lui était donné de pouvoir entretenir, sur les divisions qu’elle se promettait de faire naître , et sur les trahisons qu’elle était prête à payer.

Louis XIV , accoutumé à vaincre , fier des faveurs constantes delà fortune , et comptant sur la fidélité de ses alliés , dont plus d’un se disposait à l’abandonner, portait jusqu’au- dédain le mépris de ses ennemis. Il ne fit que trop voir dans ses premières dispositions militaires en Italie , où la guerre commença , le peu de cas qu'il en faisait , et le peu de crainte que lui inspiraient leurs efforts.

Quant à l’Espagne , elle n’avait pour opposer à une ligue si formidable, qu’une apathie profonde et une complète nullité. On ne prit aucun soin de fortifier les places et <l’y tenir des garnisons. Les murs de toutes les forteresses tombaient en ruines ; il n’y en avait pas une , qui non-seulement eût des soldats pour la défendre, mais dont l’artillerie fût montée. Les derniers rois de la dynastie autrichienne avaient tout laissé déchoir et périr. Les ports militaires étaient abandonnés; les arsenaux et les chantiers étaient vides. On avait oublié l’art de construire les vaisseaux ; l’Espagne n’avait que

ceux qûi faisaient le commerce de l'Inde , et quelques galions ; six galères délabrées pourrissaient dans le port de Carlliagène.

Les états que la mer séparait du continent n’étaient pas dans un meilleur ordre. Le royaume de Naples entier n avait pour sa défense que six compagnies inexercées et sans discipline. La Sicile avait une garnison de cinq cents hommes. Lepîles Baléares , les Canaries et les Indes (étaient à peu près abandonnées à elles-mêmes. On comptait à peine deux cents hommes dans l’ile de Sardaigne. On se flattait , il est vrai , que les milices du pays feraient un service actif en cas de besoin ; mais l’organisation militaire de ces milices ne consistait guère alors que dans l’inscription sur un registre des cultivateurs et des pâtres qui les composaient, et dans l’obligation à laquelle ils étaient soumis d’avoir un fusil chez eux.

On avait un peu mieux pourvu à la sàreté de la Lombardie et de la Flandre. On domptait dans cette dernière province huit mille hommes , et six mille à Milan. La totalité des troupes à la solde d une si vaste monarchie ne passait pas > au commencement de l’année 1701 , vingt mille hommes, et ses forces maritimes consistaient en treize galères , dont sept étaient entretenues à Gênes , et commandées par deux Doria.

La grande ame de Louis XIV ne fut pas pl„s

découragée par l’élat déplorable où se trouvait le nouveau royaume de son petit-fils , qu’elle n’était effrayée des menaces de la redoutable alliance formée contre l’un et l’autre. Son armée et sa marine étaient heureusement capables de faire face à tout , et animées alors de celte confiance qui double, la force.. Il commença par faire entrer ses troupes dansf les Pays-Bas espagnols , et fournit tous les secours nécessaires à l’électeur de Bavière , son allié ÿ qüî commandait dans ce pays pour le roi catholique.

La première campagne , ouvçrte en Italie par les Autrichiens , descendus sur les terres de Venise avec trente mille hommes, avait commencé sous de malheureux auspices pour la France et l’Espagne. Catinat , enchaîné par les ordres de Versailles , avait éprouvé des échecs, et pour comble de disgrâce , après le combat de Chiari , livré malgré lui , et où il fut blessé, le commandement de l’armée fut laissé en entier au maréchal de ViUeroi y dont les fanfaronnades et l’incapacité devaient faire présager lés événements de l’année suivante.. ,

Pendant ce temps , l’Espague et ses possessions insulaires d’Europe, la Sicile, la Sardaigne, lüttâientle mieux qu’elles pouvaient contre là misère. Les Français, à qui on avait exclusivement abandonné les soins et la direction de la guerre , vou-

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latent qu’on imposât de ‘nouvelles contributions pour faire face aux dépenses qu’elle exigeait. Le trésor était vide , et les finances de l’état dans le plus grand délabrement. Le cardinal Porlocarrero, ne trouvant point apparemment un homme digne de sa confiance en Espagne , en demanda un en France, qui fut capable de débrouiller ce chaos. On lui envoya M. Orry, homme habile et d’un jugement droit et solide, mais tranchant et d’une impatience extrême. Le parti que prit le cardiual fut blâmé comme injurieux pour les nationaux , et ce nouvel empiètement des Français sur l’administration intérieure aliéna encore les esprits.

Ceux des grands d’Espagne qui avaient le plus de patriotisme et de lumières, pensèrent qu’une des mesures politiques les plus convenables , dans ces circonstances, serait la convocation de l’assemblée des Cortès de Castille, qui, après avoir confirmé en des formes solennelles le serment de fidélité prêté au roi , s’occuperait de la suppression des abus et de la restauration des finances , fournirait au pouvoir des ressources qu’il ne trouverait pas en lui tout seul, et obtiendrait de la nation , satisfaite de la conservation de ses privilèges, tous les sacrifices et tout le dévouement qu’on pouvait espérer. Un excellent citoyen, le marquis de Villena, qui avait ouvert cet avis, fut chargé d’en faire la proposition au nom delà saine

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partie de la grandesse. Après avoir pris les ordres de Louis XI y , qui eut la sagesse de se récuser* comme ignorant l’opinion des peuples et les besoins du pays , la proposition d’assembler les Cortès de Castille fut mise en délibération dans les deux conseils réunis , et rejetée.

Cet avis était plus conforme au goût particulier ^ du roi et de ses conseillers intimes. On rendit un décret portant qu’il ne convenait pas d’assembler en ce moment les Cortès, et que leur convocation était ajournée. Cette nouvelle excita des murmures , et un grand nombre de grands et de dé putés des villes marquèrent leur mécontentement de ce qu’on refusait à la nation la jouissance d’un droit sacré..

Ils avaient d’atrtanl plus de raisons de se plaindre , que peu de temps après on accorda sans difficulté aux Catalans et aux Aragonais la convocation de leurs Cortès. Ces peuples étaient fiers, hautains, plus dangereux que les Castillans ; on les craignait , on avait besoin d’eux , et on les ménageait. La suite prouva que c’était de la flatterie perdue.

Dans l’île de Sardaigne, les mesures financières se bornèrent à des emprunts nouveaux, qui, joints aux anciens , pour lesquels on payait des intérêts étiormes, augmentèrent considérablement la dette publique et les charges de l’état.

Vers la fin de cette année (1701), Philippe V se

rendit en Catalogne , pour aller à la rencontre dç la jeune reine, princesse de Savoie, qu’il avait épousée par procuration. Le cardinal avait fait nommer grand - maître de la maison de la reine le comte de Monlellano , qui sortait de la viceroyauté de Sardaigne, homme d’un esprit sage et pacifique, que le ministre tout-puissant regardait comme étant sans ambition , et çomme incapable de songer jamais à lui disputer l’autorité, unique objet de ses soins et de ses craintes» Comme il n’entrait pas dans les vues politiques de cet homme d’état de laisser prendre la moindre influence par les dames espagnoles sur l’esprit de la nouvelle reine , il lui fit donner une étrangère pour camarera-maïov , ou surintendanle de sa maison. C’était une Française, Marianne de la Trimouille , princesse des Ursins, dont l’éclatante faveur et la non moins célèbre disgrâce sont suffisamment connues.

La noblesse espagnole fut profondément blessée du chotx fait d’une dame étrangère pour remplir une charge à laquelle l’usage et" la possession lui donnaient des droits. Le cardinal , quoiqu’il fût , seul avec Arias, l’auteur de cette intrigue, s’efforcait d’en jeter tout l’odieux, sur la politique des Français.

Le parti autrichien , qui grandissait tous les jours, tirait habilement parti de toutes ces circon-

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stances, et savait exploiter les fautes du gouvernement, pour désaffectionner les peuples de la nouvelle dynastie, et pour préparer les déchirements et les révolutions qu’il méditait. Nous avons dit qu’il entrait dans notre plan de rechercher les causes secrètes et peu connues de tant de défections qu’essuya successivement Philippe V , des malheurs de l’Espagne , et de la perle qu’ellç fit de l’île de Sardaigne. La conspiration tramée à Naples par .le parti de l’Autriche, en fut un des premiers effets. Elle fut comme le prélude et l’essai de l’entreprise que les alliés exécutèrent quelques années après sur la Sardaigne avec plus d’adresse et de succès, et dont le résultat fut de séparer pendant huit ans cette province insulaire du reste de la monarchie espagnole.

Les principaux auteurs de la conspiration de Naples étaient le cardinal Grimani, ministre autrichien , le marquis de Pesquera et le prince de Caserla. Leur agent, qu’ils avaient expressément envoyé de Rome, sous un déguisement, était un certain baron de Sassinet, gentilhomme de Franche-Comté, qui avait vendu son talent d’intrigue à l’Autriche. L’amour du changement, l’ambition et la Laine du vice-roi grossirent promptement la liste des conjurés, à la tête desquels figuraient le prince de Laricha, le priDcede Macia , le prince de Monte- Savcho t le duc de Telesûi , deux Ca-

raffa } don Carlo Sangm , don Giuseppe Capecia , el une foule d’autres de toutes les classes.

Outre le but politique qu’on se proposait, chacun saisissait avec ardeur un moyen dè se débarrasser d’un odieux tyran. Le vice-roi, le duc de Médina- Celi , était un despote sans morale et sans frein , que son orgueil et sa vanité portaient à traiter tout le monde avec hauteur et mépris. Il avait amené de Rome, et logeait dans son' propre palais, sous le nom de camariste de la duchesse sa femme, une certaine Angelina Giorgina , qui avait été chanteuse de la reine Christine de Suède, et à qui s£s talents el ses charmes avaient procuré des aventures et de la célébrité. Elle abusait scandaleusement de la faveur du vice-roi , qui s’était fait l’esclave de ses volontés et de ses caprices. Rien ne se faisait que par elle dans l’administration des affaires publiques ; elle disposait de toutes les grâces , de toutes les places , et même des charges de judicature. Le duc, entraîné parsa folle passion , ne refusait aucun acte d’injustice ou d’arbitraire à la Giorgina, qui ne songeait qu’à s’enrichir aux dépens de l’état, et qui, aussi vaine qu’elle était avide, poussa l’impertinence jusqu’à vouloir oçcuper le même rang que les dames des plus illustres maisons de Naples. Il n’en fallait pas tant pour rendre le. vice-roi l’objet de la haine universelle.

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Les conjurés gagnèrent à force d’argent le cocher et le maître d’armes des pages du vice-roi. On devait le poignarder, à l’entrée de la nuit , au moment ou il reviendrait en carosse de sa promenade accoutumée. A un sighal donné , on s’emparerait d’un des châteaux et de l’arsenal, dont on s’était assuré les commandants et la garnison. Les conjurés se flattaient qu’en proclamant l’archiduc Cüarles } les principaux postes de la ville étant occupés par la cavalerie aux ordres du prince de Caserta , le vice-roi égorgé , et le pillage permis au peuple , un crime entraînerait l’autre , et que chacun , pour ses propres intérêts , appuierait la révolte.

Le baron de Sassinel se disait autorisé à promettre de la part du prince Eugène , général en chef de l’armée autrichienne en Italie,' des secours de troupes pour soutenir l’entreprise , et d'autres encore qui seraient envoyés de Trieste par les galères de Raguse.

Un étudiant, parent de l’un des conjurés , fut instruit du complot , et s’empressa d’aller le découvrir , avec toutes ses circonstances, au duc de Medina-Celi, qui fit mettre sur-le-champ à la question les deux conjurés logés dans son palais , et leur arracha l’aveu de leur crimfe , ainsique la déclaration des noms de leurs complices , excepté ceux des grands-seigneurs , dont Sassinet et les chefs

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du complot s’étaient réservé le secret. Le viceroi fit arrêter tous ceux des conspirateurs, dont on put 6e saisir , changea sur-le-champ la garnison du château, qui s’était vendue, et appela auprès de lui . les ministres , les officiers et les grands auxquels il avait le plus de confiance , ou qui exerçaient quelques emplois. Il fut convenu que la première mesure à prendre était de mettre en sûreté la personne du vice-roi , qui , suivi de la noblesse , se rendit au château neuf par un chemin secret , conduisant du palais à ce fort.

Les séditieux, se voyant découverts, jugèrent qu’il n’y avait pas de temps à perdre pour commencer le désordre , dans la supposition que le gouvernement n’avait pas encore pris de mesures de défense. Ils proclamèrent roi l’archiduc Charles, et se portèrent vers le château neuf , dont ils ne savaient pas que le vice-roi avait changé la garnison. Au signal des coups de sifflet, les sentinelles répondirent des remparts à coups de fusil. Les insurgés déconcertés allèrent , en poussant des cris de rage, et en faisant retentir plus que jamais le nom de l’archiduc , ouvrir les portes des prisons , et en firent sortir les prisonniers , dont les plus criminels se joignirent à eux*, tandis que les autres se réfugiaient dans les églises. Le baron do Sassinet , qfii s'était établi dans un cloître , ou il avait arboré l’étendard de l’Autriche , avait fait

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dresser devant lui une table couverte d’argent , et là, il faisait des enrôlements , et donnait tout ce qu’on lui demandait. ' .

Les rebelles , après avoir ramassé le plus de inonde qu’ils purent , se portèrent au palais de la Vicairie , dispersèrent les archives , déchirèrent les registres , et affichèrent aux portes un manifeste dans lequel on s’efforcait d’exposer les prétendus droits de l’Autriche sur le royaume de Naples.

Ces événements se passaient pendant la nuit. Le vice-roi ne voulut rien entreprendre avant le jour; mais aux premiers rayons de la lumière , le duc de Popoli , général d’artillerie , connu par sa prudence et sa valeur , s’étant mis à la tête de quelques compagnies de soldats et de la partie de la noblesse , restée fidèle , marcha droit aux séditieux , et fit pointer du canon contre une tour et un couvent, où ils s’étaient retranchés. Il eut bon marché de cette multitude tumultueuse et sans ordre , qui n’opposa guère de résistance , et ne perdit , par conséquent, que peu de monde. Les uns se sauvèrent par des portes secrètes , les autres se cachèrent dans les caves. Le souverain légitime , Philippe V , fut de nouveau proclamé. Le prince de Laricha et le bhron de Sassinel furent arrêtés , et quelque temps après envoyés en France , où ils furent enfermés à la Bastille. Sangn 1 eut la tète tranchée. Capecia , réfugié dans une grotte , se

ANCIENNE ET MODERNE. (il

défendit avec intrépidité contre ceux qui venaient pour le prendre , et finit par se donner la mort. Sa tète fut apportée à Naples, et plantée sur un poteau. On confisqua les biens de ceux qu’on n’avait pu arrêter. Ceux qui a^ient paru les plus échauffés daras l’attroupement furent pendus ;on fit grâce au reste.

Le danger que cette sédition , quoique promptement réprimée , avait fait courir au royaume de Naples , montra dans tout leur jour les vices de l'administration du duc de Médina- Celi. Le duc d ’Uzeda, ambassadeur d’Espagne à Rome, qui convoitait la vice-royauté de Naples , fit écrire contre lui au roi de France , par le cardinal de Janson , dans l’espoir de le faire chasser et d’être mis à sa place. Les Napolitains , qui s’étaient servis fort habilement du duc d’ Uzeda pour éloigner le duc de Medina-Celi , et qui ne se souciaient pas davantage de lui pour les gouverner , parce qu’il ne valait pas mieux j et n’était ni moins dur , ni moins emporté , s’adressèrent directement à Philippe y } pour le prier de ne leur imposer ni l’un ni l’autre comme vice-roi. Philippe se rendit à leurs vœux. Un autre eut la vice-royauté de Naples. Le duc d’ Uzeda resta à Rome. Le duc de Medina-Ceh. fut rappelé à Madrid , et on lui donna la présidence du Conseil des Indes.

Egalement trompés dans leur ambition , tous

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