CHAPITRE IV ET DERNIER
Caractères , mœurs, habillements, usages et coutumes.
Cette insouciance, qui a sou bon côté , est présentée sérieusement, comme une qualité distinctive du caractère des Sardes, par un de leurs auteurs nationaux , le pèr eNapoli, dont l’ouvrage fait partie des livres consacrés à l’instruction publique Il ajoute qu’ils sont opiniâtres, légers, un peu paresseux , quoique menant , quand il le faut , une vie laborieuse , aimant la dépense , les fêtes et le luxe, mais doux, pacifiques, hospitaliers, sincèrement pieux , pleins de libéralité , de vivacité d’esprit , et d’aptitude aux sciences et aux lettres.
Ce portrait est ressemblant , et n’est ni trop flatté dans ce qu’il offre de beau , ni trop rembruni dans ses ombres. On trouve généralement, dans les habitants de ce pays, plus encore les qualités que les défauts tracés par un peintre de la famille.
L’hospitalité des Sardes est une vertn de l’an-
’ I Sanlt sono poco curant) tlcll’ avvemre. Totnm. Aapoh. üompciuliast descrùxionc.
LA SARDAICKE
tiquité , qui leura été transmise par leurs ancêtres, et dont ils ont, au-delà de toute expression , conservé la tradition et le goût.
L’indifférence pour le travail , qu’on leur reproche tant, dans les livres et dans les sermons, est un effet tout naturel de la chaleur du climat et de la fertilité de la terre. Des besoins qui s’augmentent, l’intérêt mieux entendu , le perfectionnement de l’industrie , les corrigent tous les jours et les corrigeront davantage encore de ce vice, bien ancien chez eux , puisque leurs premiers législateurs ont eu à sévir contre lui. Élien rapporte qu’une antique loi sarde infligeait des peines à l’oisiveté , et que tout homme qui ne travaillait pas était tenu de justifier de ses moyens d’existence '.
Les Sardes sont , dans la vie ordinaire , d’une rare sobriété. Ils sont extrêmement difficiles sur la qualité du pain , qu’ils veulent excellent et d’une blancheur éclatante ; mais c’est leur seule exigence sur ce qui touche aux besoins de la vie a. A.u milieu de tant de vins exquis , à un prix peu élevé ,
' Apud Sardos hujusmodi lex erat : [Menas ignaviæ et socordia; coostituebant ; et qui otiosè viveret , eum rationem reddcrc oportebat , et uuJ< viverct ostendere. QElian. , Hist. var. , lib. IV. , cap. 1.
* Cette recherche sur la beauté du pain de froment est particulière aux villes , et surtout à celle de Cagliari. On n’est pas si délicat sur ce point dans les provinces , et l'on s’y sert de farine d’orge ; il y en a même une . celle de l’Ogliastra , où l’on fait du pain arec des glands doux , que porte une espèce de chêne qui vient dans ses bois.
Di
on ne voit jamais un Sarde tomber dans le moindre excès. Les paysans ne font même guère usage , pour leur boisson ordinaire , surtout dans le temps de la moisson , que d’un petit vin , nommé par eux piricciolu } qui est extrait du marc mis en presse ; c’était le seul que les anciens Romains permissent aux femmes d’un certain âge
Les Sardes , soit de la ville , soit de la campagne, se livrent néanmoins très volontiers aux plaisirs de la table, quand une réunion de famille ou d’amis , et les devoirs de l’hospitalité à remplir, leur en fournissent l’occasion. <^n sert alors des plats innombrables, le vin coule à grands flots , et l’on cite des repas solennels en .ce genre, devenus presque historiques , dont le récit effraie l’imagination a.
Ces profusions ne sont pourtant pas dans les habitudes communes des Sardes ; elles sont extraordinaires , comme les circonstances qui les amènent. Il en est bien peu à qui on puisse reprocher de folles dissipations, et on remarque chez eux, au
1 Antiqua; mulieres natu majores loram bibebant tactain ex vinaccis aqua diiutis. Varr . , de vit. pop. rom.
* Dans un repas de cérémonie , donné à l’occasion d’une première messe, et où assistèrent a, 5 oo personnes, parmi lesquelles était l'archevêque d’Oristano, on consomma aa bœufs, 26 veaux, 28 sangliers, 740 moutons, 3oo agneaux , chevreaux et cochons de lait , 600 poulets , 65 pains de sucre , 5o livres de poivre, de safran et d’épices , 100 livres de rit , 100 li vrcs de dattes , plus de 3ooo poissons , a5 foudres ou tonnes énormes de vin , cl du pain à proportion. Relation de Carillo.
moins autant qu’ailleurs , un vit' amour du ^am dans les personnes dont l’état est de gagner de l’argent , et le but d’en gagner par tous les moyens et le plus vite possible; noble passion qui recommandera particulièrement notre époque à l’estime de la postérité !
Rien ne justifie d’ailleurs, dans le caractère des Sardes d’aujourd’hui, un proverbe de l’ancienne Rome sur leurs pères , proverbe cité de la manière la plus outrageante par Cicéron, à qui les ridicules du sarde Tigellius , et sa plaidoierie peu honorable en faveur de Scaurus , avaient inspiré de l’antipathie pour ce peuple Il écrit à son ami Fabius Gallus , à propos de ce Tigellius qu’il déteste : Haies Sardos vénales , alium aliis nequiorem a. Cet obligeant proverbe , qui dit bien que les Sardes sont plus mauvais l’un que l'autre , ne donne pourtant pas au mot vénales l’acception de vénalité , comme on l’entend dans le sens moral ; il exprime l’idée de malheureux esclaves à vendre , et son origine remonte à un des plus tristes événements de l’histoire ancienne de cette île. Tiberius Cracchus , après son expédition de Sardaigne , emmena à Rome une prodigieuse quantité de prisonniers, qui, suivant l’usage , furent mis à l’encan 3. Ces infor-
’ V. lom. 1er, pag. SG , et loin. Il , pag. ç)5< .
’ Kp. 34 , ad fatnil.
’ Tom. 1" , pag. 3G.
tunes, ainsi arrachés à leur patrie, s’acquittaient mal , à ce qu’il paraît, des travaux qui leur étaient imposés, et faisaient d'assez mauvais esclaves. Il y en avait beaucoup sur la place, on ne se pressait pas d’en acheter, ils étaient offerts, et on entendit long-temps crier : Sardi vénales } Sardes à vendre. La malice des chalands ajoutait probablement qu’ils ne valaient pas mieux les uns que les autres. Le mot Sardi vénales fut depuis usité pour indiquer des hommes dont on faisait peu de cas, et cette injuste réputation de gens bons à rien re$ta longtemps après aux Sardes.
Leurs descendants, bien éloignés de cette humilité ou de cette bassesse que comporte la vénalité, ont de la fierté, de l’indépendance d’esprit, une haute opinion d’eux- mêmes, et une vanité nationale, que peut seul faire excuser l’amour de la patrie. Leurs historiens leur ont cherché les origines les plus illustres, et les plus bizarres étymologies , pour flatter cette faiblesse respectable '.
Les Sardes , loin d’avoir cette humeur sauvage , que des étrangers, qui n’en connaissent que le
1 Indépendamment de la fondation de Sassari , anciennement Tatari , par les Tartares , ils attribuent celle de la ville détruite d'Oltana , les uns à Octave , les autres à Otfmn , et font venir la dénomination de Gallura d’un prince Galatc. C’est bien autre chose, quand il s’agit des noms propres ; ceux d’aujourd’hui sont les noms romains , à peine altérés ; ils rétrouvent les Cornélius dans les Correli , les Mutins dans les Mutin* , Caius dans Cous , Porcins dans Porcu, et Coccus dans Coccu.