‹ Histoire de Sardaigne, ou, La Sardaigne ancienne et moderne, considérée dans ses lois, sa topographie, ses productions et ses moeursChapitre 6 sur 78 · XXII · texte numérisé non relu

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table homme de lettres pour traiter une matière qu^ avait étudiée. Cet ouvrage est VJEssai sur la Sardaigne , qu’a donné, en 1798, M. Azuni, et qu'il a fait reparaître , en 1802 , plus étendu et plus développé , sous le titre à' Histoire géagraplùque , politique et naturelle..

Cette première ébauche d’un sujet neuf avait été favorableinent accueillie ; quoiqu’elle se sentit , •’omme l’auteur en convient lui-méme, de l’ex- Irême précipitation avec laquelle cette notice de circonstance avait été composée. Le succès lui inspira l’idée , qu’il crut heureuse , de se parer d’un titre plus ambitieux, que l’exécution n’a pas justifié , et d’agrandir son cadre , sans avoir , malgré son zèle et sa bonne foi , des matériaux suffisants pour le remplir.

En effet, l’ouvrage de*Af. Azuni tic donne, sur la géographie de l’île de Sardaigne , que des notions peu satisfaisantes ou erronées. Le peu qu’il en dit fourmille de fautes et de méprises , que le Père Napoli , qui a écrit après lui, relève avec une dureté que je n’imiterai pas. Son Histoire proprement dite se borne à des recherches d’érudi-

IX T no DU CT ION.

lion sur les origines , à des conjectures plus ou moins ingénieuses , et à une sèche énumération de faits généraux et de dates. Il a parcouru , en quelques pages, l’époque si animée de la conquête aragonaise , des longues querelles des Pisans et des Génois , et , s’en tenant à la désignation nominale des quatre principautés sardes , auxquelles apparemment il n’a trouvé qu’un intérêt local , il n’a pas même appelé l’attention du lecteur sur celle A' Arborée, qui fournit à l’histoire de la Sardaigne des épisodes si curieux. M. Azimi, dans un ouvrage qu’il intitule et historique,

et où il ne nous apprend que bien peu de chose dç la géographie du pays , ne nous apprend rien du tout de l’histoire et de l’esprit de ses institutions politiques, parmi lesquelles figure cependant , au premier rang , l’établissement du régime représentatif, dans le quatorzième siècle. Il se' borne à dire que la Sardaigne avait ses cortès, divisées en trois ordres, et il ne fait que donner le titre de ses codes criminel et civil. 11 est vrai de dire qu’à Pépoque. où l’auteur écrivait , ces matières occupaient moins qu’aujourd’hui l’attention publique.

alors distraite par tant d’événements non moins rapides que prodigieux.

Si M. Azimia. cru devoir omettre entièrement celte, époque , la plus intéressante des annales modernes de la Sardaigne , il a du moins su profiter , pour ce qui touche celles des guerres de la succession , des Mémoires laissés par le marquis de Saint- Philippe, seigneur sarde qui avait joué un rôle dans ces événements C’est à cette source que je puiserai moi-même , pour y trouver des faits curieux qui ne sont point assez connus.

L’extrait qu’en a tiré M. Azuni a fait arriver son premier essai à la dimension compétente d’un volume in -8“ , grossi par sa relation , que j’aurai d’ailleurs occasion de citer, des troubles qui agi-

' Don Vicente Bacallar-Sanna , marquis de San Felipe, a écrit des mémoires très volumineux pour servir à l’iiistoire du règne de Philippe V, dont le manuscrit est conservé dans la famille Masonesy Bacallar. On en a détaché des commentai res sur les guerres d’Espagne {^Commentarios de las guerras de Espafia) , qu’on a imprimés à Gènes , et qn’on a traduits en français sous le titre de Mémoires pour servir à Chistoire de Philippe V. On a encore du marquis de Saint- Philippe , la Monarchie des Hébreux , qui a été aussi traduite en français, et qui est estimée. Il est mort en 1716, à La Hâve, où il résidait comme ambassadeur d’Espagne.

xxvj INTRODUCTION.

lèrent la Sardaigne pendant les années 1793, g4 . 95 et 96 , et d’un projet de réforme dans l’administration , qui honore le patriotisme , les talents et l’ame de l’auteur , mais qui a servi seulement à faire voir que la Sardaigne aussi avait été l’objet des rêves d’un homme de bien.

Voüà ce que prévoyait sans doute M. Azuni, quand il disait que toutes ses couleurs étaient dans son cœur , et que c’était lui seul qu’il prétendait répandre dans son ouvrage. C’est en effet dans ces sentiments et dans ce style que l’ouvrage est écrit. Mais pourrait-on refuser de l’indulgence à un estimable et savant jurisconsulte étranger, qui voulait faire connaître sa première patrie à sa patrie adoptive , et qui , sans doute , tenait plus à passer pour un excellent citoyen sarde , que pour un bon écrivain français?

Le second volume de l’ouvrage de M. Azuni , consacré à l’histoire naturelle de la Sardaigne , est entièrement traduit de celle qu’a donnée Cetti , il y a cinquante ans , des quadrupèdes , des oiseaux , et des poissons et amphibies de cette île. Sans doute il était utile de montrer les richesses de la Sar-

INTRODUCTION. XXVIJ

daigue «lans les trois règnes , et d’indiquer les productions cpii lui sont particulières , qui sont ses avantages propres , et qui forment sa richesse ; mais embrasser toute Thistoire naturelle , et décrire une foule d’espèces qu’on retrouve partout , c’est là , il faut le dire , du temps perdu et du remplissage, t^uel intérêt veut-on que le lecteur porte aux lézards, aux grenouilles , aux bécasses et aux étourneaux de la Sardaigne ? Les oies et les poules de ce pays ^ ne difièrent pas de cellps qu’il voit tous les jours ailleurs ; les rossignols et les fauvettes n’y chantent ni mieux ni plus mal , et il n’y a rien qui se resremble , dans toutes les parties du monde , comme les moineaux , les hirondelles et les pies - grièches.

Cet ouvrage de M. Azwù , quoiqu’il offre , je me plais à le redire , plusieurs parties bièn ti'aitées , a été réfuté et critiqué par le Père Napoli, ave<‘ une sévérité monacale , qui va jusqu’à l’impolitesse. Les expressions dont il se sert envers un homme inoffensif et de mœurs douces , ancien magistrat, aussi honorable par ses talents que par ses qualités , et auteur d’un ouvrage estimé sur le

XXVUJ INTRODUCTION.

droit maritime ' , rappellent le bon temps où les gens de lettres s’accablaient réciproquement d’injures , et sont dignes de figurer dans le recueil des aménités littéraires.

Cet inexorable religieux prétend qu’il y a dans l’ouvrage de M. Azuni autant de faussetés et de bévues que de lignes , et qu’il en a , pour sa part , découvert plus de deuxcents trèsnotables, qu’il n’a pas la patience de réfuter. U l’accuse d’avoir déplacé le cours des rivières , d’avoir , de son autorité , mis au midi ce qui est au nord , et de s’être trompé dans la désignation des lieux , d’une centaine de milles. Ce qui prête surtout à ses mordants sarcasmes , c’est l’assertion faite sérieusement par M. Azuni, que les ânes de son pays marchent aussi vite qu’un cheval au trot , qu’on trouve des chevaux sauvages en grande quantité à Tavolara et à Saint-Antioche , où l’on serait en effet bien habile d’en rencontrer un seul , et que les maries , qui donnent la fourrure , sont si abondantes dans les montagnes de la Gallura , que les paysans , pour préserver

' Système universel des principes du droit maritime en Europe.

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INTRODUCTION. Xxix

leurs vergers et leurs vignes , sont obligés de leur livrer des batailles, qui ressemblent, dit le malin critique , à celles des pjgmées et des grues. Voilà ce que le P. Napoli appelle d’incroyables extravagances et des gasconnades à faire mal au cœur (stomachevoU ) .

L’attaque était trop rude pour que M. Azuni ne cherchât point à se défendre. Il l’a fait, et c’est ce qui a donné lieu, entre son adversaire et lui, à une polémique très âpre. Que pouvait-il faire de mieux , répondant à un lionâme qui le raille si légèrement de prendre des vessies pour des lanternes, que de lui prouver , s’il en avait les moyens , que lui-même était tombé dans des méprises aussi grossières que ses expressions? Il a été en effet assez heureux pour trouver de graves erreurs chez son incivil Aristarque , ce qui dans sa position était une bonne fortune. Mais , en prenant le critique en flagrant délit , il aurait dû aussi se justifier du reproche d’exagération. Il ne l’a point essayé , et n’y aurait pas réussi. C’est son défaut dominant ; c’est celui de tous les Sardes qui écrivent siirleur pays natal. L’amour delà patrie égare

INTRODUCTIOX.

leur jugement, et ils portent l’orgueil national presque aussi loin que les Anglais , ce qui n’est pas peu dire. C’est chez eux la passion du pays natal dans toute la force du terme. Ils préfèrent d’abord à tout l’île faTorisée du Gel , qui est leur patrie commune , et ensuite à tout le reste de l’île le lieu qui les a vu naître ; car leur patriotisme se divise , pour ainsi dire , comme la circonscription territoriale , en deux caps, celui du midi et celui du nord , entre Cagliari et Sassari.

La prétention des deux capitales à la prééminence , vivement débattue et depuis long-temps décidée en faveur de la première , a donné le jour à de gros livres , peut-être célèbres autrefois , oubliés aujourd’hui , comme ils le méritent , dans lesquels on discutait avec autant de chaleur que d’amertume, au nom de chacune des deux villes,

l’antiquité de son origine , sa supériorité physique et morale , les avantages de la position géographique , la suprématie épiscopale , le nombre des saints et des reliques '.

' Le Père minorité Vitale^ auteur des Annales latines de la Sardaigne, s'est surtout distingué par son zèle et sa

I?îTRODUCTION.

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Ces anciennes animosités nationales , à qui les guerres civiles et l’occupation étrangère ont fourni (les scènes plus sérieuses que les querelles littéraires des moines , se sont converties , en traversant les siècles et en se modifiant avec les temps et les mœurs , en petites vanités locales , en préventions réciproques , en jalousies de provinces . dont on a pu reconnaître l’existence à l’épocpie des troubles de 1 793 , dont on retrouve les traces dans les relations sociales de tous les jours, et enfin jusque dans l’attaque et la défense du Père NapoU et de M. Azuni. C’est un plaisir de voir les deux auteurs sardes se radier agréablement sur

fécondité comme avocat de Cagliari. L’historien Vicoti un anonyme , mis en avant par l’archevêque de Torrès, avaient écrit que la ville de , eu sa qualité d’héritière de

l’ancienne Tunis Lybisonis des Romains , qui est aujourd’hui le village de Tom, l’emportait en tout sur Cagliari , et qu’elle devait son origine aux Tartares , «on véritable nom, suivant eux, étant Tatabi. De pareils adversaires n’étaient pas faits pour effrayer le père Vitale, qui combattait avec Hercule le Lybien , fondateur de Cagliari , et qui , fort de son redoutable auxiliaire , les écrasa l’un après l’autre sous deux énormes volumes latins , dont l’un, divisé en chapitres ornés d'autant de palmes, en signe de victoire, s’appelle le Bouclierdorde t excellence de Cagliari{Clypeus aureus eJCceUenliœ Caralitanæ) , et l’autre la Forteresse triomphale ( Propugnaculum triurnphale).

XXXIJ INTRODL'CTION.

le lieu de leur naissance. Le dernier , dans une description un peu emphatique de la ville de Sassari, où il est né , avait dit qu’elle était environnée de fortes murailles et de tours d’une grande élévation , et que la promenade était ornée d’une magnifique fontaine appelée le Rosello, qui égalait tout ce que Rome offre de plus beau dans ce genre. Le professeur des écoles pies prétend que le Rosello n’est qu’une petite fabrique assez jolie, et que ces murailles et ces tours , si vantées , n’ont guère plus d’une vingtaine de pieds d’élévation , et seraient aisément réduites en poudre par trois ou quatre coups de canon. Il trouve cette nouvelle gasconnade bien digne du pays ; car les Sassarais , suivant lui, ont une folle passion pour leur endroit , qu’ils préfèrent sérieusement aux plus belles villes du monde , et tous leurs écrivains manquent de critique et de jugement. M. Azuni, en s’efforçant de relever ses murailles et ses tours , et de réhabiliter le Rjosello, répond qu’on ne devait pas attendre moins d’impertinences d’un homme qui a reçu une éducation africaine , et d’un labarcain de Vile de Saint-Pierre (cap de Cagliari).

l!VTRODU C T lO >•. XXXÜj

Voilà comme les écrivains sardes se traitent entre eux dans l’état de paix ; mais toutes les dissensions et littéraires et locales disparaissent quand un géographe ou un voyageur étranger s’avise d’attaquer la patrie ; tous se réunissent alors sous le même drapeau et marchent ensemble contre l’ennemi commun. Il faut voir en pareil cas leurs exclamations, leur sainte colère, et leur courageuse défense.

11 est vrai qu’ils ont beau jeu , et que l’irréflexion et l’ignorance des étrangers , qui ont voulu parler de la Sardaigne sans la connaître, donnent une ample carrière à leurs récriminations.

Il y a peu d’années qu’une diatribe inconsidérée , lancée j>ar un voyageur anglais , les a mis en rumeur plus que toutes les attaques précédentes. Un monsieur Galt , qui a publié, en 1812 , à Londres , un V ojrage dans quelques Iles de la Méditerranée et dans la Turquie d’Europe , a parlé de la Sardaigne, dans un article aussi court qu’injurieux , qu’a cité /«? Moniteur du 16 septembre i8i3; et quelques heures de relâche à Cagliari lui ont suffi , suivant la méthode anglaise , ^xuir juger le pays

XXxiv TNTRODUCTION.

et les hommes. Il a eu le malheur de dire que la capitale présente V aspect d*une ville tombant en ruines , que l’Etat n’a pas plus de 8o,ooo livres sterlings de revenus, que les chênes des forêts pourrissent très vite et ne sont d’aucun usage , que l'instruction publique est extrêmement négligée, que l'ancien code , dont il ne sait pas même le nom, puisqu’il l’appelle Costa di logo>, au lieu de Carta

de logu , n’est ni complet ni clair , qüe les habitants

de la campagne, vêtus de cuir tanné ou enveloppés de peaux de moutons , ressemblent à de véritables sauvages , etc. Cette fois , c’est M. ^zun/qui a pris la parole et réfuté , par des citations de son ouvrage , le voyageur anglais , auquel il rend avec usure les politesses qu’il avait reçues de son compatriote le tabarcain de Saifit Pierre. Il conclut par dire qu’il convient moins aux Anglais qu’à personne de ca~ lomnier un peuple simple, frugal , hospitalier, et qu’il voit bien qu’il n’y a qu’un moyen de leur plaire, c’est de prendre, s’il se peut , avec leur habit mal fait , leur grossièreté , de copier cet air brusque , gauche et maussade , qui accompagne toutes leurs actions, de tordre le poignet en signe d'amitié

INTRODUCTION

aux personnes que l'on connaît , d’affecter le négligé jusqu’à paraître au spectacle en papiüottes , de se moucher avec les doigts , et d’exhaler en pourceaux le superflu de l’air par les extrémités opposées du corps *.

En parcourant rapidement les ouvrages qui traitent de la Sardaigne, j’ai voulu donner une idée des notions qu’on possède jusqu’à présent sur ce pays.

‘ Observations sur un chapitre du Voyage de M. Galt. Gènes, i8i3.

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