‹ Histoire de Savoie d'après les documents originaux. T. 2Chapitre 11 sur 43 · BF · texte numérisé non relu

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chai de Montmorency1 dans la Bresse et le Bu gey, se livrèrent de part et d’autre à de terribles représailles, indignes de gentilshommes, et que le maréchal de Biron renouvela, dans les mêmes provinces, en 1505 et en 1(300*. On a peine à croire que de tels attentats aient pu se commettre chez un peuple civilisé, au milieu de populations chrétiennes, sous les yeux et par les ordres de cavaliers accomplis. Les partisans du bon vieux temps peuvent récuser certains progrès modernes ; ils ne nieront pas que les sentiments de justice et d’humanité aient fait un pas immense, et que le droit d’autrui soit mieux compris, la vie humaine plus respectée, aujourd’hui qu’il y a trois siècles.

Le traité de Vervins (2 mai 1508) vint enliu terminer la guerre et rendre à la France ce qu’elle possédait en 1550. Henri IV, après avoir signé, uit au duc d’Epernon : De ce coup de plume, je viens de faire meilleure besogne que je n’en eusse fait de longtemps avec les plus

rançon fixée. Et, le plus grand moyen de voir et respirer dans tes sortes de prisons, c'est l'embouchure du tonnelet et le trou de la serrure des coffres. — Lettres des consuls de I.yon au roi.

' *. Le 8 novembre 1594, les gens de M.le connesfable de Montmorency prindrent Montluel en Savoyc et le pillèrent, d'autant que le marquis de Treffort et Dalanson avoyent priiis le Chastelard en Bombes et massacré tout ce qu'ils y trouvèrent dedans. ■> fChrou. anonym. manusc. — Archives du Khôno. Section XII.)

! En 1596, Henri IV exempta Montluel de tout impôt, pendant sic ans, pour qu’on pût rebîtir les maisons. — Eu 1600, il y eut des paroisses dont tous les habitants avaient disparu ,'Dompierre en Domhcs) ; d’autres {La Yraudière) où, dans les villages incendiés, il ne restait qu’un seul être vivant. (A R. CH. C. de Dijon. Dénombrement des terres du marquis de Varambon. 1603.)

vaillantes épées de ma noblesse' . Quelques jours avant, le roi avait mis fin aux guerres de religion par l’édit de Nantes (13 avril 1598).

Le traité de Venins replaçait aussi le duc de Savoie dans cet état de neutralité dont il n’aurait pas dû sortir ; la question du Marquisat de Saluces était réservée ; on la soumit à l’arbitrage du Pape Clément VIII qui promit de se prononcer dans le délai d’un an*. Ce fut une faute, qui engagea le roi, incontinent après la paix, dans une guerre qu’on aurait pu éviter ; mais la diplomatie espagnole comptait trop sur les agitations mal apaisées du royaume pour permettre qu’on réglât ces affaires sans s’y ménager la possibilité d’un retour. M. de Bothéon vint à Chambéry recevoir pour Henri IV le serment du duc Charles; on le combla de caresses, de chevaux barbes et de chaînes d’or ; il ne se laissa pas séduire à ces amorces et sollicita le prince de régler son différend avec Genève. Le duc se trouvait vis-àvis de Philippe II, de Henri IV et de Clément VIII dans une position tellement fausse,

* Girard. Kir du due d'Epernon. Tome Ier. — Bodin. La République. Livre V, chap. 1er.

5 Art. $4 du traité. Traités publics. — Philippe II n'avait fait, à Vervins, aucune réserve en faveur de son gendre et do ses petits-fils de Savoie; il no pardonnait pas au duc les défaites de Pontcharra, des Mollettes et de Barraux, sa déception de Provence, ses pourparlers de Bourgoin. Averti par les légats Calatagirone et Alex, de Médiris , Charles-Emmanuel se hâta d’envoyer è Vervins le marquis de Lullin.qni, grâce aux pressantes sollicitations do Clément VIII, réussit à vaincre les répugnances des plénipotentiaires français, Bellièvre et Sillery. Ce ne fut que sur la lettre écrito par le duc au roi : Qu'il le rendrait d l'avenir plus content de luy et de ses actions que le temps et les occasions passées ne luy en avaient donné le mo’ien. 'Dumont. Négociations de. la France. V. 561.)

— suspect aux uns, l’obligé des autres, — ses finances étaient si compromises et son armée si mal en ordre, après neuf ans de guerre, qu’il dut ajourner ses projets. 11 promit et jura tout ce qu’Henri IV lui (il dicter. Charles-Emmanuel se connaissait à la cour de France de puissants ennemis : le parti de la guerre, Lcsdiguières, Biron, d’Ornano ; le parti protestant, Rosny, Duplessis-Mornay ; mais la question du Marquisat le préoccupait plus encore. Il mène à Thonon, en grand appareil, le Cardinal-Légat, lui donnant en spectacle les conversions tumultueuses du Chablais, et confie à ses conseillers Charles de Rochette, Antoine Favre, Chabod de Villeneuve, Pensabène, le soin de fouiller dans les Archives de Turin, de Nice et de Chambéry tous les titres 1 sur lesquels la maison de Savoie appuyait ses prétentions à la souveraineté de Saluces ; on les recueillit en quantité si considérable qu’il fallut, pour les porter à Rome, en charger quatre mulets *.

La conversion du Chablais est l’un des faits les plus importants et les plus discutés de cette époque. Depuis l’invasion bernoise de 1536, ce pays avait désappris la religion catholique; le ministre Viret dogmatisait à Thonon, l’esprit de Genève avait fait table rase de tout ce qui rappelait le culte romain. La liberté de conscience, proclamée en 1501, y fut compromise

1 C’est sans doute à cette occasion, et pour faciliter les recherches, que le duc, par lettres du 24 novembre 1598, donna l’ordre, à tous les particuliers qui avaient été chargés de délégations pour son service, de réintégrer aux Archives de la Chambre des comptes les titres, contrats et parchemins qu'on leur ouoit confiés. (Itegislre XXV111, folio 42.)

* Cambiano. Istorico discorso. — Pierre Mathieu. Histoire de France et des choses advenues aux provinces étrangères. I,

— l'JO —

par les guerres de 1589, et, lorsqu’il fallut donner des gages aux cours de Rome et de Madrid, le duc n’hésita point. En 1594, François de Sales s’était chargé seul d’évangéliser la province ; dans tout le feu de la jeunesse et du dévouement, il refuse la force armée que tenait à sa disposition le baron d’ilermance ; après des mois de stérile labeur, perdant patience, il se plaint enfin que le duc, distrait par d’autres intérêts, néglige d’appuyer ses efforts.

« L’on preschera pour néant, écrit-il le 29 décembre 1595, si les habitants fuient la prédication. Plaise donc à Y. A. de faire convoquer les bourgeois et les inviter par l’un de messieurs du Sénat à entendre, sonder et considérer de près les raisons que les prescheurs leur proposent pour l’Eglise catholique du giron de laquelle ils lurent arrachés par la pure force des Bernois. — Vostre Chablais, dit-il un an plus tard, est une province ruynée. Quant à moy, j’ay déjà employé XXVII mois à mes propres dépens en ce misérable pays, et j’ay semé entre les épines ou sur les pierres. Certes ! outre la recouverte de M. d’Avully et de l’avocat Poucet, ce n’est pas trop grand cas des autres. »

Le sénateur Favre avait déjà l’oreille du prince; sur son avis, François de Sales est mandé à Turin ; il y porte les idées pratiques de son ami le jurisconsulte, traduites dans un langage limpide et persuasif. Depuis quelques mois, les Capucins avaient commencé leurs missions dans les environs de Genève , et François, redoutant que leur propagande énergique ne compromit l’œuvre toute d’apaisement et de douceur qu’il avait rêvée, crut écarter le danger de mesures trop brusques en sollicitant le périlleux bonneur de diriger seul la conquête morale du Chablais.

* Genève est cité capitale du Calvinisme, disait-il au duc. Il y a des gens de tous pays la venant visiter comme un catholique visiteroil Rome. L’Angleterre môme fait venir des ministres de Genève; en 1595, elle en fournit vingt à la France. Ses belles et magnifiques imprimeries remplissent toute la terre de mescnanls livres jusques à en faire distribuer aux dépens du public. En 1596, le livre de Rochandieu a esté imprimé à en donner gratuitement pour 700 escus d’or. A cecy se rapportent les escoles où l’on voit quantité de jeunes gentilshommes de France, d’Allemagne, etc. — Il faut pour y parer, à Thonon des jésuites, à Annecy un imprimeur, de bons prédicanls par les campagnes, une maison de refuge

Iiour les arts mécaniques, un séminaire pour les bellesettres, et avec cela de l’argent et beaucoup d’argent. On le pourvoit prendre sur 1rs revenus superflus de quelques abbayes. — Que faut-il en somme? Restaurer les églises, rétablir les curés, bailler de la terre aux habitants par de bans édits, lern • les offres aux hérétiques, bailler de l’occupation à la jeunesse catholique

Ïar les armes, chasser les ministres, surtout celui de honon, honorer spécialement déchargés et de dignités les catholiques, se montrer libéral pour les nouveaux convertis, etc. '. »

A son retour de Turin, François de Sales, enfiévré, tout modeste qu’il fût, de l’approbation et des caresses du prince, persiste cependant à refuser le secours du bras séculier, et célèbre à Thonon la messe de Noël, en présence de seulement sept ou huit vieilles personnes, tandis que le régiment du comte de Martinengo heurtait aux portes pour prendre ses logements. Les Capucins critiquent les scrupules de l’apôtre ; ils se font forts de tout terminer promptement, disant: Que l’on n’aura

1 Œ uvres de saint François de Sales. Edit, de Didol. 1821. — XIV. 76. ( Discours au duc, en son conseil, décembre 1596.)

pas de peine à ramener à l’obéissance de l’Eglise le petit peuple de Chablais, car il va pour V ordinaire, sans réflexion, où vont ses 'maîtres; que d’ailleurs il paraissoit par la facilité que ces prétendus réformés témoignoient à se convertir, qu’ils navoient pas des sentiments arrêtés sur la religion'. — Ils ne s’apercevaient pas, dans leur zèle, qu’ils discréditaient d’avance par ces allégations l’éclat de leurs succès. Le duc utilise à la fois les violents et les doux; mais, pas encore de rupture ; la situation générale de l'Europe est trop tendue pour que l’habile Favre conseille d’exaspérer les Suisses. On use de moyens détournés, d 'amorces, selon la langue expressive des trésoriers qui classent sous ce titre tout l’argent destiné à l’achat des consciences, en religion comme en politique. Ce système d’intimidation pour les uns, de séduction pour les autres, qui, au nom de la pure morale évangélique, faisait du positif de la vie, des intérêts matériels, le motif et le prix des abjurations, était familier au duc de Savoie. Depuis longtemps il remployait, sans succès il est vrai, contre une femme héroïque, Jacqueline de Montbel, comtesse d’Entremont , dont les vingt-six années de tortures morales comptent parmi les épisodes les plus singuliers du XVIe siècle J. L’expérience de quelques mois ne produisit pourtant que déceptions.

1 Bist. des miss, des Capucins, d’après leurs propres manuscrits, (Charubéry, 1867. Pages 20 et 73.)

* Les femmes d’autrefois. — Jacqueline de Montbel, veuve de Coligny. (Paris. 1869. Didier, éditeur, avec xix Documents dont plusieurs inédits.)

t Le zèle que j’ay au service de Y. A., disait François de Sales, nie faict oser dire qu’il importe, et de beaucoup, que laissant icy la liberté qu’ils appellent de conscience, selon le traité de Nvon, elle préfère néanmoins en tout l’exercice des Catholiques 1 . »

Cette franchise déplut; le duc, à qui l’on détaillait en les comparant les conversions obtenues par les Capucins et le peu de succès des prédications de l’apôtre , confie au sénateur Favre la présidence des tribunaux du Genevois, et le délègue pour déclarer aux habitants du Chablais qu’il est temps d’abjurer les erreurs de Calvin (1597); il adjoint à François de Sales, suspect de tiédeur-, trois hommes ardents, le jésuite Saunier, les capucins Chérubin de Maurienne et Esprit de la Baume. Ceux-là savaient comment on force les convictions et par quels spectacles on séduit l’oreille et les yeux; les processions d’Annemasse, l’appareil théâtral des cérémonies , les plantations de croix et les distributions d’aumônes jetèrent toutes ces populations dans une émotion profonde. Les violences des capucins contrastaient avec la parole fine et persuasive de François de Sales; Chérubin blâmait les conférences paisibles de Thonon et les entrevues de Genève avec Théodore de Bèze ; les trois prêcheurs écrivaient lettres sur lettres au duc de Savoie , demandant le rappel de cet apôtre par trop naïf dontl’aimable sincérité gênait leurs manœuvres.

* Lettres inédites de saint François de Sales , publiées par Datta. Tome 1, page 170.

s Les sentiments furent partagés sur la manière dont François avait exposé la doctrine de l’Eglise catholique; certains assuraient que, si ce qu’il avait avancé devenait public, il en serait désavoué. (Vit de saint François, par l’abbé Marsollier.)

« Il gaste plus d’ouvrage en un jour que nous n’en pouvons édifier dans tout le mois ; prescnant en ministre plus qu’en prebstre, s’oubliant jusques à nommer les hérétiques ses frères, chose si scandaleuse que les Protestants en font trophée ' . »

Les entrevues de François de Sales et de Théodore de Bèze, dont on voulait faire un illustre transfuge, ne furent pas tout à fait indignes par le ton et par le cœur, remarque M. Sainte-Beuve, de ce que fut ensuite, par la pensée, la tentative de conciliation entre Leibnitz et Bossuet. On peut aussi comparer ces entretiens aux échanges de sympathie de l’évêque Rossillon de Bernex avec le ministre Bénédict Pictet, en 1715. Mais j’y vois autre chose qu’une sollicitation directe du cœur à l’esprit ; derrière la mission que Clément VIII donnait à François , se cache celle , secrète et tortueuse , que Charles - Emmanuel confiait aux trois gentilshommes qui servent d’escorte à l’apôtre. Les allusions du président Favre, dans ses lettres inédites, certaines dépenses équivoques inscrites à cette date dans les écritures du trésorier Roliaz, au compte de Genève, indiquent qu’on avait l’espoir d’y acheter autre chose

?ue le désaveu d’un vieillard. Les voyages de 597 et 1598 rappellent, par mille nuances, le séjour de l’évêque Alardet en 1560 , et , s’il n’y a pas encore de preuves positives de manœuvres politiques masquées par l’affectueuse cordialité du saint prêtre, on peut cependant amasser assez de présomptions pour proposer la solution de ce problème à la sagacité des

1 Vie de saint François de Sales, par le curé de Saint- Snlpiee. Edition de 1854. Page 272, tome I«r.

chercheurs. À la quatrième visite, François de Sales, comme s’il subissait, à son insu, l’intluence des courtiers diplomatiques dont il était suivi et auxquels sa seule réputation ouvrait les portes de Genève, aborda ce coin de l’intérêt personnel où Théodore de Bèze l’exila par cette simple et fière réplique : Assez , Monsieur , je suis trop vieux et trop sourd pour prester l’oreille à de telles paroles 1 . Il est probable que les syndics repoussèrent avec la même indignation les propositions qu’on leur porta. La déception politique ramena le duc à ses premiers desseins; les calvinistes de Thonon payèrent pour les citoyens de Genève. Le cardinal Alexandre de j\Iédicis, le négociateur de Vervins, retournait à Rome; la peste l’avait empêché de descendre la vallée du Rhône.

« Instruit à fond de l’affaire du Marquisat, remarque Marsolier, il pouvoit contribuer plus que personne à la faire tourner à l’avantage du duc, et l’on ne doutoit point que S. S. ne formât son jugement sur l’avis du Légat. II lui éloit donc de la dernière importance de le gagner et c’est dans cette vue qu’il partit de Turin pour l’aller recevoir. »

Les Capucins dont François de Sales n’était plus que l’auxiliaire, les évêques de Genève et de Fribourg, M. d’Avully, passionnés comme tous les prosélytes, adressaient au duc message sur message ; « l’assurant des dispositions où se trouvoient les peuples, à la suite d’oraisons publiques, d’embrasser la religion catho-

1 On proposait à Théodore de Bèze une retraite à son choix, qqatre mille éeus d’or de pension, etc., non k litre d’achat mais d'indemnité. Cetto subtilité se retrouve marquée dans l’une des définitions du Code Fabrien. Où fut FéçhO?

lique, s’ils étoienl appuyés de son autorité et de sa présence. » — A. Favre, pour sa part, jugeait l’occasion propice , puisque la paix générale permettait au prince de concentrer son attention et ses ressources sur ce point unique. Quelle preuve plus forte de dévouement à Rome et à Madrid pouvait- il donner que de montrer le Ghablais converti malgré les Bernois, et Genève raillée, menacée malgré Henri IV?

« Le duc reçut à Haulecombe, des mains de M. Balthazard Magnilier, curé d’Annemasse, envoyé exprès, les lettres de Mgr Claude et du P. Chérubin; après les avoir leiies, demandant de l’encre et du papier , il escrivit au P. Chérubin, de sa main propre, sur les épaules du sieur Boursier, l’un de ses secrétaires, car il étoit au bord du lac du Bourget, prest à s’embarquer sur sa frégate pour aller voir le cardinal de Florence que le mauvois temps avoil arresté à Chanaz, petit village sur le Rhosne, éloigné d’une lieüe de l’abDaïe. »

Il conduit le Légat à ïlionon, quoiqu’on ne se fût point encore avisé de passer par cette ville pour aller de France en Italie, dit Marsollier, avec une pointe de malice. Pendant plusieurs jours, ce ne furent que longues processions, conversions bruyantes , sous la pique des cavaliers et grâce à ces entraînements tumultueux où il est aisé de jeter les foules. Les prières des quarante heures servirent de prétexte à des manifestations où la curiosité eut autant de part que la dévotion; de larges distributions de pains, de grains et d’argent, à Ripaille, à Filly, a Thonon, y attirèrent les paysans des vallées de l’Arve et de la Dranse '. Les députés de

1 Le duc dit an cardinal en lui préaentant François de Sales: J'ay apporté icy mon espéc pour seconder ses saintes entreprises. — AR. CH. C. Missions du Chablais. Maxzo 109.

Berne s’étaient rendus a Thonon pour réclamer la liberté de conscience en Chablais et l’exécution des traités de 1504, 1570 et 1589; le duc leur répondit que les conversions étaient volontaires ; que d’ailleurs il autoriserait le séjour de trois ministres, pourvu qu’on le laissât envoyer trois capucins prêcher â Berne. La conversion du petit peuple ne satisfaisait le duc qu’à demi ; il sentait bien que rien n’était moins sérieux ; les convictions mieux raisonnées des bourgeois et des gentilshommes ne capitulaient pas encore. Sur le conseil du P. Chérubin, il se décide à frapper un grand coup. Le 6 octobre 1598 eut lieu, à la maison de ville de Thonon, la fameuse assemblée où le duc Charles, en réplique à l’édit de Nantes, commit un de ces attentats que doit flétrir l’histoire.

Depuis un mois, le Chablais était remué par la larole ardente des missionnaires; dix mille jénitents descendus fies vallées encombraient a ville, fanatisés par les sermons, les flagellations, les prières publiques ; deux mille arquebusiers campaient aux portes; le Légat, sa suite, les gentilshommes de la garde du prince, vêtus de velours et d’écarlate, les cavaliers l’épée nue, les confréries visitant les croix des chemins, formaient un tableau imposant où le chant des prêtres se mêlait aux clameurs des fanatiques et au bruit sourd de la multitude. C’est à travers ces rues pleines de rumeurs et de menaces que trois cents bourgeois ou nobles durent passer pour répondre à l’appel du prince; désignés à la curiosité ou à l’insulte, ils ne parvinrent pas sans péril jusqu’au lieu de l’assemblée. Chérubin parla deux heures; le prince qui pendant le sermon n’avait cessé de

se toucher la barbe et de tourmenter la poignée de sa dague, signes de colère, dit un contemporain, s’écria tout à coup avec véhémence :

* Il est temps que j’apprenne de vous mesme vostre dernière résolution ; que ceux qui portent la croix blanche sur le cœur passent à ma droite et ceux qui préfèrent l’hérésie de Calvin à ma sinistre, comme les damnés du jugement! d

Un moment d’hésitation dans cette foule inquiète; puis les deux tiers environ passent à la droite du prince, salués par les acclamations des prêtres auxquelles répondent les cris du dehors. François de Sales prend à son tour la parole et, les larmes dans la voix, avec une onction pénétrante, il essaie de toucher les imprudents qui demeurent obstinés dans leur foi. Un d’eux se détache du groupe, puis un autre, et c’est tout. Le colonel du régiment du Chablais, Brotty, les bourgeois Joly et Despretz, d’autres encore, notables, hommes de loi, et

Idusieurs gentilshommes restaient isolés au miieu de cette foule où le respect se mêlait à la surprise.

« C'est donc vous, ennemis de Dieu et du prince, répond le duc, qui prétendez me résister? Je vous feray voir que je suis le maistre. Ça, prenez le nom de ces opiniastres et que sous trois jours ils avent vidé mes Estats! »

Le jour même , des lettres-patentes supprimèrent le culte protestant, révoquèrent tous les officiers, magistrats ou syndics appartenant à la religion réformée, ordonnèrent qu’on brûlât les livres de doctrine, les Bibles en français , les psaumes de Marot, condamnèrent à l’exil quiconque ne ferait pas, entre les mains

des Capucins, profession de bon et pur catholique Ces mesures extrêmes rencontrèrent une vive opposition parmi les ministres savoyens1 * 3; rapprochement singulier, c’était à l’heure même où le Parlement de Paris refusait d’enregistrer l’édit de Nantes. Mais le duc ne ménageait plus rien; les conseils passionnés d’Antoine Favre, si persuadé gîte peu d’hommes s’exposent aux nécessités d’être vagabonds pour affaires de conscience, ceux de François de Sales lui même, entraîné par le milieu violent où il vivait et peut-être aussi par le besoin de faire excuser sa propre débonnaireté, s’accommodaient à une volonté ferme, impitoyable et qui, d’elle-mème, allait au-delà de leurs combinaisons. 11 avait échoué à Genève dans ce que Auguste de Sales appelle naïvement la tentation de Théodore de Èèze; il profitait, pour emprisonner la ville dans un cercle hostile, de la terreur qu’inspirait aux Suisses l’armée du duc d’Albe J. Les Bernois, les députés de Genève, les princes protestants d’Allemagne, les Hollandais, la reine Elisabeth, élevèrent contre ce coup d'Etat des protestations énergiques mais stériles4. 1 /intervalle qui s’écoula entre le

1 Lettres-patentes des 5, 6, 12 octobre. — Enquêtes du 12 novembre 1598.

1 Nouvelles lettres inédites de saint François. I. 128.

3 Corresp. de Morillon et de Granvelle avec Philippe 1 1 .

4 Les Cantons obtinrent cependant que les conférences ouvertes à Thonon fussent reprises h Hermancc, puis à Genève; les pourparlers du 23 novembre et le Conclututn du 3 décembre 1598, sur la possession du bailliage de Gex et de la Châtellenie de Gaillard, aboutirent h des accords qui ne furent pas mieux respectés que ceux de Vervins. Les plénipotentiaires de Savoie, le président Chabod , le baron de Ternier et le comte de Viry, se défendirent ma), n’ayant d’ordres que pour

traité de Vervins et l’invasion d’Henri IV , fut employé, sans trêve ni merci, à pacifier les territoires limitrophes de Genève, selon les expressions des historiens, et à reconquérir le Chablais à la religion de ses pères. La conversion forcée du Chablais vengeait le parti espagnol de la déception de l’édit de Nantes ; jamais les deux principes incarnés dans Charles-Emmanuel et Henri IV ne s’accusèrent avec autant d’énergie qu’en cette année 1598.

« Le duc rétablit, sans violences, le catholicisme en Chablais, a dit un historien d’habitude plus exact 1 ; les Chablaisiens revinrent volontiers à leur religion primitive ; il ne fallut pas beaucoup de temps pour leur faire oublier les doctrines nouvelles, peu de leur goût, et qui n'avaient jamais été adoptées généralement par eux. »

Les lettres de saint François de Sales et les registres du Sénat contredisent ce témoignage. Ce qui était vrai en 1536 ne l’était pas soixante ans plus tard. En 1594, le Chablais ne comptait guère que cent catholiques pour soixante-dix paroisses, et il y avait des prêches réguliers dans soixante-cinq3. Ce pays, protestant depuis deux générations, avait, il est vrai, subi la Réforme a regret, comme il subissait les Missions avec répugnance; mais, de 1536 à 1564, sous la rude domination bernoise, de 1564 à 1580 sous la tolérante administration d’Emmanuel-Philibert, de 1580 à 1594 sous l’équivoque autorité de son fils, de 1594 à 1597, pendant l’apostolat de François de Sales, de 1597 à 1600 sous les pro-

ntermoyer, contre la logique des conseillers genevois Jean Sarrazin et Jean de Normandie.

1 Marquis Costa. Mém. hist. II. 1X3. (Edit, de Turin. 1818.)

1 Via de saint Français de Sales. Tome I*', page 14$.

vocations et l’arbitraire, ces populations, si maltraitées par les Espagnols a Olivaros et les earnisaires de Martin en go, apprirent à envier la paix de leurs voisins de l’autre côté du lac, à désirer l’indépendance de leurs amis de Genève. La confiscation et l’exil eurent raison des obstinés, l’argent et l’octroi de charges publiques ramenèrent le reste des consciences; mais il y eut des retours et des sursauts dans la soumission apparente à une contrainte odieuse. La lutte sourde, l’abstention, la résistance passive, tout ce qu’on crut terrassé par le coup d’état de Thonon reprit et recommença avec l’invasion française. Le duc, par lettres du 20 juin 1601, invite les peuples du Chablais, de Ternier et de Gaillard à se rendre, avec les femmes et les enfants, aux sermons des capucins sous peine de punition arbitraire. Les mesures de rigueur furent appuyées par la création de quantité de maisons religieuses, l’organisation des confréries, et l’installation à Thonon, Evian, Annecy, d’Ordres puissants destinés à lutter contre les prédications genevoises et le vieux levain des hérésies. Le duc Charles traitait de rêveries les principes formulés par son père dans le traité de Nyon; il avouait n’estre que le fait d'un bon chrestien de courir sus à ceux de Genève, sans leur garder jamais parole ni serment. Il allait droit au but et, comprenant que la Réforme ne serait déracinée qu’à demi dans le cœur des nouveaux convertis, il s’attachait à l’éducation des enfants. La création du collège des Jésuites de Thonon, la confiscation des bénéfices aliénés par les Bernois, l’attribution de gros revenus aux curés, aux missionnaires, aux écoles des parois-

ses, l’assistance obligatoire des femmes aux offices religieux, l’arbitraire des officiers de justice et de finances, eurent vite resserré les mailles du filet invisible sous lequel se débattait la liberté de conscience.

Cinq ans plus tard, le diocèse de Genève, comprenant une population de quarante mille habitants 1 * , comptait 66 chanoines, 4 collégiales, 6 abbayes d’hommes, 4 chartreuses, 5 couvents de religieux mendiants, 41 prieurés, 70 paroisses, 6 couvents de femmes et 15 maisons d’éducation dirigées par les Jésuites3 4. La Sainte - Maison de Thonon et la Visitation d’Annecy3 restèrent les plus célèbres de ces fondations. La Sainte -Maison fut légalement établie, le 31 juillet 1601, pour y recueillir ceux qui, ayant tourné à l’hérésie de Calvin, rentraient au giron de l’Eglise sans moyens d’y vivre. On leur enseignait divers métiers ou on les utilisait d’après leur profession; elle avait pour annexe une maison de refuge appelée Y Auberge de Vertu*.

Les précieuses cartes publiées par M. Ga-

1 Les guerres (lu XVI® siècle avaient dépeuplé ce paye. Les bailliages de Gei, Ternier et Gaillard comptaient, on 1558, 6,500 âmes (Recensement bernois) ; le tiers disparut de 1589 i 1601. En 1604, on y trouva 9,000 âmes. — Le diocèse d'Annecy (ancien diocèse'de Genève) possède, eu 1868, une population d’environ 267,000 habitants.

! Compte-rendu de l’état du diocèse pour l’an 1600.

* Fondée dans l’humble maisou de la galerie, le 6 juin 1610, par M“"> de Chantal, Jacqueline Favre, fillo du président, et Mu® de Bréchard, aidées d’une servante do Genève, Jacqueline Coste. En 1866, il y avait 205 couvents de cet ordre.

4 Le duc lui abandonna les revenus de la châtellenie saisis après la rébellion du châtelain. Ces établissements furent gratifiés en 1604, 1609, 1626, 1633, de faveurs spéciales fort importa nies.

berel dans son Histoire de l’Eglise de Genève 1 marquent le flux et le reflux alternatif du culte catholique et du culte réformé dans ces contrées. En 1597, la région protestante du lac Léman est délimitée par la Dranse , une ligne qui va de Bellevaux à Boëge, puis les Voirons, le Salève, le mont de Sion, le Wuache et le Jura. Après 1598, il ne reste, sur la rive de Savoie, que les enclaves appartenant à Genève, propriétés épiscopales tombées dans le domaine public en 1535 et constituant le territoire primitif de la ville ; Arinov, Braillant, (bailliage de Thonon), Jussy, Vandœuvre, (bailliage ae Gaillard), Troinex, Neydens, Valleyri, Ghaîna (bailliage de Ternier); Chancy, Avully, etc. (mandement de Peney 2).

1 Edition de 1862. — 3 vol. in-#°. L'administration religieuse de Genève s’étendait aussi, dans le pays de Gex , sur le mandement de l’eney, les enclaves de Moëns et de Gcnthod ; dans le pays de Yaud sur la paroisse de Célignv. (î« carte de Gaberel. — 1598 à 1687. Tome 11.)

* Le territoire compacte de la République, groupé à la jonction de l’Arve, du Rhône et dn lac, est menacé sur sa frontière sinueuse par les châteaux, les villages fortifiés et les citadelles de Collonge, Choulex, Gaillard, Saint-Julien, Ternier, Sainte- Calliorine, lîernex. Les quatre paroisses restées catholiques sur territoire protestant, en 1536 (Juvigny, Monthoux, Annemasso, Etrambières), ont pour équivalent, en 1574 , après le traité de Saint-Julien, les enclaves calvinistes de Jussy, Vandœuvre et Chancy ; les autres Ilots ont disparu sous le flot de la propagande ; le centre genevois lui-même s’est resserré et comme replié sur lui-même. C’est que, jusque-là, Genève n’avait cessé d’être menacée et convoitée; Richelieu, sentant que l’existence dos Etats protestants était devenue une des conditions de l’équilibre européen, protégea Genève ; mais Louis XIV, sur la tin de son règne, imagina de convertir ce perpétuel asile des protestants français. Au lieu d'y envoyer un Résident de la religion réformée, comme ceux que la cour entretenait à Londres, à La Haye, à Strasbourg, on profita de l’occupation de la Savoie par les armées royales pour rétablir la messe dans l’hôtel de M. de Cbauvigny , le 30 novembre 1679. La surprise de

Tout en confiant à la diplomatie le soin d’obtenir ce que les armes n’ont pu lui donner, tout en plaidant, à Genève et à Thonon, sa revendication du Marquisat de Saluces en cour de Rome, Charles-Emmanuel, appauvri d’hommes et d’argent, comprend la nécessité de rétablir dans ses Etats le respect de la justice et de chasser du pays les maraudeurs et les bandits qui suivaient les armées ; en même temps il s’elTorce de remplir ses coffres vidés par la guerre. J’abrège la liste des mesures prises:

— Le 20 juin 1598, à la suite des remontrances du Sénat ', le duc accorde que le Sénat n’aura égard désormais aux lettres de sursis que si elles sont fondées et réitérées, qu’il passera outre aux lettres de grâce dans le cas de surprise et de scandale, que les officiers de justice seront à la nomination de la cour souveraine. En septembre, il prohibe le port d’armes apparentes ou cachées ; révoque les permis accordés pendant les troubles ; renouvelle la défense d’aller étudier ailleurs que dans les pays exclusivement catholiques, de se marier à. l’étranger, de prendre du service en Allemagne ou en France. Le 22 septembre, il charge une commission d’établir l’état de consistance des biens et revenus des églises, couvents, hôpitaux et établissements charitables de la Savoie et d’en vérifier les comptes depuis quinze

Strasbourg, en 1681, fut un nouvel avertissement; le conflit entre les Cantons catholiques et les Cantons protestants aurait amené un éclat sans les événements de 1715. Je ne terminerai pas cette courte digression sans rappeler quo les tentatives de surprise ou de conversion do Genève furent, h toutes les époques, exclusivement du fait des Espagnols ou des Français; le peuple de Savoie y demeura étranger. Dans les paroisses frontières, les vieux curés regardaient les pasteurs comme des amis et des frères; c'est la tendance universelle de ces populations sorties d'une souche commune, que les excitations des partis ont pu parfois émouvoir mais jamais aigrir.

’ Voir le Document n» XXVI I, Sut. du Sénat (Tome U).

ans. Le 23, il prescrit au Sénat de dresser le rôle des églises et bénéfices, de constater l’état des bâtiments, d’exhorter les ecclésiastiques à les réparer et, faute par eux de le faire, soit négligence soit méchanceté, de saisir leur temporel et de donner les prix-faits pour remettre le tout en bon état d’entretien ; il lui confie le soin de faire de secrètes informations sur les mœurs des religieux et de livrer à leurs jujœs naturels ceux qui seront convaincus de désordres '. En octobre, défense à quiconque n’est pas noble, prêtre ou privilégié, de porter des armoiries; défense aux héritiers sous bénéfice d’inventaire de se mettre en possession avant la rédaction de l’inventaire en forme authentique1 * * 4. Le 16 mai 1600, création au Sénat d’une chambre criminelle de cinq membres, en raison de la quantité de procédures arriérées.

Ces bonnes intentions devaient rester lettre morte tant que la sécurité publique n’aurait pas été assurée ; aussi le duc prit-il à cet égard des mesures énergiques. Dès le 1er juillet 1598, Claude Rey, capitaine de justice, reçoit mandat de parcourir les provinces avec ses archers et de pendre, sans procédure ni appel, les voleurs, vagabonds, fainéants, guetteurs de chemins et autres gens sans aveu3. Tandis que le Sénat informe contre quelques gentilshommes accusés d’avoir servi les projets de Lesdiguières4, ou seulement d’avoir eu recours à sa protection5, le duc donne une preuve de tolé-

1 SENAT. Registre XXVIII. Folio 36.

* Voir les remontrances énergiques du Sénat à propos des abus qu’autorisait jusqu’alors la loi civile.

' Lettres- patentes transcrites au Reg. XXVIII duSénat, folio 25.

4 Hercule Isnard d'Entremont, accusé de perfidie pour être venu en armes lors de la prise des vallées, etc.

4 Le maître des comptes Michal avait obtenu de Lesdiguières des lettres de sauvegarde; on les trouve, à sa mort, parmi

rance, fait si rare sous son règne C’est qu’il lui fallait de l’argent à tout prix ; point de charges qui ne fussent vénales 4 ; les crimes et les délits se pesaient au trébuchet du changeur3 ; et, si le prince réduisait les taxes de guerre, il en exigeait presque aussitôt l’équivalent sous une autre forme 4. L’édit de péréquation de la taille (1er mai 1600) assujettit à l’impôt tous les sujets, à proportion des moyens et industrie d’un chacun, le fort portant le foible, comme il est dit par les édits de 1584 et 1596, sauf que les nobles de moins de cinquante ans de date n’en sont pas exempts, avec répétition des quartiers libérés en 1598. il faut reconnaître cependant que Charles-Emmanuel ne recourut à ces

ses papiers. Ses biens sont aussitôt saisis ; sa veuve et ses enfants n'obtiennent grâce que moyennant une finance de 1,800 écus d'or. L’avocat au Sénat, Kuflin, qui cependant avait une charge dans la maison de l’Infante, fut aussi poursuivi à raison de certaines sauvegardes présupposées reçues par luy du sieur des Diguières. (Reg. XXVII, folios 103, 185, 197.)

1 James et Andrey Testa sont admis à occuper l’office de notaire, malgré qu'ils ne soient pas de la religion catholique. (Rcg. XXVtlI, folio 93.)

* Sauf celles de sénateurs qui ne le devinrent, un instant, qu’en 1670. Mais les offiee's de finances et de judicaturo, les emplois les plus élevés comme les plus médiocres, s'accordaient à qui payait le plus. Voir le chapitre X.

* Lettres de grâce au sieur du Chastellet , convaincu do félonie, pour 8,000 écus d'or soleil ; à deux paroisses du pays de G ex pour pareille somme. Voir le procès de Claude Le Noir et de ses belles-sœurs Pernctte et I.ucianne Ballatier. (AR.SEN.)

4 L’édit do 1598 décharge la Savoie de tous arrérages dus pour quartiers extraordinaires, contributions de guerre et décimes; quelques mois plus tard, un nouvel édit frappe les provinces d’un décime de froment, pour l’entretien des troupes, à raison d'un moudurier pour chaque livre de taille. Le moudnrier était un sixième du reissel de froment , lequel à Chambéry, équivalait à 81 litres un quart.

moyens extrêmes que lorsqu’il eut épuisé toutes ses ressources, poursuivi ses débiteurs à l’étranger1, aliéné son domaine et ses revenus *. De cette époque date la création du mont de piété de Thonon, rendue nécessaire par la misère publique3. La paix seule aurait pu cicatriser ces play es saignantes ; mais elle devait à peine durer deux ans. Si, pour apprécier la condition des populations de la Savoie à la lin du XV1° siècle, on hésite à accepter les témoignages des chroniques contemporaines, continuons à nous renfermer dans l’étude des documents officiels. Jamais, depuis la disette de 1 477 4 , la misère n’avait été plus grande. 11 y avait un demi-siècle que la peste désolait le midi de l’Europe, faisant de temps à autre de subites et terribles apparitions dans la région des Alpes. En 1530, Genève et les rives

1 Le 23 septembre 1398, mandat au sénateur Cavet de se transporter dans les provinces d’Allemagne, Pays-Bas , Flandres, Bourgogne, Autriche, France, Lorraine, pour y retirer, par justice ou par accord, des sujets de S. A., vassaux censits ou laillables, les servis et droits qui lui sont dus. (AK. CH. C.)

* Contrats avec la dame d'Urfé et d’autres pour la terre de Meximieux, la baronnie de Salneure, la seigneurie de Yirieu, larcassine de M,,,e de Kaconis, etc. (Arch. du Sénat. Ueg. XXI II et XXIV. 47 et 42.) — Vente par le duc de son revenu de Tarentaise, valant, d’après les baux à ferme. 1,571 écus d'or pistolets et 3 florins de Savoie, à Cliabod de Jacob, sous grâce de rachat perpétuel, pour le prix de 23,000 écus d’or. (Protocole du notaire Pompée Bruiset.)

’ 19 novembre 1598. Cet établissement officiel de prêt sur gage fut entretenu par une taxe de deux florins sur chaque tonneau de vin vendu en Chablais. Le tonneau appelé char contenait huit setiers. (R. XXV III. 223). Le pot de vin ou d’huile s'appelait quarteron h Thonon ; le tonneau valait 200 pots de Monlmélian, 240 de Chambéry, ou 445 litres.

1 Pendant laquelle la coupe de blé valait sept florins. ( Registres de Genève.)

du Léman sont affolées de terreur1 ; de 1554* à 1570, la contagion ne cesse de décimer les villes ; elle sévit dans la vallée du Rhône et le Jura, de mars 1574 à juin 1576; les bourgeois de Bourg, épuisés, empruntèrent à Lyon 1,200 ducats, a 12 0/0, pour faire face aux approvisionnements de la cité et ne furent soutenus que par l’énergie de leur syndic Ribod ; les registres sont muets de 1576 à 1582, pendant une cruelle période de cinq années. En 1580, la peste ayant envahi la Savoie par les vallées du Piémont et par celles de l’Isère et du Rhône, le duc institue à Chambéry le magistrat clc la santé, tribunal3 chargé de prendre toutes les mesures utiles pour le maintien de la santé publique. La contagion se développe avec une telle intensité que, le 31 octobre 1587, le Sénat fait publier à son de trompe, dans les rues de Chambéry, le réglement dont je résume ici les dispositions essentielles.

« Comme le malheur des temps, etc., outre la malice de plusieurs qui, poussés du mauvais esjirit, se seraient oubliés de tant que d’attenter à la vie d’une infinité de personnes par engraissement 4 et empoisonnement, etc.; — il sera fait des prières publiques, trois fois le jour,

1 Voirie curieux procès du semeur de peste Michel Caddoz.

1 La peste fit sa première victime en Bresse, le 4 novembre 1554. (Registres de Bourg.)

3 Les attributions de ce tribunal furent confiées au conseil d’Etat le 1er août 1583 ; puis le magistrat de santé rétabli le 26 avril 1588. (S. Reg. XXIV, folio 202.)

4 Un mandat du conseil d’Etat suppléant le conseil de santé, du 19 juin 1587, alloue cinquante florins pour achat de bois, paille et soufre, nécessaires à l’exécution de Claude Robat, semeur de peste. (Arch. Ch. des comptes.) En 1567, le sénateur Balland avait été chargé d’informer à Saint-Jean de Maurienne à l’occasion de certaines semences de peste. (R. du Sén. IX. 68).

à l’heure de l’Angelus; chacun, sans exception, jeûnera trois fois la semaine, pendant quarante jours. Ordre aux vagabonds, fainéants et étrangers de vider les Etats dans les trois jours, à peine de la liai t pour les vagabonds, du fouet pour les porte-balles et merciers. Ordre à tous ecclésiastiques qui lèvent des dîmes de distribuer aux pauvres une part de ce revenu aussi forte qu'il sera juste ; après eux, pareille aumône sera faite par les habitants aisés des lieux barrés à cause de la contagion ; s'ils ne le font de bonne grâce, Us y seront contraints. Mettre des gardes aux portes et n’en laisser qu’une ouverte pour la visite de ceux qui entrent et sortent; défense de circuler sans un billet du magistral. Dans les villes, ordre de dresser par quartiers et par rues le rôle des habitants qu’on distribue par dizaine ; chaque matin, le dizenier fait descendre tous ceux dont il a la charge; s’il y a un absent ou un malade, la maison est barrée et les habitants sont conduits aux cabanes' des pestiférés. Quiconque refusera de sortir de sa maison pour aller aux cabanes sera tué aussitôt pour éviter un plus grand dommage. Les cureurs feront, dans les maisons infectées, les fumigations habituelles, et brûleront les meubles. On ira deux fois le jour aux cabanes porter l’eau et le pain; ceux qui essayeront de sortir de l’enclos seront arquebuses. Défense aux valides de s’assembler, soit aux tavernes; soit à la fontaine; d’aller la nuit par b s rues sous peine de lahart pour les vilains, de trois tours d’estrapade pour les autres ; etc. »

Toutes les villes de la Savoie étaient barrées ; on ne voyageait plus qu’en troupes nombreuses et bien armées pour résister aux attaques des paysans qui couraient sus à l’étranger. L’arbi-

1 Du 8 juillet au 26 novembre 1587. 365 maisons infectées par la contagion furent murées à Chambéry; il y mourut 1,133 personnes; 13 malades furent laissés eu quarantaine dans les cabanes du Verney. — Certificat des syndics du 5 janri er 1588, à la demande du conseil d'Etat. (Manuscrit n" 2430.)

traire et la violence servaient toutes les mauvaises passions; les régiments espagnols et napolitains étaient plus redoutés encore que les huguenots de Lesdiguières ; les soldats des milices eux-mêmes traitaient parfois leurs compatriotes comme des vaincus. En 1591 , Cliabod, juge-mage de Savoie, et Duverney, auditeur des camps , sont délégués pour informer sommairement contre les voleurs, assassins, incendiaires, tant de gens de guerre que d’autres vagabonds , et en purger le pays. De 1592 «à 1599, des peines sévères sont édictées contre les syndics, procureurs et autres qui ont prévariqué lors des levées de subsides ou réquisitions, ainsi que contre les seigneurs qui exigent de leurs vassaux au-delà de leur dû. Les sénateurs et maîtres des comptes, Crassus, Favre, Empereur, de Lespigny, etc., furent fréquemment chargés d'informer pour de pareils faits; les enquêtes aboutirent toujours au payement de fortes amendes au profit du prince, jamais à la restitution des deniers ou biens spoliés. En 1601 , le nombre des accusés détenus dans les prisons de Chambéry était tel que, faute de place et de pain , il fallut s’en débarrasser au plus vite; le Sénat siégea matin et soir, même les jours de vacances, pour juger au criminel1.

' Toutes les fois que le général des galères du duc de Savoie manquait de rameurs, on ramassait les suspects; il n'y avait plus d’exécution à mort que pour les cas atroces, et tous les criminels étaient dirigés sur Nice. Après la paix, nouvelle commutation de peine, des galères en hennissement, pour éviter de nourrirdes bouches inutiles; on appelait cela rappel du banc.

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