‹ Histoire de Savoie d'après les documents originaux. T. 2Chapitre 29 sur 43 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

LUTTE DU SÉNAT CONTRE LES ABUS ECCLÉSIAS- TIQUES. — RACHAT DE LA DIME. — ACTIVITÉ DES COMMUNES.

La Savoie , enfermée dans son isolement comme dans une prison morale, ressemblait, de loin, à un vaste couvent où tout se réglait uniquement sur la foi et où le peuple paraissait obéir à l’épiscopat plus qu’au prince. A ne contempler que l’apparente hiérarchie, on croyait le peuple savoyen assoupi dans l'indifférence, deshabitué de la critique, abdiquant l’opposition. Erreur! Jamais la lutte du tiers-état ne fut plus opiniâtre. Si elle ne défendit pas la Savoie île la servitude de l’esprit, elle suffit à y conserver la trempe des caractères et l’instinct de la liberté. Les gens inquiets ou timorés qui s’effrayent de la vérité historique diront, peutêtre, qu’il est inutile d’aborder de telles questions ; les esprits sincères n’y verront que le désir d’expliquer la politique par les mœurs. D’ailleurs, la comparaison duXVIIn siècle avec

le temps présent n’est-elle pas tout à l’avantage de l’Eglise contemporaine? Qui donc serait assez mal inspiré pour nier, là aussi, le progrès?

De 1560 à 1713 , un pouvoir occulte avait grandi à l’abri de celui du prince, et, tandis tjue la noblesse se courbait sous la verge de Fhuissier du Sénat, que le prince lui-même hésitait à imposer aux magistrats ses lettres de jussion, le clergé seul, renouvelant vis-à-vis de la Cour suprême l’opposition que les prélats avaient faite à la dynastie pendant quatre siècles, tenait tête aux sénateurs, les lassant et les brusquant tour à tour. L’institut monacal, qui fut l'honneur et le salut de plusieurs siècles', succombait alors sous le poids des vocations forcées, de la clôture et de la commende*. La faveur du prince y remplaçait l’élection3; la noblesse se partageait les prébendes bien pour-

' Voir tome 1er, pages 134, 158 et 210.

1 Jean-Louis de Savoie, huitième fils du duc Louis, fut, à l’âge de 12 uns, tout à la fois évêque de (ienève (1460) et administrateur perpétuel des abbayes d’Ivrée, de Slaffarde, de C.anobe, d'Ambronay, de Saint-Oyen, des prieurés de Contamine, de Fayerne. de ISantua, de Romain-Mofttiers et des commande ries do Saint-Antoine et de Saint-Dalmaee de Turin, (Guiclienon. Savoie. I. 529.) Voir, pour la triste condition de certains moines, l’étude do Léon Menabrea sur l'Abbaye d’Aulps.

5 Le prince nommait des bénéficiers clercs ou laïcs ; en cas de vacance, il désignait un économe pour administrer les revenus ; un prieur claustral conservait l’administration spirituelle. Ce droit, dérivant des concordats d’Amédée VU I et de Charles 111 , fut quelquefois contesté en cour de Home ; le Sénat en résuma les origines et les motifs dans une délibération secrète, du 31 janvier ie98, qui est un modèle de discussion et de logique.— De tant de milliers d’abbayes d’hommes fondées eu France pendant treize siècles, il n’en restait, en 1789, que 120 qui fussent en règle , c'est-à-dire demeurées en possession du droit d’élire leur abbé et de disposer de leurs revenus. En Savoie, il n’en restait qu’une, l'abbaye de Tamié. Malgré les ordres du

vues’, administrait mal-, résistait à la surveillance de l’épiscopat3 ; les clercs réguliers, associés à des laïcs dissolus et devenus les irréguliers de l’Eglise, scandalisaient les fidèles paiTéqui-

roi Victor-Amédée (1727), l’aveu de l’abbé de Citeaux et l'avis du Sénat (1728), elle obtint, en 1733, que le roi Charles-Emmanuel 111 rendit aux religieux l'usage de leurs libertés capitulaires. Voir V Histoire de l’abbaye de Tamié.

' le ne citerai que quelques noms pris sur la liste des bénéficiers (Archives de Turin) : Melchiol de Grill}-, abbé de Sainte- Mario d’ Abondance (1634) ;dom Gabriel de Savoie, abbé d’Aulps (1043) ; Balthazard de Dizomieu, prieur de Saint-Beron ; Louis do Berol, prieur de Saint-Genix; Antoine de Savoie, doyen do la Sainte-Chapelle (1664); Bertrand de La Pérouse, prieur de Chindrieux; Aiph. do Simiane, prieur de Saint-Genix (1665); Gerbaix de Sounaz, prieur de Chindrieux (1630); César de Saint-Martin, abbé de Tailoires ; Eléonorde Lucey, abbesse de Bonlieu; Ant. de Savoie, abbé de Hautecombe (1652); Benoit de Chevron, puis Milliet do la Poepc, archevêques de Tarentaise (1659), etc., etc. — De 1510 b 1671, les huit abbesses de l'abbaye de Sainte-Catherine d'Annecy appartinrent aux plus grandes familles de Savoie. (Sénat. Registre tecret. IV, folio 66.)

1 En 1648, Madame-Royale autorisa les religieuses de Sainte- Claire-hors-les-Murs, de Chambéry, à remplacer l’abbesse perpétuelle par une abbesse élue pour trois ans, et leur permit de faire demander laumosne riôre les Etats pour se nourrir et acquitter les debtes du monastère ruyne par Us abbesses perpétuelles qui l'aroient gouverné dans le passé. (Rog. XXXVII l, folio 94.) L'abbaye d’Hautecorabe qui possédait, en 1684, des propriétés dans cinquante-quatre paroisses, n'en retirait , en 1738, que 4,570 livres 16 sols l denier en argent et 5,968 livres 18 sols 4 deniers pour représentation de droits féodaux. En 1708, l'abbaye cistercienne d’Aulps en Chablais était exploitée par le prieur Louis Gros qui, depuis vingt ans, se refusait 2i rendre compte de sa gestion. — En 1696, un religieux s’était échappé de Tailoires parce qne, disait-il, il y mourait de faim ; on le remit en clôture on 1703, en lui assurant un revenu fixe en nature.

1 II fallut & l'évêque de Genève, de 1604 à 1622, des brefs spéciaux du pape pour aborder la réforme des couvents de femmes du Puy-d’Orbe et de Sainte -Catherine, et celle des moines de Sixt et de Tailoires. En 1675, les religieux de Talloires faisaient encore opposition à l'arrêt obtenu par l'évêque pour la visite de leur couvent.

lMfr. 1718

voque de leurs allures ' . Les prêtres séculiers, actifs , entreprenants , presque tous fils de paysans et de bourgeois, mais s’imprégnant de l’oi gueil de caste dès qu’ils avaient pris l’habit, attiraient à eux le prestige et l’ascendant des ordres monastiques et les partageaient avec les Jésuites. La puissance matérielle de la possession du sol, compliquée de celle de la juridiction avec les officialités, l’inquisition2, les sergents, le recours au bras séculier, s’augmentait d’une immense influence morale. En dehors même des questions de foi3 cette influence s’explique. Maîtres de l’honneur et du repos des familles parla tenue des registres de l’état civil*, maî-

1 Lire l 'Histoire de saint Français de Sales par A. île Sales, tome I°r, pages 210 et 474. — «5 mai 1673. J’ai neuf couvents d'Augustins dans mon diocèse, et tellement éparpillés qu'ils g&lent tout ce qu’on peut faire de bien. Les Templiers n’om jamais commis les désordres et les scandales que ces Pères ont faits dans co diocèse. J'espère que Dieu me soutiendra, car c’est pour sa gloire que je travaille contre ces couvents, plus corrompus que Sodoma et Gomorrhe. » /'Lettres inédites du cardinal Le Camus, évêque de Grenoble, publiées au tome IV, pages 528 à 555 de la 3e édition de l’Hist. de Porl-Royal.J 1 En 1479 , les Etats réunis It Moncalier réclamèrent la répression des abus et oppressions commis en Savoie par les inquisiteurs délégués par le pape sons prétexte de la sainte foi. (Menabrea. Hist. munir, de Chambéry. 267.) Les dominicains remplissaient cet office, pour la recherche de l'hérésie. (Archiv. du Sénat. Arrêts de 1543, 1551, etc.) Voir PREUVES n° XXXIII.

3 c Les Jésuites, disait le cardinal Le Camus, dans une lettre du 12 février 1074, veulent être les maîtres du monde par la confession; et quand on les arrête sur ce point, ils sont souples comme des gants. Je trouve tant d'oppositions de leur part contre tout ce que j’entreprends, qu’il faut laisser passer ce feu avant que de rien faire de considérable. Leur opposition va jusqu’à empêcher leurs dévotes d’être de l'assemblée de la charité des pauvres que j’ai établie. >

* « Afin que les dits curés ou vicaires soient plus curieux de faire les dits registres, et qu’ils soient en partie récompensée de leurs labeurs, leur est permis d’exiger pour chaque enfant.

très de l’enfant par l’école, de l’homme fait par les confréries, des pauvres par la distribution des aumônes périodiques, exerçant une surveillance légale sur tous les habitants de la paroisse 1 , pénétrant assez dans le secret des intérieurs pour savoir auand et comment on avait violé l’abstinence du carême*, contrôlant par la perception de la dime le revenu du paysan ou du fermier3, dispensateurs des emplois par les notes des catéchismes de persévérance4, les curés, qui sont autant de petits évêques dans leurs paroisses ', auraient exercé un intolérable pouvoir sans la jalousie des couvents, l’effort de résistance du tiers-état et , surtout, le contrôle énergique du Sénat.

dont iU enregistreront la nativité deux liards, et autant pourront exiger des registres des sépultures. » (Recueil de Bally. Style du Sénat, art. 383.) — I.e 15 juillet 1707, un arrêt de notoriété rendu par le Sénat constate l’usage suivi en Savoie pour la célébration des mariages : Il n'y a jamais eu qu'un simple registre tenu par les curés ou vicaires de toutes les curas ; le prêtre seul qui a donné la bénédiction nuptiale signe au registre sans même l’assistance des deux témoins du mariage: le registre fait pleine foi. (SENAT. — Registre LUI, folio 1 15.)

1 < I.es personnes faisant profession de la religion prétendue réformée pourront habiter les Estats , à la charge de déclarer aux curés leur intention de rentrer dans le giron de l’Eglise, de n’habiter que les logements qui leur seront assignés, de demeurer sous la surveillance des prêtres de la paroisse.? (Ibid.j

1 L'espionnage était imposé, sous peine d'amende, k tous les fidèles. (Burnier. Bisl. du Sénat. I. 190.)

1 Ordre à toute personne possédant des biens-fonds, en Tarentaise, sujets à la dtmerie d'avertir l’ecclésiastique ou sou fermier de venir cueillir la dlme avant que d'enlever le blé des champs. (Registre basane XI en 333 feuillets, folio 144. Requête de M. de Grolée, archevêque de Tarentaise.)

4 Voir ci-dessus, page 516.

5 Deville. Estai de la justice du pays de Savoie. — I. 47. (1674.)

La situation de la Savoie entre trois foyers dé prosélytisme, Genève, le Dauphiné, les vallées vaudoises, gênait l’action des magistrats et leur imposait des ménagements de toutes sortes. Ils arrivèrent, en dépit de mille obstacles, à concilier le droit et l’équité, et à résoudre le problème délicat d’assujettir les clercs aux lois sans jeter le discrédit sur la religion. On les blâma de mesures quelquefois rudes et d’injonctions qui parurent blessantes; mais, sauf les cas fort rares où leur zèle pour la justice se traduisit par des précautions excessives et quelques mots piquants, ils apportèrent une grande modération dans l’exercice de leur devoir. Composé d’hommes du tiers-état que de longues études et des habitudes modestes préservaient également de l’ambition et de la légèreté , le Sénat ne recherchait que le bien public et se préoccupait, avant toutes choses, de maintenir les traditions en se rapprochant à pas mesurés de l'équilibre social. Défenseur convaincu, et parfois fort zélé, des croyances catholiques romaines1, il n’hésita pourtant jamais à mettre en pratique les maximes gallicanes qui, depuis les temps les plus reculés, faisaient partie intégrante du droit public de la Savoie5.

* Voir ci-dessus, chap. II, page 59, les mesures prises contre l’hérésie. Parmi les motifs du monopole accordé, en 1616, à une association de tisseurs de soie, on trouve celui-ci : Pue plusieurs faisant banqueroute à la Sainte-Foy s’adonnent à telles fabriques parmi les hérétiques et qu’il convient de se passer d’eux... ( Raccolta . Duboin. XVI. 113.) En 1617, en autorisant la création de filatures à Annecy, on eiige que tous les maistres soyent bons catholiques depuis six ans en ça. (Arrêt ch. C. du 29 avril 1619.)

* Voir au tome I«r de cette Histoire, page 416, et ci-dessus, pages 18 et 97 k 99. — Voir aussi la lettre écrite par le Sénat

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Chaque jour amenait de nouveaux conflits de juridiction, soit entre Rome et les évêques nationaux, soit entre les prélats savoyens et l’autorité civile'. C’est ainsi que le nonce de Turin ayant émis la prétention d’évoquer les cas ecclesiastiques du val d’Aoste, le Sénat, sur la protestation de l’ évêque, admit l’appel comme d’abus et en entretint le prince dans une lettre dont je détache quelques passages :

« Nos prédécesseurs se sont portés à ceste défense des droits du prince avec tant de courage et si virilement que, dès 1560, la religion catholique a esté conservée et augmentée dans ces provinces, les prélats maintenus dans leurs privilèges et les peuples dans leurs devoirs. V. A. et ses sujets jouissent clu fruit qu’ont produit les oppositions continuelles du Sénat aux entreprises des ecclésiastiques et sont aussy, grâces à Dieu, encor aujourd’hui délivrés de certaines sujétions qui troublent ailleurs bien souvent la tranquillité des Estais et la souveraineté de leurs princes. : »

Le nonce s’irrite de l’intervention du Sénat,

su prince, le 20 mai 1670. (Tteg . secret, folio 261.) — L'exception confirme la règle. Des lettres-patentes du 29 mars 1580 autorisent le renvoi d'un appel comme d'abus à l'inquisiteur du duché d’Aoste, sur la prière instante du nonce résidant à Turin et sans tirer à conséquence contre le droit des cours souveraines de toujours en être saisies. (Reg. XIX, folio 116.)

’ Voir la belle lettre écrite & la régente, le 16 février 1677» parle procureur général Cliolel, contre les prétentions do l'évêque de Genève (publiée à la page 05 du tome 11 de VBisk du Sénat. J — En 1678, le même prélat ayant condamné, sans avis préalable du Sénat, un libelle contre les prêtres de la mission et un livre intitulé : Lcvraq miroir de la piété chrétienne, vit son ordonnance révoquée comme écrite au mépris des Edits et des pouvoirs de la justice. Le 3 août 1697, l’évêque de Maurienne interdit la chasse sur les terres de sa juridiction; le 12, appel comme d'abus ; le 14 , arrêt ordonnant la lacération de l’ordonnance épiscopale. J’en pourrais citer plus de cent.

’ Dictamen du président de Chamosset, du 20 mai 1670.

révoque l’arrêt de justice, fait lacérer les placards aux portes des églises d’Aoste et cite les sénateurs â comparoir par devant iuy .

« Cet attentat, s’écrie le président Bertrand de La Pérouse, est un coup tiré au droit de la souveraineté de Y. A. R. car le seigneur nonce en estendant par ceste invention sa juridiction en Savoye sur ceux qui deffendent celle de Y. A. R. détruit le pouvoir temporel et establit une domination sur les laïcs dans un pays où tous les nonces ont esté d’accord jusques à présent de n’en avoir point. Nous aurions repoussé cet outrage par les moïens que nous fournit l’authorilé de nos charges si nous n’eussions voulu auparavant demander justice à Y. A. R. de l’injure qu’on luy a faite en nos personnes.

* Il importe que ces nonces ne passent pas les bornes de leur puissance sous prétexte qu’ils sont ministres de S. S., puisque nous sommes tous asseurés que S. S. estant la source de tonte justice et de toute équité, n’entend pas qu’on trouble en son nom l’ordre d’autruy. Si l’on se relaschoit en ceste rencontre, ces ecclésiastiques auroient bien tost mis sous le joug toute la val d’Aoste et ne manqueroient pas, dans la suite des temps, de s’élever aussy en Savoie. Cette indépendance qui se glisse et s’insinue peu à peu, sous couleur de liberté et d’immunité ecclésiastique, est quelquefois d’un usage fort commode à l’interest des particuliers, mais l’on ne peut pas répondre de l’affection des prélats. 1 »

Vers la même époque, l’évêque de Belley ayant enlevé du couvent des Bernardines de Saint-Genix une demoiselle Negroni de Mulassan, pour la remettre, en Dauphiné, à un oncle qui la voulait marier, le Sénat le condamna par arrêt à réintégrer la novice, ajoutant :

1 Registre seeret, folio 272. Remonlranco dn 13 août 1670. — * Le val d'Àoate. qui fait partie intégrante dn duché de Savoye, est tout à fait séparé du Piémont quant aux moeurs, au langage, aux coutumes et au gouvernement. » ( Ibidem . Folio 26î.)

« 11 nous importe peu (pie ceste fille porte sa dot à la Visitation de Belleyou aux Bernardines de Saiijt-Genix; qu’elle laisse ses biens où et à qui bon luy semblera ; mais il nous importe de ne laisser pas attribuer à des prélats étrangers des authorités qui diminuent celle de V. A. R. »

Le maintien de la discipline et la correction des meurs furent l’objet des soins assidus du Sénat. Il prêta main-forte aux prélats désireux de réformer les abus, et n’intervint d’office que dans les cas rares où le scandale déjà public exigeait une répression immédiate. En 4601 , deux moines avaient dénoncé les désordres des Bénédictins du prieuré de Lémene à Chambéry; l’abbé d’Ainay prolongea les enquêtes et réussit à retarder de vingt-cinq ans le châtiment de ces dépravations; en 1025, le Sénat décréta d’office l’expulsion des moines; Urbain VIII ratifia la sentence, et un second arrêt, du 26 mars 1027, vérifia les bulles qui donnoienl aux Feuillants le couvent des Bénédictins , lesquels en furent chassés à cause des scandales qu’ils y causoicn t' . Au mois de juin 1664, à propos d’un accident scandaleux au couvent de femmes du Betton, le Sénat fit saisir le coupable, malgré sa dignité, ce dont il fut loué par le prince*.

La réforme du concile de Trente pour la clôture des monastères n’était rigoureusement exécutée en Savoie que depuis 1620 ; il y eut, depuis lors, plus de décence extérieure; et, les visiteurs incommodes supprimés, on trouva

1 Registre XXXIII. Folio 18J. — Voir, page368 de VBitt. du Sénat, les scandales de Celse Morin au prieuré de Contamine ; ceux des religieux du prieuré de Saint-Jorioz, au Reg. XXVI II. Folio 190,

* Hegitlr* secret de 1<R>4, folio 234.

naturel de cacher des désordres dont la satire protestante se serait fait une arme. Le coupable était jeté dans l 'in-pace d’un couvent ou transporté en Piémont ; quelquefois le cas était déféré au conseil privé du prince ; dans les deux éventualités , l’arbitraire remplaçait le droit commun 1 . Les querelles des moines du prieuré de Bellevaux en Bauges (1657), celle des Feuillants de Lémenc (1698), la révolte des religieux de Saint-Pierre d’Albigny (1708), les désordres des filles de Sainte-Catherine d’Annecy, furent

Sour la Savoie de terribles éclats qui discréitèrent les couvents. Le décret de prise de corps lancé, en 1681 , contre les Carmes du Pont-de-Beauvoisin rappelle , par la crudité des détails , l’arrêt du % mai 1610 contre les chanoines de La Chambre. Mais ce qu’on ne

Pouvait rejeter dans l’ombre , car là il fallait intervention du pouvoir judiciaire, c’est la lutte perpétuelle , opiniâtre , des séculiers et des réguliers , se l'uant sur le temporel et s’en disputant les lambeaux, suivant l’énergique expression d’un arrêt de 1674. Ces mots rendent , en effet , si amers qu’ils paraissent , le caractère des -procès des moines de Hautecombe contre leur abbé (1646), de l’abbé de Saint-Jeoire contre ses religieux2, des prieurs

1 En 1693, l'archevêque de Tarentaise réclame l’appui du Sénat contre les ecclésiastiques de son diocèse gui avoient leurt mations remplies de femmes suspectes, refusaient de les renvoyer et déconsidéraient l'Eglise par des éclats journaliers. En 1695, le Sénat autorise le prélat a faire exécuter les décrets de prise de corps de l'Official, sans l’attache des magistrats laïcs, toutes les fois qu’il s'agit de correction de mœurs, à la charge seulement d’en donner avis au procureur général. (Reg. XLYJII. Folio 148. Reg. XLIX. Folio 61.}

’ Chacun des douze chanoines, que l’abbé réduisait i la

d’Arvillars contre les Chartreux de Saint-Hugon (17'! 2). La lutte s’accuse, avec non moins u’â-

freté mais par de plus piquants détails, dans affaire des religieuses de Sainte-Claire d’Evian, dont le curé de Thonon et les religieux de l’Observance se disputent le confessionnal*.

Appauvris par la commende, démoralisés par la clôture, dont l’abus fut plus dangereux que la liberté des parloirs, les couvents achevaient de se perdre pas les vocations forcées. Le cas du fils de Pierre de Monthoux chez les Barnabites de Thonon * , et celui de Louise Ulliel chez les Clarisses de Moùtiers(1736), en sont d’éclatants exemples. Les faits de ce genre, ajoutés aux considérations politiques et sociales dont parlait Colbert quand il disait au roi (1665) : Les couvents sont stériles de biens, de corps et d’esprit! et commentés par les révélations de Fénelon et de Bossuet dans le Panégyrique de saint Bernard et le fameux Discours sur les avantages et les devoirs de la vie religieuse, motivent suffisamment la répugnance du Sénat

portion congrue, reçut pour sa part annuelle douze veissels de froment, douze charges de vin et trente florins. [Titres des bénéfices. Reg. LU de 1650. Folio 116.)

’ SENAT. Aff. ecclés. Registres de 1627 et 1636. — En 1636’ il faut un arrêt pour régler le droit de préséance du curé de Lémenr sur les Antonins. En 1663, les Bénédictins de Talloirea et de Rumiilv s'emportent en des discours publies et particuliers contre l'autorité et la personne de l'évêque de Genève, b tel point qu’un billet ducal prescrit au Sénat de porter prompt remède aux insolences et à la mauvaise conduite de ces religieux et de faire cesser les traitements qu’ils font souffrir au curé de Talloires. En 1665, il y a conflit pour la succession aux droits du curé primitif de Saint-Léger entre les Franciscains et le doyen de la Sainte-Chapelle ; en 1673, les Bénédictins de Rumilly recourent au Sénat contre le curé Casio ; etc.

> SENAT. Registre XXXV, folio 344.

à autoriser l’établissement (le nouveaux couvents, fussent-ils même sous l’immédiate protection du prince. Les privilèges exorbitants accordés aux Visitandines par les patentes de 1614, de 1623 et du 23 juillet 1628 ne sont pas entérinés par le Sénat, mais simplement enregistrés, en 1629, avec la réserve : de n'admettre la vérification que sur des ordres réitérés, sans altération de l’édit de 1563 et de l’arrêt de rejet de 1628 ; désaveu formel, puisqu’il s’agissait précisément d’un texte qui abrogeait ledit et supprimait l’arrêt. Mêmes protestations, en 1634, pour les patentes du prince Thomas de 1633. Le Sénat s’oppose pendant trois ans à l’installation de religieux Augustins dans le faubourg Montmélian de Chambéry (1616 à 1619), pendant douze ans à l’entrée des Ursulines' (1624 à 1636), nendant sept ans à celle des Carmes (1636 à 1643), pendant vingt-deux ans à celle des Bernardines de Conilans2 (1637 à 1659) 3.

' Les syndics de Chambéry les avaient cependant appelées et leur accordaient une subvention de vingt-cinq ducatons l'an, pendant six ans, à la charge d’enseigner les pauvres filles gratis. En 1645. les syndics se plaignent au Sénat de ce que beaucoup de religieuses de Bourgogne, qui s'étaient réfugiées dans la ville, à titre provisoire, en 1640, s'y sont établies à demeure; ils les accusaient d’être inutiles au bien public et d’accaparer les blés. Le Sénat ordonne l'enquête. La régente réussit à maintenir le statu quo.

3 Claude Expilly et Janus d’Oncieu avaient tenu bon; on lassa la patience de leur successeur, Guillaume de Blancheville, qui, quelques jours avant sa mort, signa l'arrêt du 4 avril 1659. Les lettres de jussion furent sept fois renouvelées : les 24 juin 1637 , 14 juillet 1642, 23 janvier et 4 juin 1647, 12 octobre 1648, 27 janvier 1657 et 28 février 1658. (Reg. XXXVJ. Folio 248. Reg. XL. Folio 90.)

3 Un arrêt du 14 janvier 1627 portail défense d’établir en Savoie de nouvelles maisons religieuses, d’Ordres autorisés ou

Aussi la cour de Home se plaignait-elle amèrement du Sénat, lui reprochant d’appliquer les lois aux clercs comme au vulgaire des sujets. Dès 1656 , le fougueux cardinal Crescentio, nonce à Turin, comparant la Savoie au Piémont, accusait les magistrats savoyens de parler et d’agir comme leurs voisins de Genève; tandis qu'il suffisait, à Turin, de dire un mot pour y être obéi Les Jésuites, taxant de fol orgueil cet amour de la justice, desservirent la Cour suprême auprès du prince ; on en vit les effets lors du conflit des Jésuites de Chambéry avec l’évêque de Grenoble; puis, de 1675 a

nuu, sans l'agrément du Sénat, à peine de mille livres d'amende contre les syndics et habitants qui l’auraient toléré; cet arrêt fut derechef publié et afliehé en 1635, 1637, 1654, 1665. Le Séual et les syndics, fort difficiles pour les ordres mendiants, étaient plus accueillants pour ceux qui rendaient de réels services; ainsi, les Ursulincs fondent une maison à Sallanches, à la charge d’élever et d'instruire toutes les jeunes / illes qu'on leur présentera, riches ou pauvres, de la ville ou des champs (août 1636) , les Capucins un hospice à Thûnes (1641), les prêtres do l'Oratoire un collège à Itumilly (1635 & 1643); etc. Les conditions d'établissement étaient surtout de n'étre point à charge à la cité, de ne point faire de quête, de justifier d'an revenu annuel suffisant pour assurer l'entretien dn nombre de religieuses ou de moines admis, de rendre à cry public les biens-fonds qui leur pourraient échoir, de ne point posséder au-delà d'un certain chiffre, de vivre de leurs seuls revenus, même en temps de peste, de guerre ou de famine. Le 12 août 1650, le Sénat interdit à Annecy l'établissement des prêtres de la Propagande, motivant son arrêt sur ce qu’il y a déjà douze couvents dans la rille oxi l'on fait arec abus des amas de grains, qu'il s’y trouve assez de bons curés et pas d'hérésie. qu’ils ont spolié le collège d'Avignon; etc. Le 6 mars 1665, ordre aux communautés fondées depuis moins de cinquante ans dans le ressort du Sénat de fournir, dans le délai de trente jourg, le rôle des religieux et l'inventairo de leurs propriétés et revenus, afin d’arriver à la réduction de leur temporel selon les Edits ; etc. , etc.

• Caratti. S toria di Vittorin-Ameden IJ , tome l«r, page 17.

"1680, l’archevêque Milliet, créé président des comptes, de sénateur qu’il était, et nommé lieutenant-général en Savoie, au préjudice des privilèges du Sénat, lit sentir à la Compagnie le danger de se heurter à ces puissances anonymes dont l’effort est partout et la responsabilité nulle part. Cependant, le Sénat ne déserta point son rôle, et rien ne peut donner une idée plus juste des sentiments qui l’animaient que la remontrance adressée à la régente Jeanne- Baptiste, au sujet des Ursulines de Bonneville, le 9 mars 1680

Les débats des religieux avec les abbés commendataires et les conflits intérieurs des couvents auraient pu se dissimuler ou laisser les populations indifférentes; mais les perpétuels procès des moines avec les roturiers et les paysans5 au sujet des aumônes3, de la dîme 4 et de la justice, passionnaient les esprits et ne donnaient que trop raison à l’attitude du Sénat. Ceux qui l’ont blâmée ont bien peu de souci de l’honneur de l’Eglise et devraient se rappeler l’énergique protestation de Bossuet contre les mauvais moines :

« On ne voit point de gens plus ombrageux , plus

* PREUVES. Document inédit n° CXLVIII.

* En 1664, les communiera d'Abondance avaient eu à soutenir un si long procès contre les Feuillants de l’abbaye, qu’ils durent payer, pour leur part des frais. 3,950 florins ; ne les possédant pas, ils furent obligés de vendre 5 des particulier* la meilleure partie de leurs bois et pâturages.

5 PREUVES. Document inédit n° CXLIX.

4 En 1712, quatre villages des Bauges, perdus entre le Noyer et les Déserte , aux limites de la grande paroisse d’Arith, payaient 500 florins de dlme pour une population de 340 âme*, août 300 communiants. (Reg. du enquêtes du Sénat, folio 140.)

difficultueux, plus tenaces, plus ardents flans les procès que ces personnes qui ne devraient pas même avoir de.y affaires. Cœurs bas! cœurs rétrécis! Est-ce donc dans l’école chrétienne que vous avez été formés ? »

Les syndics des villages, plus exposés que ceux des communes urbaines à l'arbitraire clérical, furent aussi les premiers à réclamer le rachat de la dime et à s’affranchir de la tutelle ecclésiastique comme ils s’étaient dégagés de la servitude féodale. Le Faucigny* et surtout la Tarentaise 1 donnèrent, comme toujours, le signal de ce mouvement légal qui aboutit à des transactions aussitôt acceptées qu’offertes. Cette transformation de dettes équivoques, d’un chiffre variable, d’une assiette incertaine, en rentes annuelles et fixes, fut un fait économique grave et qui exerya une influence immédiate sur la prospérité croissante des vallées.

L’exemple des villages tarins fut partout suivi ; les seigneurs ecclésiastiques ou féodaux, redoutant le contrôle de leurs titres et la discussion judiciaire de la quotité des servis, se hâtèrent eux-mêmes de régulariser leur position

1 Le type le plus complet de ces débats so trouve dans le procès cinq fois séculaire des hommes de Chamonix et de Valorsine contre les chanoines de Sallanches. (Voir tome 1er, page 308.) En 1633 . iis adressent su Sénat une requête formulant vingt-trois chefs d'accusation contre ces prebtres qui les traitent sans pitié ny miséricorde, les accablent et les épuisent de vexations, extorsions.maltraitements et déportements. (Reg. XXXV, folio 202.) Un arrêt de 1634 donne gain de cause aux syndics ; cependant, je trouve une reconnaissance du 20 septembre 1655 (Reg. XXXIX, folio 319) par laquelle ils se déclarent hommes liges et censitaires des chanoines. Les faits intermédiaires manquent.

* Voir aux PREUVES, pour tout ce qui est relatif au rachat de la dtme, les Documents inédits n°* Cl, 62, 120, 121 et 143.

en réclamant des titres nouvels de la part de leurs taillables ou assujettis. Cette précaution parut d’autant plus significative que les rentes féodales étaient, en Savoie, imprescriptibles quant au domaine direct , et qu’on pouvait être au contraire forcé de demander le renouvellement du titre de rachat ou de transfert, même après cent ans de possession paisible entre les mains des tiers' .Le nombre des rachats de servitude devient aussi plus considérable*, et il y eut comme une émulation, de la part des privilégiés à accentuer leurs droits vieillis , de la part des asservis à s’en délivrer à tout prix3.

1 PREUVES. Document inédit n° CL.

* Je me borne à quelques faits. Les Darnabiles du prieuré de Contamine vendent aux trois frères Octenier la liberté de leurs personnes et de leurs biens moyennant 3,000 florins. Le prieur de Talloires exige des frères Rivollet 50 ducatons et la rente perpétuelle d'un ducaton 1;2 pour leur rachat servile; de la famille Pàris, 1,050 florins; des frères Michot et Rogès, prêtres, 739 florins. (Protocole du notaire Bastardin. — Reg. de la cure de Saint-Nicolas de la Chapelle en Faucigny , de 1637 & 1638. — Arrêt du 17 juillet 1656.) La rançon devenait plus forte à mesure qu'on appréciait mieux le prix de la liberté et qu'on sentait davantage l'iniquité de cette loi du servage qui déniait au père la succession du fils. (Reg. XXI, folio 202. Ainsi, en 1613, Guichard, bourgeois de Rumilly.et Guidoz, notaire ducal, s'étaient rachetés du Chapitre d’Annecy pour seulement 200 florins; en 1615, Roche, de Cognin, n’avait payé que 20 ducatons à Chabod de Villeneuve, etc., etc.

* Le 9 mai 1661, les 7, 16 et 28 octobre 1662, vingt-huit paroisses de la Tarentaise déclarent tenir de l’archevêque, en fief et seigneurie directe, les biens situés sur leur territoire et dépendant de la mense arch. moyennant l’abandon des censes échues et des servis arriérés. En 1661, le seigneur de Menthon déclare tenir pour hommes libres et descendants d'hommes libres les deux frères Ribiollet, bourgeois d'Annecy, moyennant une finance de 150 pistolcs. (AR. CIL C. Tôt quoi des rachats.) Le comte d'Hurtières libère les habitants de la paroisse de Saint- Alban de toutes corvées moyennant la rente perpétuelle de deux cartes d'avoine pour chaque feu, livrables à la Saint-

A l’influence croissante du clergé répondait l’organisation chaque jour plus complète de la commune par l'affranchissement progressif du paysan, qui de serf devient fermier et de fermier propriétaire, fie double et parallèle effort des villages concertant des mesures d’intérêt commun, et des bourgeois exigeant le développement normal des libertés municipales , se caractérise, entre mille faits, d’une part, par les arrêts qui permettent aux habitants de Mongellafrey de se réunir chaque dimanche pour parler de leurs affaires, et aux communiers de Montaymont et d’Auxois d’exécuter le règlement délibéré entre eux pour la conservation des bois protégeant les villages contre les avalanches, la régie des pâturages, le répartemenl de la taille, le classement des corvées affectées à V entretien des ponts et routes ( 1649 à 1650); de l’autre, par le procès où l’avocat Genot, revendiquant au nom des syndics de Moûtiers contre l’archevêque leurs antiques libertés et le droit commun du pays de Savoie (1650 à 1655), rédige des mémoires qui sont des modèles de logique vigoureuse et de fine raillerie 1 .

Dans les Alpes de Savoie, la vie municipale présentait un caractère particulier de morcellement et d’impuissance qui rend plus méritoires les efforts et les succès des villages. Des cen-

André. (Registre de 1603.) l'a n 1 de Lcschcruines, marquis du Oliâtelard. cède aux communiera d'Ecole en Bauges le four banal de la paroisse pour une rente de t2ducatons (Protocole du notaire Burgos), etc., etc.

' Voir les détails compliqués de celte atfaire au sac à procès n“ 1203 du registre du greffe du Sénat ; les mémoires de 1655 sont aux folios 76, 98 et 110 du cahier de la ville. — PREU- VES* Pomment n° CXLIJ.

taines de petites agglomérations, divisées par la nature du sol et lu difficulté des communications, isolées par leur pauvreté et le petit nombre de leurs habitants, paraissaient hors d’état de jamais réclamer les droits civils et politiques des villes. Une paroisse, dira Turgot en 1750, est un assemblage de cabanes et d’habitants non moins passifs qu’elles. Un siècle plus tôt, on ne pouvait déjà plus dire cela des paroisses de Savoie. Depuis la réforme d’Emmanuel-Philibert, la paroisse, secouant sa torpeur, aspirait à l’activité productive; les efforts individuels s’y groupaient autour du clocher comme à un centre commun; toutes ces vies captives rompaient l’un après l’autre leurs liens, et la paroisse se transformait en commune. A l’issue de la messe du dimanche, devant l’église, touchant usage qui plaçait l’intérêt de la modeste cité sous la protection de la croix, s’assemblaient les chefs de famille, discutant leurs affaires et donnant ensuite mandat aux syndics d’exécuter la décision prise. C’est ainsi qu’au mois de mai 1644, trois capucins se présentent à l’assemblée des habitants de Thônes, réunis sur la place aux Herbes, et sollicitent, sauf la

f permission de V évêque et l’agrément du Sénat, 'autorisation de bâtir un tout petit hospice dans l’enceinte de la ville. C’est ainsi que le 9 octobre 1666, Sigismond Mareschal, comte de la Val d’Isère, habillé de velours et chaussé de bottes en peau de daim, descend de clieval sur le pré commun de N.-D. des Minières, où s’étaient assemblés les serfs et manants des paroisses de la rive gauche de l’Isère, vêtus de

Î grossiers surcots de laine brune ou blanche, et eur propose l’abandon de tous plaits, servis,

censes et droits arriérés, s’ils veulent rénover les titres anciens d’inféodation. De même, le 7 mai 4663, les hommes de Saint-Bon avaient reçu des mains des procureurs de l’archevêque de Tarentaise, dans le cimetière qui entoure l’église, neuf terriers en 4,489 feuillets, collationnés séance tenante par le notaire Festaz, et dont ils contrôlèrent les énonciations au vu de leurs propres titres, avant de transiger sur le chiffre du rachat des dîmes et corvées. Il n’y a plus là de serfs timides ou effrontés, suivant qu’ils subissent le caprice du seigneur ou qu’ils s*y livrent; ce sont les maîtres du sol, possédant un foyer, une famille, c’est-à-dire le présent, un héritage, c’est-à-dire l’avenir, soldats au besoin, forts de leurs droits et fiers de les avoir conquis.

La Cour de Turin s’émut de cette verdeur des mœurs publiques : on prit des mesures pour brider 1 esprit municipal. L’arme qu’Emmanuel-Philibert avait forgée contre la féodalité se retournait contre le prince dans les mains de ses successeurs. Eternel retour des choses d’icibas, où rien n'est permanent de ce que crée le génie de l’homme et où la vraie liberté réside dans la perpétuité de la lutte. Les ministres piémontais, s’autorisant de quelques délibérations tumultueuses’, tendirent à supprimer les as-

1 Les patentes du 6 février 1671, pour obvier à l’avenir aux désordres qui se sont rencontrés par le passé aux conseils généraux et particuliers de la ville de Rumtlly, desquels conseils on a été souvent contraint de sortir sans rien délibérer, à cause des cabales et tumultes de divers particuliers qui entrent et sortent quand il leur platt, déclarent que le conseil sera dorénavant composé de 36 membres, dont 12 nobles et 24 bourgeois. Le 27 avril 1679, la régente Jeanne-Baptiste, à qui il étoit représenté que les gens de Rumilly éloient accoustumés de

semblées générales, où tout habitant cotisé jouissait du droit primitif de discussion et de vote, et à les remplacer par des conseils restreints, élus ou nommés à vie ', soumis au contrôle permanent d’un agent officiel* et dont les actes n’étaient valables qu’ après l’approbation de l’intendant. Ces derniers points furent vivement débattus par le Sénat, qui n’y trouvait plus

Sue l’intérêt exclusif du prince et qui, à propos u conseil de ville de Chambéry, ne craignit pas de déchirer un édit royal ; c’est au Sénat que l’on dut aussi le maintien de l’ancienne proportion d’influence entre les nobles et les bourgeois , le tiers-état devant toujours l’emporter du double, en nombre.

Les délibérations des communes offrent ce caractère intéressant de s’attacher plutôt à des

tenir conseil pour les affaires de la ville auquel assistaient non seulement les gentilshommes et autres notables bourgeois , mais encore toutes sortes d'habitants, pour éviter les cabales, décide que les conseillers seront perpétuels, et au nombre de 24 seulement, dont 8 gentilshommes et 16 bourgeois. Enfin, le 10 juillet 1718, une ordonnance de l’intendant général Riccardi les réduit à 12, 4 nobles et 8 bourgeois.

• l.es patentes du 23 février 1669, réorganisant la bourgeoisie de Thonon, suppriment l’assemblée des chefs de famille, la remplacent par un conseil de 60 notables choisis par les officiers ducaux ; les notables nomment & l'élection, dans leurs rangs, deux syndics, l'un noble, l’autre bourgeois, pour un an, et 12 conseillers à vie n’ayant que l’administration des revenus et ne pouvant aliéner. En avril 1672, sur la remontrance du Sénat, le prince restitue aux bourgeois le droit de choisir, à l’élection, les 60 délégués des chefs de famille, à la condition expresse que les assemblées auront lieu en présence du juge-mage ou de sou adjoint.

5 En 1711, le juge-mage de Maurienne reçoit l’ordre de présider les réunions du conseil de Saint-Jean ; "refus dos syndic* ; appel au Sénat, lequel, «près enquête, déclare que le jugemage n’a entrée dans Ces assemblées que par courtoisie et d* l’agrément du conseil.

mesures de prévoyance 1 qu’à des solutions d’expédient ; il y faut aussi remarquer des souscriptions volontaires pour la construction d’églises2, la création d’écoles, l’assistance des pauvres. Obligées de suflire à des charges nouvelles '1, les communes sentirent la nécessité d’améliorer le sol, de produire mieux, de créer des ressources égales à leurs besoins4 et aussi de supprimer les exceptions capricieuses5. De là cette application

1 En 1693, les communiera de Monteudry bannissent leurs bois pour 24 ans ; ils sont imités par la plupart des paroisses de Maurienne. De 1687 à 1698, les communiera de Saint-Jean d’Arve pour leurs bois de haute futaie, de Saint-Alhan des Yillards pour leurs pâturages, de Sainte-Hélène du Lac, de Chamoux et de Bourgneuf pour leurs blarhes et le bois de leurs lies, des Marches pour les prés et bois communs, se concertent ut décident une meilleure exploitation des comninnaux et la mise en bon état d’entretien des chemins publics.

* Le 20 aoèt 1685, les habitants de la paroisse de Saint-Jean de Couz décident (|uo chaque communier masle dans chaque famille donnera 2 florins pour rebâtir le clocher. Le 10 mai 1687, les communiera de Champlaurent délibèrent que chaque chef de famille payera 2 florins 6 sols pour l’achat d’un calico et 7 sols par an pour le luminaire de l’église. Le 22 février 1688, les communiera de La Chambre se cotisent pour la reconstruction de leur église, etc.

3 Pour donner l’idée de la lourdeur écrasante de l’impOt, je citerai la paroisse de La Chapelle en Maurienne qui, en 1686, payait 6,425 florins de taille pour une population de 764 habitants. (Délibération des communiera du 24 avril.) Aussi les communiera de Sainl-Ketny et de Saint-Sulpice, qui avaient acheté du marquis de La Chambre les bois noirs et blancs de leurs paroisses, en 1566, pour 13 éeus do 5 florins, sont-ils forcés de les revendre, en 1679, â son arrière petit-fils, pour 13 ducatons.

4 En mars 1619, la ville d’Annecy est autorisée, pour faire face à ses dépenses municipales, à lever 3 deniers par livre de chair qui se vendra dans les limites de ses franchises. En 1686, la ville de Thônes se cotisa pour rebâtir l'église; en 1688, 1» commune était insolvable, et il fallut recouvrer par voie de contrainte la cotisation de chaque souscripteur.

* Dès 1606, les bourgeois* de Moùtiers sollicitent la réroca-

du Sénat à satisfaire d’urgence aux requêtes des syndics toutes les fois qu’il s’agissait d’intérêts communs. Les forêts, les cours d’eau, les lacsv furent soumis à une administration régulière et on les garda mieux; la pêche et la chasse furent réglementées 1 ; on protégea les cultures , les champs ensemencés, les vignes ; on veilla à l’entretien et à la police des trois grandes routes de Savoie. Chaque jour, en effet, surgissait une famille qui, par le rachat des droits féodaux ou de la dîme , avait acquis un droit à ce patrimoine commun reconquis sur la noblesse et le clergé, et qui s’appelle de nos jours Domaine public, Domaine de l’Etat et Biens communaux. Grâce au progrès des mœurs, tous les fléaux du moyenâge s’effaçaient avec le passé. Les classes privilégiées se sentaient débordées, pacifiquement envahies par l’avènement aux affaires du plus grand nombre; le tiers-état comprenait que de rien il devenait tout, et, les uns a contre-cœur, les autres avec passion, ceux-ci par devoir, ceux-là par intérêt, tous semblaient associés pour cette grande guerre des abus, qui n’aura pas de trêve tant qu’il y aura des hommes.

Au total, il y a progrès, et la Savoie de 1743 vaut mieux que celle de 4675, de 4630 ou de 1559. L’arbitraire ne pèse plus autant sur la vie, et lorsque les Royales-Constitutions prendront la place des Arrêts de règlement du Sénat, ce sera encore un pi’ogrès. Le bien-être croissant du foyer domestique rend la paix plus précieuse

tiou des exemptions de logements militaires accordées sans autre» motifs que la faveur ; le Sénat déclare que désormais ce privilège ne consistera que dans le droit d’option entre le logement en nature ou le payement en argent d'une taxe équivalente.

1 PREUVES. Documents n°* LXXII à LXX1V.

au chef de famille, et sa liberté morale grandit avec son indépendance.

L’histoire du peuple de Savoie, de 1516 à 1713, donne matière à bien des réflexions et prouverait une fois de plus que les peuples n’ont que les gouvernements qu’ils méritent, ce qui revient à dire que les hommes manquent aux institutions plutôt que les institutions aux hommes, et que, n’était, la malice de certains, il y aurait toujours assez de lois dans l’arsenal îles sociétés.

Rétifs aux nouveautés, attachés à la tradition, les Savoyens répugnent à la violence et font plus de fond sur le droit que sur la force. Ce respect de la légalité est égal en eux nu respect îles choses saintes ; ils distinguent sans affectation le temporel du spirituel, et leur ferveur religieuse, leurs convictions profondes n’eurent jamais à souffrir de la guerre acharnée qu’ils firent aux abus ecclésiastiques. Enfin, on ne vit point, en Savoie, ce détestable écart entre les classes, qui produisit ailleurs les guerres sociales. Pas plus durant l’administration souvent brusque du Sénat de Chambéry, qu’en face des volontés parfois dédaigneuses du roi de Sardaigne, non plus que sous la discipline courtoise, conciliante et très aristocratique de la Compagnie de .lésus, on ne trouve, en Savoie, deux sociétés ennemies, à quelque date que l’on s’arrête. Dans le passé, il y avait des souvenirs d’association plutôt que de conquête; entre les gentilshommes et les vilains il n’y eut pas ce divorce brutal de l’injustice des uns, de la rancune des autres; la noblesse n’oublia pas que le tiers-état lui avait fourni plus de la moitié de ses chefs ; le clergé se souvint que l’Eglise de-

meura, pendant de longs siècles, le seul asile des libertés mourantes ; le peuple fut sans haine parce qu’il était sans blessures.

Cette attitude des Savoyens est d’autant plus remarquable qu’en 1713" trois mortelles théories, fortifiées et comme aggravées par l’idée maîtresse du règne de Louis XIV, le caprice du prince , pesaient sur l’Europe catholique. L’anglais Hobbes, le hollandais Spinosa, l’espagnol Molinos supprimaient tout ce cju’il y avait dans l’humanité de spontané, de délicat et de fier. En face de cette contagion de l’anéantissement, on comprend mieux la profondeur de la casuistique, indulgente pour les fautes personnelles qui ne blessent que l’individu, impitoyable pour les doctrines, car elles peuvent empoisonner un siècle. L’excès du mal, la tension maladive de l’esprit, la nerveuse irritation de l’âme ont conduit la société jusqu’au bord de l’abîme ; une subite réaction la rejette en arrière; c’est l’explosion du XVIIIe siècle, avec ses philosophes, son ironie, sa verve enragée, son sensualisme provocateur.

Ce qui surprend aussi, c’est de voir le peuple de Savoie , battu par les invasions d’hommes comme les côtes de Bretagne par les vagues furieuses de l’Océan, résister comme elles, survivre aux vicissitudes de la fortune des princes , reparaître avec une force de plus lorsque le flot a passé, vaincre les sollicitations de l’intérêt comme les emportements de la passion, écarter les politiquesavec les réformateurs, ne céder ni aux séductions ni à la terreur , et ne pas plus admettre l’hérésie que le mysticisme ou la licence. Ne possède pas qui veut ce caractère soutenu de patience et de virilité.

Les Savoy ens ne le doivent pas aux princes, ni aux corporations, ni a l’instinct de leur race épique, ni même aux traditions de leur histoire. Il y a dans le monde moral certains grands principes qui naissent providentiellement avec l’âme des nations et qu’on ne déserte pas impunément : la famille, où réside le vrai bonheur, l’autorité, qui assure la vie sociale, la liberté qui la féconde, la religion qui l’ennoblit et la console. La dépréciation de ces principes est le plus actif dissolvant des sociétés; le respect de leur majesté sauve les peuples; son discrédit les perd.

La Savoie n’a jamais renié ni son Dieu , ni son prince, ni la liberté. Aux temps modernes, les Savoyens ne sont ingrats ni pour le clergé qui régla leurs mœurs, ni pour la dynastie qui créa leur nationalité; mais un sentiment nouveau déborde avec la sève de l’avenir, et leur foi s’inspire surtout de la liberté. Ils croient que la religion n’est pas incompatible avec l’indépendance, et qu’obéir aux lois n’est point un acte servile. C’est le respect des principes qui leur a seul permis de rester maîtres d’eux-mêmes au cœur des Alpes, dans ce carrefour des nations, sur la grande route des idées et des soldats.

hpTdc tome deuxième

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