CHAPITRE XV
LA VIE INTELLECTUELLE. — LES ÉCOLES, LES CORPS DE MÉTIERS, LES CONFRÉRIES, LES LETTRÉS, LES SORCIERS.
Le troisième concile <le Latran (1179) et le quatrième (1215) ordonnaient que, dans chaque église de paroisse, on instituât une école gratuite et y autorisaient l’enseignement de quiconque était apte à donner des leçons. Innocent III ajoutait que le premier devoir du prêtre était de s’instruire et le second d’instruire les autres. L’Eglise resta fidèle à ces belles maximes; depuis le premier siècle jusqu’au XIIIe le christianisme absorba ce qu’il y avait d’inspirations dans l’humanité ; le cloître abritait dans ses sanctuaires la foi, l’art, la science; et, lorsqu’une paix relative se répandit sur l’Europe, ce fut du cloître que s’échappa la semence des penseurs et des artistes. En ces temps de ferveur, on ne concevait pas d’enseignement hors de l’Église ; il faut, en effet, que l’atmosphère
de l’école soit religieuse, car la foi du pauvre est la sauvegarde de l’existence du riche.
Sous l’influence de ces idées, que ne contrariait pas encore, même à Genève, la théorie de la sécularisation de l’école, l’instruction primaire avait fait en Savoie de remarquables procès; point de paroisse qui n’eût son régent; la Tarentaise et le Faucigny, très favorisés sous ce rapport, devaient aux libéralités de citoyens intelligents leurs nombreuses petites écoles de hameau. Dès 1549, le chanoine Eustache Chap-
frais fonda deux collèges, solidaires l’un de 'autre, à Annecy 1 et à Louvain en Brabant, sur le modèle du collège fondé à Avignon, en 1424,
Sar le cardinal de Brogny, et de celui créé à enève, en 1428, par le syndic Versonnex. Les plus vieilles écoles se transformaient en collèges*, tandis que de simples chapelles devenaient un lieu d’étude pour les enfants des villages3. L’abbé Jérôme de Lambertcrée,enl574, le collège d’Evian4, l’évêque Pierre de Lambert,
1 En 1614, à la sollicitation Je saint François de Sales, le duc Charles donna l'ordre aux syndics do confier ce collège aux Barnabites ; on fut obligé, en 1715, de leur en ôter l'administration. (Mémoires rédigés par la ville contre les Rév. Pères en 1682 et 1715. Raccolta. XIV. 1207.)
* I.a ville de La Roche avait des écoles depuis 1410; Guill. Fichet, recteur de l'Univers, de Paris; P. Favre, -patriarche des Indes j Cl. Lejay, théologal du concile de Trente, y étudièrent. Jean d’Angeville, Cl. Millot, Marguerite de Viry, Ant. Bouvard, Longet, etc., les augmentèrent par leurs libéralités , en 1574, le collège de La Roche recevait plus de trois cents écoliers.
5 Les communiera de Yalmeynier se cotisent pour doter une chapelle dont le revenu suffise à l'entretien d’un prêtre capable de donner à la jeunesse les principes des lettres et grammaire. (Délib. dn 4 mai 1676.) Le curé réclame le revenu de la chapelle ; les paysans obtiennent un arrêt du Sénat (1693).
* En 1575,1e duc demande au pape l’assignation, sur le re-
celui de Saint-Jean de Maurienne en 1592’ ; la Sainte-Maison de Thonon avait, depuis 1597, pour annexe un collège de propagande dirigé par les Jésuites. Au XVII1' siècle , le mouvement s’accentua plus encore. J’en abrège le récit r
« François Bocltul, curé d’Aîse, laisse 16,000 florins à la ville de Cluses pour l’entretien d’une école gratuite et de quatre régents1; les habitants complètent les fonds au moyen d’une souscription publique. Sallanches possédait une vieille école de latin, M. de Miribel 3 donne 2,000 ducats pour la transformer en collège (1641). Bonneville avait, de temps immémorial, des classes de grammaire et de rhétorique aux frais du prince; en 1618, Jean Cocastel, juge-mage du Faucigny, y établit ics Barnabiles; en 1672, Louis Merlinge y fonde une école gratuite de filles pour les éléments , le ménage et la couture. A Bumillv, l'biliberte de Juge, veuve d’Amblard de Novairy ( 1650), le prêtre CI. Paget (1651), la veuve Salteur (1676) et le curé Songeon, lèguent au collège des sommes suffisantes pour y fonder des chaires d’humanités, de rhétorique et de philosophie*. Joseph Duboin, marchand à Augsbourg, envoie
\enu de l'abbaye d Aulps, de la rente nécessaire à l’enlretien d’nn maître d'école pour les enfants de la ville d’Evian et de la vallée d'Aulps. (Bulles du ltr juin 1576.) — Le collège fut agrandi par de nombreuses dotations; on y créa une chaire de rhétorique en 1735, une de philosophie en 1740. Les avocats Chessel et Bordet, le marchand Noël Joudon lui firent des legs considérables.
' Par testament du 17 avril 1592, l’évêque laissa à cet établissement ; son nom, un capital de mille écus de cinq florins et une rente de cent écus d'or sur le prieuré d’Ayton.
* Acte du 28 mars 1617. (Protocole du notaire Chignin.)
3 Pierre de Miribel lègue cent ducatons de revenu aux chanoines de Sallanches, tenus d'entretenir trois régents pour les enfants de la vallée. (Reg. XXXVI 1. Protocoles des notaires Burnier et Chaland.)
4 Les Oratoriens, qui dirigeaient ce collège depuis 1651, avaient aussi à Rumilly un pensionnat célèbre ; ils cessèrent
aux syndics de Samoëns , sa ville natale, une traite de 1 ,200 ducats sur les banques de Genève pour ouvrir une école’. En 1703 et 1717, Nicolas Revenaz, bourgeois de Vienne , originaire de Saint-Gervais en Faucigny , donne à sa paroisse natale 13,000 florins
Jour créer de petites écoles, etc., etc. AThônes, le prêtre acques Avrillon fonde une classe de grammaire et une de rhétorique (1676) dont le plébain Marin doublera le revenu en 1749. En 1692, les bourgeois de Saint- Jean de Maurienne sont forcés, faute de ressources, d’aliéner le bien des pauvres pour empêcher la ruine totale du collège de Lambert -, jugeant avec raison que la misère procède de l’ignorance, et qu’il est plus utile de faire aes hommes que d’entretenir des mendiants, ils décident la suppression de l’aumône dite des trois jours de la Pentecôte * et en affectent la rente à l’entretien de trois régents ; cette mesure rencontra de la part des chanoines une vive opposition3. En 1693, les eommuniers de Monlgelafrey délibèrent de vendre une partie de leurs bois pour pourvoir à d’urgentes nécessités, parmi lesquelles figure une allocation annuelle de trente-sept florins pour l’école. En 1703, F. Levet,
en 1729 et furent supprimés en 1769. (Mémoires de l'intendant général de Passier. XII. 369.)
’ ÀR. TURIN. Corresp. diplorn. avec la Cour de Vienne. Reg. du Sénat. LXII.
- La tendance à transformer l’aumône en écoles se généralisa. 11 y avait jadis li Aime un hôpital pour les pèlerins et une aumône au mois de mars à tout venant. Le 17 avril 1789, à la requête des eommuniers, on érigea deux écoles gratuites avec le revenu de ces fondations. Les archives municipales constatent, au XVIIIe siècle, plus de soixante faits analogues.
* La fondation épiscopale datait de cent ans ; les bâtiments tombaient en ruines et il fallait pourvoir à deux classes de grammaire, une d'humanités, une de rhétorique. Le testament avait établi, suivant l’usage, un repas pour le chapitre à l'issue des prières annuelles ; tandis que l'argent manquait pour le collège, il en restait pour les services chantés à grand luminaire et de somptueux repas. (Arch. municip. Délibérât. 21 décembre 1692. — Arch. du Sénat. 1705. Procès entre le jugemage de Maurienne et le chapitre de Saint -Jean j
curé de Notre-Dame-d’Entremont en Genevois,, y fonde une école avec la rente perpétuelle de 361 florins 6 sols , au capital de 6,089 florins ; la même année, un émigré du Faucigny, Rivoz, qui a fait fortune à Vienne en Dauphiné, donne 10,000 florins pour une école à Saint-Gervais En 1713, les bourgeois de Moùtiers affectent aux réparations de leur vieux collège* l’indemnité que leur alloue la Cour de Versailles pour des fournitures aux troupes françaises, remboursement dont ils lurent joyeusement surpris, n’y comptant pas.' C’est exclusivement au clergé que les villes ou les particuliers confiaient le mandat d’utiliser leurs fondations au profit de l’instruction de la jeunesse ; jusqu’à l’annexion de 1860, on n’a point séparé, en Savoie, l’enseignement des belles-lettres ou des sciences de l’enseignement religieux, et l’on s’y est toujours préoccupé d’y faire des catholiques plutôt que des savants. Les Jésuites réussirent merveilleusement dans leurs collèges de Savoie. Ils possédaient des maisons à Chambéry’, Annecy, Thonon, La Roche, etc., et tenaient tout le pays au moyen de nombreux élèves qu’ils choisissaient de préférence nobles et riches, de même qu’ils avaient une prédilection marquée pour des pénitents princes ou rois. L’enseignement religieux, dès le XVII» siècle,
1 Ces traditions ne sont point perdues. Un paysan, nommé Vibert, des Avanchers (Moûtiers), parti pauvre pour l’Amérique, il y a quarante ans, vient de léguer six mille francs de rente à la ville de Genève pour créer trois cours populaires d'hygiène, d'économie sociale et de chimie industrielle (1869).
’ Fondé par les archevêques de Tarentaise et qui devait être réorganisé, en 1729, par leurs soins.
* Fondé, en 1564, sur l’ordre du prince, par Loys Codret, de Sallanches, cet établissement, auquel se rattachent l'histoire intellectuelle du pays et celle des Jésuites en Savoie, eut des classes de grammaire en 1566, do mathématiques en 1573, d’humanités et de rhétorique entre 1596 et 1599, de philosophie en 1604, de théologie en 1664. Il eut une bibliothèque spéciale en 1658, et les cours de philosophie étaient complets en 1665. En 1729, lorsque les Jésuites y furent remplacés par des prêtres séculiers cl de savants religieux, on y comptait treize chaires, dont une de mathématiques appliquées et une de chirurgie.
possédait les séminaires pour centres officiels. Le séminaire de Moûtiers fut fondé en 1656' ; celui d’Annecy en 1676® ; celui de Saint-Jean de Maurienne en 1688; celui de Chambéry seulement en 1779. »
Quant à l’enseignement professionnel , il se donnait dans les corps de métiers organisés en confréries, sous la surveillance des moines ou des curés; les assemblées se tenaient dans les chapelles des églises ou les cloîtres des couvents*. Cet enseignement se payait fort cher, et jamais le privilège, dont on reproche si bruyamment l’abus aux prêtres et aux nobles, ne fut plus brutal, plus oppresseur que parmi les ouvriers4. À Chambéry, pour être reçu maître tailleur, il faut subir un long examen devant quatorze maîtres; si le candidat répond mal, c’est le parrain qui paie l’amende; s’il estadmis, il lui en coûtera vingt- deux livres pour les droits de la chapelle, quatre ducatons aux jurés, cinq florins pour son brevet de maîtrise, puis les cadeaux, les cierges à l’église, les pots de
1 En 1656, une veuve, Etiennettc Facemaz, donna tous ses biens pour aider 5 son établissement.
* Ces trois séminaires furent établis malgré l’opposition des syndics et des curés. Chaque fois, le Sénat exigea des évêques l’engagement de ne jamais faire supporter aux habitants ni aux curés les charges d’entretien. (Arch. du Sénat.)
> Le 2 mai IG46, les tailleurs de Chambéry se réunissent, comme d’habitude, dans les cloîtres de Saint-François et choisissent à l’élection quatre maîtres-jurés, deux pour les habits d’hommes et deux pour les habits de femmes. (Protocole du notaire ducal Claude Vachier.) Les tisserands s'assemblaient dans la chapelle de Notre-Dame-do-Grâce de l’église des Cordeliers. (Reg. du Sénat. XXXVI 1. Folio 117.) Les registres des arrêts d'homologation, n°* XXXVII, folio 217, et L, folio 103. renferment des procès-verbaux fort détaillés et qui sont de parfaits tableaux de moeurs.
* Pièces justificatives. Documents n°‘ LXXXY et CL1.
vin aux apprentis, etc. Si un garçon tailleur épouse la tille d’un maître, il est tenu de faire chef-d'œuvre et de payer les droits. Il faut en passer par là, car il est défendu, sous peine de bannissement , à quiconque n’a pas ses lettres de maîtrise, de travailler en chambre \ Nul ouvrier tanneur, corroyeur, cordonnier, ne peut travailler s’il n’est admis dans la confrérie de Saint-Crépin ; il paye vingt florins d’entrée; s’il est fds de maître ou apprenti, deux florins. Le surintendant du corps de métier1 * * 4 5 est investi de pouvoirs discrétionnaires; il dirige les examens de maîtrise, fait la visite des cuirs bruts et ouvrés, condamne à l’amende et peut fermer les boutiques. Des dispositions à peu près semblables régissaient la corporation des blanchisseurs, charnoiseurs , gantiers et pelletiers de Chambéry, organisés en confrérie dans l’église de Saint-Antoine, sous le vocable de saint André ; celle des pâtissiers et boulangers de la confrérie de Saint-IIonoré ; celle des menuisiers et charpentiers de la confrérie de Sainte- Anne, etc., etc'. Les meuniers avaient pour patron saint Martin; les serruriers, maréchaux, selliers, fourbisseurs, arquebusiers, chauderonniers, postiers, cottesliers , lanterniers, ton-
1 Règlement des maîtres tailleurs de la ville de Chambéry en date du Ier avril 1671. (Protocole du notaire llesson.) Depuis Biaise Pontelly, maître des tailleurs en 1589 (Reg. XXVII. 87), les chefs élus de cette corporation durent justifier de quatorze années de bourgeoisie h Chambéry.
1 Les titulaires de celle charge avaient juridiction dans tout le duché de Savoie; ce furent en 1584 Jean Sublet, en 1588 François Borrel, en 1647 François Bérengier, etc. Voir les re-
gistres du Sénat: XXXVUI. 39; XLIl. 251 ; XLIV. 118, etc.
* Statuts approuvés par arrêts du Sénat du 27 avril 1674,
5 mars 1676, 19 mai 1679, 13 octobre 1684, etc.
deurs, bastiers et autres travaillant le fer, ne formaient qu’une seule confrérie sous le vocable de saint Eloi'. Les ciergiers, confiseurs et droguistes s’assemblaient dans la chapelle de Sainte-Geneviève de l’église de Sainte-Marie- Egyptienne; le maître reçu dans la confrérie payait un louis d’or d’entrée et une taxe annuelle d’un quart d’écuL J e n’insiste pas davantage sur ce sujet et néglige, à mon grand regret, les charpentiers de Montmélian, les tisserands d’Arbin, les tisseurs de soie d’Annecy, les batteurs de fer de Faverges, les tanneurs de Rumilly, les bateliers de Seyssel, d’Evian, de Thonon,les vignerons de Saint-Pierre d’Albigny,etc.
Les chirurgiens, pieusement associés, disent leurs statuts3, sous le vocable des saints Cosme et Damien, s’étaient imposés des conditions de savoir et de pratique fort sages; nul ne peut lever boutique à Chambéry s’il n’a passé trois fois l’examen devant les maîtres, en présence d’un sénateur, et s’il n’a fait une opération chirurgicale sur un corps humain; nul maître, compagnon ou apprenti ne pourra lever l’appareil d’un autre qu’au préalable il ne l’ait lait appeler; les nouveaux maîtres seront obligés de servir six mois l’hospice de Chanté pro Deo. Les apothicaires formaient la confrérie de Sainte-Marie-Madeleine ; on fermait leurs boutiques si elles n’estoient suffisamment garnyes de drogues et compositions selon la pharma-
' Ils portaient le capuche brun, et avaient loué, depuis 1659, une chapelle dans l’église des Dominicains. (Transaction du 22 mai 1690. — Protocole du notaire Bouvard.)
1 Révision des statuts le 4 janvier 1695. (Reg. L, folio 103.)
• Vérifiés par l'arrêt du 5 mars 1676 (Registre X L1II. 120) et révisés en 1684.
copée de Lyon1. En 1678, Jean Bonnet, (le Florensac en Languedoc, demande la permission d’exercer la chirurgie à Evian ; on ne lui en donne licence que lorsqu’il a subi l’examen de deux chirurgiens de Chambéry*. Les tisserands exigeaient de l’apprenti une taxe de deux florins, qui n’était plus que de six sols pour le compagnon et d’un florin pour le maître3. En 1702 , ils voulurent forcer les étrangers qui s’installeraient à Chambéry à payer une taxe de trente florins par métier; le Sénat la réduisit à six. La confrérie des maçons, fondée en 1613 sous le vocable des quatre saints couronnés, était fort jalouse de ses droits et usait avec rigueur de son monopole4. Chaque corps de métiers, parqué dans sa spécialité, ne pouvait empiéter sans péril sur les droits du voisin; dès lors, ni invention, ni progrès possibles. Pour ne parler que de l’industrie de la soie , il est expressément stipulé, dans les patentes de concession, que les mouliniers ne pourront carder, ni les cardeurs teindre, ni les teinturiers vendre5.
' Arrêt du 19 mai 1679 (XLlV. folio 116).
* En 1708, Noël l.izon était chirurgien à Grésy en Savoie, Christin Puthod à Montmélian, Jacques Duiugt à Thonon.
3 Voir le procès-verbal rédigé par le notaire Claude Chaffardon (folio 508 du 2( registre de l'insinuation pour 1702). Le 9 mai 1637, la confrérie de ceux de Montmélian et Arbin se réorganisa ; le tarif était beaucoup plus élevé qu’à Chambéry. ( Protocole du notaire Pcllet.J
* 11 fallait un billet royal pour y permettre l'entrée d'ouvriers étrangers ou même de ceux du pays lorsqu’ils ne s’étaient pas rigoureusement conformés aux statuts : il en fut ainsi pour le Piémontais Pisseria en 1776, pour Denarioz en 1777, pour Dupersy en 1783, etc. (TURIN. — Archivio del consolato di Ciamberi.) Voir les Statuts aux PREUVES. N” CLI.
3 Règlement entériné à la Chambre des comptes, le 29 avril 1619, pour la société des dateurs d'Annecy.
De temps immémorial, beaucoup de Savoy ens sont allés chercher fortune à l’étranger. Chose singulière! c’est au dehors seulement qu’ils trouvent, pour la plupart, le complet développement de leurs facultés. Il en est peu qui n’aient réussi. Le besoin de vivre et leur üerté patriotique les y sollicitent également. Il serait intéressant de constater quelles furent, aux diverses époques, les proportions progressives ou décroissantes de l’émigration qui se continue encore de nos jours; malheureusement, la statistique était à naître, et les actes du temps ne parlent que de ceux qui sont revenus „ Vers le milieu du XVII'' siècle , des familles entières quittèrent le pays en si grand nombre, qu’un éuil du 8 décembre 1645 défendit à toute personne, de quelque qualité, âge ou sexe qu’elle fût, de quitter les Etats pour l’étranger sous peine de mort et de confiscation des biens; il donnait l’ordre à quiconque avait quitté le pays depuis plus de deux ans de se rapatrier dans les trois mois ' . En 4678, un riche marchand de Vienne en Autriche laissait toute sa fortune à ses parents de Savoie*. En 4692, Michel Frisard, de Landry en Tarentaise , habitait à Brins, dans le marquisat de Moravie3, etc.
Les choses défendues donnent peut-être mieux la physionomie d’une société que les choses permises. Ce serait une étude curieuse
' Arrêt de vérification du 16 avril 1646.
3 SENAT. Reg. XL1V. Lettres du Sénat de Vienne au Sénat de Chambéry pour réclamer un acte de notoriété et la loi de Savoie en matière de succession (août 1678 — réponse en octobre).
3 Et le Sénat vérifie son testament, écrit en latin, daté du 18 septembre 1674. (Reg. XLVIII, folio 108.)
. J2iaitged ta
que de relever dans les Archives du Sénat la liste des livres saisis en Savoie ou le catalogue des chansons interdites. Parmi les livres défendus en 1678, on en trouve de bien divers de style et de sentiments : La Vénéra pronuba, de Marini1 * ; le Plaidoyer, d’Olivier Patru, pour Charlotte de Rotondis; les sonnets de Murtola sur GV amori notturni; un pamphlet de Marsetti contre les Maximes politiques de la Cour de Rome ; le Traité théologico- politique, de Spinosa; les Lettres de Louis de Montalte à un Provincial de ses amis*. Trois lettrés représentent assez franchement, pour ces dernières années du siècle, les meilleurs côtés de l’esprit savoyen : Vaugelas par son amour de la règle, Saint-Réal par le goût de la critique, Rapin- Thoyras par l’indépendance des opinions3.
Les Savoyens ont fait grand bruit autour du nom de Vaugelas; parmi leurs illustrations, c’est une de celles dont il se font honneur le plus volontiers. 11 faut noter, pour être exact, que Vaugelas ne doit à la Savoie que sa naissance4. Elevé à Paris, chambellan des princes, il prit à la Cour le goût et l’usage qui le rendirent fort utile à l’Académie française pour la
1 II cavalière Marini recueillit de son vivant plus de succès que n’en eurent jamais Tasse et Pétrarque. Il avait accompagné en Savoie le cardinal Aldobrandin, et rima, dit-on, à Chambéry, ses ravissantes descriptions de l'Adone. les seuls de ses rers où l'esprit laisse parler le cœur. Il mourut en 1625.
* La Raccolta de Duhoin contient au tome XVI, pages 1424 et suivantes, les Règlements sur la presse, de 1560 à 1792.
1 Je passe sous silence plusieurs écrivains qui, comme l'historiographe Thomas blanc, des Allues en Tarentaise, n'eurent point d'action sur l’esprit du temps.
4 Fils du président Favre, Vaugelas naquit à Chambéry en 1585 et mourut en 1650.
rédaction du Dictionnaire. Il publia en 1647 ses Remarques sur la langue française, dont la théorie se résume dans l’axiome fameux : Un mauvais mot fait plus de tort qu’un mauvais raisonnement. C’était le bréviaire des courtisans, dont l’éducation superficielle trouvait commode d’apprendre le beau langage sans trop d’étude'. La France n’en eut pas besoin pour savoir écrire : Corneille avait donné le Cid en 1636, Descartes le Discours sur la méthode en 1637 2. Yaugelas n’est autre que le
greffier du bel usage; il rédige les sentences de oëffeteau, de Conrart, de Chapelain, de Ménage, et rejette tout ce qui est neuf, vivant, imprévu, comme pour le mot : insulter, excellent pour exprimer ce qu’il signifie, avoue-t-il, mais trop nouveau!
Je serai moins sévère pour l’abbé de Saint- Réal 3 , le seul écrivain qui, avant les illustres du XIXe siècle, ait su donner à l’histoire cette couleur et cette vie qui nous attachent dans Thucydide , Tacite ou Salluste. A une époque où l’on ne demandait guère à l’histoire que des excuses ou des preuves, Saint-Réal y rechercha surtout l’attrait du roman que la vérité dépasse toujours, et des réflexions morales que
1 Sainte-Beuve a jugé Vaugelas, et l'on sait qu’il n’y a pas de recours contre ses arrêts. ( Nouveaux lundis. VI. 344.)
5 En 1638, La Molhe Le Vayer fit imprimer ses Considérations sur l'éloquence, et, en 1647, une réponse aux Remarques.
•’ César Vichard de Saint-Réal fut si peu connu de ses contemporains (Voirie Journal de TrévouxJ qu’on ignore le lieu précis de sa naissance. Des recherches que j’ai faites & Chambéry, à Saint-Pierre d’Alhigny, à Saint-Jean de la Porte et à Moûtiers, où résida successivement son père, ne m'ont point fait découvrir son acte de baptême. 11 mourut à Chambéry, le 17 septembre 1692, sur la paroisse de Saint-Léger.
son ingénieuse érudition tire du récit sans en distraire. On l’accusa de fantaisie parce qu’il écrivit des choses neuves ; mais était-il capable de répéter le rnot indigne de l’abbé de Vertot, l’homme qui développait avec une telle sûreté de jugement et une si rare ampleur de vues l'usage de V histoire"?
« Etudier ('histoire, ce n’est point se charger la mémoire de faits et de dates, c’est étudier les motifs, les opinions et les passions des hommes, pour en connoître tous les ressorts, les tours et les détours, enfin toutes les illusions qu’elles savent faire aux esprits et
les surprises qu’elles font aux cœurs Je voudrais
qu’on accoutumât les jeunes gens à réfléchir naturellement et sans art sur l'histoire, afin que la lecture qu’ils en font pût former des hommes et non pas des perroquets. On ne saurait traiter trop tôt les enfants en hommes ; dès qu’on peut parler , on peut raisonner. »
Son chef-d’œuvre fut la Conjuration des Espagnols contre Venise , publiée en 1G74. S’il choisit ce sujet, avoue-t-il, c’est que ces sortes d’entreprises lui ont paru être les endroits de l’histoire les plus moraux et les plus instructifs, à cause de tous les obstacles que les conjurés rencontrent et de toutes les qualités qu’il leur faut pour réussir. Dans ce livre, le portrait du duc de Bedmar est un morceau achevé qu’admirait Voltaire, et qu’on n’a point égalé*. Comme Balzac et Voiture, il frayait avec les beaux esprits; son style souple, incisif, se pliait
1 11 u'avail pas le travail hâtif et ne produisait un livre qu’à intervalles réguliers, comme les arbres à bons fruits ; les dates échelonnées de ses publications le prouvent : Usage de l'histoire (1671), Don Carlos (1672), Conjuration de Venise (1674 ),Viede Jésu*(1678), 'lâchée (1682), Césarion (1684), Sur la valeur (1688), De la critique (1691), Lettres de Cicéron (1691).
à tous les genres, et il disputa contre Messieurs de Port-Royal comme il avait écrit Don Carlos, avec verve, finesse et succès. Ce n’est pas la mode aujourd’hui , disait-il, de discuter sans injurier ; cependant , il y a plus d’adresse à se défendre sans blesser qu’à blesser en se défendant. Cette leçon de critique est à l’usage de tous les temps. En 1675, il prit à ChamDéry, auprès de la belle Hortense Mancini, le rôle
Sue Saint-Evremond joua plus tard à Londres ans l’intimité de cette spirituelle et bizarre princesse. En 1678 , il décida la duchesse Jeanne-Baptiste à ressusciter, à Turin, sous un autre nom et avec des allures moins hardies, l’essai d' Académie de saint François de Sales à Annecy. Nommé en 1680 historiographe de Savoie , il n’acheva pas la vie de Charles- Emmanuel Ier qu’il avait commencé d’écrire. Nul mieux que lui n’eût pu rendre les complications et les secrets ressorts du caractère de ce grand homme, si fier, si impétueux, si impénétrable, si insinuant et si malheureux. Mais à quel prince pensait-il, à quel serviteur faisaitil allusion, quand il écrivit dans son Césarion cette phrase digne de Tacite :
« Un excellent ministre ne sauroit convenir à un prince de petit génie; il ne lui faut que de bons valets. À la vérité, pareilles gens ne le tireront jamais d’un mauvais pas. 1 *
Saint-Réal, fils d’un magistrat, hérita de son
Ï)ère la finesse de l’observation et la liberté du angage. Son discours : Sur la difficulté de s’avancer dans le monde, lors même qu’on a de
1 (Sucres. Edit. d'Amsterdam. 1740. Tome I. 340.
l’esprit, est une satire où la malice de Saint- Simon s’associe au style de La Bruyère. Quoi de plus hardi, et déplus vrai, que ce passage où il prouve que la crainte de l’opinion nous ôte l'usage de la raison 9
t Les gens de condition prennent toujours la fausse gloire pour la véritable; ils s’enorgueillissent du hasard de leur naissance. Le peuple, au contraire, n’est sensible qu’à ce qui est naturellement estimable ou avantageux. Lin paysan ne croit point être plus qu’un autre pour être (ils d’un bon travailleur, mais pour être bon travailleur lui-même, pour être sain, robuste, grand et fort, pour danser de meilleure grâce ou pour chanter mieux au lutrin, qui sont qualités réelles et solides au village. Ils s’a\iseroient plustôt de tirer vanité d’être nés un jour qu’il faisoit fort beau temps que de l’estime où leur père pouvoit être dans sa paroisse. »
Saint-Réal partagea sa vie entre Paris, où il eut pour maître l’historien Y'arillas et où il lit amitié avec le savant Bayle, Genève où il se lia avec le professeur Minutoli, Londres où il se lassa bientôt du cercle frivole de la duchesse de Mazarin, Turin où il prononça l’éloge de sa protectrice, la régente Jeanne-Baptiste, Chambéry où, en divers séjours, il passa cinq à six ans, enfin la vieille habitation de sa famille, à Saint-Jean de la Porte, où il écrivit, pendant les vendanges de 1688 , le Discours sur la valeur, dédié à l’Electeur de Bavière. Saint-Réal, malgré son esprit, ses relations et ses succès, était d’humeur timide et fort sensible à la critique; dans les dernières années de sa vie, il fut porté à la dévotion. Sa vie, solitaire1 et mondaine
' I.etlre de Bayle à Minutoli (18 février 1 092.) Préface de l'édition de see ipuvres en 1724, oit on le dit si peu connu
tour à tour, la satire qu’il s’est permise des mœurs littéraires de son temps 1 , les déceptions que lui imposèrent les caprices des grandes dames dont il fut l’ami, l’amour de son pays où il revint mourir, lui donnent quelque ressemblance avec Jean-Jacques, dont il n’eut ni les défauts de caractère ni la douteuse moralité. L’abbé de Saint-Réal, avec son rare talent, vécut pauvre et sans qu’un reproche ternît jamais sa mémoire ; c’est un des nommes dont la Savoie doit le plus s’enorgueillir.
L’émigré Rapin-Thovras* tient de plus loin à la Savoie que Saint-Réal; sa famille, originaire de la Maurienne, où sa libation remonte par titres authentiques juscju’en 1250, quitta les Alpes vers 1538, pendant 1 occupation de François Ier, et alla s’établir en Languedoc. Son père, Jacques de Thoyras, fut l’ami de Fouquet et de Pellisson; Paul de Rapin-Thoyras, obligé de s’exiler pour cause de religion, écrivit en Hollande des ouvrages restés célèbres : la Dissertation sur l’origine du gouvernement d’Angleterre et l’Histoire d’Angleterre.
La régence de Jeanne-Baptiste fut l’une des périodes les plus intelligentes et les plus littéraires de l’histoire de Savoie; la duchesse avait une prédilection marquée pour les établissements charitables et les communautés' de femmes ; elle protégea Mmc Guyon contre la persé-
qu’on n'a pu réunir des détails biographiques ; cependant certains de ses livres ont eu jusqu’à soixante éditions. ( Biug . univers. Firmin Didot.)
1 Lettre intitulée l)e la Critique à M'*‘ /'Œuvres. Edition de 1757. Tome VI. 495.)
’ Né à Castres en 1661, mort à Wcsel en 1735. R. de Cazenove a écrit sa vie en 1866.
cution, l’accueillit à Turin, l’encouragea dans ses essais d’hospices à Thonon, Evian et Lausanne. Elle retint auprès d’elle Thomas Blanc, des Allues en Tarentaise, mais ne put en faire qu’un compilateur; elle réussit à ramener Saint-Réal en Savoie et en fit le confident de ses projets. Tandis qu’elle fondait, à Turin, Y Aceademia Utteraria e di belle arti, elle créait à Chambéry une Université des trois facultés', dont les Jésuites et l’évêque de Grenoble se disputèrent la direction; ce fut une querelle fort piquante et dont le récit détaillé jetterait un jour nouveau sur l’étude des mœurs. Mgr Le Camus - prétendait conférer les grades, exercer un droit de juridiction sur les professeurs laïcs, contrôler la doctrine, même sur les points de l’enseignement qui ne touchaient pas à la foi. 11 critiqua avec véhémence les Jésuites chargés du nouvel Institut, et le fit en termes tels, que le doyen de La Pérouse disait :
« Son affaire avec les HR. PP. est hors de toute mesure. On publie sous son nom une relation qui nomme les gents sans mesnagement aucun; le pauvre P. du Halles y est bien maltraité ; on dit que les lettres de Pascal n’estoient ny si piquantes ny si fortes. Cela est du style de celle ue l’cntrevüe du président; on dit mesme que ceste dernière doibt voir le jour; iay peine à le croire. Vous allés voir, cher cousin, que la fureur
' Les Cordeliers donnèrent à bail aux Royales-Finnnees, par l'intermédiaire du patrimonial Divolav, une partie du couvent de Sajnt-Fran<;ois, cent cinquante dueatons l’an ; on y fit des dépenses d’appropriation pour 7,000 florins (bail du 19 aoi’it 1679j : on y enseignait les belles-lettres, les mathématiques et le droit civil, en 1681.
! Nommé évêque de Grenoble le 6 janvier 1671, cardinal en septembre 1686, il mourut le 12 septembre 1707. Ce fut l’un des pins savants et des plus saints prélats do l'Kglisc de France
d’escrire dans ce genre là va faire ben du bruit parmy nous et qu’il ne sera pas aysé de l’arrester. 1 »
Les pièces du procès font défaut pour apprécier la valeur réciproque des accusations que ne se ménageaient pas les adversaires; ceux-là taxantl’évêque de jansénisme, celui-ci les accusant de complaisance. Il énumérait ainsi les résultats de l’enseignement par les Jésuites des cas de conscience et de la théologie morale :
« Je condamne le philosophisme enseigné depuis peu par les Jésuites, à Chambéry, et ne veux pas le voir s’étendre effrontément jusqu’à ma cathédrale. — On ne sait point le prix de la Bible ou de saint Augustin chez les libraires ; mais, en récompense, les plus méchants casuistes s’y vendent bien cher et s’y lisent de tout le monde. — On ne connaît de la religion que confréries, indulgences et congrégations. Nous en avons un qui fait comme le P. Bourdaloue en laid; il se nomme Bresson. Il lui prend des envies de prêcher des sermons généraux plus sévères nue les miens, et après cela il en fait cinq où il entre (tans le détail plus relâché que le P. Bauny.* »
L’année 1683 se caractérise par une innovation à laquelle le Sénat, qui ne fut pas consulté, ne put s’opposer efficacement et dont l’influence devait peser pendant plus d’un siècle sur l’esprit public des Savoyens. Sollicitée par l’évêque Berset3, la cour de Turin autorise la
1 AR. TURIN. Lettre du 21 juillet 1679 au président de I.escheraines. J’en respecte l'orthographe.
* Lettres des 26 mars 1672, 10 mars 1675 , 22 mai 1676, 17 février 1700, à MM. Vuillart, de Préfontaine, etc. Voir le tome Ier, page 716, des Lettres de M. Arnaud, et le tome IV, pages 550 et suiv. de Port-Royal (troisième édition;.
* Hercule Berset. évêque de Maurienne pendant trente ans, mourut en 1686 ; l’un de ses successeurs les plus célèbres et
création, dans le diocèse de Maurienne, de la très sainte confrérie de la doctrine chrétienne catholique. Cette institution ' se dissimulait sous une apparence des plus modestes; il ne s’agissait que d 'écoles de catéchisme où les enfants s’instruiraient des éléments de la foi ; mais ces écoles étaient complétées par des instructions familières, faites par les curés, où l’on conviait les populations. 11 suffira de citer deux articles des statuts2 pour donner une idée du but que voulait atteindre la congrégation et des moyens dont elle disposait :
« Chapitre V. — Si les adultes, par leur assiduité à s'instruire de la doctrine, donnent pendant une année de bonnes espérances, on leur accordera quelque emploi et on les avancera selon leur capacité et leur zèle. — Ch. VI. Art. 6. — Les curé s défendront d’accorder des emplois à ceux qui ne se seront pas distingués par leur assiduité. »
La Congrégation s’étendit bientôt à tous les diocèses de Savoie et prit pied dans toutes les paroisses. Ilattue en brèche par l’esprit philosophique de la bourgeoisie, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, puis brisée par la Révolution , cette institution dangereuse reparut, en 1816, avec les vieilles lois de 1723 et de 1770; un instant ébranlée en 1830, elle ne fut arrachée de Savoie qu’en 1848.
les plus entreprenants fut Mgr Grisella, des marquis de Rosignau, de 17 U à 1753.
1 Elle venait d'étre imaginée (1679) par un chanoine de Reims, de la Salle, sous le nom de Congrégation des frères des écoles chrétiennes.
1 Publiés in extenso dans le recueil de Duboin. (Tome XIV, pages 1335 et suivantes.)
Malgré les progrès incontestables de l’instruction publique élémentaire, malgré la foi vive de ses habitants, la Savoie ne fut pas exempte de l’épidémie des sorciers. Les livres de controverse, de politique ou de philosophie, les romans et les poésies étaient sévèrement interdits ; mais on tolérait la lecture d’almanachs ridicules et de manuels de sorcellerie. Le bon sens pratique des Savoyens les préserva cependant des hallucinations du moyen-âge ; le mysticisme eut peu d’adeptes parmi eux, et les pratiques du sabbat n’y furent que de rares exceptions. Il est curieux, toutefois, de noter combien la société s’était familiarisée avec ces incurables sottises.
Le président Favre', le sénateur Deville3, le président de Bavoz :1 ont traité d’une manière toute spéciale et avec une sorte de prédilection des questions de sorcellerie. Malheureusement ils n’entrent pas dans le détail, et comme les dossiers de procédures étaient brûlés avec les condamnés, les Archives du Sénat ne renferment plus que quelques mentions éparses relatives aux sorciers. Les magistrats français se plaisaient aussi à exploiter la terreur des sorciers par la terreur des juges; Remy, le juge de Nancy (1596), assure avoir brûlé en seize années huit cent sorcières; le livre deBoguet, juge de Saint-Claude (1602), qui devint le code
1 Codex Fabrianus. 1072. — 11 y fait le plus grand éloge du Traité de Sorcellerie de Martin Delrio, dont il adopte les principes et les conclusions.
* Estât de la justice dit pays de Savoie. 1674. — Traité de l'art magique. — Questions notables sur le sortilège avec deux arrests célèbres du Sénat de Savoy e. 1691.
3 Theorica criminalis.
des Parlements, a des scrupules que reproduit Deville lorsqu’il condamne l’opinion du président Favre sur plusieurs points délicats. L’étude la plus curieuse des possessions démoniaques, dont les prêtres, les médecins et les juges se disputaient la juridiction, a été écrite par le conseiller au Parlement de Bordeaux, I^uncre (1613) *. Ni les auteurs spéciaux ni les archives ne mentionnent en Savoie de ces épidémies morales qui entraînaient au sabbat les populations de toute une province, comme en Espagne et en Languedoc, ou livraient les couvents â la passion maladive de quelques forcenés, comme en Provence, en Poitou, en Picardie. Cependant un fait contemporain des plus étrangesJ ne prouve pas que la Savoie pût être, à cet égard, plus favorisée que le reste de l’Europe.
La jurisprudence savoyenne en matière de sorcellerie, basée sur l’opinion du président Favre, était fort rude. La torture jouait un grand rôle. Non judicat de occultis, disait-on; on ne peut pénétrer le sens intime ni démêler la conscience , c’est pour cela qu’on imagina la torture. L’aveu peut seul suppléer aux témoignages; et l’aveu suffisait pour faire jeter aux flammes de malheureuses femmes, bien qu’il fût admis que la dénonciation des complices et la déclaration des diables qui sont dans les corps parussent des preuves bien foibles et même sans poids, s’il n y avait rien de plus pour
’ Inconstance des démons dans le pays basque.
1 L'épidémie de possession de Morzine près Tltonon (1862- 1868), nljnientép, enlre autres causes bizarres, par la lecture habituelle des livres de sorcellerie. (Rapport du docteur Broc et Comptes-Rendus des sessions du conseil général de la Haute- Savoie.)
les aider 1 . Le soupçon suffisait aussi à motiver une condamnation51; Deville admet toutefois
3u’il n’est pas juste de livrer à une sévérité iniscrète l’accusé par cela seul que le titre de son accusation est abominable. Parmi les nombreux procès dont il est resté trace3, je ne citerai que les plus saillants. En 1545, on fait le procès au magicien Pierre Rocher, mis en prison par l’inquisition et que le Sénat réclama. En 1585, trois arrêts condamnent au feu des sorciers laïcs4; en 1603, la sorcière Andrée Viane de Saint-Gervais en Faucigny, et une jeune veuve de la châtellenie de Beaufort, Jeanne Rey, furent brûlées vives ; en 1652, à Genève, le consistoire fait brûler la sorcière Michée Chauderon; en 1674, un homme de Chevelu fut condamné, avec un bœuf son compère, et jeté au feu, le dossier des enquêtes attaché sur la poitrine. Deville et Bavoz citent le cas du vieux Perruqua, lequel tant seulement en jetant le regard sur les enfants encore jeunes les rendoit monstrueux dans l’espace d’une heure; le cas de l’aveugle Claude, qui s’en alloit en deux heures du Verney de Chambéry au grand couvent des Cordeliers de Paris prendre
' Codex Fabrianus. Def. 111. De male ficus.
1 Etsi enim varias populi voces parum curare bonus judex debet,publicee tamen interest purgari provinciam iis personis (Codex. 1071). Antonia, femme de Gaspard Gaymard en 159Î, Péronnette Perrin en 1613 , furent condamnées au bannissement pour avoir été vues parlant n la lune !
* Carutti. Storia di Vittorio Arnedeo. Tome I. 396. — Cibrario. Origini e progressa. Tome 1 1 , page 445.
4 Le juge laïc a toujours connu de la sorcellerie contre les laïcs en Savoie, sans que jamais les juges ecclésiastiques s’en soient mêlés. Ce point ne fut jamais contesté, f Pratique eccUsias tique. Partie 11. §. VI.
l’aumosne, puis s’en revenoit disner avec sa famille; tous ces infâmes sectateurs de Sathan ont ftny leur vie dans les flammes et autres circonstances d’un honteux supplice. Les faits de possession, souvent exploités dans un but sur lequel je n’ai pas à m’expliquer ici, donnaient lieu parfois à des scandales où le burlesque coudoyait le terrible. On en trouve quantité d’exemples dans les récits contemporains, notamment dans les Mémoires de l’abbé de Choisy, de ypne {je Motteville, de la princesse Colonna ' , etc.
1 Je ne citerai qu'une lettre de Marie Maneini, nièce de Mszarin, écrite de Milan («uns date, mais après scs troisièmes conchcs) et reproduite en partie dans les éditions de ses Mémoires publiées à Cologne en 1676 et 1701, et à Leyde en 1678 : — « Nous allâmes un matin à la leste qui se faisoit dans l’église de X.-D. des Cannes, noslre maistre des cérémonies nous accompagnant pour nous placer dans la chapelle où l’on avoit posé des carreaux, et, à peine avions-nous commencé nostro dévotion qu'une fille estant là et qui estoit possédée du démon commença à crier avec une fureur incroyable, ce qui m'effraya de telle force que, sans mes gens, je serois tombée évanouie. Un moine vint l'exorciser, et le Démon estant forcé par les conjurations dit qu'il sortirait plut tost de teste fille que de se taire ; ce que le moine ayant accepté et lui demandant mesme un signe quand il sortiroit, il dit qu’il roulait entrer dans te corps d’un de ceux qui estaient là présens. Je vous laisse à penser si je devois trembler entendant ce propos, car il est aysé do juger qu'il n'y a pas de plaisir pour ce goût de strapades, de chevalets et de fagots à avoir à faire avec le diable. Je me levay donc aussy tost et gagnay la porte. Mais l'esprit s'écria à haute voix : Que je n'eusse rien à craindre ; qu’il ne roulait plus user d’une femme ; qu'il voulait entrer dons le fondement de cet homme qui estait habillé à l'espagnole. C’estoit nostro maistre des cérémonies qui, comme un bon innocent, prit la fuite après moy jusques à la porte de l’église, et comme l’esprit le menaçoit de plus en plus avec d’effroyables hurles, il crut de se garantir du mal qui le talonnoit et de faire un acte spirituel de se mettre les chausses à bas et s’asseoir dans le bénitier. J ugez si ce n’estoit pas vraye comédie qui fit perdre contenance à tout le peuple, fort nombreux, qui estoit par là en dévotion, et un chacun en snffoquoit de rire, «e tenant le ventre à deux mains pour n'en pas crever.»
En ce qui est particulier à la Savoie, je renvoie surtout aux récits du jubilé de 1602, pendant lequel on exorcisa plus de deux cents possédés de bonne volonté , sans compter des légions de démons chassés du corps de malheureux affolés. Mgr de Granier écrivait à Clément VIII que ceux qui jouissaient du pouvoir de chasser le diable l’avaient perdu celte année-là et ne le retrouvèrent qu’aThonon; on cita entre autres faits de possession étranges, le cas de ce Bénédictin qui, envoyé par l’abbé de Cluny pour s’opposer à la sécularisation au profit de l’œuvre des Capucins des bénéfices appartenant à son ordre, ne fut délivré de son diable intérieur que lorsqu’il eut déchiré ses lettres de commission devant l’autel, ün parlait beaucoup aussi de la demande que le démon faisait souvent à l’exorciste de le laisser aller dans le corps de quelque hérétique; on le lui permettoit, et il étoit divertissant de voir se sauver les hitguenots qui, par esprit de curiosité, se lenoientaans l’église en contrefaisant les catholiques.
En 1674, on fit taire par le feu les diables qui étoient dans le corps de Guillemette Gex , laquelle tuait les enfants qu’elle recevoit pour peupler le vide d’âmes sans baptême. Les plus grands évêques partageaient, à ce sujet, la superstition des magistrats.
« J’ai vû ici, disait l’évêque de Grenoble Le Camus, dans une lettre du 4 août 1673, deux familles entières, composées de plus de vingt-sept personnes , qui, étant maudites par un sorcier qui l’a avoué dans le feu, sont devenues toutes boiteuses et contrefaites et hors d’état de gagner leur vie. Ici, à Chambéry, on en brûle souvent : mais en vérité ce n’est pas toujours sans sujet, car on voit des choses fort extraordinaires que font ces misérables. »
Lorsque Mmo Guyon, femme résignée, qui donnait aux pauvres ses revenus, qui fit abandon de ses biens aux couvents et n’en reçut en récompense que le balai des servantes, habitait les monastères de Gex et de Thonon (1681 à 1683), on la molestait, on la décourageait avec des diables et des hurlements. Elle raconte ces apparitions démoniaques avec une naïveté où se môle quelque soupçon de complicité humaine :
« Le Démon vit (|ue je le méprisais et entra dans une telle rage que, toutes les nuits, comme je me levois à minuit, il venoit à cette heure là et faisoit des tintamarres effroyables dans ma chambre. Après que j’étois couchée, c’étoit encore pis ; il secouoit mon lit des quarts d’heure , puis il alloil donner dans les châssis de papier des fenêtres qu’il crevoit. Mes sens en avoient un petit effroi , mais mon âme en resta dans la même asseurance, comprenant que c’éloit le Démon. Comme il vit que je n’avois peur de rien, il quitta tout à coup et ne m’attaqua plus en personne ; mais il le fit en soulevant les hommes contre moi et y réussit mieux. ' »
Deville déclare avoir assisté à divers arrests donnés contre des sorciers convaincus par des arguments insurmontables et par des circonstances qui passoient les ordres de la nature. 11 avoue cependant que les pré-notions de l’avenir ne sont pas toujours criminelles; mais il laisse à l’arbitraire du juge le soin de démêler ceux qui sont possédés de ceux qui ont des visions. En 1685, le Sénat rendit deux arrêts qui firent brûler vives huit personnes : les quatre bergers de La Motte (21 juillet), avec
* Vie de Mm* Guyon d'après tes mémoires. Edit, de Cologne. 1720. Tome II, page 44.
(leux femmes , et les deux semeurs de mort de Montagnole (26 juillet) , gens mariés , qu’on tua sans preuves. Le 47 août 1715, une sorcière du Chablais fut brûlée vive à Thonon ; en 1718, le Sénat poursuivit pour la première fois des prêtres, pour crime de magie et de possession, autrement que comme complices. Le marquis napolitain Risaja , le prêtre Monteceny et le chanoine Duret, avec des religieux de l’abbaye d’Entremont en Faucigny et plusieurs filles et femmes du voisinage, furent condamnés à être pendus et brûlés. Les accusés principaux étaient en fuite; on les exécuta en effigie en même temps que les accusés obscurs'. Ce procès fameux rappelle, à plus d’un titre, celui du prêtre Gauffridi, le prince des magiciens, et de Madeleine de la Palud à Marseille (1610 et 1611), et les affaires célèbres de Loudun (1634), et de Louviers (1647). En 1723, Depléoz, du Val d’Aoste, sa malheureuse et charmante femme Anne d’Introd , Calvi et d’autres, furent pendus pour figures de cire et poisons subtils; leur procès, la terreur apparente ou réelle qu’ils inspiraient, ne furent qu’un écho affaibli des révélations de la chambre ardente de 1676.
La contrainte -et la superstition paraissent donc dominer la vie sociale de cette époque ; car le peuple, c’est-à-dire l’immense majorité, reste invinciblement courbé sous le joug de son éducation première, et les hommes qu’on dit éclairés obéissent à l’enseignement de leur pays
' Arrêt du 29 avril 1718. — Registres criminels du Sénat et Raccolta. (Tome VI, page 524.) — Origini e progressa. Tome II, pages 449 à 460.
et de leur siècle. Comment donc fera l’homme pour se défaire de cette servitude? Toutes les promesses du XVIe siècle se sont évanouies, les unes compromises par l'insanité des essais, les autres brisées par l’excès de la compression. Il semble qu’avec la liberté de l’action la liberté de l’esprit soit morte. Le clergé, s'effaçant sur quelques points trop discutés, succède dans les villages à l'influence décroissante de la noblesse, enveloppe le pays tout entier, corps et biens, volontés et consciences , dans un immense et solide réseau que nul ne peut rompre, car nul ne sait où chercher le cœur de ces puissances anonymes et de ces insaisissables dominateurs.
La contrainte morale est plus pesante que l’obligation du travail, si accablant qu’il soit. Quand un pays est envahi par ce brouillard intellectuel que répand une association d’esprits intéressés à ce que nul n’ose penser ou sentir autrement que comme ils le marquent, c’est un pays perdu. Par bonheur, les émigrés de Savoie qui revenaient, à de longs intervalles, visiter leur pays natal ou s’y reposer d’une vie aventureuse, y apportaient les échos du dehors, des idées, des jugements, des ironies ou des nouveautés qui agitaient, émotionnaient nos populations paisibles, exactement comme ces eaux dormantes qu’on frappe de verges pour les assainir. L’exemple de nos voisins de Genève, de Lausanne, de Sion, où la vivacité de la vie publique ne troublait en rien le sérieux des convictions religieuses et les douceurs du foyer domestique, contribuait aussi à entretenir en Savoie une secrète espérance. Le séjour des armées françaises, le contact toujours rajeunissant de l’esprit gaulois, alerte, incisif, railleur,
aida puissamment les Savoyens à formuler des aspirations et des regrets à peine ébauchés et que le prince allait inopinément satisfaire. L’absolutisme du roi Victor-Amédée va rompre à la fois le cercle d’oppressions morales où vivait la nation et abattre les derniers obstacles qui sé-
Êaraient le peuple de la liberté. Il ne restera ientôt plus debout que des grandeurs d’opinion, dénris fragiles que le souffle de 92 n'aura pas de peine à renverser.