CHAPITRE VII
GUERRES DU PIÉMONT. — RÔLE RE SAINT FRAN- ÇOIS DE SALES ET I)U PRÉSIDENT FAVRE EN SAVOIE.
« Ah ! Monsieur mon uni ij , il est vray , l'Europe ne pouvait souffrir aucune mort plus lamentable que celle du grand Henry'! » Ce cri du saint évêque de Genève fut celui de tous les hommes sensés et de tous les politiques de bonne foi. Le comte de Fuentès avait raison1 * 3 ; l’Espagne était sauvée. En juin 1610, la reine mère et Concini désertent les alliances du feu roi, et affichent les négociations nouées par don Pèdre, en 1008, pour rattacher le Louvre à l’Escurial par les liens d’un double mariage. Charles-Emmanuel ne chercha plus d’issue que dans un dédale de duplicités. Il rompt avec 1 ambassadeur don Juan de Vivès, se rapproche
1 Lettre écrite d'Annecy, le 27 mai lüio.
5 Gassendi /Fie de Peirese. Edition de Lyon , 1058; avoue lu confiance publique du comte de Fuentès dans la mort prochaine
d’Henri IV.
du ministre français Gueffier, joue Villeroy, mais se laisse surprendre à Suze par la brusquerie de Lesdiguières comme une fois déjà à Brusol. Ne voyant de salut que dans la rivalité des Maisons d’Autriche et de Bourbon, il essaie de séduire le duc de Nemours et le comte de Soissons ; fait offrir par l’évêque de Maurienne le mariage de son fils avec Elisabeth de France, dont la dot eût été, comme celle de Marguerite en 1559, la restitution des provinces récemment annexées ; combine en même temps les mariages du prince du Piémont avec la fille du roi Jacques, et de Marie de Savoie avec le prince de Galles ; sollicite à la fois le cabinet de Madrid de lui livrer Genève, et la cour de France de lui permettre la conquête de Gênes, défendues, la première par la tradition politique de François Ier et d’Henri IV, la seconde par les flottes espagnoles ' ; envoie le marquis de Lullins auprès de Paul V protester de son ardeur catholique, le comte de Verrue à Venise au nom de la liberté du commerce, le comte de Gabaléon à Londres dans le dessein de s’y entendre avec Stuart, qui, tout aussi mobile d’opinions que Charles-Emmanuel, persécutait les puritains et faisait pendre les catholiques. Ce chaos de con-
1 Le président Favre, peu partisan des combinaisons d'Henri IV, annonçait coup sur coup au duc la découverte de- complote tramés contre sa personne. Le 23 avril 1610, ce magistrat signalait au prince les menées des gens de Grenoblo et le prévenait que les Huguenots, remontant en grand nombre du Vira rais et du Languedoc à Genève, laissait entendre gu'ils feront bientôt crier dans Chambéry : Fire Genève ! Le duc obtient l'appui du pape, la promesse de 5,000 Italiens réformés par le connétable de Castille ; mais la reine-mère eut un éclair de sens politique, protesta à Rome, fit déclarer les Cnntons et donna l’ordreà Lesdiguières d’entrer en Savoie. (AR. GRENOBLE. CH. C. Commissaires des guerres. Rôles des gîtes d'étape en 1611.)
tradictions volontaires ne pouvait aboutir qu’à des déceptions. A Madrid, le jeune Philibert, esprit brusque, mêlé d’audace et de dissimulation, supplie Philippe III de pardonner à son père l’instant d’égarement qui l’a fait acquiescer aux plans d’Henri IV; âTurin, le duc Charles-Emmanuel se résigne au licenciement des milices de Savoie qu'impose M. de Villeroy (10 mai 1011); à Suze,il se rapproche de Lesdiguières(15 novembre), et propose la quadruple alliance de Savoie, Venise, Angleterre, Hollande, pour chasser de France les Médicis et d’Italie la Maison d’Autriche'. La mort du comte de Fuentès le prive du seul ami sûr
3u’il eut à Madrid, celle du prince de Galles e l’unique espoir qu’il fondât sur la vacillante volonté du roi Jacques, celle du comte de Soissons de l’appui qu’il comptait trouver dans les intrigues des princes français. Désespérant d’empêcner les mariages espagnols, gêné par l’embarras de ses finances et la présence des troupes étrangères 1 2 * 4 , il négocie de nouveau
1 De Flassnn. Hist. générale et raisonnée de la diplomatie française. Tome IV. Livrent. — Comberville. .Vém. du duc de fieverf. Edit, de lCtij. II. 680.
2 Les Espagnols traversaient sans cesse les Alpes pour aller eu Flandre. Ils tenaient garnison à Turin depuis 1601. Ce contingent coûtait au duc 6-2.085 livres sur les revenus de Savoie. Les dépenses militaires s'élevaient, pour 1*511, & plus de 700,000 livres, non compris les troupes d’Italie ; les revenus étaient de seulement 1 ,598.674 livres. (AIL CH. C.) Cliabod était grand maître de l’artillerie en Savoie, le marquis de Lans général de !a cavalerie, au traitement chacun do 2,000 ducatons ou 0,750 livres. {'Patentes des 25 avril 3808 cl 21 septembre 1611. AR. SENAT. Jtluichcnon rapporte, en manière d'éloge, que le duc pénétrait jusque, dans les cabinets des princes voisins par les intrigues qu'il y cultivait mais le prix des consciences est varia-
ble, les espions coûtent cher, et le duc s’épuisait h payer une
multitude d’agents secrets qu’il eût remplacé avec profit par
avec Marie de Médicis et, pour se rallier les Italiens, publie le manifeste célèbre qui finit ainsi :
« Mes armées sont la sauvegarde de l’Halie ; le roi d’Espagne tient sous le joug Naples et Milan ; les embarras de Venise se multiplient; la -Toscane est comme assiégée ; Rome hésite ; Gênes, sous le canon des flottes de Barcelone, n’obéit qu’aux ordres de Madrid ; si je désarme, la péninsule ne comptera plus que des traîtres et des esclaves. Que l’opinion des Italiens dicte ma réponse ! »
Ces alliances si brusquement rompues, sitôt renouées, puis brisées de nouveau, inspiraient la défiance et prêtaient aux suppositions les plus étranges. En juin 1012, un mouvement éclate à Turin sur le faux bruit de l’assassinat du duc ; le peuple faillit massacrer indistinctement les Français et les Espagnols, retenus en assez grand nombre dans cette ville par une politique qui menaçait tous les intérêts sans en satisfaire aucun. La mort de F rançois de Gonzague vint offrir enfin au duc de Savoie l’occasion de sortir violemment de l’imbroglio où l’enchaînaient ses propres fautes et la réprobation universelle. Le 22 avril 1013, Charles-Emmanuel, prenant sans ambages le cœur et le rôle d’un prince italien, envahit le Montferrat1 ; sept
une politiquo ouverle et franche. En 1612, la mission de Chabod de Jacob en France se solda par dix mille é eus; M. de Moothoux pratiquai! on Saxe, le baron do Yilletle à Bâle. De lG13à 1618, le président Favre ot M. de Sainte -Colombe furent chargés de plusieurs missions à Paris ; Gabaléon ruina le prince par ses folies de Londres. Le compte du trésorier Ber nardino Novarina renferme quantité d’articles de dépense avec la mention : Pour services secrets à l'étranger.
1 François, duc de Mantoue et de Montferrat, ne survécut que quelques mois à son père Vincent, et mourut en 1612, il laissait une fille âgée de trois ans, de son mariage avec Mar-
villes prises d’assaut, un manifeste applaudi ' stupéfient l’armée espagnole; l’attaque de Nice menace la Provence, le camp de Montmélian le Dauphiné4; M. de Nevers est offert aux Italiens comme un vengeur, et l’Espagne signe la trêve de Milan. Les diplomates piémontais qui pratiquent, à la fois et dans des vues différentes, à Paris, à Londres, à Madrid, à Home, à Venise, firent évanouir, par trop de finesses, les résultats si vite obtenus l’épée à la main. Les campagnes de 1614 et de 161o, en Piémont, restent célèbres par la fougue impétueuse des milices de Savoie, que le duc conduisit en personne au passage de la Sesia, à l’escalade de Zuccarel, à la journée de Certosa. D’aussi prompts succès ne pouvaient continuer longtemps; le duc fut bientôt obligé de reposer ses troupes en assiégeant Asti; Charles d’Angennes et le marquis d’Inoyosa profitèrent de ce répit pour négocier la paix. La prise d’armes du prince de Condc entravait la politique française qui, cependant, ne pouvait pas plus permettre la conquête de l’Italie par le Piémont que son retour absolu aux mains de l’ Autriche. Le P. Pentorio, confesseur du duc,
guerite de Savoie, Tille de Charles-Emmanuel. Le duc réclame la succession pour sa petite-fille à titre do fief-femelle. L'Espagne attribuait l’héritage au cardinal Ferdinand, oncle du feuduc, 5 'a France avait un prétendant tout prêt, Charles de Nevers, chef d’une branche collatérale des Gonzague.
1 Manifesta stampato in Torino nel 22 maqgio 1613. — El» 1617. on imprima, à Lyon, une consultation juridique sur les droits du prince, signée parle président Favre, Pobel, Porporato, Balbo, Menocchio.
* Le marquis de I.ans y réunit 8,000 fantassins îles milice* et 1.000 cavaliers. Voir, pourledétail des guerres du Piémont, l'Bitl. milit. du comte de Saluces. (Tome III, ch. 36.)
homme fort habile et dont l’esprit maniable et souple atténuait ce que son maître avait de brusque et d’impérieux, réussit à faire signer le traité d’Asti (21 juin 1615), à la veille de revers inévitables. Don Pèdre remplace à Milan le marquis d’inovosa devenu suspect; il refuse d’exécuter le traité d’Asti et compte sur la neutralité de la cour de France qui consommait enfin sa double alliance de famille avec la Maison d’Autriche, son rêve depuis sept ans'. Mais Charles, trop dissimulé lui-même pour ne pas s'attendre aux trahisons, avait profité des trêves pour réparer les pertes de la guerre, compléter ses armements, conclure de solides alliances avec Londres et Venise *. Aux sommations dedon Pèdre, Charles répond par d’ironiques protestations. Surpris de cette altitude, le général espagnol cherche à détacher du cabinet de Turin les puissances garantes de la convention de 1615, en même temps qu’il fait éclater à Venise la conspiration des Dalmates3,
' 9 et 22 Dovembro 1615. Le jeune roi Louis XIII épouse , à Bordeaux, l’infante Anne d’Autrirlie, fille du roi d’Espagne ; une de ses sœurs est promise à l’infant, âgé de dix uns, qui fut depuis Philippe IV.
* Los Archives do la Chambre des Comptes constatent, en 1615, le payement do sommes considérables pour les levées de cavalerie et d’infanterie en Savoie, les troupes rassemblées par le duc de Nemours dans son apanage du Genuvois et du Foucigny, la compagnie de cuirassiers français du baron de Bussy, l'achat de mousquets à Genève, la solde de 1,000 Lorrains, etc. — Le roi Jacques, souhaitait que la rupture italienne fit diversion aux affaires de Clèves -, Venise, en guerre avec l’archiduc de Glatz, protecteur des pirates uscoques qui venaient enlever des navires jusque dans les passes du Lido, le savait soutenu par don Pèdre. Les deux gouvernements fournirent au duc de Savoie ce dont il manquait le plus, l’argent.
* Deux ans plus tard (1618), le duc d’Ossuna et l’ambassadeur Bedmar devaient y renouveler cette tentative par h conjuration
à Nice le complot de Grimaldi1, en Savoie la prise d’armes du duc de Nemours. A Nice et à Venise, les complots avortent. En Savoie, le prince de Piémont, audacieux et brave, ne laisse pas à son cousin le loisir d’entraîner les mécontents. Il passe les Alpes avec deux mille vétérans, recrute des Suisses, fait appel aux milices de toutes les paroisses de Savoie, à la tête desquelles marchent les gentilshommes2 et les syndics3, et rejette Henri de Nemours au-delà du Rhône. Le prince, confus de sa mésaventure, sollicite un pardon vite accordé, car il fallait à tout prix étouffer ce péril4 ; d’autant que, malgré l’élan des gentilshommes et de quelques villes, certaines abstentions, la tiédeur des uns,
dont l'abbé de Saiut-Réal a écrit le roman fConjur. des Espagnols contre Venise. Edition do 1757.)
1 Annibal deGrimaldi, comte de Beuil, trahi lui-même, la veille du jour où il devait livrer la ville, est puni de mort. Voir Capriata (Dell' isloric ne l secnlo XVII°. — IV. 27) et L. délia Chiesa (Corona reale di Saroja. l'arte 11. cap. X).
i Les compagnies de caralerie étaient commandées par MM. d’Aix, de La Chambre, de la Serraz.dc Traveruay, d’Hermance, de La Dragonièrc, etc. Il y avait aussi un escadron de Saxe, et un autre du Dauphiné. (Comptes du trésorier de Savoie Monte- OlivctoJ.
* En particulier ceux de Saint-Julicu, Faverges, Rumilly, Chambéry. CComptcs des syndics et trésoriers de ville.)
' Henri de Savoie-Nemours fut remis en possession de ses biens ; on lui paya comptant 20,000 ducatons en tel très de change sur Lyon, on lui promit une somme égale tous les ans, h titre de pension, assignée sur les tailles du Genevois et du Faucigny, la première annéo devait être de 45,000 ducats pour soulager ses affaires; l’exécution de la transaction était confiée à scs amis d’Alincourt , Guise et Lesdiguières. Pour toute garantie, le duc Charles met une garnison de 100 hommes dans le château d’Annecy (Acte du 14 novembre 1616. — Traités publics. 1.300.) Ces conditions étaient exorbitantes. Il fallut aussi payer Legdiguières et le comte d’Auvergne; 74,250 livres à l’un, jO.éWp i l'autre. Cire h. Chambre des comptes.)
l'inertie des autres, firent craindre à Victor- Amédée que le parti du duc de Nemours ne comptât plus d’adhérents que ne l’avait avoué le président Favre. C’est à cette date qu’il faut rapporter les soupçons dont la famille de Sales fut l’objet, depuis le saint évêque de Genève 1 jusqu’à ses frères et en particulier Louis de Sales, le premier pourtant à tirer l’épée contre les Espagnols qui, de Franche-Comté, menaçaient Seyssel et Rumilly. Le prince, dans un manifeste du 26 octobre 1616, constate :
« Qu’ayant faict appeller par lettres nostre noblesse de cet Estât, les aultres s’en seroient partis et retirez sans avoir pleinement satisfait à leuv debvoir et sans aulcune permission, et les autres mesprisant nos ordres et l’obligation qu’ils ont à nostre service n’ont comparu ny personne pour eulx, nous déléguons les trois susdits pour composer avec eux sur les peines encourues, en ayant esgard à leurs facultés, à leurs vieil âge et nombre d’enfants, et sans que les dictes compositions puissent apporter aulcune note d’infamie à leur honneur ny rester préjudicielles5. »
Les campagnes de 1616 et de 1617 ruinèrent le Piémont pour dix ans, tant les Italiens du duc Charles-Emmanuel et les Espagnols de don Pèdre rivalisèrent de cruautés inutiles3. A court
1 < Il me dit aussi tous les mauvais tours que lui avoit joués le duc de Savoye et comme il avoit maltraité quelques-uns de ses parents, très honnêtes gens, sans qu'il ail jamais voulu s'en plaindre; ayant rendu, au contraire, toutes sortes de services à ce duc * ( Mêm . sur Port-Royal. Utrecht. 1742. I. SOI).
* SENAT. — Registres des appels et levées. — Le trésorier général encaissa de ce chef une somme de 27,000 écus d’or ( Comptes de 1617).
3 Le duc incendiait les moulins et jetait à la rivière les sacs de blé; les Espagnols, mourant de faim, brûlaient les villages, pendaient les paysans aux arbres ; voir les détails du sac de
d’hommes et d’argent, le duc de Savoie conclut avec Berne un traité d’alliance offensive et défensive (23 juin 1617), confirme les traités de Nyon et de Saint-Julien , accepte des Suisses un contingent et des subsides Hector Milliet, président des Comptes, fut le négociateur des traités qui assuraient les frontières de la Savoie contre les entreprises du vieux Lesdiguières et les coups de main des Huguenots. A Venise*, à Berne et à Bâle, il fut soutenu par 1e roi Jacques3; à Genève, sa tâche fut rendue aisée par une série de faits qu’ont négligés les historiens de Savoie. La peste avait désolé le Chablais, de
Montiglio et lire les récita d'Emigliani (Notizie recondile. MSS. de la Biblioth. de l'Université de Turin), et de Muratori finnali d'Italia. II). Il n’y avait point de discipline parmi ces armées faites de vingt peuples et que divisaient l'amour-propre national et la vanité des chefs. A Montegrosso, l'infanterie piémontaise croisa la pique contre les gentilshommes français qui voulaient aborder l'ennemi les premiers. L'opération' la plus sérieuse de cette guerre fut le siège do Yerceil, défendu avec obstination par 1 ingénieur savoyen comte de Saint-Front (du 25 mai au 25 juin ltii7), et que ne purent sauver ni l'héroïsme des femmes courant aux remparts, ni la vigueur du marquis de Caluso, ni les efforts désespérés du marquis d’Utfé.
1 Ce traité, négocié par Jean Gahaléon, cédait aux bernois les droits de la Maison de Savoie sur le pays de Vaud, ainsi que ceux que le dùc avait acquis de Louis Xlll en 1611 ; le Sénat s’opposa longtemps à son entérinement, et ne l'admit que le 18 juillet 1629.
5 Le duc s'engageait à ne jamais traiter isolément ; la république lui allouait un subside annuel de cinquante mille marcs. Les conventions do 1611 et 1613 furent résumées dans le traité du 14 mars 1618.
3 L'agent anglais s’appelait Isaac VV'ahc. Berne fournissait un subside de cent mille écus d’or et un contingent de 4,000 arquebusiers pour une campagne de six mois en Piémont ; ces troupes ne devaient être employées que là où les chances sont égales, ny sur mer, ny aux assauts. (AH. TURIN. Traités avac les Ligues. Mazzo\ III. Fascetlo XIII).
1613 à 1616; les Genevois prodiguèrent des secours aux villages catholiques ; puis, le Magistrat de santé barra la ville (du 2 août 1615 au 1er janvier 1616), de telle façon qu’il n’y eut plus possibilité de communiquer au trement que par le lac, et que les citoyens de Genève, propriétaires de nombreux domaines dans les enclaves du Chablais, ne purent ni couper leurs blés ni vendanger leurs vignes. La lilbre pratique fut rendue le 2 janvier 1616; le lendemain , de longues liles de chariots chargés de vins et de grains entraient à Genève, s’arrêtant, ceux-ci devant l’hôpital général, héritier du Chapitre et des terres de Saint-Victor, ceuxlà aux portes des particuliers. — Qu’est-ce donc ? dirent les bourgeois ébahis. — Ce sont vos récoltes de Savoye, répondent les syndics des villages. Vécy vostre bien. Quant aux frais de levée et decharroy, ils nous ont esté comptés pour vous par les pestiférés de Thonon 1 * .
Lesdiguières et Charles battirent si souvent don Pèdre que la cour de Paris coupa court aux succès de l’armée combinée par le rappel de Lesdiguières. Paul Gritti, ministre de Venise auprès de Philippe III, soupçonne une trahison et brusque la paix , facilitée par la chute du duc de Lerme a Madrid et celle de Concini au Louvre. Le mauvais succès de la conjuration des Espagnols à Venise les rendit plus souples :
« Et l’on vit à cette occasion , remarque l’abbé Vittorio Siri 5, deux choses qui trompèrent le jugement des hommes les plus rompus aux intrigues de ce temps :
1 AR. GENÈVE. Histoire manuscrite de Jean Gauthier.
* Memorie recondite. tome IV, page 28.
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la Cour de France désirant de bonne foi le repos de l’Italie; les Espagnols restituant sans arrière-pensée tout ce dont ils s’étaient emparés pendant la guerre. »
La cour du Louvre, menacée par le parti des princes et le réveil des Huguenots, croyait assurer à sa politique un solide appui dans les Alpes. Richelieu apparaissait au conseil; il exécute l’article du traité de Brusol qui projetait, en 1610, le mariage du prince de Piémont avec la fille d’Henri IV, et laisse entendre que les accords secrets de cette convention vieillie pourront se réaliser tôt ou tard 1 * * * . Le 30 octobre 1619, le prince et Chrestienne de France firent à Chambéry une entrée solennelle dont le Sénat , par une flatterie d’Antoine Favre , fit presque tous les frais5. Ce mariage semblait être le gage d’une association paciüque; mais l’audace inquiète de Charles-Emmanuel ne devait laisser à la Savoie que quelques mois de répit.
Tandis qu’en France Louis XIII, complice innocent de l'Espagne, écrase le Béarn, que Luynes sacrifie son honneur à la fortune de sa maison et essaie d’endormir l’Allemagne,
1 Le mariage se fit le 10 février 161!) ; Chrestienne était née
le 10 février 1606. Le sénateur-abbé d'Hautecombe, Sylvestre
de Saluces, avait repris, dès 1613, ce projet d’Henri IV ; le cardinal Maurice de Savoie et l’évêque de Genève fuient ensuite chargés de la mission officielle, et, pour traiter les questions d’intérêt, on leur adjoignit le président Favre. Los fêtes du
Louvre furent célèbres par leur éclat. Le 12 et le 17, on donna des ballets dont chacun coûta plus d’uu million de livres ; Us avaient pour sujet, l’un la Forêt enchantée, du Tasse ; l’outre la fable de Psyché. On fit venir des provinces, et même d’Italie, quantité do musiciens ; on eut les musettes et les violons pour danser, les luths et les violes pour chanter éhtém. du continuateur de Villars I. 597).
5 Chaq ue sénateur paya 39 ducatons. — Cérémonial du Sénat. Mss. de la bibl. du marquis Costa.
le duc de Savoie réitère les appels d’hommes et d’argent et prête l’oreillo à tous les bruits de l’Europe. Partout où les dynasties s’affaissent, l’esprit de la Réforme souffle l’insurrection. En Allemagne, la guerre de trente ans (1618-1648) va dévorer l’un après l’autre Frédéric V, Ferdinand 11, Christian IV, Waldstein, Gustave-Adolphe et Richelieu ; en Espagne, la mort de Philippe 111 (1621) livre la monarchie à Olivarès; en Angleterre, Stuart change de politique en même temps que d’amitiés; en France, si les Religionnaires bravent, un instant, Louis XIII, à La Rochelle et à Mpntauban, Richelieu recrute les bourreaux qui décapiteront la noblesse, et les démolisseurs qui jetteront bas les dernières tours féodales. Dans les Alpes, à la guerre de don Pèdre succède la guerre de la Valteline, plus longue et plus impitoyable.
Le duc Charles - Emmanuel , suspect à ses alliés comme à ses adversaires, ne pouvait avoir de ligne politique assurée; l’opinion, à laquelle il faisait de frequents appels, n’était plus dans sa main qu’un roseau brisé. Il donne alternativement aux Français, aux Espagnols et aux Italiens des gages qu’ils n’acceptent pas. Le duc de Féria envahit la Valteline' et y massa-
1 La Valteline, profonde vallée que creuse l’Adda, descend des Alpes rbétiques au lac de Côme, et commande les trois passages qui, par le Splügcn sur Coire, l'Engadine et le Stelvio sur Inspriick, relient le Milanais à la Suisse et au Tyrol. Ce pays, engagé aux Grisons, en 1510par Louis XII, pour 400,000 écus, fut définitivement cédé aux Ligues grises, en 1513, par Sforza, en même temps que les comtés de Bormio et de Chiavenna. C'est, au point de vue militaire, un vaste camp retranché, avec des routes cachées et courtes pour se jeter dans les vallées voisines : les Grisons étaient protestants, les Italiens de la
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cre les Réformés; Charles-Emmanuel, espérant y servit; d’arbitre , proteste pour plaire à la France ; la France confie au Pape le séquestre (1621). Louis XIII, battu à Montauban par les Huguenots, se rapproche du duc de Savoie, le caresse aux conférences d’Avignon, le lie par le traité de Lyon 1 ; puis, brusquement, le marquis de Gœuvres occupe la Valteline, et le duc, furieux, ne pouvant décider les Cantons à s’unir à lui*, désespérant de s’attacher Lesdiguières, le roi du Dauphiné3, cède aux suggestions du ministre Scaglia, et massacre les Vaudois 4 pour rentrer en grâce à Rome et à
Valteline catholiques. Les Espagnols, ne pouvant pénétrer en Autriche ni par les Etats vénitiens indépendants, ni par la Suisse neutralisée (les Grisons n'entrèrent dans la Confédération qn’en 1798). ni par la Savoie devenue assez forto pour refuser le passage, imaginèrent do se créer, par la Valteline, une nouvelle route d'étapes. La France était surtout intéressée è la neutralité do ce passage, le seul par oit ses alliés de Suisse pussent librement descendre eu Italie, le seul aussi qui lui permit , en cas de rupture avec la Savoie , de communiquer avec Venise.
' 7 février 1623 -, triple alliance de la France, de la Savoie, cl de Venise pour assurer la neutralité de la Valteline. Voir la convention militaire et la répartition des contingents au tome II, des traités publics. Quant à l'attitude des principautés italiennes, consulter aux AK. TURIN, lo manuscrit intitulé : Relazione del negoziato dei députait di Savoja in Milano sulle différence con Mantova, nel 1622.
* Le compte du trésorier Roliaz constate que les députés de Hernc, de Genève et du Valley furent magnifiquement entretenus à Chambéry pendant cinq jours, et n'y laissèrent rien que la fiente de leurs roussins (Mss. des Archives de cour cité dans l’hist. manuscrite du P. Lama).
3 Au compte de Roliaz figure une assignation de 112,500 livres sur la gabelle du sel en Savoie, accordée par le duc à Mm« de Lesdiguières. Lo 21 octobre 1621, la convention de Soze chargea le vieux connétable de réglor les questions restées en litige entre Paris et Turin.
4 Voir pour les détails, Gilles (Bist. des Balises réformées des vallées du Piémont. Ch. LV) et Salaces fuist.milil. III. 229).
Madrid (1624). Il est instructif de noter le rôle que jouent, dans le jeu de bascule de-la diplomatie piémontaise, ces trois petits peuples protestants, les Grisons sur la route de l’Autriche, les Vaudois sur celle de la France , les Genevois sur celle de l’Helvétie, isolés au milieu de puissants Etats et devenus l’enjeu des batailles ou le prétexte des ruptures. Ecarté de la Valteline, arrêté sur les pentes du mont Viso, Charles-Emmanuel, cjue la fièvre du succès dévore , s’obstine à reclamer de nouveau des grandes puissances carte blanche pour Gênes ou Genève. Il insiste sur l’occupation de la Valteline , qu’il prétend contraire au traité de 1623, et réussit à faire décider l’attaque de Gênes. Ce compromis le dédommageait, en quelque sorte, de la réponse de Louis XIII au Nonce de Grégoire XV, qui le sollicitait de permettre que Genève fit retour à la maison de Savoie : J’entends continuer aux Genevois la protection de mon père Henri IV, et je ferai respecter les traités de Vervins et de Saint- Julien qui assurent leur existence. Cependant l’activité du pape renouvelait les espérances des catholiques 1 et le P. Corona, son agent à Paris et à Turin, ne négligeait aucune des raisons qui pouvaient déterminer la France à déserter sur ce point la politique d’Henri IV, bientôt reprise par Richelieu*.
' Grégoire XV fonda le collège de la Propagande, il canonise, en mars 16-22, saint Ignace de Loyola, saint François Xavier, saint Philippe de Néri, sainte Thérèse. En juillet 1622, le connétable de Lesdiguières, Âgé de 80 ans, se fait catholique.
5 « Si les républiques ne se bornaient qu’è certaines villes, on pourrait facilement en venir à bout ; mais elles ont des adhérents fcittadini « seguacij partout,, à la cour et jusque dans
Ces années, de 4620 à 1624, marquent pour la Savoie une série d’épreuves dont le contrecoup se fit sentir de rl urin à Chambéry et à Annecy; du cabinet de Scaglia, de Barberini, de Bérulle, ou de l’antichambre d'Olivarès jusqu’au sein du Sénat de Savoie; de la politique dans les mœurs. Le duc Charles-Emmanuel vieillissant perdait l’un après l’autre tous les soutiens de sa politique. Mgr Berliet 1 était mort en 4<307, et son successeur, le conciliant Germonio, envoyé auprès de Philippe III pour y servir de tuteur à l’impétueux Philibert, s’était si bien acclimaté sous ce beau ciel d’Es-
pagne qu’il n’en voulut pas revenir * ; Boncas, le rusé diplomate qui négocia les affaires du Marquisat, s’éteignait dans une magnifique retraite3. L’évôque d’Aoste, Ludovic Martini, fin politique, et le président Jeannin, le seul homme qui se souvint d’Henri IV, moururent
le cabinet du roi ; ils décomposent l'Etat et pourront bientôt expulser le roi de sa propre demeure. Genève est quasi leur Home.» (Instructions du pape au 1’. Corona. 18 juillet 1 62 1 . — Archive» de cour).
1 Premier président des Comptes, archevêque de Tarentaise en 1598, après la mort de sa femme. En chargeant de missions diplomatiques tous les prélats de ses Etats, missions qui les retenaient souvent pondant des années hors de leurs diocèses, le duc évitait des conflits avec les fiefs ecclésiastiques et y prenait de plus en plus une position solide.
1 11 écrivit de Madrid à son clergé des lettres précieuses pour l'histoire des mœurs ( Epistolarum pasloralium ad clerum et l’Opulum Tarentasiensem, IG 20) ; il y mourut en 1027.
} Lo palais Roncas, à Aoste, est une superbe habitation dans le grand style du palais Farnèse de Rome. Les portiques en étaient couverts de fresques délicates dans le goût des grottesehi de Raphaël aux loges du Vatican. T.a sottise des intendants piémontais a couvert de badigeon ces libres peintures, dont quelques parties, mal effacées, sont ravissantes de pensée, de dessin et de couleur.
en 1621; saint François de Sales en 1622; l’évêque de Maurienne, Philibert Milliet, et le président Favre, les deux plus intimes confidents des desseins du prince depuis 1590, en 1624; Belli, Negroni, Morozzo avaient aussi disparu. On retrouve des ministres; mais ce qu’on ne peut remplacer, ce sont les convictions qui se modifient, les intérêts qui se déplacent, les sympathies qui s’évanouissent.
L’esprit d’une époque ne se devine point à travers la simplicité méthodique d’un résumé d’histoire. Rien de plus dangereux que la grande illusion des faits accomplis si l’on n’étudie pas leurs origines. On trompe plus malaisément les peuples que les individus; mais, les motifs, saisissantes de près, perdent souvent leur importance réelle par leloignement; la vérité n’est donc qu’à demi dans l’histoire publique; il la faut rechercher tout entière dans l’intimité des hommes et dans la substance des faits. Les esprits qui s’épuisent en combinaisons compliquées et dont le défaut capital est un excès de finesse se trouvent désarmés à certaines heures. Il y a des crises imprévues où la diplomatie impuissante voit se briser tous ses fils; les petits pièges préparés de longue main, les subtiles trames, les ressources vieillies d’une politique dissimulée, ne servent à rien quand un acte décisif s’empare de l’histoire et que la logique, un instant, gouverne le monde. Il est des époques où la foule qui s’ameute sur les places a plus de clairvoyance que les hommes d’Etat, et devine en se jouant les diplomaties souterraines. Les bourgeois de Turin, les citoyens de Genève, les magistrats de Chambéry avait depuis longtemps des crain-
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