CHAPITRE V
CHAULES- EMMANUEL LIVRE LES ALPES AUX GUERRES DE RELIGION. — LE COUP D’ÉTAT DE THONON EST UNE RÉPLIQUE A L’ÉDIT DE NANTES.
Lorsque Emmanuel-Philibert mourut à Turin1, le 30 août 1580, abandonnant enfin l’absolu pouvoir aux impatiences de son fils, l’état
1 Les récils de Morosini, lîoldii et Brantôme, complètent h merveille le beau portrait d’ E in ni nnnel- Philibert par Jacopo Vrgenta (Musée de Turin). Cette tête fine, mâle et tièro, inspire les mêmes sympathies que le détail de sa vin. ]l vivait à la bourguignonne, simple au milieu du faste. Fort jaloux de son serret , employant de préférence des hommes du tiers-état, jamais de prêtres, peu de nobles, sauf pour les missions d’apparat, il appréciait par-dessus tout la discrétion. Ouvrant luimême toutes ses dépêches, il répondailen personne & la plupart, fatiguant parfois, à tour de rôle, ses trois secrétaires et les renvoyant rompus de lassitude; il ne souffrait pour son service particulier qu'un vieux valet espagnol gui ne savait pas lire. Les relations contemporaines le représentent peu de minutes à table, peu d’heures au lit. I! ne s'assied pas; discute debout ses affaires ; traite avec les ambassadeurs et donne des ordres en se promenant, tète nue et le loquet à la main sous le soleil
de l’Europe était tel que pouvait le souhaiter un prince ambitieux. En Angleterre, Elisabeth fait abus de despotisme ; en Allemagne , Rodolphe II n’a que des vertus; en Espagne, le duc d’Albe prépare la conquête du Portugal; en France, le duc d’Anjou s’illusionne celle des Flandres ; partout, l’intolérance et la terreur passionnent les esprits ou courbent les multitudes. Charles-Emmanuel, roi des Alpes, avait dix-huit ans, des ministres éprouvés,
le plus ardent. 11 se moquait des démonstrations exagérées de politesse qu’on imitait des Espagnols, cl. quand il affirmait une chose, il ajoutait en souriant : parola di cavalière e nondi cortegiano. Violent et obstiné dans sa jeunesse, à ce point que ses soldats l’avaient appelé scianca ferro, brise-fer, il était devenu patient et doux par ic sentiment de sa responsabilité vis-à-vis d’un peuple dont il était l’exemple. La justice sommaire qu'il uvait dù faire, de sa main, en 1554, sur le comte de Waldeck, général des reîtres.lui laissa un remords tel qu’il n’appliqua la peine do mort, cette peine irréparable, disait-il , que lorsque sou Conseil lui en imposait la nécessité au nom du salut public.
11 y avait deux hommes en lui: le gentilhomme chevaleresque qui, à treize ans, suppliait Charles-Quint de l'admettre comme volontaire dans son armée d'Afrique ; qui, à dix-huit, sans autre armure qu'un pourpoiut de velours . chargeait les cavaliers de l'Electeur de Saxe ; qui, à vingt-neuf, commandait l'attaque de Saint-Quentin coulre l'avis de tous ses capitaines : et le prince législateur qui sut, à trente-deux ans, ordonner de nouveau sa vie en même temps qu’il formait son peuple à d’aulres mœurs. Dans ce XVI” siècle, où l’esprit le moins romanesque sacrifiait aux féeries , Emmanuel-Philibert eut, comme tous les princes , ses emblèmes et ses médailles. En France, le croissant d'argent de Diane remplaçait la salamandre du roi François, puis faisait place aux devises italiennes à double sens. En Savoie, il y eut do la gravité jusque dans les jeux d’esprit; trois médailles marquent trois époques dans la vie du prince, autant d’étapes dans les progrès de son peuple. Chacune de ses devises est une révélation de sa pensée. En 1553, une main tenant l’épée nue : spoliatis arma supersunt; en 1560, des faisceaux d’armes recouverts : conduntur non retundunlnr : en 1574, une tulipe : perpeior ; ce fut le deruier mot de sa vio; on no se consolo des douleurs do ce monde qu'en se rapprochant de Dieu.
une brillante armée, des ambassadeurs pleins de ressources ; mais un orgueil insensé lui dévorait le cœur'. Cinquante ans de règne vont user son audace, épuiser ses calculs, ruiner son peuple, sans lui offrir d’autres occasions que de douteuses aventures et pas un succès. Lyobard , Milliet , Chabod , confidents des
Iiensées d’Emmanuel-Philibert, avaient dirigé es actes du Conseil à l'étranger pendant les six années qui s’écoulèrent entre la mort de la duchesse Marguerite et celle de son époux. La présence du maître suffisait à retenir les impatiences; dès qu’il fut mort, il sembla qu’un frein s’était brisé. Les sages cédèrent la place à des présomptueux, et, dès le mois de septembre 1580, la politique de neutralité fut abandonnée pour les déceptions de la conquête. C’est ici que se marque le vice des gouvernements où tout repose sur le génie d’un homme ; à l’esprit organisateur et perspicace d’Emmanuel-Philibert succède le caprice d’un jeune étourdi, et la Savoie retombe de la prospérité dans les désastres.
Le premier acte de Charles-Emmanuel fut de rompre avec Genève. L’Espagne, dont le prestige était immense, tremblait pourtant que quelque événement inattendu ne vînt traver-
1 C’est dans les particularités de notre première éducation qu’il faut rechercher le germe de nos penchants , la racine de nos passions. Le jeune duc eut pour maitre le sagace l’ancirolo, le doux et savant Delbène, à qui Ronsard dédia sa Poétique, le sévère André Provana; mais Nostradamus avait jonché son berceau de rimes prophétiques et prédit au royal héritier de Savoie, né comme Annibal et César sous le signe du Sagittaire, une éclatante fortune et des moissons de lauriers, l.a sollicitude de sa mère ne put le défendre de ces vils flatteurs que Dieu suscite pour perdre les rois.
ser les plans de Philippe 11 ou interrompre les brutalités du duc d’Albe; son inquiétude, de 1560 à 1580, avait été que la machine 1 ne se disloquât avant d’être en mesure. On redoutait par dessus tout, en 1580, une tentative de la Savoie sur Genève ; car Berne en prendrait prétexte pour s’emparer de la Franche-Comté ou du Milanais, provinces que l’Espagne serait hors d’état de recouvrer, avouait Granvelle. Ces terreurs n’étaient point encore dévoilées; Genève, seule en face du duc de Savoie que semblait soutenir le colosse espagnol, se crut à la veille d’un assaut et jeta le cri d’alartne. De tous pays, les Réformés répondirent à l’appel de la Home et capitale du Calvinisme ; le roi d’Espagne et le pape, également surpris de cette prise d’armes, résolurent d’en anéantir à tout prix l’objet, et c’est ainsi que l’ambition du duc Charles fit éclater l’orage longtemps conjuré par son père. Il se trouva qu’une étrange fortune intéressait, en France, catholiques et huguenots au maintien de la républi-
3ue. La playe de Cateau-Cambrésis , comme isait Montmorency, avivée par les restitutions de 1574, était toute saignante ; Henri III comprenait que la conquête de Genève aurait détruit l’œuvre de 1536; d’autre part, les relations commerciales et militaires du duc de Savoie avec les Cantons2 inquiétaient les ministres du roi, comme les liaisons de la régente
1 On parlait de la dynastie des Valois fHcm. du cardinal de Granvelle. Tome VU,- page 281.)
s On trouve, en 1580, une dépense de 4,033 écua d'or, valant 16,874 livres ducales et 12 sols, que M. de Châiillon fut chargé de payer à la seule ville de Fribourg pour prix du renouvellement de l'alliance (A R. Cil. C.)
Yolande avec les Bourguignons avaient , un siècle plus tôt, préoccupé Louis XI. Par d’autres motifs que le cabinet de Madrid, ou redoutait que les gens de Berne, en retour de larges compensations dans les vallées italiennes, du côtedes Grisons, ne fissent eux-mêmes, quelque jour, le sacrifice de Genève. Les Archives du Grand-Conseil fournissent la preuve que la cour de France offrit aux Genevois de remplacer le protectorat de Berne par le sien.
« Méfiez-vous de Watteville, l’avoyer de Berne, leur disait M. de Hautefort, ambassadeur de France; car il a esté élevé en Savoye et il est un peu Hespagnol et par conséquent mauvois françois; et qui n’est pas bon françois ne peutestre amy de ceste ville. »
Ces insinuations, un instant traversées par la conduite équivoque des aventuriers français qui s’étaient donné pour mission de tenir garnison sur les remparts de Genève, aboutirent cependant aux traités de 1579 et de 1584 qui associaient Henri III à l’indépendance de la rebelle obstinée l. Les faits justifiaient d’ailleurs les précautions des Genevois, qui s’applaudirent maintes fois d’avoir fait bonne garde sur leurs remparts. En 1581, des bourgeois de Thonon et des aventuriers étrangers, Duplan, Vivalda, Compois, échouèrent dans un coup de main sur le port; en 1582, le comte de Raconis rassembla les milices à Thonon, et deux escalades avortèrent le 11 avril
' Les curieux de rapprochements historiques pourront noter cette singulnri.é de voir, à trois siècles de distance, la politique française d'équilibre défendre, contre les princes de la Maison de Savoie, la capitale des Protestants en 1580,1a capitale des Catholiques en 1808.
et le 2 mai. Aussi le Conseil surveille-t-il avec soin les voyageurs et les marchands qui traversent la Savoie en exécution du traité de 1570; leurs interrogatoires remplissent plusieurs volumes ; il est 'tenu note, jour par jour, de leurs impressions et de leurs récits1. L’Europe se préoccupait des desseins du duc Charles; la reine Elisabeth écrivait (1er septembre 1583) aux Cantons confédérés : Après avoir mûrement réfléchi aux entreprises que le duc de Savoye mon cousin projette contre Genève et aux moyens de terminer ce grave débat... la cause de Genève est celle de l’Evangile-... Et Lesdiguières disait à son tour aux syndics : Prenez-y garde; plus le duc est bénin dans ses propos, plus son épée est proche de vos épaules! Le feu duc avait pour seuls alliés sincères les Suisses et les Vénitiens ; son fils se jette étourdiment aux bras des Espagnols, tant il est fasciné par la passion de Genève. Dès 1582, les impôts extraordinaires, les réquisitions, les taxes imprévues, les exigen-
* Le 7 septembre 158-1, Henri de Navarre offrait son épée à Genève. En 1583, la République emprunta 30,000 écus à Bâle pour se préparer h la guerre qu'elle prévoyait. Le l"r mai 1583, Nicolas Lefert, revenant de Piémont, raconte aux syndics ses entretiens avec le duc Charles lors de son passage à Chambéry, les familiarités du prince, ses efforts pour lui faire lire et étudier un long mémoire sur ses droits contro Genève. Ce mémoire intitulé : Droits et prétentions des dues de Savoye sur la cité de Genève et dépendances, a été publié pur 31. Jules Baux, sous le titre de : Manuscrits de la ville de Bourg, dits de Guichenon (1852 — Documents, page 34.) Fait caractéristique, les princes de Savoie ne revendiquent jamais rien qu’en vertu d'un titre; il n'est pas d'invasion brusque ou d'empiètement prémédité qa’ils ne motivent par des droits antérieurs; un de îeurs procédés favoris est l’appel h l'opinion, m'-tne lorsqu'ils ont tort et qu’ils le savent le mieux.
! Publiée daus 1 'HUI. de l'Eglise de Genève. IL 410.
ces des gens de guerre, soulèvent d’unanimes réclamations*. Pendant dix-huit ans, l’effort du prince va se concentrer dans les camps et aux ambassades, laissant les institutions de son père se soutenir d’elles-mêmes, et n’intervenant en Savoie que pour la livrer aux horreurs d’une guerre sauvage.
Les seuls actes du gouvernement qui intéressent pendant cette période la vie civile du pays sont la réforme du calendrier, sur les indications du médecin Lilio, proclamée dans toute la chrétienté par Grégoire XIII*, et l’achèvement de la rédaction des coutumes du val d’Aoste, décrétée par Emmanuel-Philibert en 1572. Ce code, œuvre du sénateur-évêque Gotofred Ginod, qui y mit une sorte d’ardeur filiale, est, à mou avis, le plus remarquable des essais législatifs de la Savoie. La clarté du style, la logique des divisions, la sagesse, le libéralisme de certaines dispositions (titre v du livre iv : des prescriptions; — titre ix du livre v : des testaments ; — titre v du livre vi : des tailles) sont dignes de nos codes modernes, et le livre ni, consacré aux limites, fontaines, ponts et chemins, bois, rivières et torrents, résume notre code forestier, qui n’est pas à l’abri de critique, et le code rural que nous ne possédons pas encore. En 1572 et 1574, les syndics des paroisses, les députés du clergé et de la noblesse, furent convoqués et exhortés
‘ Supplique des syndics et bourgeois de Bourg sur les exigences des gens de guerre. — 1583. (Archives de Bourg.)
J Des lettres -patentes, datées de Turin le 31 août 1582, ordonnèrent, pour rétablir la concordance, qu’on sauterait dix jours d'octobre, datant le 5 du 15. L'éjüt fut publié à Chambéry, par un huissier et trois trompettes, le 4 septembre 1582,
à ne rien négliger dans l’étude de ces coutumes, et à ne rien fixer par écrit qui ne fût arrêté entre les trois ordres. Après quatorze ans de débats contradictoires et de travaux approfondis, le recueil des coutumes fut approuvé par patentes du 12 août 1586, comme fait en l’assemblée des trois estats, gens d'église, nobles, praticiens et coutumiers. Le baron de Fenix, chargé de publier ce code, le lit à Aoste, le 3 septembre suivant, mais avec moins de respect pour les droits populaires que ne le marquaient les patentes ducales. Il constate dans son procès-verbal 1 , que tous les habitants de la vallée ont été convoqués, qu’ils se sont assemblés, qu’il est tenu de lire un à un les articles du Recueil, afin qu’on les compare au manuscrit et que chacun puisse être ouï en son contredit; mais il ajoute que cette lecture durerait plusieurs jours, au grand dommage des coutumiers, qui ne peuvent rester campes dans les bois dix à douze jours; que, d’ailleurs, il leur servirait de peu d’y prêter l’oreille, puisque si quelqu’un y voulait contredire , il ne le pourrait, le tout étant déjà approuvé par Son Altesse; qu’il est plus simple de s’en rapporter à sa parole de gentilhomme et de tenir le tout pour publié. Le prévôt Loys d’Àvise proteste au nom du clergé, le baron de Vallèse au nom de la noblesse, le syndic de Cogne au nom du tiers - état, contre l’étrangeté du procédé. N’y aurait-il pas là matière à un singulier et brillant tableau si Amédée Thierry prenait la plume ? La même année (4586), le duc fait
' Recueil des coutumes du duché d'Aoste, page 831. — Infolio. Riondet, imprimeur & Aoste. 1684.
imprimer à Turin, par Nicolas Bevilacqua, sous la direction de César Cambiano, les Statuts de 1430, mais, multis in locis emendata, avoue Cambiano. L’esprit hostile aux libertés provinciales qui présida à la révision du code d’Àmédée VllI fut sans doute un des motifs qui provoquèrent le sans-gêne du baron de Fenix dans sa mission au val d’Aoste. Le Dauphiné était alors violemment remué par le procès des tailles; si les insurrections sociales de Romans, de Moirenc, de Grenoble, ne se propagèrent pas en Savoie (1580 à 1583) ; si le cornet des montagnards ne répondit pas au tambourin des villageois du Graisivauaan , c’est que des troupes espagnoles et piémontaises occupaient en nombre la Savoie et la Bresse depuis la fin de 1579. Il faut trouver dans la proximité des troubles du Dauphiné le motif, inexpliqué jusqu’ici, qui rendit, soudain, les milices nationales suspectes au cabinet de Turin, et, dans la présence des soldats étrangers , la cause du calme politique du pays.
Lorsque, en 1585, le duc Charles partit pour aller épouser à Sarragosse l’infante Catarina- Michele1, il s’écria qu’il brusleroit ses bottes plus tost que de n’avoir pas Genève au retour. Ce mariage devait, dans sa pensée, lui en ouvrir les portes. Le duc prodigua aux ministres espagnols et aux favoris du prince toute l’épargne de son père ; il distribua pour cinq cent mille écus de cadeaux ou de pensions, et fit plus de dépense en ce voyage que ne mon-
1 Je prends ce nom tel qu’il est écrit dans les lettres-patentes et les édits signés par cette princesse. (Recueil de Bally et Archives de cour.)
toit la dot de sa femme ' . Le vieux roi ne lui accorda que des avantages négatifs3, et le contingent espagnol qui servit en Savoie, de peur d’une guerre des paysans, y joua le rôle d’une garnison de Philippe II. Les préparatifs militaires ne discontinuaient pas; les recettes de Savoie n’y suffisaient plus3. On impose les provinces de Savoie, Genevois et Faucigny pour deux années, sous le titre d’aide et subvention, afin de terminer les fortifications de l’Annoneiade, et la province de Presse pour celles du fort Saint-Maurice4. L’édit de Turin (10 septembre 1585) renouvelle les privilèges accordés en 1501 aux soldats des milices ; le duc force le Sénat à l’enregistrer. Les défenses d’exporter les grains, les chevaux et les armes sont de nouveau publiées1. En 1586, il assemble tous les mois les réserves des provinces pour exercer les hommes au maniement des armes ; il renforce les épaulements des bastions de Montmélian, et lance dix-sept petites galères à Ripaille, Evian et Thonon 6 ; il fait à Paris d’actives démarches pour obtenir
' Guichenon. Ilist. génial. Tome II, page 2813.
* L’épée de François Ifr au prince, une corbeille de vieux bijoux à la princesse ; mais la dot de cinq cent mille ducats ne fut jamais payée; on la reconnut comme detto de l’Espagne par le traité des Pyrénées (1657) y compris les intérêts accumulés depuis 1585 ; le roi Victor en lit abandon par le traité de Turin (25 octobre 1703).
* I.ecompte du trésorier Bruno accuse, pour 1581, un déficit de 1 14,316 livres 18 sols et 5 deniers.
1 SENAT. — Reg. XXIII. 179. XXIV. 183. Curieux détails.
5 En 1585, on faisait passer les blés à l'étranger, la nuit, par les chemins détournés, en les cachant dans des tonneaux (Recueil de Bally. I, page 150).
6 AR. CH. C. — Compte du trésorier Dyan. Rouleau 249.
la neutralité de la France , se rapproche d’Henri III et met à son service quelques-uns de ses plus vaillants gentilshommes *.
A toutes les époques de crise, quand le prince a cessé d être justicier pour devenir ambitieux , l’histoire note le relâchement de la discipline dans l’armée et des mœurs chez le peuple. 1 .a Savoie n’échappe pas à cette loi générale. Les soldats traitent les habitants comme s’ils étaient en pays conquis, et l’auditeur de camp Jean lîibod reçoit en vain les pouvoirs les plus étendus pour réprimer leur licence. Les gentilshommes se prennent de querelle, se livrent de véritables combats, et le duo fait supprimer les procédures4. Les prêtres eux - mêmes abandonnaient le soin des paroisses pour courir les champs à la chasse '. La protection publique cessant, depuis que le duc Charles s’était affiché comme le représentant exclusif d’un parti et qu’il faisait céder la justice à ses préférences1 * 3, chacun chercha à se protéger soi-mème. On lance édit sur édit, arrêt sur arrêt, pour défendre le port d’armes, abolir les anciens permis5.
1 Le marquis de La Chambre et plusieurs autres. (Reg. du Sénat. XXIV, foiio 1Ü6.)
4 SENAT. — Reg. des arrêts, XXIII et XXVII. — Abolition des procédures faites contre les quatre frères de Mouiy pour le meurtre du marquis d'Aix et de ses serviteurs. De même pour Bernard de Forax , Scipion de Cordon et d'autres, convaincus d’homicides.
3 SENAT. Reg. XXII I. Affaire du prêtre Guirod d’Annecy. Reg. XXIV. 195. Meurtre commis sur une femme, à la chasse, par un chanoine de Bourg, qui tirait le renard.
* Reg. XXIII. 271. Sursis à tous procès civils et criminels contre les sujets de S. A. employés à son service particulier.
. 5 R. XXIV. 27. — Edit du 20 février 1584.
Tandis qu’on se montre facile pour les criminels et prodigue pour la noblesse, le clergé et l’armée', les juges exécutent les édits de proscription dans toute leur rigueur et réduisent sans pitié le délai que les bannis sollicitent pour mettre ordre à leurs affaires 2. Par une contradiction qui n’est qu’apparente, le duc, impitoyable pour les hérétiques du Chablais, se montrait indulgent pour les religionnaires français réfugiés à Nice, qu’il refusait, il est vrai, de tolérer plus de trois jours sur son territoire, mais qu’il faisait traiter à petit brait, avec douceur et modestie, évitant qu’on les incommodât3. Il n’attendait rien de Genève; il espérait beaucoup des Provençaux.
La mort de Marie Stuart , exécutée par ordre d’Elisabeth, le i 8 février 1587, fut acceptée par les catholiques comme un défi des protestants. Le roi d’Espagne jura d’en tirer une éclatante vengeance et le duc de Savoie se vanta qu’il raserait Genève en représailles. Il confie à René de Lucinge la mission de détacher Henri III de l’alliance suisse et de le décider à une rupture avec Elisabeth ; il offre au roi de
1 En 1582, le (lue exempte de toutes tailles sur la paroisse de Talloires un barbier du duc d’Anjou, natif de ce lieu et qui y possédait des biens considérables. (Reg. XXI 1 1. 274.) Chabod de Jacob et le secrétaire italien du cardinal Cajctan reçoivent, en 1527, des sommes considérables pour service s secrets. (AR. CH. C. Rouleau 251.)
* Reg. XXI. — Jeanne Croddet, de la paroisse de Donvaine condamnée un bannissement pour cause do religion, demande quatre mois pour vendre ses biens ; le Sénat, par décret, lui accorde quinze jours. — Un vieil homme des Alliages, F. Court, demande trois mois, on lui accorde trois semaines, etc.
3 Lettre écrite par le duc au comte de Boglio, le 13 novembre 1585.
jeter quelques régiments piémontais et espagnols dans le marquisat de Saluces pour le mieux défendre contre Lesdiguières et Lavalette, qui tiennent le Dauphiné au nom d’Henri de Navarre. Le roi devine le piège et refuse, tout en protestant avec véhémence contre les progrès de l’hérésie*. La peste ravageait les provinces; elle sévit à Chambéry avec une telle intensité que le Conseil d’F.tal et le Sénat sortirent de la ville et allèrent siéger à Myans. Un règlement général, daté de 15S7, contraignit les ecclésiastiques, comme il était d’usage dans les calamités publiques, à prendre leur part des charges communes malgré tous privilèges contraires1 * * 4. Sollicité par deux désirs simultanés, Genève et le marquisat, Charles-Emmanuel comptait saisir d’abord la ville. Ce n’était pas l’affaire de Philippe JI qui, poursuivant ses propres desseins, voulait aborder de flanc le Dauphiné par la grande citadelle des Alpes. Sixte-Quint, de son coté, répétait au duc par ses agents secrets qu’il fallait avant tout cacciure
1 Dans une lettre du 12 ruai 1588, Henri III, en écrivant à
René de Lucinge de dire b son maître qu'il n’avait besoin do personne pour défendre le Marquisat, ajoutait & propos d’Elisabeth : Laissez-moy vous dire en familier que c'est perdre ses peynes et plumes à mon frère de Savoye que de m'escrire et vouloir aisgrir contre cette femme d'Angleterre laquelle je hais desia plus que la mort, la réfutant pour traye fille d’enfer, sanguinaire autant que les tyrans payons Tiberius et Xcro.
Singulier contraste! Le 1 avril 1003, Henri IV écrivait, en apprenant la mort de cette mémo Elisabeth : Celte perte irréparable me semble d'un ennvy et d'un déplaisir extrêmes, n’osant me promettre de trouver autant de générosité, de cordiale affection envers moy. et de ferme résolution à diminuer nos ennemis communs, en sort successeur.
a En 1504, le Sénat, à cause de la peste, siégea successivement à Aix et à Rumilly ; en 1587, il se transporta à Myans, à M,on.tmé}ian, puis 5 Saint-Pierre d’Alhigny.
i barbari d’Italia, et jeter les hérétiques hors du Piémont avant de pensera brûler ce nid de chenilles qu’ils avaient à Genève. Pour couper court, Philippe II, l’avare, fit passer à son gendre quatre mille lansquenets et un fort subside en doublons de huit éciis d’or 5 . Le duc n’hésite plus et se jette à corps perdu dans cette aventure. Aux premiers jours de l’automne de 1588, les troupes hispano-piémontaises remontent la vallée du Pô et attaquent le Marquisat sur sept points à la fois.
La possession de l’enclave française de Saluées devenait en effet indispensable au duc de Savoie sous le triple point de vue politique, militaire et commercial. C’est de là seulement qu’il pouvait surveiller les Vaudois, en correspondance incessante avec Genève ; Pignerol, Saluces et Coni étaient les trois portes des Alpes dauphinoises et provençales , la clé de la vallée du Pô, de Turin, de la Lombardie; enfin, circonstance capitale, le pertuis du mont Viso ouvrait aux armées françaises une voie facile , au commerce étranger une route sûre et courte fort préjudiciable aux péages de Savoie3. En 1588, l’intérêt international
’ — Tutti) fUfatto à persuasione di papa Sisto V, di saputa del re eu ttolico, perche non polcssern passar gli heretici a far nido in Ilalia corne già n’erano apparenti segni. — Monumenta Uist. pat.; Sctiptorum. I. (Cambiano. Istorico discorso.)
* AR. CH. C. Reçu des mains de S. A. en doublons d'Espagne, 238,322 livres ducales. (Compte du trésorier E. Dyan pour 1588 — 1589. — Rouleau 254.,!
3 Dès 1457, Louis, marquis de Saluces, avait résolu de s’affranchir des péages du Mont-Cenis et des routes dangereuses du mont Genèvre en établissant une communication directe entre ses vallées alpestres et la vallée du Rhône. En 1475, il conclut avec Louis XI un traité de commerce, ratifié par le vieux roi René, qui réglait le mode d’approvisionne-
préoccupait beaucoup moins les princes que le désir immédiat de fortifier sa frontière ou de détourner à son profit une source de revenus ; la question du mont Viso, les pièces le prouvent , fut d’un poids égal à celui de la question religieuse ou de la question politique.
Envahi le 27 août, le Marquisat était conquis le 2 décembre, après de rudes combats à Carmagnole, Revel, Château-Dauphin, et anssy, dit Jean de Serre, par 1c moïen des doublons d’Espagne qui lors voloyent de toutes parts et tiroient plus juste que halles d’arquebuse. L’invasion du Marquisat, en pleine paix, produisit aux Etats de Blois une vive émotion. Louis d’Angennes y proposa de surseoir à toute querelle jusqu’à ce que l’honneur de la France eût été vengé ; le parti vendu à l’Espagne paralysa ce mouvement. Fn mois plus tard, l’assassinat du duc de Guise et de son frère consomma la rupture de Charles et d’Henri ; le roi est assassiné à son tour, et le duc de Savoie, ami de Mayenne et soutien des
ment du Marquisat en se's de Provence et le tarif des importations des laines et cuirs, à la condition que le marquis ferait percer le mont Viso. Ce perluis, ouvert par les ingénieurs italiens Martino et Baldassare entre Ristolas et Crisolo, vers 1480, resta fort fréquenté jusqu’en 1601, tant que le Marquisat demeura français. I.orsque ce pays redevint italien , le chemin du Viso fut à peu près délaissé, et le commerce du sel se lit désormais dans la haute vallée du Pô par la Maurienne et la Tnrentaise. 11 parait même que, à deux reprises, eu 1629 et en 1743, la main des hommes ne fut pas étrangère à la ruine de ce beau travail, ainsi que le constatèrent les habitants des deux versants du Aiso, en 1676, 1706, 1803 et 1864. — Uém. de l'Acad. delj li. 1. 137. (3e série). Arch. royales. Diplôme de l’empereur Frédéric 111 à Louis 11 de Saluées (21 janvier 1480;. — Lettres-patentes de Charles VIII et do Louis XII sur le transit du pertuis (27 novembre 1495 et 9 novembre 1499.) — Voir tome 1er, page 491.
— no
Ligueurs, ne ménage plus rien. Il abolit dans le territoire de Saluces tout vestige de l’administration française; puis, frappant une médaille à sa propre gloire, avec la devise : Opportune, il se retourne sur Genève qu’il attaque de sa personne.
L’édit public qui dénonça les hostilités, fut un déni de justice. Par lettres - patentes du 4 juillet 1589, le duc saisit et confisque toutes les créances des banquiers, marchands et bourgeois de Genève sur des sujets savovens, piémontais ou lombards1. Jusque là, la guerre acharnée qui s’était faite sur les bords du Léman était tacitement abandonnée, d’un commun accord, aux chefs de partisans que soldaient les cours. L’acte du 4 juillet déchira les masques. Après l’invasion du Marquisat, Henri 111 avait adhéré à l’offre des Cantons protestants de renouveler le partage de 1536 ; son agent le plus actif était le baron de Sancy qui joua, en 1589, le rôle de La Renaudie, a Lausanne, en 1560. J1 réunit à Genève quelques milliers de réfugiés et de bandits, les solde avec l’argent de Berne et de Venise % franchit l’Arve,Ie 2 avril 1589, saisit au château de Saint-Jovre les preuves de l’escalade concertée par le baron d’IJermance, incendie le prieuré de Contamine et recule en Chablais à
1 Les débiteurs ne payeront que les trois quarts de leur dette aux officiers des finances ducales ; remise leur est accordée du dernier quart s’ils font, dans le délai de quinze jours, la révélation de leur situation passive vis à vis des Genevois. (SENAT. Registre XXVII, folio 20.)
- En 158!), Genève comptait seulement 13,000 habitants et 850 soldats. 11 y a, aux archives de Genève et 5 celles de Venise, de nombreuses lettres inédites de Guitry, Sancy, Lesdiguières, Sillery, et d’autres, sur la guprre de Savoie,
l’arrivée des Espagnols. Thonon capitule; Ripaille se rend malgré les succès des cavaliers de MM. de Sonnaz et de Viry. Le duc prend le commandement en juillet , bat les huguenots à Collonges et construit en deux mois, comme une menace permanente, en vue de la ville dont il a juré la perte, la citadelle de Sainte -Catherine, qu’il munit de ses meilleures troupes , de ses plus résolus capitaines. Laissant l’armée creuser des lignes de blocus, il rejoint à Chambéry le cardinal Cajetano, chargé de négocier l’élection au trône de France d'un prince catholique. M. de Lurbignv, successeur de Sancy, profile de son absence pour enlever, par une série de hardis coups de main Versoix, Bellegarde, Gex, l’Ecluse ; don Amé de Savoie reprend l’offensive avec les milices du Genevois et du Faucignv, rallie Olivaros sous les murs de Genève et met à feu et à sang les deux rives du lac, de Nyon à Sain t-Gingol pli1. Le blocus de Genève, de 1589 à 159-1, rappelle le siège d’Anvers par le duc d’Albe, de A >84 à 4585; le coup-d’œil, la hardiesse , l’incbranlable confiance dont Marnix fit sur l’Escaut un si merveilleux usage, servirent d’exemple aux syndics de Genève, défenseurs de la môme cause en face des mêmes ennemis.
L’entrevue de Chambéry exerça sur les événements une intluence décisive ; en détournant de Genève le duc de Savoie, elle brisa, sur ce versant des Alpes, l’avenir de sa dynastie.
1 AR. TU RI. N. Mémoire secret rédigé par J.-F. Berliet, président au Sénat, sur la guerre de 1J>89 contre le Dauphiné et contre Genève. On y voit que les récits lamentables des contemporains ne sont point exagérés.
Philippe II, inquiet de la conquête possible du Léman, avait prémédité de jeter son gendre à la poursuite chimérique du royaume d’Arles ou de la couronne de France. Charles-Emmanuel devenait ainsi, dans ses mains, un instrument solide, maniable, excellent pour battre en brèche la candidature des princes lorrains à la succession d’Henri III et pour faire hésiter à la fois Parlementaires, Huguenots et Ligueurs.
« Le cardinal Cajetano lui représenta que depuis près d’un an la ville de Lyon appartenait à la Ligue ;
Sue le duc de Nemours lui en livrait les portes; que le aupbinc et la Provence n’attendaient qu’un signal pour se soulever ; que l’Espagne avait dans les parlements d’Aix et de Grenoble des intelligences assez sûres pour enlever l’assentiment des pouvoirs publics aussi bien que la sympathie des populations ; que Genève tomberait tût ou tard dans ses mains; qu’il pouvait ajourner sans crainte cette conquête pour frapper de plus grands coups, et que l’heure était venue de prendre une résolution vigoureuse. Le piémontais Panigarolo, évêque d’Asti, agent secret uu duc à Paris, confirma les assertions du cardinal. Un conseil de cabinet où siégeaient le comte de Raconis et le marquis de Saint-Rambert, de la maison ducale, le marquis de Treffort, le comte de Marlinengo, le baron de Faverges, le trésorier général Dyan, les présidents Vellietet Pobel, les sénateurs Ghabod et Empereur, le maitre des comptes de Lespignv, le secrétaire intime d’OIivaros et deux prêtres italiens, arrivés la veille, délibéra sur la proposition du cardinal et l’accepta. Charles - Emmanuel publia aussitôt le manifeste à la noblesse française dans lequel il revendiquait la couronne de France comme petil-lils de François Ier par sa mère, à l’exclusion d’Henri de Navarre que sa religion mettait hors la loi de l’Etat 1 . d
1 A fi. TURIN. — MSS. Correspondance du duc Charles
Ce brusque changement de politique s’accuse en Savoie par de nombreuses mutations dans le personnel administratif et judiciaire4. Les commandements militaires les plus importants sont confiés à des hommes surs, prêts à suivre le duc partout où le conduira le caprice de sa politique ; les garnisons de Montmélian , de Charbonnières, de Myolans, de Pierre-Châtel, de Bourg, de l’Ecluse sont doublées ; le prince pousse la précaution jusqu’à choisir lui-même les capitaines des portes de Chambéry*, et il nomme lieutenant de son frère en Savoie Jean de Montfalcon, catholique exalté, plus espagnol que quiconque. Ces soins pris, le duc essaie de séduire à sa cause le Parlement de Grenoble. Chabod de Jacob obtint de parler à cette cour souveraine, toutes chambres assemblées, en sa qualité d’ambassadeur, et fit à ses membres la proposition catégorique de rattacher le Dauphiné à la Savoie pour y reconstituer le royaume des Alpes :
t La nature a fait des Dauphinois et des Savovens un seul et même peuple, dit-il dans un discours profon-
avec le Conseil d'Etat. 1588 à 1012. Liasse xix. — Le roi ne se décida â so servir du duc de Savoie que lorsqu’il eut perdu tout espoir de faire abolir la loi salique en faveur de l’infante Isabelle, née d’Elisabeth, tille d'Henri 11, sa troisième femme. Les Etats-Généraux ne sauvaient pas la France; les assemblées délibérantes sont excellentes pour le contrôle ; niais c'est pitié quand elles gouvernent.
• SENAT. Registres de 1587 à 1590.
: Claude Chevrier est à la porte de Montmélian, aux gages de cinquante écus le mois ; Jehan Ravassol à celle de Mâché, Pierre Cloz h celle du Reclus dont il occupe la maison forte ; le marquis d’Aix commande les troupes bourgeoises de la ville et le capitaine Verdet de Grandchamp tient le château avec cent douze hommes d’armes. CArchives municipales .)
dément étudié ; quand vous leur aurez donné un même maître, ils seront encore ces indomptables Allobroges qui furent la gloire des Celtes, la terreur de Rome. Renouez la chaîne des temps, rattachez-vous à l’ancienne dynastie de vos rois ' . »
Chabod était d’humeur à jouer eu Dauphiné le personnage de Bonivard, Y Erasme savoyen, à Genève, et à remplir la tâche que Marnix de Sainte-Aldegonde, un autre enfant de la Savoie, illustre à l’étranger, oublié dans sa patrie, s’était donnée en Hollande. Le sentiment unitaire des Dauphinois l’emporta sur l’esprit de parti et l’amour-propre provincial ; le parlement remit à huitaine pour délibérer, puis fit répondre à Chabod que, les Etats-Généraux ayant seuls le pouvoir de discuter les questions dynastiques, la cour se déclarait incompétente. Tandis que 'Chabod échouait à Grenoble , l’évêque ae Riez et le président Jeannin, agents du roi d’Espagne , entraînaient le vote du parlement d’Aix.
« Trois conseillers, dit Guichenon, députés par cette Cour au nom des Ligueurs de Provence, vinrent déclarer au duc que, s’il les pouvoit affranchir de la domination française, ils le reconnaîtroient à l’avenir pour leur comte et seigneur. L’ambassadeur d’Espagne et le Légat du Pape , présents à l’audience, se déclarèrent autorisés à appuyer, cette offre au nom de leurs Cours. »
Le duc, s’éloignant à regret du blocus de
1 Archives de cour, et registres du parlement de Grenoble. — Ce discours célèbre trahit le secret, déguisé depuis h dessein, de l’origine gallo-romaine de la Maison de Savoie et continue les traditions de ces princes toujours prêts à invoquer le souvenir des royaumes de Bourgogne et d’Arles en attendant qu’ils se fissent les héritiers des rois d’Italie.
Genève où il se croyait assuré du succès passe les Alpes et emploie huit mois (3 avril — 18 novembre -1590) à la marche, trop lente pour son désir, qui le conduit de Saint-Julien à Aix en Provence. Une année s’use à de stériles discussions avec les Parlementaires, à de désespérés appels d’hommes et d’argent ; ni Madrid ni Rome ne tiennent leurs promesses; puis, le patriotisme des Provençaux se réveille ; ils s’indignent à la pensée que le duc de Savoie prend des allures de maître dans ce pays où n’ont pu tenir les Allemands de Bourbon ni les Italiens de Charles-Quint. La belle comtesse de Sault lui suscite une opposition passionnée, insurge Aix et délivre Marseille *. Charles-
’ Il laisse dans son camp don Amédéo, son frère, avec 14,000 soldais de la milice savoyenne; une ligne de fortins garnis d'arlillerie enveloppait la ville; des barques armées croisaient sur le lac. En prévision des alfaires provençales, ses diplomates les plus actifs, Cliabod de Jacob , Jérôme do Lambert, Charles de Itoehetle, avaient dissous par de persuasifs arguments le cercle soupçonneux qui menaçait la Savoie dans le bassin du Léman. Le 1 1 octobre 1589, le traité de Nyon renouvelle dans des termes identiques les accords conclus avec Berne, en 1570, par le duc Philibert ; tout se fit en si grande hâte qu’on ne prit pas le temps de rédiger de nouveaux articles ; il s'ensuivit ce résultat singulier que l’art xxvi f Traités publics. Tome lfr. 96) comprenait et réservait dans l’alliance tous les anciens alliés des Bernois , ensemble tous aussi leurs bourgeois et combourgeois , c'est-à-dire la ville de Genève, que le duc, au même moment, pressait avec fureur. Enfin, le 16 décembre 1590, le traité de Sion termine les différends avec l'évêque et les Yallésans qui, en témoignage de bonne amitié, offrent au duc les reliques do Saint-Maurice. Genève, une fois encore, restait livrée à sa seule énergie. Dans le compte du trésorier Dyan pour 1589-1590 , on note la dépense de 18,000 ducats pour les fortifications délia Catarina, 3,320 livres pour la marine du lac de Genève, 2,116 pour la construction de galères à Thonon.
1 Aussi ardente que l’enthousiasme avec lequel, un an plus tôt, les Provençaux avaient accueilli le duc. — Il efitrait par
Emmanuel , las de s’épuiser au milieu d’ennemis insaisissables, bat en retraite sur les Alpes ; il s’y heurte contre un lutteur moins chevaleresque, qui rompit toutes ses trames et sauva peut-être, à lui seul, l’unité française.
Lesdiguières, plaçant au cœur des Alpes sa base d’opérations, se porte tour à tour sur la Savoie, sur la Provence, sur le Piémont, frappe partout des coups inattendus et inaugure, avec quelques milliers d’hommes , une série de manœuvres rapides où l’audace suppléait au nombre. Après de feintes attaques sur la vallée delà Durance, le rusé dauphinois se jette tout à coup dans la vallée de l’Isère et menace Chambéry. Don Amé lève en toute hâte le siège de Genève, accourt à marches forcées et se croit sûr de battre l’ennemi qui recule en désordre. A Pontcharra, Lesdiguières s’arrête, retranché derrière le torrent de Bréda; puis, masqué par les bois delà Chapelle-Blanche, il bat en deux jours, malgré la disproportion des forces (7 septembre 1591), les 14,000 hommes d’Olivaros et du marquis de Saint-Rambert et les 2,000 Italiens du comte de Belgiojoso *.
les villes, dit Noslradamus, aux cris de : Vive Savoye ! Vite la messe! La joye du peuple fut si démesurée que ne sçauroit aucune plume, tant soit-elle bien coupée, l'exprimer nÿ dire. — Voiries détails dans V Histoire de Provence, les Archives du Parlement d'Aix, VHist. généal. (II. 729.) et les Mémoires de Sully (II. 123. Edit, de 17(58).
' Guichenon rapporte que les Savoyens et leurs alliés s'entendaient peu; puis, que les Français ménagèrent fort quiconque put crier en leur langue : Vive Savoye ! tandis qu’ils ne firent de quartier ni aux Allemands, ni aux Espagnols, ni aux Italiens. Yidel, dans sa Fie de Lesdiguières (IV. ch. 8), affirme, avec peu de sens, que son héros ne perdit que 40 hommes et prit ou tua 5,000 Piémontais. Quelle que soit la vivacité de l'amour-propre national, de pareilles exagérations font sourire.
L’armée d’Espagne s’enferme à Chambéry, les Genevois se vengent sur le Chablais et le Faucigny des terreurs du blocus, et Lesdiguières, profitant de la surprise causée par le combat de Pontcharra , passe en Piémont , prend Cavour et Briqueyras, franchit la chaîne des Alpes par des cols réputés inaccessibles, rentre à Briançon, et apparaît sous les murs de Grenoble le jour où le marquis de Treffort menace la ville. Le duc deNemours et le marquis de Saint- Sorlin 1 , quoi qu’ils eussent la brique la plus forte et les meilleures chances au milieu de dix ou douze partis qui se disputaient l’influence, n’avaient pas mieux réussi à Lyon et à Vienne que don Amé à Genève, Olivaros à Pontcharra et le duc Charles en Provence. En 1592, tandis que l’armée combinée guette ses mouvements dans la vallée des Alpes, Lesdiguières remonte les vallées du mont Viso, prépare la révolte des Vaudois et menace le Piémont. Il prend Exiles, malgré la vive résistance du comte de Sonnaz, mais échoue à l’escalade de Pignerol que sauve la comtesse de Piossasque. Le duc, en même temps, perdait et reprenait Antibes. Les résultats des campagnes de 1591 et 1592 furent immenses; au nord, Genève dégagée; au midi, le duc forcé de se replier sur le Var et de concentrer ses troupes en Piémont. Reprenant partout l’offensive, Lesdiguières, plus impétueux encore que l’impétueux Charles-Emmanuel, le forçait à rompre ce front d’attaque
1 Ces cousins de Charles-Emmanuel étaient en même temps des princes lorrains, connue fils d’Anncd'Ëste. veuve do François de Lorraine, duc do Guise, mariée en secondes noces à Jacques
de Savoie.
qui, quelques mois auparavant, menaçait la France, de Genève à Aigues-Mortes.
« C’ctoit le dessein du roi d’Espagne, remarque Guichenon, qui, jaloux du duc, l’invitoit à de nouvelles conquêtes afin qu’il abandonnât celles qui paraissoient assurées, et llattoit sans cesse son ambition sans la satisfaire. »
La guerre continue pendant six ans dans les Alpes, tenant en haleine ces provinces, amoncelant des ruines. En 1593, la ville de Saint- Genix fut prise par les Huguenots qui l’occupèrent pendant quatre mois et y brûlèrent les églises. Les frèi'es Pellisson, dévoués aux Français, servirent de guides aux entreprises que Lesdiguières tenta le long du cours du Rhône pour enlever Pierre-Chàtel, Seyssel, le fort de l’Ecluse. Le marquis de Treiïort le força à battre en retraite, fit quelques courses en Dauphiné, et' manqua la surprise de Romans où le duc de Savoie avait de chauds partisans. Nemours, découragé par son frère Mayenne de l’espoir de se faire roi en épousant* l’infante Isabelle, imagina de se créer , du Vivarais au Jura, une principauté dont Lyon serait la capitale. Mais les bourgeois de Lyon, plus fins que lui, remarque Sully, se souciaient peu de recevoir une garnison espagnole ; pressés par le prince, ils se déclarent subitement pour le roi (7 février 1594). Nemours s’échappe à travers les rues, sous le plus sot déguisement, — souvenir qui valut nombre de coups d’épée aux mauvais plaisants. Cette série de revers fut le coup de grâce pour les ambitions du duc de Savoie; Charles-Emmanuel, malheureux et ridicule, ne pouvait plus réussir en France.
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Déjà, lors de la réunion des Etats' chargés de l’élection d’un roi, le duc de Savoie avait été l’objet de violentes attaques ; les pamphlétaires et les chroniqueurs ne gardèrent plus de mesure dès qu’on le sut vaincu et que l’abjuration d’Henri de Navarre (25 juillet 1593) eut rallié les partis. On lit à son adresse, dans la Satire Ménippéc :
« Cettuy là doit se satisfaire de nous avoir soustrait le Marquisat de Saluces par fraude et trahison, au danger de le rendre tostau double si nous avions un peu de temps pour prendre haleine. Cependant, il aura ce plaisir de se dire roy de Chypre et de tirer son antiquité de Saxe*. — Charles-Emmanuel, dit un contemporain 1 estoit lors tenu par aucuns l’un de nos plus judicieux, adroits et avisés princes. Anticipant les advantagos nu’il se proposoit de scs alliances avec l’Espagnol, il escnelloit ses grandeurs sur les degrés de ses amis plus que sur ses propres moyens et se fanlasioil l’élection à la couronne des Romains et la snperintendance de la chrestienté. *
Les événements de Paris, en rayant le dur Charles de la liste des candidats au trône, le rejetaient au nombre des alliés de l’Espagne, ennemis de la France. La Savoie en souffrit
* Ouverts !c 20 janvier 1093. — On voyoit uuii el jour dans les rues de Paris, dit le Journal de l'Esioile, les agents des prétendants qui vont visiter les députés et briguer leurs suffrages, et surtout ceux des deux Charles de Savoie (le due et Nemours). — Les Archives de cour renferment le texte, écrit de lu main du duc de Savoie, des instructions secrètes qu'il donne li ses agents à Paris ; sa préoccupation est do se faire accepter comme le chef des catholiques , ayant plus rendu de services ù la religion romaine que le roi dl-spaguc, dit-il.
: Harangue de M. d’Aubray pour le tiers-étal.
3 Histoire de la conqueste des pais de Bresse et de. Sa enye, par le sieur de la Popellinière. — Lyon. 1001. In-12.
quatre ans de plus. Les soldais d’Ülivaros et du comte de Belgiojoso prenaient leurs quartiers dans les villes et les villages, s’échelonnant depuis le Mont-Cenis, d’où ils donnaient la main aux armées du duc, jusqu’à Rumilly, où ils trouvaient les premiers détachements du marquis de Saint-Rambert. Ces troupes indisciplinées, toujours sur le qui-vive, mais ne cherchant pas l’ennemi et n’ayant qu’à se défendre de quelques coups de main isolés , occupaient leurs loisirs en pillant ceux dont ils avaient mission de protéger le territoire. Le 8 août 1590, noble Jean Chifflet avait reçu des lettres de capitaine de campagne pour ch asti er les maraudeurs et eschappés des camps. Cinq ans plus tard, le 8 août 1595, deux bourgeois de Chambéry, députés par le conseil de ville, portent au comte de Martinengo, à son quartier-général de Montmélian, une supplique des syndics dénonçant les soldats italiens, logés aux faubourgs du Lari th et de Mon tmélian , qui bruslent, rohbent, gastent et saccagent les maisons des lieux circonvoisins, à belles troupes, l’enseigne déployée, à tambour sonnant, vont par les villages et brutalisent pis et pis que V ennemi' .
La campagne de 1597 se fit en Savoie. Joyeuse, d’Epernon, Mayenne, s’étaient offerts à Henry IV ; la Ligue agonisait ; il ne restait plus au roi d’Espagne que cette grande ligne militaire, à la fois route d’étapes et front de
1 Le comte de Martinengo, lieutenant-général en Savoie, avait pour suppléant le marquis de Treffort et, à son défaut, Chabod de Jacob, grand-maître de l’artillerie. Le marquis d’Aix commandait A Chambéry, et le trésorier général Dyan avait la charge d’intendant des fortifications deçà les monts. (SENAT. Rcg, XXVII. 152, 160, 168.)
citadelles, qui s’étendait, de la corniche de Nice aux dunes de Flandre, en traversant les Alpes et le Jura. Lesdiguières eut pour mission de couper cette route qu’allait suivre le duc pour sauver Amiens où se concentrait l’efTort de la guerre. Déjà les Italiens de Charles bivaquaient à Saint-Claude, attendant le comte de Salinas dont les têtes de colonne débouchaient au Mont-Cenis. Lesdiguières franchit les Alpes, malgré la neige, par les cols du Galibier, et devance les Espagnols de quelques heures en Maurienne ; il les poursuit l’épée dans les reins jusqu’à Bramans et Lanslebourg, à travers les montagnes, les torrents, les ponts rompus. Leduc, secondé par l’initiative vigoureuse de l’infante Catarina qui attaque la vallée de Pragelaz, masse ses troupes a Rumilly, jette quelques détachements sur les rives du Rhône et dans les Bauges, du Chàtelard à Seyssel, fait appel à la noblesse ' et vient camper sous Conflans. Il permet ainsi aux contingents espagnols, rebutés au Mont-Cenis, de franchir le Petit-Saint-Bernard et de passer en Franche-Comté, à l’abri de son front défensif, parlaTarentaise, Faverges, la vallée des Usses et celle du Fier*.
Tandis que le duc organise la protection de la route d’etapes du roi d’Espagne, les cavaliers dauphinois courent la vallée de l’Isère sans
1 L’édit du 12 janvier 1508 enjoint aux gentilshommes qui n’ont pas fait deux mois de campagne, en 1597, avec l'équipage réglementaire, de se consigner au quartier-général ou de produire des lettres d’exemption dans le délai de trois semaines.
s Le comte d’Avalos prit cette route, en mai 1597, avec 3.000 arquebusiers d’Aragon et fut suivi d’autres renforts. (Archives municipales de Saint-Maurice, Moûtiers, Faverges, Annecy.)
trouver l’occasion de tirer le pistolet. Lesdiguières attaque La Rochette, petite ville fermée de murailles, l’emporte d’un coup de pétard, et rompt avec beaucoup de peine les barricades que les habitants avaient élevées dans les rues, voire presque d’un pas à l’autre, et qu’ils défendirent comme de vieux soldats. De là, il se porte à la Chapelle-Blanche, descend sur Montmélian et coupe le pont1. Le duc arrivait par Fréterive; il passe l'Isère sous le canon tle Chamousset, et y construit un ravelin. Lesdiguières se hâte de l’attaquer avec deux petites pièces d’artillerie qu’il loge dans la plaine, sans gabions ni plateforme; la poudre manque 1 ; il fait vider sur les casaques de ses gens d’armes tous les fourniments et toutes les bandolières et l’on en recueillit assez pour tirer quelques coups, après quoi l’on força la redoute l’epée aux dents et le pistolet au poing. C’est en passant l’Isère à la nage à la suite du combat, que don Philippin, bâtard de Savoie, perdit cette écharpe, couleur de cheveua : d’or, qui lui valut plus tard sa querelle avec Créquiet, à six semaines d’intervalle, deux
1 Videl. Histoire de la vie du connétable de Lesdiguières. — Edit, de Paris. 1638. — On y trouve de l’exagération, des inexactitudes, mais quantité de détails curieux. Lire le trait épique du capitaine Trydon, tué d’uti coup d’arejuebuse lorsqu'il attachait le pétard, en plein midi, tout seul, à la porte du fort de Chamousset ; etc.
3 Les services administratifs étaient encore à l’état rudimentaire ; les convois de munitions s’embourbaient dans les marais de l’Jsérc ou étaient enlevés par les coureurs de l’ennemi ; le pain venait do Grenoble, comme le prouve le procès du charireu.T de Saint-H ugon (Archives du Parlement de Grenoble.), accusé d’avoir empoisonné les rations qu’on portait è l’armée du roi.
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coups d’épée dont le second le tua'. Les incidents militaires de cette campagne sont trop connus pour que j’y insiste. La petite armée dauphinoise s’empare des deux tours de Charbonnières ‘J , du fort bâti sur le tertre de Chamousset, et incendie le château de Montmayeur. Le marquis de La Chambre s’était enfermé avec une centaine d’hommes dans le château de Lœuille 3 ; voyant les ponts rompus et le duc peu disposé à lui porter secours, il capitule après trente coups de canon, au moment même où Lesdiguières , manquant de poudre, allait quitter la place. Le duc rétablit le pont de Montmélian sous le canon de la citadelle et attaque, pendant six jours consécutifs, la forte position des Dauphinois sur la colline (les Mollettes et les pentes boisées de la Chapelle- Blanche. Puis, tandis que Lesdiguières se retranche au confluent de Broda avec l’Isère, Charles-Emmanuel construit à Barraux, sur la rive opposée, le fort de Saint-Barthélemy4. Dans
' AR. TURIN. Relation manuscrite du duel de don Philippin avec Créquy , le i juin 1599 ; c'est un véritable roman de cape al d’épee.
* Ob trouve an Sénat (Reg. XXVI 1 1), des lettres de grâce au nom de Hicrûmc Guignonc, de Chieri , accusé d'avoir fait évader le capitaine Numel, lequel était détenu à Montmélian pour avoir livré contre son devoir le fort de Charbonnières au sieur des Diyuières.
3 Au-dessus de La Rochette ; il fut rasé en 1630. On déplore la ruine totale de ces lières citadelles, Lœuille , Sainl-Jacquemod. Sainte-Catherine, l'Annoariade, Montvalesan, que chaque siècle prit à lâche de jeter bas.
1 Ce n’était alors qu’une redoute on terre avec des ravelins palissadés. Sa construction coûta seulement 24,776 livres. (AR. CU. C. Rouleau de 1597.) Voir dans Videl (I. 199) le récit de l’attaque, qui dément de ridicules légendes. Il fut bâti sur l’emplacement d'un donjon que le comte Amédée prit sur les Dauphinois, vers 1292, et qu’il rasa au niveau du sol.
la nuit du 15 mars 1598, ce fort, à peine achevé, est enlevé à l’escalade; c’était la revanche de la défaite de Créqui1, pris en Maurienne un mois plus tôt. La paix de Vervins fit manquer à Lesdiguières le projet qu’il avait formé de saisir le duc*.
Pendant que Charles-Emmanuel négociait en Provence , escarmouchait dans les Alpes , puis, forcé de rentrer sur son territoire, tenait tête difficilement aux coups de boutoir de Lesdiguières; pendant que la Ligue perdait l'une après l’autre toutes ses villes et que les chefs de la noblesse se ralliaient à Henri IV; pendant que Philippe II subissait le double mécompte de la reprise d’Amiens et de la soumission du duc de Mercœur, la guerre continuait, avec des alternatives de succès et de revers, mais toujours ardente et impitoyable, sur les deux rives du Rhône. Les maux que la Savoie avait soufferts, durant ces neuf campagnes stériles, de 4589 à 4598, n’étaient rien auprès des excès commis autour de Lyon et de Genève. En 1594, Sancv, fort habile à surprendre les convois de doublons qui passaient à Bâle ou à Besançon, et qui réussit aux attaques
1 Créqui avait battu le due an combat de Saint-André ; mais, après la reprise de Churhonnières. trompé par une ruso do guerre, il s’attarde sur les bords de l’Are, se débat contre des forces supérieures aux combats d’Argentine. d'Epierre. de Cuines. et enfin, bloqué de toutes parts, n’ayant p us que deux cents hommes, après trois jours de défense en rase campagne et une nuit passée dans la neige jusqu’à la ceinture, il se rend épuisé. (Cuichenon. 11. 333.)
1 c Apprenant que le duc galantisoit proche Chasteaublanc une parente du comte de Brandis, gouverneur du fort de Montmélian.et qu’il y passoit à son occasion dos jours et des nuits, il s’estoit préparé à luv faire ce boD office de l’y enfermer tout en plein, s (Videl. I. 202.)
de Versoix et d’Evian, ne put tenir devant les régiments d’Olivaros et, sous de méchants prétextes, prit congé de Genève. Le grand Conseil ne faiblit pas; l’on trouve dans ses registres, à propos du départ des Français, cette mention hautaine :
« Il a esté arresté que, puisque MM. de Sancy et de Guitry se retirent d’icy, prétendant qu’ils sont pas assez forts, on ne les chagrine point en leur disant adieu. *
Les diversions de Lesdiguières leur permirent, grâce aux contingents bernois, d’assurer la défense de la ville ; mais ils durent renoncer à tenir la campagne et assistèrent, du haut de leurs remparts, aux dévastations du pays de Gex et du Chablais. Les chroniqueurs catholiques et les prolestants furent unanimes à flétrir les atrocités qu’on y commit.
« Tout ce qui s’estoit passé jusques là n’avoit esté que miel au respect des dégâts, violements, incendies et tueries voire incroyables que les Espagnols de don Olivaros commirent au dict bailliage de Gex où tous les villages de marque furent bruslés. Ils ne sont pas les seids qui portent la folle enchère de ceste misérable guerre ; toute la paovre Savoye s’en ressent ; aussv ne doit sçavoir S. A. bon gré à ceux de son conseil qui lui firent quitter le parti de la France et suivre de si pires amis qu’Espagnols'. » — Les plaines furent incendiées, les vallées devinrent désertes ; la population qui put échapper aux massacres se réfugia dans les épaisses forêts qui couvraient alors les pentes des Voirons, du Salève et du Jura, sur les deux rives du Léman *. —
1 Le catholique Savoyard. — Brief discours de la guerre esmeue entre le roy de France et le duc de Savoye.
3 Voir, aux Pièces justificatives de l’histoire deM.Gaberel. le Vrny recueil des horribles carnages perpétrés par les troupes du duc de Savoye, etc.
« Le baslard de Savoye y entra environ la fin de juin avec une année d’infanterie et cavalerie espagnoles, gens connue ils sont cxtraicts de Sarrazinsel île Moresques, ne sachant ce que c’est qu’humanité comme le témoignent leurs propres histoires des Amériques et
déportements des Pays-Bas Outre le dégast des
maisons de ceux de Genève, tuant avec cela autant de paovres paysans sujets naturels dudict seigneur duc qu’ils peuvent attraper, sans aucun esgard d’aage ni de sexe. Le vieil et décrépit n’v a point esté espargné ; les femmes vieilles et jeunes forcées jusques au mourir ; les petits enfants arrachés du sein de leurs mères et leurs paovres testes escrasées ; coupant vignes et arbres pour réduire ces paovres pays en désert inhabitable comme ils ont désia bien avancé »
La France, la Suisse, Venise surtout prirent une grande part à la défense de Genève contre les armées espagnoles ; Venise, Bâle, Genève étaient, au XVIe siècle, les trois abris de la pensée humaine; cette solidarité de l’esprit, sentie plus que comprise, ralliait autour de ces villes les mêmes défenseurs, en petit nombre, mais passionnés ; le piémontais Mercurin de Gattinara, le florentin Machiavel, les savoyens René de Lucinge et Joly d’Allery, le français d’Ossat furent, d’un bout du siècle à l’autre, les avocats de ces nids d’aigle que pourtant ils aimaient peu. Le marquis cfe Sain l-Sorlin dans le Lyonnais %le marquis de Treffort3 et le maré-
1 Mémoires de la Ligne. Tome IV. page 200.
- Saint-Sorlin marche sur Lyon pour dégager Nemours, Irailant le pays avec des inhumanités plus que barbares et brotaux déportements. — Lettre des consuls de Lyon à d'Ornano; 30 septembre 1 593 . (Péricaud. Documents pour l'histoire rie Lyon. J
1 On enfermait les notables dan6 des coffres ou dans des tonneaux jusqu’il ce que leurs parents ou amis eussent payé la