CHAPITRE III
De riitilité d’un nouvel ouvrage plus exact et plus complet sur la Sardaigne. — Des motifs qui ont déterminé l’auteur à l’entreprendre. — Plan de l’ouvrage. •
Je crois avoir démontré que les travaux littéraires dont la Sardaigne a été l’objet , étant surannés , inexacts ou incomplets , et son état politique , physique et moral étant à peu près ignoré du reste de l’Europe , il existe une lacune dans
nos connaissances historiques et géographiques. Il est utile , il est nécessaire que cette lacune soit remplie. Je n’ai ni la prétention ni l’espoir d’y avoir réussi. J’ai pourtant la conscience de n’avoir épargné ni temps ni soins pour rendre digne du public le précis dont je lui fais hommage. J’aurai atteint le but que je m’étais proposé, si j’ai été assez heureux pour offrir à une plume moins timide et plus habile des recherches toutes faites, des matériaux tout élaborés , qui serviront un jour peut-être à enrichir notre littérature historique.
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Ce serait déjà un succès que j’aurais obtenu , si je déterminais mon successeur en Sardaigne , homme aussi distingué par son esprit que par la variété de ses connaissances ' , à enrichir ces observations de celles qu’il a pu faire de son côté , à compléter ces matériaux , et surtout à les mettre en œuvre lui-même.
L’exemple du savant auteur de l’Histoire des républiques italiennes du moyen âge , et de l’écrivain homme d’état à qui nous devons l’Histoire de Venise , tentera peut-être quelqu’un de leurs émules , et j’applaudirai le premier à son succès.
Cette île , dont on connaissait à peine de nom les trois ou quatre villes principales , dans l’intérieur de laquelle presque aucun étranger n’avait jamais pénétré , se trouvera désormais aussi exactement décrite sous le rapport de la topographie , de la statistique , de l’histoire naturelle , de l’état physique et moral , que peut l’être un de nos départements français.
On lirait avec avidité la relation , donnée par
■ M. flr FornionI . .niilcur de la (rapédie de Jean de Honrpognr.
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quelque intrépide navigateur, d’une île qu’il aurait récemment découverte. La proximité de la Sardaigne serait -elle une raison pour qu’on dédaignât l’esquisse qui en est offerte à l’attention publique , à laquelle ces notions, redevenues neuves pwur avoir été §i long-temps négligées , avaient échappé , et pour qu’on la laissât opiniâtrément dans l’oubli? En serait-il des nations et de la géographie comme des monuments et des sites , à qui l’on n’accorde d’importance qu’à proportion de leur éloignement.
Avec quel intérêt le voyageur pénètre dans les maisons de Pompei, à mesure qu’elles sortent de dessous ces monceaux de cendres qui les'ônt englouties ! Avec quelle avidité le lecteur moins heureux , qui voit par les yeux d’autrui , dévore les récits de ces découvertes dans les relations qu’on lui en donne ! On éprouve sans doute une émotion vive en visitant les temples, les théâtres , les foyers domestiques des anciens habitants d’une vüle rendue après tant de siècles à la lumière ; mais ces restes sont inanimés ; ces témoins sont muets; partout manquent le mouvement et la vie.
La Sardaigne n’offre, il est vrai . ni édifices en-
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tièrement conservés , ni monuments précieux de l’art antique ; mais les habitants de ses montagnes , qui sont encore , à la religion près , ce qu’ils étaient du temps de leur héros Ilarsicoras et de leurs vainqueurs Manlius Torquatus et Tiberius Gracchus , qui ont fidèlement gardé les mêmes mœurs , une partie des mêmes usages, et le même vêtement que décrit Tite-Live et qui a excité le gaieté railleuse de Cicéron, voilà des monuments vivants, non moins curieux a observer que ceux qui sont l’ouvrage des hommes. Les produire au grand jour avec leur grossièreté et leur fierté natives , au milieu de la société raffinée de l’Europe moderne , c’est lui offrir peut-être un spectacle assez piquant, et digne d’appeler un instant ses regards. Les circonstances particulières où je me suis trouvé , et le séjour que j’ai fait en Sardaigne par devoir et par état , m’ont donné l’idée et fourni les moyens d’entreprendre et d’exécuter le travail dont j’offre aujourd’hui le résultat. Outre la tâche que je me suis imposée de lire et de comparer tous les auteurs , tant anciens que modernes, qui ont parlé de la Sardaigne , de compulser des rorres-
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jiondances et des manuscrits , de voir et de juger par mes yeux , j’ai eu l’inappréciable avantage de connaître les hommes les plus distingués du pays par leur sai'oir et par leurs talents , et d’être éclairé par leurs travaux précédents , par leurs conseils / et par leur expérience.
Si la géographie europiéenne s’enrichit , par
le faible essai que je présente au public , de la *
description d’une contrée sur laquelle il ne lui avait été fourni jusqu’à ce jour que de vagues et imparfaites données , elle le devra aux doctes veilles d’un Sarde , aussi savant que modeste , ignoré comme sa patrie dans nos cités dédaigneuses et dans nos brillantes académies , mais que son mérite rend digne comme elle d’être plus connu. Le Père Thomas Napoli, religieux des écoles pies , dont je viens de parler, a publié, en i8i4, pour servir de texte explicatif à la carte de la Sardaigne , qu’il avait dressée précédemment avec le célèbre Rizzi Zaunoni, un précis de l’histôire et de la topographie de cette île. C’est un bon abrégé, qui m’a souvent servi de guide. Ses notes , non moins précieuses, m’ont aussi dirigé dans le travail que
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(le tels matériaux pouvaient seuls me donner le ('ourage d’entreprendre. C’est pour moi un devoir 'de le déclarer hautement , et de lui témoigner ma reconnaissance.
J’ai aussi des obligations , et je le publie également , au chevalier Cossu , au docteur Massala à' À Ighero et au chevalier Mameli de ManneUi. Les ouvrages du premier m’ont fourni des documents rares. Le second a enrichi le recueil de ses quarante-cinq sonnets Iiistoriques , qui ne sont point sans talent poétique , de recherches et d’éclaircissements , dont j’ai profité. Le chevalier Mameli est auteur d’un excellent commentaire de la charte à' Eléonore (Carta de Logu) , dans lequel j’ai puisé les matériaux de la notice que je donne , tant sur celte institution remarquable , qui s’est perpétuée jusqu’à nos jours , que sur l’héroïque et sage princesse qui , à une époque de barbarie , fit ce présent à ses sujets.
Je me suis fait un devoir scrupuleux de remonter aux sources et de recourir aux auteurs originaux , sans m’en rapporter aux traducteurs et aux copistes. Dans la partie historique , j’aicon-
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suite , en les rapprochant et les comparant entre eux , pour les époques anciennes , les écrivains de l’antiquité ; pour celle de la conquête des Génois , des Pisans et des Aragonais , les historiens espagnols et italiens ; pour les autres époques , et notamment celle des quatre judicaJts ' , les archives, les annales , les chroniques du temps ; et enfin pour celle qui se rapproche le plus de nous , les écrits contemporafns , des témoins oculaires, des mémoires , des manuscrits , qui m’ont été communiqués.
Je déclare n’avoir énoncé aucun fait d’après des conjectures et des présomptions, sans avoir comparé les chroniques ou les mémoires qui en parlent , et sans avoir la certitude de pouvoir en fournir la preuve historique , ou du moins de nommer mes autorités.
Je n’ai pas voulu charger de citations le bas des pages et fatiguer l’attention du lecteur. J’aurais pu le faire. Beaucoup d’autres l’ont fait ; un moindre nombre s’en est abstenu. Il est des exemples éga-
' J'expiiquer.ti en son lieu cette dénomination.
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lement respectables de l’une et de l’autre méthode.
Je place à la suite de cette introduction une liste des auteurs que j’ai consultés.
Je ne sais si je serai réduit à m’excuser de la forme que j’ai donnée à mon ouvrage. Il existe maintenant deux systèmes sur la nature des compositions historiques. Je n’ai pas cherché à consulter le goût le plus dominant , qui demande à l’histoire une marche dramatique et théâtrale , on veut la renfermer dans le cadre d’une action romanesque. Des exemples à bon droit célèbres justifient le succès de ce genre de composition. La nature de mon sujet ne s’y prêtait pas , et il m’a bien fallu y renoncer. Je me suis prononcé pour un autre système, qui est plus analogue au genre de travail dont j’ai eu à m’occuper en traitant un pareil sujet , système qui compte aussi un grand nombre de partisans , et qui tous les jours fait des progrès auxquels on peut promettre , dans l’intérêt de la science , les résultats les plus satisfaisants.
On voit en effet que les études frivoles font place
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presque partout aux études sérieuses , et qu’un goût toujours croissant se manifeste de plus en plus pour les travaux historiques , si long-temps négligés parmi nous. Chaque jour voit éclore ou annoncer de nouvelles histoires et des mémoires nouveaux , et , soit qu’ils traitent des temps anciens ou des époques contemporaines , soit qu’ils présentent , sous une nouvelle forme , des faits déjà racontés , ou nous appreiyient ce qui était oublié ou ignoré, soit qu’on les publie pour la première fois ou qu’on en donne de nouvelles éditions , le public s’en montre tous les jours plus avide , et c’est le véritable besoin des esprits éclairés du temps où nous vivons. Je n’ai pour mon compte ambitionné le sulFrage que de cette classe de lecteurs , assez nombreux, il est vrai, qui, préférant à tout la vérité, se contententdu récitdes événements, sans mélange de fictions , qui cherchent une instruction positive et réelle , et que n’effraient pas l’étude do l’antiqjiiité et la gravité de l’histoire.
Le but de mon travail est de réunir une assez grande masse de faits , là où l’on avait entassé «les II) polhèses , (les rêveries et des fables , et dé jeter
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quelques lumières sur une partie , jusqu’ici fort obscure , de l’histoire moderne.
J’ai d’ailleurs tempéré ce que le sujet a de sérieux et d’austère par les détails d’un voyage dans un pays dont la description n’est nulle part, et par la peinture d’usages singuliers et de mœurs originales.
J’ai tâché enfin , dans cet écrit , de n’être ni trop prolixe ni trop serré ; j’ai voulu n’en faire ni un tableau vaste et confus , ni un croquis sans couleur , mais rassembler dans un cadre spécial , et
proportionné au sujet , des traits isolés , ou épars en des peintures sans plan et sans unité , que le temps a effacées ou que le goût réprouve.
Au milieu du déluge de livres dont le monde est inondé , il serait peut-être à désirer qu’on fît, particulièrement sur l’histoire, surchargée à elle seule de tant de milliers de volumes condamnés à l’oubli, un travail analytique, qui fut autre chose qu’une spéculation mercantile, et qui ressemblât , pourciter des exemples, àl’abrégé de F/orus et aux excellents précis qu’a donnés M. Rojrou de l’Histoire ancienne et de celle du Bas-Empire. Là, du
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moins , ou verrait la narration , débarrassée des détails fastidieux , des puériles niaiseries , des froides
dissertations sous lesquelles elle est étoulFée , ne plus offrir que les combats si intéressants des passions humaines , les oppositions des caractères et des esprits , les variétés pittoresques des mœurs et des usages , et , dans son allure philosophique et ferme , marcher vers son but , qui est celui de plaire et d’instruire. C’est une réflexion que je hasarde en passant , et que de plus habiles appliqueront peut-être à des parties de la littérature iiistoriqueplùs importantes que celle dont je m’occupe ici.
J’ai adopté la division qui m’a paru la plus naturelle et la plus simple , Vétat polàique , l’état phjsùjue, Vétat moral.
Dans la première partie , je lais entrer le précis des faits historiques , anciens et modernes , et de .rétablissement des institutions politiques et de la législation du pays.
Les notions que je donne sur l’histoire sarde du moyen âge, et notamment sur celle des quatre judicats , sont entièrement neuves pour la France.
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J’en dirai autant des notices , qu’on trouvera dans la première partie, sur l’établissement du gouvernement représentatif en Sardaigne , sur la constitution politique du pays , sur l’organisation et les sessions périodiques de son parlement des certes, sur la charte d'Eléonore, et sur l’esprit des lois de cette princesse.
Ces sujets sont vierges , et aucun de nos écrivains n’en avait encore fait l’objet de ses travaux.
A la seconde partie , qui est le tableau de l'état physique , appartiennent naturellement l’exposé de la situation géographique , de la topo,^raphie et de la statistique de l’ile , de ses productions naturelles , de son agriculture , de son industrie , de son commerce ; des considérations sur son climat , sur ses maladies endémiques , sur ses phénomènes et particularités remarquables ; enfin , des conjectures et des recherches sur la géographie comparée ancienne et moderne, sur ses antiquités et ses monuments.
Le tableau de Vétatnvoral, qui forme la troisième partie , se compose d’aperçus et de recherches sur les mœurs , les usages , le caractère et la langue
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nationale des Sardes. J’iii donné une idée de leur ^ammaire , de leur littérature , des sciences qu’ils cultivent, et des établissements d’instruction publique qu’ils doivent à la munificence et aux lumières des princes de la maison de Savoie.
11 m’aurait semblé que quelque chose manquait à cet ouvrage , si je ne l’avais pas accompagné d’une carte. On ne saurait se faire une idée , si on n’avait pas occasion de le vérifier par soi-même , de l’infidélité , et , pour parler vrai , de l’absurdité des anciennes cartes de la Sardaigne. Les deux moins mauvaises , celles de Janc/er et de De L’isle, n’ont sur les autres que l’avantage d’être un peu moins chargées de noms estropiés et de bévues. Le mal vient de ce qu’on n’a jamais , et bien à tort , traité cette île que comme adjacente à l’Italie , et comme une de ses dépendances. M. Azuni en a donné une , qu’il dit copiée d’un manuscrit du cabinet de M. le comte Bogino , ministre piémontais , et qui vaut mieux sans doute que les précédentes , car elle fait connaître, quoiqu’en les désignant mal, des parties de l’île dont, on n’avait jamais entendu parler, mais qui est encore très
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incomplète , très fautive , et où se trouvent omis un grand nombre de cantons et de communes.
U était réservé au Père Napoli de publier enfin , de concert avec Rizzi-^annoni, une carte spéciale, dressée sur les lieux , et soigneusement exécutée , de l’üe de Sardaigne. La carte que je donne est la réduction , au tiers de son format , de ce travail géographique , qui a paru en i8i i , et où j’ai rectifié quelques erreurs , qui avaient échappé à ses auteurs : tant il est difficile de faire une carte géographique toutrà-fait irréprochable ! Ils avaient omis les villages de Quarlmcioéi de Selargius , qui sont aux portes de la capitale. C’est comme si , dans une carte des environs de Paris , on oubliait Boulogne et Auleuil.
J’y ai ajouté une autre carte , dont je prends pour moi toute la responsabilité , celle de la Sardaigne antique. C’est un essai de géographie comparée , où j’ai cherché à déterminer l’emplacement et le site' correspondant des peuplades , des montagnes , des rivières et des villes dont parlent les écrivains an-: ciens. Clavier, dans sa Sardinia antiqiw , et plus
récemment Banville, ont fait un travail analogue;
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mais je pense , malgré le respect dû à ces savants , qu’ils ont été trop souvent guidés par de fausses inductions. Mon admiration pour leur vaste érudition et pour leurs ingénieuses hypothèses, ne m’empêche pas de croire que jé me suis plus rapproché de la vraisemblance. Du reste , je livre cette géographie conjecturale au jugement de ceux qui aiment à s’occuper de ces matières.
J’ai joint à la seconde partie une planche de médailles antiques, et à la troisième, deux autres planches qui représentent divers costumes sardes et des scènes familières. Ces deux dessins , faits d’après nature, ont été lithogra|^és sous mes yeux.
Je terminerai cette introduction en faisant remarquer que j’ai subdivisé mon ouvrage en un grand nombre de chapitres, précédés d’un titre sommaire. La lecture d’un livre dont la divisron est méthodique et détaillée , n’en est que {dus facile et plus ihictueuse. Ce que j’en ai fait d’ailleurs est {X)ur mettre parfaitement à leur aise des ^teurs dont les goûts sont très variés , et qui n’ont {»as de temp à perdre. Je présume qu’il s’en trouvera
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beaucoup qui,’ prévenus qu’on va les entretenir d’objets sans intérêt pour eux , comme les détails topographiques etla géographie comparée , tourneront bien des feuillets pour en sortir au plus vite , et c’est sans doute ce qu’ils auront de mieux à faire. Quant à ceux qui auront le courage, malgré cet avertissement, de s’y aventurer, ils l’auront fait à bon escient, et n’auront rien à reprocher à l’auteur.