‹ Histoire de Sardaigne, ou, La Sardaigne ancienne et moderne, considérée dans ses lois, sa topographie, ses productions et ses moeurs (volume 3)Chapitre 96 sur 108 · I. A SARDAIGNE · texte numérisé non relu

I. A SARDAIGNE

nom, sont disposés à leur prêter, sont très avides de divertissements publics et de fêtes. Les habitants des villes , soit de la noblesse , soit de la bourgeoisie, ont un commerce facile, et des manières polies. Chez les habitants de la campagne et les gens du peuple, on trouve de la gaîté, de la vivacité d’imagination, et des idées poétiques, que quelques-uns savent exprimer par l’improvisation. Ils ont des chansons nationales , probablement d’une très ancienne origine, et qu’ils chantent, ou seuls, pendant leurs travaux , ou à trois voix, très près l’un de l’autre et presque bouche contre bouche , sur des airs composés d’une succession d’accords dont le dernier reste toujours suspendu Les écrivains étrangers , qui ont parlé de la Sardaigne , ont exagéré la barbarie de ses paysans et de ses montagnards , en la portant jusqu’à la férocité *. Il faut distinguer les époques et les lieux.

* Voici le premier couplet d’une de ces chansons , qui est fort populaire , et qu’on entend partout , quoique le sujet n’en soit pas bien intéressant :

Su rti Turcu Moru Persighit is cris lia nu s ;

Ti ongu su coru in manus,

Serbaddu che tesoru.

“ Le roi Turc-Maure persécute les chrétiens*; je mets mon cœur <hD> *» tes mains , garde-lc comme un trésor. *»

■ Cœlius Rhodiginus attribue aux anciens Sardes l’horrible usajr àe tuer les vieillards ; il a confondu la Sardaigne avec Sardis , capitale h Lydie. ( Lection. antiq. )

Long-temps toutes les parties de l’Europe furent barbares, celles même où fleurissent le plus aujourd’hui les lettres et les arts. La civilisation a commencé aussi en Sardaigne à diminuer la grossièreté des mœurs; mais là , comme partout , elle pénètre plus difficilement dans les montagnes, et celles de cette île sont , plus que celles d’aucun autre pays, séparées de tout le reste de l’Europe.

On est épouvanté, quand on en fait le relevé du nombre d’assassinats commis chaque année en Sardaigne , et surtout dans le nord de l’ile , qui a plus de rapports de mœurs avec la Corse. Ce sont les haines locales, les querelles de famille, etl’esprit de vengeance, qui, avec la lenteur des formes de la justice , sont les causes de cette effrayante multiplicité de crimes. Les vols, qui sont aussi fort nombreux , sont rarement accompagnés de meurtre ; le Sarde n’ôte la vie qu’à celui qui l’a offensé ou provoqué, et à son ennemi personnel. L’assassinat est l’effet d’une animosité individuelle ou de l’envie , et la victime est rarement dépouillée.

La jalousie est une des causes les plus fréquentes de ces rixes sanglantes ; le moindre attentat à l’honneur des femmes et des filles est à l’instant vengé. On en a vu de tristes exemples. Cette passion de la jalousie, si violente dans le cœur des Sardes, n’exerce heureusement plus ses ravages que dans les villages de l’intérieur et dans les montagnes. Ce

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n’est plus que là aussi que les femmes se cachent, quand viennent des étrangers, et ne se mettent point à table avec eux.

Cette rudesse de mœurs et ses cruels effets ne peuvent qu’être augmentés par l’usage où sont les paysans et les pâtres sardes d’être toujours armés, et de travailler à leurs champs ou de garder leurs troupeaux , le fusil sur l’épaule.

Leurs vêlements sont tout-à-fait en harmonie avec les habitudes de la vie sauvage. Ce qui en fait la partie la plus distincte leur vient d’une antiquité très reculée , et se trouve désigné clairement Haas les auteurs anciens; c’est une espèce de grande veste , qu’on appelle pelisse ou habit de peau, faite de deux peaux de mouton , avec la laine en dehors, courte et sans manches. Cet habit grossier, nommé par les écrivains latins mastruca , est toujours présenté par eux comme appartenant en propre aux Sardes, et comme étant exclusivement leur costume national. C’était pourtant aussi celui des Gélules , et probablement de tous les jïeuples pasteurs ; mais les Sardes étaient plus voisins des Romains , qui devaient le remarquer davantage, et qui n’ont pas manqué de le lourneçen ridicule.

La pelisse est maintenant abandonnée aux montagnards , aux pâtres , et aux hommes de peine. Le véritable habillement national, que portent universellement les gens de la campagne , est un vête-

ANCIENNE ET MODERNE. GjÔ

ment à peu près du même genre , excepté la laine , mais autrement disposé, que les. Sardes nomment collettu. Sur une camisole de laine , rouge ou blanche , on passe un habit composé de quatre peaux de mouton ou de chèvre , tannées et bien cousues ensemble, sans manches, très large, descendant jusqu’à la moitié des cuisses, ouvert ou croisé sur la poitrine, où il est arrêté par une agrafe. Une large ceinture de cuir l’assujettit sur les reins, et soutient un poignard ou un couteau, qu’on porte au côté gauche, armement complété quelquefois par un sabre , outre le grand fusil obligé. Les villageois riches font faire cette ceinture en cuir rouge , l’ornent de ganses de soie , et la serrent avec des agrafes d’argent, comine celle de la poitrine.

Tel est le collettu des Sardes , qu’on ne voit nulle autre part, et qui leur est tellement particulier, que beaucoup de personnes veulent y reconnaître l’antique mastruca , plutôt que dans la pelisse.

Les autres parties de l’habillement d’un Sarde campagnard sont moins uniformes, quoiqu’ayanl toujours de l’originalité. Presque tous portent des culottes larges , qui descendent ouvertes , un peu au-dessus du genou, et sont doublées d’un pantalon de toile, beaucoup plus long, que l’on fait entrer dans des bottines de cuir, ou dans de grandes guêtres de laine. Souvent aussi la jambe est nue sous le brodequin. L’habit ordinaire est, dans quelques

cantons, une petite veste assez bien coupée, qui marque la taille, et laisse voir le col de la chemise attaché avec des boutons d’argent.

La coiffure n’est pas moins variée, et la mode a soumis jusqu’aux Barbariciiu , que les Romains n’avaient pu vaincre. Les uns se couvrent la tète soit d’un chapeau à grands bords , soit d’un bonnet de laine brune ou rouge; les autres enferment leurs cheveux dans une bourse ronde de toile blanche, surmontée d’une calotte de drap; le plus grand nombre s’enveloppe d’une espèce de camail, ou d’un capuchon pointu comme celui des capucins.

L’habillement des paysannes ne manque pas d’une certaine élégance. Un jupon de laine blanche ou de couleur, bordé par le bas d’un large ruban, formant beaucoup de plis a la ceinture , et couvert d’un petit tablier bordé de même , fait ressortir leur taille généralement svelte et déliée. Un corps de baleine, garni d’une étoffe de couleur claire, entr’ouvert sur le devant par un lacet, laisse voir, au moyen d’une échancrure , la chemise plissée à petits plis, qui monte jusqu’au cou , et qu’ornent plusieurs rangs de pierres , de graines ou de corail. Un fichu carré de mousseline, ou d’étoffe, jeté sur la tête, et pendant en pointe par derrière, vient se nouer sous le menton '.

■ Voyez les planches.

C’est un coup d’œil fort curieux , dans les fêtes de villages, ou dans les assemblées solennelles, que celui de ces costumes si variés , parmi lesquels l’habillement des hommes et des femmes de la ville , qui portent les modes de France , parait seul aujourd’hui uniforme et monotone. Le plaisir et • l’intérêt de ce spectacle sont encore augmentés par l’abandon et la vivacité avec lesquels les paysans du Campidano exécutent leurs danses nationales héréditaires, soit à deux, soit en rond, en frappant la terre de leurs semelles en corne de daim , au son du tambourin et des launeddas

Mais les grandes fêtes , les fêtes nationales sont celles qui ont pour objet les courses de chevaux. On vient de plusieurs lieues pour jouir de ce spectacle ; aussi n’est-il pas un village , pour ainsi dire , qui n’ait sa course une fois l’année , et ses prix à distribuer. Ce sont les villes de Sassari et de Cagliari , qui , comme on le pense bien , y mettent le plus de magnificence. Leurs prix sont fort enviés , et leurs jours de course attirent, avec un grand nombre de curieux , les meilleurs des chevaux élevés pour disputer ces palmes. Les chevaux du concours doivent être montés, sans selle, par des jeunes gens , qui ne peuvent pas avoir plus de quinze ans. Rien n’égale l’audace de ces enfants , si ce

O sont les flûtes qui accompagnent les danses du campidano.

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n’est la vitesse des chevaux. Au carnaval , les courses sont exécutées par des écuyers masqués , qui lancent leurs chevaux au grand galop, dans des rues mal pavées , et en pente rapide , en se tenant la main à trois ou quatre , ce qui ne les empêche pas d’arriver au but ensemble , ou en faisant, au bruit des applaudissements et des cris , les tours de force les plus prodigieux et les plus extravagants.

Les savants sardes qui se sont occupés de recherches sur les antiquités de leur pays et sur ses origines, ont cru reconnaître dans ces prix décernés pour les courses de chevaux , et dans le choix obligé des jeunes écuyers, un ancien usage et une tradition des Grecs. Bien d’autres circonstances et bien d’autres coutumes , comme la manière de faire le pain, le battage des grains par les pieds des chevaux , le genre de la danse , la forme des instruments de musique, l’attitude des femmes dans la famille , et l’exercice de l’hospitalité , leur rappellent, avec une frappante vérité, les pratiques et les mœurs de ces premiers colons de la Sardaigne.

Le peuple qui l’habite aujourd’hui , et dont nous avons essayé d’esquisser l’histoire trop ignorée , n’a pas besoin , pour exciter l’intérêt , de quelques rapports de coutumes et de mœurs avec ces anciens Grecs, ressuscités ailleurs par les efforts héroïques de leurs descendants directs; il en inspirera suffisamment par ses longs malheurs, par ses

qualités , par sa résignation ; et le prince, qui a , pendant plusieurs années, habité au milieu de lui , et a su s’en faire aimer, connaît mieux que personne la nature de ses besoins , et les moyens d’assurer son bonheur.

h* dd dedxiIme et derkier volume.

TABLE DES MATIÈRES

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