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Tel était l’état de la Sardaigne en 1 354 > quand (lün Pèdiv vint y débarquer avec sa petite amiée de douze millehommes.il venait de soumettre les rebelles , et de reconquérir tout ce qui ne faisait (H)int partie de la province d’Arborée. Tous les cœurs venaient vers lui par un penchant naturel. On devait préférer ses manières franches et chevaleresques à la rudesse grossière du farouche Mariano. Don Pèdre jugea qu’en donnant aux Sardes un gouvernement uniforme et stable, il atteignait le but qu’il devait se proposer , celui de fonder sur des bases solides le gouvernement espagnol , qui n’y avait été jusqu’alors que chancelant et mal affermi , et d’intéresser la noblesse et le peuple à son maintien et à sa conservation ; l’une par les jouissances de l’orgueil et par la garantie de scîs droits et privilèges , l’autre par l’espoir d’une administration moins brutale , et par l’attente d’un bien-être qu’il n’avait jamais pu obtenir au milieu des fureurs de la guerre civile. Don Pèdre , mettant fin tout à coup au provisoire et à l’état de conquête , flatta la fierté des Sardes en les assimilant aux Aragonais eux-mêmes , en leur donnant des lois analogues pour les régir , et en les honorant à leurs propres yeux par une sorte d’existence indépendante. 11 appelait aux destinées d’un peuple libre, exprimant sponlanénient son vteu , et s’im[)osant lui-même , une nation qui gémissait depuis tant de y
LA SA U DAIGNE
siècles sous le joug de la tyrannie. 11 pronietlail le calme et le repos d’une monarchie tempérée à des hommes qui , pendant toute la domination pisanc et génoise , avec les Guelles et les Gibelins , avec les Conti et les f'^isconli , avaient vécu sous le poignard des factions en délire. Il traita les Sardes comme une nation, et par ce seul acte il jeta dans leurs cœurs les germes de cette affection qu’ils ne cessèrent de montrer depuis à ses successeurs , affection qui ne se démentit jamais , et qui résista même aux vexations de tout genre et à la plus mauvaise administration. En donnant enfin à la Sardaigne une existence nationale, et en y créant l’esprit public , celte puissance morale , à laquelle nulle autre n’est supérieure, il se créa, pour luimême et pour ses successeurs , des ressources capables de suppléer à toutes celles qui' leur manquaient.
On ne doit pas s’étonner si , lorsque le roi don P'edro annonça aux Sardes son grand dessein sur eux , ce présent de sa clémence et de sa sagesse fut accueilli avec des transports d’enthousiame.
Don Pèdre , résolu à donner au peuple sarde un régime constitutionnel et des institutions libres , ne devait pas songer à en chercher un modèle ailleurs que dans celles qui étaient depuis plusieurs siècles l’objet de l’admiration des Aragonais. Mais en appliquant à un pays, neuf encore pour cet
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ordre d’idées , la constitution politique d’une société déjà très ancienne , qui en jouissait depuis plusieurs siècles , et à qui la pratique et l’usage en avaient appris les avantages et les inconvénients , il y apporta les modifications que lui suggéra son expérience personnelle, cl dont la diCTérence des localités et des mœurs lui fît un devoir de prudence. Il plaça dans ces institutions nouvelles , comme base fondamentale , le principe sur lequel reposait le système de gouvernement des peuples de la Péninsule, principe qu’ils avaient hérité de leurs ancêtres, et que les conquérants du nord , loin de le détruire , y avaient enraciné et consolidé.
Le système représentatif était une doctrine reçue et comme une religion politique chez les diverses nations de la péninsule espagnole, qui , avant l’avénement de la dynastie autrichienne , ne concevaient même pas qu’il put exister un autre mode de gouvernement , et pour qui le pouvoir absolu , objet d’horreur et de mépris , était mLs au rang des absurdités hiunaincs. Les Goths, si calomniés par l’ignorance et les préjugés , furent les véritables fondateurs du gouvernement représentatif en Espagne, et par suite dans tout le reste de l’Europ*.
Ce peuple et tous ceux qui , après la destruction de l’empire romain, animés en même temps de l’amour de la liberté et de la soif des conquêtes , vinrent fonder des établissements dans le midi <le
TKiiropc, V transplantèrent, des r.-jj^ions septentrionales, où ils étaient nés, les institutions primitives qui de temps immémorial régissaient leur antique patrie , et dont on voit une peinture pleine d’intérêt dans le Uddeau où Tacite nous fait admirer les formes grandioses du gouvernement représentatif se développant sous les chênes de la ( îermanie ' . Ce beau svstème , dit Montesquieu , a été trouvé dans les bois. Les fiers enfants du nord , accoutumés dans leur pays natal aux douceurs de l’indépendance individuelle , firent de la lilwrté publique la base de leurs nouvelles institutions sociales dans les contrées qu’ils avaient (învahies. Les circonstances et la nécessité les forcèrent à reconnaître des chefs , qui les conduisaient au combat , et auxquels ils donnèrent le titre de rois ; mais , convaincus que le sort de l’Etat ne doit pas entièrement dépendre des erreurs , des faiblesses et des passions d’un seul homme , ils voulurent que les grands intérêts publics fussent traités en commun. La nation ne pouvait plus s’as- Ncmbler en masse, ainsi que dans la (îermanie; mais comme il fallait pourtant, d’après les idées reçues chez eux , qu’elle délibérât sur ses affaires ,
' Oi' uiiui)ril)U.N ivlni^ priiici|>es cuiisullaiit , de iiuijorihus oiiiues -, ila laiiD’ii ul ca qiioqiir , (|uiinin) |>cuès |iIc1h'iii arbilrium r$l , apud priiiciiK-liciirarlenliir.
Taui. de Mnnliie. <.(-rniaii.
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ses guerriers dispersés se nommèrent des représentants, qui se réunissaient aux lieux et aux temps convenus. C’est ainsi que furent créées ces assein-; blées publiques , dans lesquelles ils placèrent le grand conseil national , destiné soit à appuyer , soit à modérer l’autorité de leur chef électif, et qu’ils considérèrent comme une barrière opposée au des- |)otisme , et comme une garantie contre les excès de l’arbitraire et de l’ambition. Soumis aveuglément , pendant les travaux de la guerre , à un chef, qui n’était que leur premier soldat , ils se mettaient à ses côtés pour exercer avec lui les fonctions législatives. Si, par un abus de la force, Us condamnèrent à l’esclavage civil les peuples qu’ils avaient vaincus , ils conservèrent toujours au fond de leurs cœurs le sentiment de leur dignité personnelle. Malgré leur ignorance , ils surent poser ce principe politique, si fécond depuis en résultats , que le meilleur moyen d’avoir de bonnes lois , <;’est qu’elles soient faites par ceux qui doivent toute leur vie en porter le joug.
C’est la plus importante de ces nations du nord , ce sont les Goths , qui donnèrent ces nobles institutions aux provinces de l’Espagne , que ces conquérants, plus doux et plus modérés que n’ont voulu nous le faire croire les déclamateurs du moyen âge , ont occupées pendant une longue succession de siècles. On trouve une grande identité
LA SAHDAiGiSE
entre la constitution politique des Golhs et celles qui après eux régirent la Castille et l’Aragon. Les conciles tenus si IVéqueinment sous leur domination étaient , par leur composition même et par l’objet de leur convocation , de véritables états généraux , où l’on traitait en même temps les affaires ecclésiastiques et séculières. Les Goths , qui , dans leurs idées simples et primitives , n’avaient pas compris les avantages du droit d’hérédité , qu’une meilleure théorie des pouvoirs a fait depuis adopter et a consacré , voulaient que le chef de l’Etat fut celui que ses vertus ou son mérite en rendaient le plus digne , et non celui que favorisait le hasard de la naissance. Le choix du nouveau prince devait être ratifié par l’assemblée générale de la nation , et il n’était regardé comme légitime qu’apri;s avoir obtenu un consentement unanime. Ces congrès étaient composés des personnages les plus remarquables par leur sagesse, leurs talents, leur savoir, et leur expérience des affaires publiques. On ne connaissait à cette époque ni classes d’éligibles ni états , qui donnassent des droits à l’élection . Les communes n’avaient point encore d’existence politique. C’est plus tard que le peuple fut admis à prendre part aux assemblées publiques et à la représentation nationale. 11 y fut introduit , quand le progrès des lumières et les besoins du temps l’exigèrent. Ces
A>CIEtNKE ET MO DE UNE.
assemblées ainsi constituées ont servi de type à toutes celles qui se sont tenues dans les siècles suivants en Espagne, et à celles qu’on y a depuis appelées les cortès.
M. de Montesquieu reconnaît tout ce que doivent les institutions politiques et la civilisation de l’Europe au gouvernement des Goths , dont il fait ce magnifique éloge : « La liberté civile du peuple , >• les prérogatives de la noblesse et du clergé , la » puissance des rois , se trouvèrent , dit-il , dans » un tel concert , que je ne crois pas qu’ü y ait » eu sur la terre de gouvernement si bien teiu- » péré que le fut celui de chaque partie de l’Eu- » rope dans le temps qu’il y subsista ; et ü est « admirable que la corruption du gouvernement » d’un peuple conquérant ait formé la meilleure » espèce de gouvernement que les hommes aient « pu imaginer ' . «
Ainsi ces Goths et ces Visigoths, ces hommes flétris du nom de barbares , qui honorident souvent leurs rois du titre de juges, furent les premiers à établir en Europe le principe de la liberté publique , et à en régler savamment l’usage.
Les Arabes conservèrent les traditions du système de gouvernement institué par les Goths. Ces nouveaux maîtres de l’Espagne autorisèrent les
' Esprit des lois , liv. XI , ehap. \iii.
peuples à délibérer, en des assemblées nationales périodiques , sur leurs intérêts les plus chers et sur les plus importantes affaires de l’Etat. On vit. pendant le cours de dix siècles, la coutume des Goths, conservatrice de la liberté publique et des droits des citoyens , religieusement observée par les califes et les rois sarrasins. Les princes maures ne manquèrent jamais , toiltes les fois qu’il se présentait une affaire de quelque gravité, de convoquer les représentants delà nation, pour les consulter, suivant les usages et les formes qu’ils avaient trouvés établis avant eux. Plusieurs délil)érations fort remarquables datent des assemblées de cette époque. ^
Rien donc de plus avéré , de plus historique , que la priorité de l’Espagne dans la mise en pratique du régime représentatif et constitutionnel. Gît ordre rie choses , d’abord imparfait , comme le sont les institutions naissantes, reçut graduellement les améliorations qu’amenèrent la succession des temps ou les nécessités des peuples , et se perpétua pendant mille ans, à la satisfaction de toutes les générations de la Péninsule, jusqu’à l’avénement de la dynastie autrichienne , qui ne s’attacha plus qu’à làire , des maximes du despotisme , la base de sou gouvernement , qu’à détruire les anciens monuments de la liberté publique , et qu’à fonder sur scs ruines l’empire du pouvoir absolu.
A l’époque où le roi don Pèdre donna aux Sardes une constitution politique fondée sur les principes du système représentatif , les Espa^j^nols , et plus jïarticulièrement les Aragonais , étaient dans toute la ferveur de leur enthousiasme pour ces institutions. Ce prince partageait sans doute l’opinion générale, puisqu’il fît ce noble présent à la Sardaigne , qu’il voulait favoriser ; mais , en modelant la constitution sarde sur celle de l’Aragon , que ses compatriotes regardaient comme le produit de la plus savante théorie politique qu’eût enfantée l’esprit humain , il se proposa de la corriger et de l’amender par les modifications que lui indiquèrent avec raison son expérience , la diversité des localités et des mœurs , et le désir de donner plus de force au principe monarchique. Don Pèdre savait trop bien que la souveraineté en Aragon était réellement exercée par une aristocratie puissante , dont le roi n’était que le premier mandataire. En effet , le gouvernement aragonais n’avait été long-temps autre chose qu’une république de nobles, dont le chef, élu par eux, et soumis à une magistrature supérieure , n’avait par le fait qu’une ombre d’autorité. La noblesse d’Aragon , excessivement jalouse de ses droits et de sa liberté , s’efforcait constamment de resserrer les limites dans lesquelles le pouvoir avait été , pour ainsi dire , enfermé par elle , et d’exercer I. 19
OU d’augmenter ses privilèges aux dépens de ceux de la couronue. Telle était la triste destinée des rois de ce pays , qu’ils devaient penser sans cesse à défendre la prérogative royale, incertaine, vague et précaire , contre les attaques et les envahissements dont elle était continuellement menacée. Cette lutte entre l’aristocratie et la royauté avait duré pendant plusieurs siècles , et les princes qui avaient régné dans cet intervalle l’avaient soutenue ou avec trop de faiblesse ou avec trop de violence, suivant les qualités de leur caractère et l’empire des circonstances. Don Pèdre IV , celui même qui fut l’auteur de la constitution politique delà Sardaigne, est le premier qui sut mettre un frein à cet esprit entreprenant de la noblesse aragonaise , et qui , se conduisant avec autant de mesure que de courage, fit enfin abolir, dans une occasion mémorable , un droit outrageant, qu’elle avait eu l’audace et la maladresse d’appliquer à on de ses plus sages et de ses plus habiles princes.
Le chapitre suivant renfermera quelques notions historiques sur la fondation et les principes de la constitution politique de l’ Aragon , sur la nature des droits et des privilèges que s’étaient donnés les anciens états de ce pays , sur l’usage qu’Us faisaient de ces privilèges , et sur la manière dont le roi don Pèdre mit fin à celui qui était le plus injurieux pour la majesté du trône. Ces notions
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sont tirées des écrivains ordinairement cités comme autorités, quand il s’agit des affaires de l’ Aragon , Zurita , Blanca , don Antonio P erez , et le marquis de Saint Philippe ‘.Ce sujet, n’est pas , quoi qu’on en puisse dire, entièrement étranger à celui qui nous occupe en ce moment , puisque la constitution sardq est, une dérivation , avec des corrections et amendements , de celle que l’Aragon s’était donnée plusieurs siècles auparavant , et dont un des plus criants abus venait d’être signalé et détruit. Il n’est pas difficile de reconnaître la pensée de Pèdre dans les institutions , ainsi modifiées , qu’il accorda au peuple sarde, et qu’on peut regarder comme une 'conséquence de ce qui venait de se passer quelques années auparavant à Saragosse, ou bien aussi comme un essai des réformes auxquelles il aurait voulu peut-être amener l’Aragon lui-même.
Cette digression , en admettant qu’elle doive être considérée comme telle, trouvera du moins son excuse dans l’intérêt et la singularité du sujet.
' Zurita , Anales de la Corona de Aragon. — Ulanra , Comment, rernm Aragonôis. — Don Antonio Ferez, bbras’y iclac’iones. — Ùon Ficent* Jlacajtar,' uia.Tt\\ùi de San Feiijie , CommenUrios de las gneiras de E5|>o5:i.
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