‹ Histoire de Sardaigne, ou, La Sardaigne ancienne et moderne, considérée dans ses lois, sa topographie, ses productions et ses moeurs (volume 3)Chapitre 89 sur 108 · RÈGNE VÉGÉTAL · texte numérisé non relu

RÈGNE VÉGÉTAL

La richesse des produits du règne végétal en Sardaigne lui a valu la réputation de fertilité , dont elle a joui, depuis l’antiquité la plus reculée jusqu’à nos jours. La nature lui a prodigué ses largesses, et ce n’est point à elle qu’il faut s’en prendre ni des événements humains, ni de l’ignorance, qui ont privé ce pays d’une partie de ses dons, ou l’ont empêché d’en user comme l’eut lait une industrie plus éclairée.

Les céréales et les plantes alimentaires constituent encore la principale richesse végétale de la Sardaigne , comme au temps où elle était un des greniers de la capitale du monde, avec la différence qu’a dû nécessairement apporter dans les résultats celle de la population et des procédés agricoles.

Dans les bonnes années, celles où il n’a pas manqué totalement d’eau, car celles où il en tombe trop sont presque inconnues, la Sardaigne fait une récolte extrêmement abondante en blé , d’une qualité parfaite, et supérieur peut-être à celui de tout autre pays du inonde.

Les autres grains et plantes alimentaires, que

celte île récolte , sont l'orge , les fèves , les pois chiches, les haricots, et les lentilles. Quand il n’y a pas de disette, on en fait, outre la consommation intérieure , une exportation considérable.

On cultive depuis quelques années le blé de turquie } pour la table des personnes aisées dans les villes, et dans les campagnes pour engraisser la volaille.

Aucune des plantes potagères et domestiques n’est inconnue en Sardaigne. Elles y viennent parfaitement, et en grande abondance. Les jardins potagers de Cagliari, de Sassari, et d’Oristano, sont remarquables par la beauté des scorsonères , des choux-Jleurs , des artichaux , et des cardes. Les melons , les pastèques, et tous les genres de cucurbilacées, y sont excellents.

Les arbres à fruit, ce présent de la nature si précieux pour les pays chauds, semblent avoir été multipliés par elle dans cette île, en proportion de leur utilité. Les environs de Sassari et d’Oristano sont couverts à' orangers , de limoniers, àecitroniers, etde cédrats. Ils forment un bois de plusieurs lieues d’étendue dans la vallée de Milis. Les grenadiers croissent dans tous les terrai ns del’île , et donnent des fruits d’une grosseur énorme* On cueille une qnantité prodigieuse de figues délicieuses, pendant six mois de l’année. Les amandiers, les pruniers, les cerisiers } les jujubiers , les néfliers , les azeroliers.

ornent presque tous les vergers et les jardins. Les cognassiers, qui se trouvent partout, portent des fruits de la plus grosse espèce et pèsent deux ou trois livres. Ceux du pêcher, sans être fort gros , sont d’un excellent goût.

On cultive plusieurs variétés de l’ abricotier j la plus estimée est celle qu’on appelle, à Cagliari, albercocche lucenti (abricots luisants). Onr a au cap septentrional un assez grand nombre d’espèces de pommes, dont quelques-unes , particulièrement les pommes gelées , ainsi nommées , à cause de leur transparence, sont parfaitement bonnes. Les pot res de Sassari et d’Iglesias ont de la réputation. Le noyer est naturalisé en Sardaigne, où il réussit très bien; il y est encore beaucoup trop rare.

Il n’en est pas de même des oliviers , qui tapissen t toutes les hauteurs et tous les coteaux de l’ile. La plus grande partie reste dans l’état sauvage ; mais on les cultive , avec autant de soin que de succès , dans les départements du cap septentrional. On tire de l’olivier , par incision , une gomme qui est très recherchée.

Le mûrier blanc, qui nourrit les vers à soie , a été acclimaté sans peine ; et ce n’est pas la qualité du sol , si favorable à cette culture , qui l’a empêchée de rivaliser avec celle de l’Italie , comme elle l’aurait pu , si les efforts du gouvernement et des économistes avaient été mieux secondés.

ANCIENNE ET MODERNE. Ga5

Le palmier - dattier, transplanté de la cote de Barbarie , a été naturalisé au cap méridional , et surtout autour de Cagliari. Son fruit vient à maturité; mais il conserve toujours un goût âpre, parce qu’on ignore ou qu’on néglige les préparat£ns usitées en Afrique.

Le plus précieux de tous les fruits pour la Sardaigne est celui que la vigne lui donne en si grande abondance, et d’une qualité si parfaite. C#sl le genre de culture et de propriété le plus général ; il n’est pas un S.1rde , possédant quelque chose , qui n’ait sa vigne. Peu de pays ai^monde produisent une plus grande variété de vins exquis, s Le figuier d’ Inde , nopal ou raquette, qui forme les haies du cap méridional , doit être rangé parmi les arbustes à fruits, puisque ceux qu’il donne fournissent un aliment dont il se fait une consommation prodigieuse

Outre ces arbres dont les fruits sont destinés à la nourriture de l’homme , et que cultive sou industrie, la nature a semé sur la surface de l’ile tous ceux qui croissent spontanément pour servir à celle des animaux , et pour embellir et orner les campagnes. Elle y a déployé toute sa richesse , et rien n’égale la force de leur végétation.

' Le jus de ce fruit sert pour l’office et ta cuisine , et on en extrait un sirop. L’enveloppe et les résidu? nnuirisseiit les cochons.

On voit des bois entiers d’oliviers sauvages; mais en général les forêts se composent d’espèces variées , que le hasard entremêle , et dont les hautes futaies couvrent les flancs des montagnes , ou en couronnent la cime. On y trouve presque tous le chênes, le rouvre, le liège, X yeuse ou chêne verlQr chêne épineux ( quercus coccifera, Lin.^, l 'érable, le peuplier, le hêtre, le frêne, Yonne, Y if, le sapin, le pim sauvage, le pin à pignon , le saule , le caroubier, le poirier et le prunier sauvages , Y aulne , le houx, le laurier, la 'viorne laurier-tin, le sureau, le genévrier comrmin, le genévrier rouge, le genévrier Sabine, le micocoulier, Yagnus castus ou gatiilier , Il philaria, Yalateme, le pistachier, le lentisque, le ciste, le fusain, le laurier-rose, le sorbier, l 'aubépine, Y arbousier, le cyprès, le cytise, le Ijrciel, le cornouiller, Y adraganl, le genêt, le nurtille, etc.

On a vu s’accroître, depuis quelques années, le nombre des Sardes qui , soignant leurs habitations rurales, ont joint aux arbres indigènes desarbres exotiques remarquables par la beauté de leur port ou de leurs fleurs. On a planté dans les campagnes des environs de Cagliari , de Sassari , d’Algbero, et d’Oristano , le sumac amaranthe, le robinia, le mûrier ale la Chine , Y alors , le platane oriental, Y arbre de Judée, la cassie, Y azedarach, et le bignonia catalpa.

La nature du climat et la fécondité du sol oat

lait faire des essais plus importants de naturalisation sur d’autres plantes indigènes , dont la culture a enrichi des contrées moins arriérées en matière d’industrie. La canne à sucre, l 'indigo, le coton ont donné les résultats les plus satisfaisants; mais ces essais , d’abord si heureux , ont été abandonnés faute de moyens , de constance, et d’encouragement.

Le tabac, au contraire, est l'objet d’une culture tout-à-fait nationale; c’est un des principaux produits du cap septentrional. •

On cultive aussi, mais avec assez peu d’activité maintenant , le safran, et la soude, dont l’incinération produit la substance de ce nom. On néglige le Un et le chanvre, qui pourtant viennent à merveille, et l’on ne fait aucun cas du sénevé ou graine de moutarde. On traite à peu près de même le spart, qui pusse dans les terrains sabloneux au croît de la mer.

Une autre plante, qui croit aussi dans le sable et dans les terrains arides , et qui , loin d’être dédaignée , est nn objet de prédilection marquée pur plusieurs contrées de la Sardaigne, c’est le palmier-nain „ qu’on nommeàSorso, à Saint-Antioche, à Sassari, palmizzu, et margallon à Alghero. Elle ne s’élève guère à plus de trois pieds. Ses feuilles, plus petites que celles du palmier, sont disposées de même. On en fait des balais. La

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L A SARDAIGNE

cinc , et la moelle , qui est blanche et compacte comme la tête des cardes , se mangent crues. C'est une substance assez nutritive , dont le goût , malgré un peu d’amertume , est agréable et appétissant. On a calculé que, dans une année de disette, on en avait mangé 600,000 àSassari. Cette plante ligneuse est vivace ; elle se reproduit toujours , quelque près de terre qu’on l’ait coupée, pourvu qu’on laisse un peu de racine.

La vraie racine de disette, la pomme de terre, loin d’être popularisée en Sardaigne , comme l’ont essayé plusieurs amis de l’humanité, y est dans un discrédit complet. Quelques amateurs , qui la cultivent par curiosité , y joignent par fois la patate et le topinambour.

On trouve dans l’Ogliastra, et au cap méridional, des truffes blanches , dont le goût et l’odeur rappellent assez bien celles du Piémont. 1

La Sardaigne abonde ‘en plantes propres à la teinture, comme la garance, le cartlmme, ïorseille , et en plantes médicinales , parmi lesquelles on distingue la salsepareille. Il s’en fait chaque au née une récolte considérable , non - seulement aux monts Limbara, qui sont le jardin botanique de la Sardaigne, mais sur toutes les montagnes de l’île , où croissent naturellement les plus belles plantes d’ornement, que la culture embellit encore.

Une des plantes qu’elle produit , et que longtemps on a cru lui appartenir exclusivement , a été célèbre dans l’antiquité par ses funestes effets sur ceux qui en faisaient usage. Les anciens l’appelaient Y herbe de Sardaigne, ou Y herbe scélérate 1 . Ils prétendaient que ceux qui en avaient mangé étaient saisis d’affreuses convulsions, et que, comme les muscles de la face étaient alors extrêmement contractés , ces malheureux paraissaient mourir en riant; ce qui a fait donner le nom de rire sardonique à ce genre de mort , et en général à tout rire contraint et affecté. Les auteurs anciens qui en parlent en font une espèce d ’ache, poussant sur le bord des fontaines, dont elle empoisonne les eaux. Cette désignation suffit pour faire reconnaître la berie à larges feuilles, plante vivace qui n’appar-* tient pas seulement à la Sardaigne, mais qui se trouve partout dans les fossés pleins d’eau, sur le bord des étangs, et dont le suc passe pour être mortel , surtout pendant les grandes chaleurs et dans les pays chauds. Les vaches l’aiment avec fureur, et en mangent sans inconvénient. On détruit tant qu’on peut en Sardaigne cette herbe dangereuse.

Phénomènes et parlicidarités naturelles.

Une des particularités les plus remarquables de

* Pausanias in Phocic. — Pline. Hist. uaL — Jul. Salin. , PolyhUt.

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l’ile de Sardaigne , et dont elle est peut-être le seul exemple , c’est l’absence de tonte bête féroce , de tout animal venimeux, et l’immunité dont elle jouit à cet égard. Les vieux historiens sardes prétendent que leur pays en a l'obligation aux prières de saint Janiuirius et de saint Protus , déportés, vers l'an 3oo, dans l’île de l’Asinara. Ils n’ont pas fait attention que Pausanias et Silras Italiens en avaient parlé plusieurs siècles avant la naissance de ces martyrs de la foi chrétienne. C’est un bienfait de la Providence, dont on ne peut espérer de trouver la cause physique.

Il est facile au contraire d’assigner celle do rapetissernent des espèces quadrupèdes : elle vient entièrement de la température habituelle du pays, et de la nature du climat. C’est l’efTet successif, et transmis de génération en génération , de la sécheresse continue de l’atmosphère sur l’organisation animale. Elle brûle l’herbe des champs , durcit la

terre, tarit les fontaines. Les privations et les maux qui en résultent frappent, dans leurs besoins respectifs, les animaux carnivores aussi bien que les herbivores , et les espèces sauvages et les espèces domestiques , à moins que par des soins particulier . comme ceux qu’on prenait de ces dernières dans l’antiquité, et qu’on en prend encore dans quelques parties de Pile , ou par quelques circonstances particulières de leur conformation , ainsi qa’il J

en a un petit nombre d’exemples, ils n’en soient préservés et garantis. Presque nul être vivant en Sardaigne n’est à l’abri des effets de la sécheresse de l’atmosphère , qui absorbe les humeurs , qui resserre, rapetisse et rétrécit. L’homme lui -même en est la preuve; les Sardes sont généralement exempts de difformités corporelles , mais secs , petits et maigres ; il n’y a rien de si rare chez eux qu’une haute taille et de l’embonpoint.

Une autre singularité remarquable en Sardaigne , c’est que les chiens , malgré la chaleur et la sécheresse du climat, n’y sont pas sujets à la rage. Dans un pays brûlant , et où les chiens sont extrêmement multipliés, il n’y a presque pas, de mémoire d’homme, d’accidents de ce genre à citer. Quelques personnes attribuent cette immunité des chiens sardes à la précaution usitée dans le pays de détruire la première portée des mères , laquelle passe pour avoir plus de prédisposition à cette affreuse maladie. D’autres personnes pensent qu’elle vient de ce qu’ils ont le poil court, et qu’ils sont moins susceptibles de la contagion que ceux à long poil , qui ne sont pas naturalisés dans l’île. Une des raisons plausibles qu’on pourrait en donner , c’est que la Sardaigne n’a pas de loups , et que dans les autres pays il arrive assez souvent que ce sont ces animaux qui communiquent aux chiens la maladie de la rage.

LA SA II DAIGNE

La Sardaigne, qui jouit de tant d’autres avantages naturels , est aujourd’hui dépossédée des magnifiques merveilles dont l’avait dotée l’imagination de Julius Solinus, et qui depuis ont été chantées en vers latins modernes *. Les femmes sardes , qui avaient deux prunelles à chaque œil, n’ont pas eu , à ce qu’il parait, de postérité. Ou n’a retrouvé dans aucune partie de l'île les fontaines miraculeuses, qui rendent la vue plus claire aux innocents traduits en justice , et qui frappent d’aveuglement subit les voleurs coupables de serment. La justice emploie aujourd’hui , pour la répression du crime , des moyens plus sûrs que l’épreuve de l’eau de fontaine.

1 Caius Julius Solinus était un grammairien latin , qui donua , tous le nom de Polyhutor , un recueil de notices historique» et géograpbiqi» w diverses contrées du momie. CW une compilation sans critique H goût, sur laquelle Saumaisc a fait de savants commentaires. On a MinuuBH Solinus le singe de Pline. Il fut son contemporain.

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