CHAPITRE PREMIER
LA RÉVOLUTION AU XVIe SIÈCLE. — PARTAGE DE LA SAVOIE ENTRE LES SUISSES ET LES FRANÇAIS.
A partir du XVIe siècle, l’histoire de la Savoie est moins dans les faits que dans les idées. Ce qu’il y faut surtout étudier, pour avoir l’intelligence complète des embarras des cours, des méprises des diplomates, de la puissance toujours croissante du droit national, c’est l’esprit du temps. Il n’est point malaisé de ressaisir çà et là les jalons perdus qui marquent les transitions de l’impuissance de Charles III à la vigueur d’Emmanuel-Philibert, des calculs de Charles-Emmanuel, des déceptions de Victor-Amédée Ier aux essais, aux réformes, aux défaillances de leurs successeurs, et enfin à la fortune inespérée de cette race royale. Il suffit., pour cela, de relire des lettres inédites ou peu connues, des textes publiés seulement à demi et dont le mot essentiel avait
échappé, de relier ces documents épars avec la pensée dominante que, derrière le caprice apparent des cabinets, se fait toujours sentir, ou plus vigoureuse ou plus amortie, l’impulsion du sentiment public. Mais, en arrière des diplomates et des soldats, instruments dociles d’une politique incertaine comme la conscience de ce temps; en arrière de ces bruyants acteurs du drame de l’humanité, dont le nom est d’autant plus retentissant que leur esprit a bravé plus de principes ou leur bras accumulé plus de ruines ; en arrière de ce petit groupe de héros équivoques, dont la silhouette se détache sur des lueurs d’incendies et qui marchent enveloppés de clameurs confuses, faites de malédictions plutôt que de vivats, je vois d’épaisses multitudes, courbées sous les fardeaux de la vie, et qui s’avancent lentement par de rudes chemins, le regard fixé suÿ l’aube naissante. Faire revivre ces acteurs inconnus , reconnaître dans le chaos de ces foules oubliées le semeur qui jeta la semence, le chanteur inspiré qui ranima ces lassitudes, les femmes héroïques qui donnèrent aux enfants la force de devancer leurs pères : voilà la tâche vraiment ardue.
On peut suivre, dans le dédale de l’histoire générale, la marche en avant des princes de la Maison de Savoie, marche plus décidée à mesure que l’Italie passe, grâce à la politique française, de la neutralité à l’équilibre et de l’équilibre à l’indépendance ; il est moins facile de coordonner les éléments, brouillés à dessein, d’un plan suivi durant des siècles, d’énoncer le mot d’ordre d’un système politique qui ne se lassa jamais, et qui se rattacha obstinément aux
vieilles traditions des dynasties nationales, tout en s’aidant, avec un merveilleux succès, des idées nouvelles. Tandis que la Maison de Savoie, ruinée par le déplacement des routes commerciales , compromise par les guerres d’Italie, battue en brèche par la Reforme, s’effondre, et disparait pendant un quart de siècle (1535 à 1559), le peuple de Savoie se retrempe au grand courant intellectuel qui rapproche les nationalités de 1510 à 1535, et, de 1535 à 1559, il se discipline au contact des Français. Lorsque la coalition austro-espagnole exigera la restauration de la Maison de Savoie pour fermer les Alpes à l'influence politique de la France et à l'influence religieuse de Genève, et que le prince, sollicité tour à tour par son intérêt et par ses instincts, changera d’alliances comme d’ambitions, le tiers-état de Savoie, catholique mais indépendant, fidèle mais soupçonneux, persistera dans ses tendances d’équilibre social. La vie parallèle du prince et du peuple, l’effort de l’un sur l’autre, leurs concessions mutuelles, leurs écarts fréquents, le progrès des institutions, celui des moeurs, malgré la permanence du caractère, tel est le cadre immense dans lequel se groupent des milliers de faits inédits, qui viennent, a tour de rôle, expliquer ou démentir les affirmations de l’histoire officielle.
Un volume a suffi pour résumer les origines sociales, politiques et légales du peuple de Savoie et pour esquisser les grands traits de son histoire, de l’an 587 avant l’cre chrétienne à l’an 1510 de J. -G., c’est-à-dire pendant vingtun siècles; le présent volume ne suffira pas pour expliquer en détail la vie intime des Sa-
voyens, leurs luttes, leurs croyances, leurs succès et leurs déceptions, pendant le court espace de deux siècles, de 1516 à 1713. La cause en est dans l’expressive mobilité d’allures du caractère national : souple et tenace, facilement courbé sous le fardeau des règlements, mais se redressant aussitôt que le poids diminue ou que l’effort se déplace. Rarement le Savoyen rompt en visière au pouvoir établi; ses résistances empruntent toutes la forme légale ; le refus de l’impôt se dissimule lui-même sous de respectueuses protestations; mais ses réveils sont imprévus ; on le croit résigné, il n’est qu’attentif. Aussi son histoire est-elle féconde en surprises.
A peu près dans le même temps que Genève s’associait secrètement aux républiques helvétiques, Luther, aussi à ses débuts, rédigeait les fameuses propositions dont la défense devait le conduire au schisme. En peu d’années, la réforme religieuse se transforma eu révolution politique, accusant partout ce double caractère de transférer aux laïcs les biens du clergé et de remettre à la discrétion des princes le pouvoir spirituel qu’on refusait au pape. La séparation de Genève, qui entraîna pour la Maison de Savoie la perte du bassin du Léman, fut un rude coup porté à l’esprit public des Savoyens. Pendant quinze siècles, les deux peuples, sortis de la même souche, eurent la même religion, les mêmes institutions , souvent les mêmes princes; ils ont conservé l’identité de mœurs et de langue. Jusqu’à la guerre de Bourgogne, Genève n’avait eu qu’à se louer de la suzeraineté plutôt nominale que réelle des princes de Savoie; elle leur devait cinq de ses hôpitaux
sur sept, la sûreté de ses routes, la garantie de son commerce; elle n’oubliait pas que la charte de ses droits politiques avait été imposée par le comte Amé V à l'évêque Aimon du Quart. Mais, lorsque la Savoie, tombée sous la main de Louis XI et compromise par le duc de Bourgogne, eut laissé détourner le commerce de (îenève au profit des foires de Lyon, et demeura impuissante à défendre les rives du Léman contre la vengeance «les Suisses, les Genevois cherchèrent d’autres alliés. La querelle s’aigrit quand le jeune Charles eut froissé par ses allures hautaines jusqu’aux plus attachés de ses partisans. Le compromis de 4484, les fêtes de 1498, de 1501, de 1504, assoupirent le conflit ; mais les relations nouées avec les Suisses depuis l’invasion de 1476 étaient insensiblement devenues amicales, et la cité se divisait entre plusieurs factions dont les unes voulaient tout rompre et les autres tout concilier. Deux hommes ont attaché leur nom à cette période de l’histoire genevoise. Nul n’aperçoit les tours de Chillon sans les saluer du cri du poète :
« Chillon ! Ta prison est un lieu sacré ; ton triste
Savé est un autel, car il a gardé la trace des pas de onivard comme si tes froides pierres eussent été un moelleux gazon ! Que ces traces éloquentes demeurent ineffaçables ! Elles en appellent à Dieu de la tyrannie des hommes1. »
Dans les livres genevois, Berlhelier, l’ami de Bonivard, est aussi représenté comme un républicain de la trempe des vieux romains; en revanche, les écrivains de Savoie les ont
1 Lord Dyron. I.e Prisonnier île Chillon.
couverts d’opprobres ' . La guerre de mots par laquelle débute toute opposition devint bientôt sérieuse. 11 y a peu de nouveautés en politique ; Berthelier, en 1540, sollicite l’alliance des Cantons contre le duc Charles, de même qu’en 1290 les syndics avaient eu recours au comte de Savoie pour l’opposer à l’évêque. Un traité secret de combourgeoisie associe Genève et Fribourg pour la défense commune de leurs libertés. L’évêque et le duc protestent à la fois contre une alliance qui supprimait de fait le temporel épiscopal et faisait de Genève une enclave suisse. L’irritation se traduit de part et d’autre par des chansons et des coups de dague ; bientôt les deux seigneurs se sentent assez faibles pour avoir recours aux supplices. Jean Pécolat, traduit en justice pour une epigramme, mis à la torture, se coupe la langue avec les dents afin que la douleur ne lui fasse pas trahir des amis innocents (151 6) 2 . En mars 1519, les deux tiers des bourgeois votent l’alliance de
1 La haine de l'oppression est nn sentiment généreux : mais il ne faut pas l’exalter aux dépens de la vérité historique; l'irréflexion des poètes a propagé peut-être plus d’erreurs que l'esprit de parti. Des deux amis, François de Bonivard était l'enthousiaste; on venait d’imprimer les livres de l’iaton, et ce jeune chanoine, prieur de Saint-Victor à vingt-deux ans, seigneur de plus de vingt fiefs en Savoie, rêvait d’installer nu bord de ce beau lac une république idéale dont il n’aurait chassé ni les femmes ni les poètes. Dieu donna à nos folles entreprises heureuses issues, dit-il ; et ne scavoit la plus grande pari de nous gui demandait la liberté gue cestoit gue de liberté ; cuidant gue ce fust gue chose an peust vivre à son appétit sans loy, règle ny compas. Berthelier, l’homme habile, avouait pour sa part qu’il ne pouvait agir, fors par moïen déjeunes hommes ou s'il faut tout dire des fols.
1 Le fait est nié par Galiffe (Notices généal. sur les fam. gen. Tome 1. 130. Edit, de 1830), qui l’accuse au contraire d’avoir trahi ses complices. Lequel croire, du chroniqueur conlempo-
Fribourg ; le 5 avril, le duc Charles entre dans la ville, les portes rompues, à la tête de trois gros de cavaliers. Les Bernois, fidèles au traité de 4512, désavouent les gens de Fribourg; la cité, mal servie par certains de ses magistrats, obéit en protestant et livre ses chefs ; Bonivard est exilé, Berthelier meurt avec un héroïsme qui rehausse son caractère*.
Ce coup d’autorité ne fil que roidir dans sa courageuse obstination cette population remuante, jusqu’alors plus querelleuse que convaincue. La réception fastueuse que fit Genève, en 1523, à la duchesse Beatrix, dissimulait d’implacables rancunes. L’enivrement des fêtes a servi souvent les calculs des conspirateurs ; quelques semaines plus tard, la ville était en pleine insurrection. En 4524, les officiers de Savoie saisissent dans les rues le juge Lévrery, qui s’opiniâtrait, dans son aveui/lement, à maintenir les droits de justice de V évêque et de la cité; lié sur un cheval avec sa casaque de velours, le malheureux est conduit à Bonne, jugé, condamné, décapité, sans qu’on lui permit d’écrire aux siens ni de faire appel de cette brusque sentence. Le duc rentre dans Genève avec dix mille hommes, et tient dans les cloîtres de Saint-Pierre, le 40 décembre 4525, l’assemblée qu’on appela le conseil des hal lebardiers. Quarante conseillers sur soixante
rain nu du critique moderne? Et, dans le doute, ne vaut-il pas mieux admettre l’héroïsme de l’homme que sa honte?
1 Août 1519. — 11 ne faut pas confondre, comme l’ont souvent fait à dessein les apologistes de Savoie, dit Spon, ce Berthelier avec un autre Philibert Berthelier, condamné en 1555', et qui fut aussi méchant homme que le premier aroit été homme de bien.
refusent, l’épée sur la gorge, de déchirer le traité de 1516. Le duc part outré; l’évêque Pierre de La Baume émigre à Gex, et, le 12 mars 1526, le peuple entier jure l’alliance suisse. On fit des feux de joie trois nuits de suite, et le syndic Besançon Hugues s’écria: Boutez hardiment poules couver , le duc de Savoy e ne mangera plus les poussins.
Pour répondre à l’association démocratique des bourgeoisies de Genève, de Berne, de Fribourg, les nobles du pays de Gex, du pays de Vaud, du Chablais et du Faucigny se réunirent au château de Bursinel (octobre 1527), et s’y coalisèrent sôus le titre railleur de chevaliers de la cuiller; il s’agissait d’écumcr Genève et de la restituer au pape et au duc1. François de Pontverre , Michel de La Sarraz , Henri de Cojonex, furent les plus hardis de ces capitaines; armant à leurs frais des troupes de partisans, ils assaillirent Genève pendant près de dix ans (1527-1536). L’on dépensa de part et d’autre, dans cette guerre ingrate de coups de main et de surprises, plus d’énergies patientes, plus de dévouements obscurs qu’il n’en eût fallu pour faire la conquête d’un empire. Les Genevois repoussèrent à coups d’arquebuse plusieurs attaques ; en 1529 , ils furent sauvés par les milices de Fribourg, de Berne et de Soleure qui, rassemblées à la hâte, doublant les étapes, brûlant les châteaux pour signaler de loin leur présence, les dégagèrent à la veille du jour où ils allaient se rendre,
1 Dict. hisl. du canton de Vaud. Tome I. 290. Pierre de La Baume, des comtes de Montrevel, avait en Bresse, en Yalromey, dans le Jura, quantité de parents et d’amis.
faute de pain. Le traité de Saint-Julien (10 octobre 1530) ne fut point observé par la noblesse; mais les Cantons, redoutant l’intervention de Charles-Quint ou celle de François Ier, tinrent une assemblée à Payerne (21 décembre), où l’on décida :
« Que le duc conserverait le Yidomnat, sauf réserve des droits de l'évêque et des franchises de la cité, en payant 21 ,000 écus à Berne, Fribourg et fîenève , finances dont il pourra se dédommager sur l’évéque et les gentilshommes de la cuiller gui ne pouvoient avoir levé tant de soldats sans que le due n'en srit rien ; que l’union de 1526 serait maintenue, Genève, ville libre, étant maîtresse de ses alliances*. »
La question religieuse commençait à s’agiter derrière le débat politique. Depuis 1524, la propagande bernoise jetait dans la Suisse romande quantité de Bibles en français et de petit format. Le 23 mai 1525, les Etats du pays de Vaud, rassemblés à Moudon, décrétèrent,sur la proposition du duc Charles, qu’on mettrait au pilori tout lecteur des livres de Martin Luther, et au feu quiconque défendrait sa doctrine*. La contagion gagnait en Savoie.
« Toutes les paroisses entre Genève et Chambéry sont infectées de livres défendus, écrit l’évêque d’Aoste; les gens vont criant partout qu’il faut vendre les biens
' AK. TURIN. Traités publics ; section inédite des Ligues suisses. — Bonivard, sorti de !a prison de Grolée sur le Rhône, où il était resté deux ans, fut surpris dans le Jorat, en 1530, porteur de lettres compromettantes des Genevois aux Bernois. Enfermé à Chillon, d'abord traité en prisonnier d’importance, puis jeté dans le cachot célèbre (où il passa trois ans et dix mois, et non pas dix ans, comme dit Michelet} , il fut délivré par les Bernois, le 29 mars 1536.
i Grenus. Documents vaudois. Tome I. 165.
des abbés et des prélats pour nourrir les pauvres ; la rigueur des édits n’a fait qu’attiser le feu. »
Les Etats-Généraux, assemblés à Chambéry en février 1528, et le synode de juin 1529, édictèrent en vain de terribles punitions. Le supplice de douze gentilshommes indigna toute la région des Alpes; les inquisiteurs venus de Rome furent forcés de se retirer devant la clameur publique'. Aussitôt après la journée de Payerne, les Genevois, comptant peu sur l’avenir, imitèrent l’exemple des marins qui, menacés du naufrage, jettent tout à la mer pour tenir quelques heures de plus. Ils rasent les faubourgs, ferment quatre des six portes de la ville, et vendent leurs meubles pour amasser du blé et des armes. En
1532, deux dauphinois, Farel et Saunier, revenant de forcer l’adhésion des églises vaudoises à la Réformation, traversent Genève; ils sont frappés de cet élan universel de patriotisme et jettent, parmi ce peuple, la semence ardente qui passionnait déjà les hautes vallées des Alpes piémontaises et dauphinoises. Le couvent des Cordeliers de Rive devint un foyer de propagande ; les deux partis qui se disputaient la ville, soutenus, l’un par Berne, l’autre par Fribourg, transigent un instant, le 27 mai
1533 , en proclamant étjale liberté pour la messe et pour le prêche. Mais la division était dans les familles ; les inimitiés locales, surexcitées par les menaces du duc2, les intrigues de l’évêque, et ces manifestations popu-
' PREUVES. Documents n»« XII, XXXIII etCXXXV.
s En 1532, le duc Charles demanda des hommes et de l’argent aux Etats de Savoie, de Yaud et de. Bresse pour faire la
laires qui débutent en brisant les statues et ne s’arrêtent qu’après le meurtre et le vol, ne permettent pas aux syndics de maintenir l’équilibre. La faction des étrangers l’emporte'. Abandonnée par la catholique Fribourg, mal servie par la prudente Berne, convoitée par François Ier, Genève se crut cette fois perdue. Les faibles détachements qui essaient de pénétrer jusqu'à elle sont battus, l’un après l’autre, dans les défdés du Jura. La sédition agitait la ville ; le blé manque, les Peneysans brûlent les moulins du Rhône ; on ne comptait pas dans «l’enceinte des remparts 400 hommes en état de porter les armes. Genève choisit cette heure suprême pour jeter un éclatant défi aux ennemis acharnés qui l’enveloppaient de toutes parts. Le 27 août 1535, les trois syndics, — Aymé Bandière, Hudriod du Mollard, Jean Philippin, — suppriment le culte catholique et remplacent la messe par l’enseignement de Y Evangile. Ce trait d’audace rallia les mécontents, assoupit un instant les discordes. La rupture n’amena point de violences; on ne décréta l’expulsion de personne ; les catholiques lurent libres de demeurer ou de partir. 11 faut citer la noble attitude du grand vicaire Aymé de G ingins, protestant à la tète des chanoines contre le décret d’abolition, et
conquête de Genève; le clergé et la noblesse votèrent seuls; lr liers-étal refusa. Les Genevois produisirent à la journée de l’ayorne des lettres de l’évêque, accusant la part active qu’il prenait aux entreprises des chevaliers de la cuiller.
' Le dominicain Guy Furbity.de Montmélian, fut le courageux et opiniâtre contradicteur de Farel. Jeté en prison, menacé de mort, il ne dut qu’aux sollicitations de François 1er d’être échangé contre le ministre Saunier pris en Piémont. Spon {édition de 1730 avec les note»), et surtout Gaborel,
l’héroïsme des religieuses de sainte Claire qui, résistant aux séductions comme aux menaces, quittèrent la ville le 20 août, plutôt que de ne plus chanter l’office
Genève est désormais au ban de la catholicité. Les fugitifs et les bannis , appelés traîtres de Peney du nom d’un château épiscopal devenu leur centre d’opérations, resserrent autour de la ville le cercle de fer et de feu qui l’emprisonne ; les nobles de Vaud, battus à Nyon par les milices de Neufchàtel, se recrutent avec l’or et les soldats d’Espagne ; Charles III répond aux députés de Berne, dans la conférence d’Aoste, que les impiétés genevoises ont déchiré l’arrêt de Saint-Julien et la sentence de Payerne, et qu’il n’est plus lié par son serment. Le 2 janvier 1536, il investit Genève ; battu au pont d’Arve le 3 et le 12, repoussé, dans la nuit du 14, à la triple escalade des remparts, il recule jusqu’à ltumilly ; les Genevois reprennent l’offensive, donnent l’assaut à Versoix, et par des feux allumés sur le Salève et les Voirons, auxquels répondent ceux du Moléson et de la Dent-de-Jaman, font appel aux Suisses. L’armée bernoise envahit le pays de Yaud et entre à Genève, le 2 février,
1 Les pauvres sœurs, au nombre de treize, reconduites par les syndics jusque sur terre de Savoie, étaient si novices dans les actes les plus élémentaires de la vie que, s’effrayant de tout, prenant les vaches pour des ours et les brebis laineuses pour des loups ravisseurs, elles mirent douze heures à faire les deux petites lieues qui séparent Genève de Saint-Julien. On no violenta personne, sinon pur railleries et prédications ; mais railleries terribles pour de pauvres filles ignorantes , et prédications accompagnées de bris de clôtures et de soudards avinés , sans compter les gros pharisiens vestus de velours gui taschoient à détourner les jeunes. (Relation de Jeanne deJusstc.)
quelques jours avant la prise de Chambéry par les Français; puis, dans un brusque retour en arrière, achève la conquête du Léman1.
Tandis que la passion des libertés politiques jetait les citoyens de Genève dans l'alliance suisse, et les forçait à payer leur indépendance par l’abandon de leur foi, la grande lutte des Maisons de France et d’Autriche continuait avec des chances diverses. Le 24 février 4530, l’assemblée de Bologne livre l’Italie à Charles- Quint; puis, en 1531, la mort de Louise de Savoie, et, en 1533, la succession du Montferrat, rendent une rupture inévitable. Tandis que l’empereur marchande à Charles 111 le prix de son dévouement, François Ier dénonce diplomatiquement au cabinet de Turin des griefs imaginaires. La force d’inertie du duc Charles se prêtait mal aux intentions de la cour de France qui, jugeant enfin insensé d’aborder l’Italie avant d’avoir pris possession des Alpes, cherchait à provoquer un refus qui prit servir de prétexte à l’invasion. Le président au Parlement de Paris, Guillaume Poyet, plaida avec véhémence les prétentions du roi devant le
' Les llernois y renouvelèrent les excès commis dans le comté de Komont lors de leur première invasion de 1475 et 1476. La défense d’Orbe par le capitaine de Joui et celle d’Estavayé par Claude d'Estavayé (octobre 1475) fuient remises en mémoire par l’héroïsme du baron de La Sarraz et de ses amis qui tinrent, à Yvcrdon, au nombre de 300, contre 7,000 Suisses. La ville de Nyon, pillée la veille par les Italiens à la solde du duc, fut brûlée le lendemain par les Allemands qui traitèrent les habitantscomme, soixante ans plus tôt, ils avaient eu le triste courage de traiter le brave défenseur du château des Liées, Pierre de Cossonay. Voir tous ces détails dans le Chroniqueur, manuscrit contemporain dont uno copie est aux Archives de Lausanne ; voir aussi le tome Ier de cette Histoire, page 468.
duc, en son conseil; le président Porporato offrant de produire les titres, Poyet, déconcerté, se tira d'affaire par un mot assez vif pour un magistrat: iV’e» parlons plus-, le roi le veut ainsi. Porporato répondit avec dignité : La volonté du roi ne se trouve point dans mes livres. Quelques joui’s après, le 5 août 1535, de Grenoble, François Ier écrit à Charles III un ultimatum contresigné Robertet :
« Les Souysses mangent, destruisent et adulent vostre pais, donnent l’assault et assiègent vos places et croye que par fin et compte, s’ils pouvoient tenir vostre personne vous joueroient quelque mauvais jeu. Vous ne trouverez jamais les choses mieulx à propos pour vous venger d’eulx que à reste heure... Aultrement, si vous persévérez à dissimuler... je m’évertueray de faire mon cas sans vous et ne vous serays de rien tenu. Et, pour résolution, j’auray ceste imagination que on fait de vous plus par crainte el par subjeclion que par amour et libéralité*. »
Ne dirait-on pas Henri IV parlant à Charles- Emmanuel ou Louis XIV à Victor-Amédée ?
Autres temps, même politique. Toutefois, François Ier ne se bâte point de dénoncer les hostilités ; mais il appuie les mouvements des Suisses, dont les attaques vont se combiner avec l’invasion française et la révolution de Genève. Tandis que l’armée bernoise fait le siège d’Yverdon, l’amiral de France, Philippe de Chabot, traverse au pas de course la Bresse et le Bugey et entre à Chambéry le 24 février 1536 *. Les magistrats, Humbert Veillet, Louis Milliet, Louis Oddinet, réclament
1 Arch. de cour. Corresp. des rois de France. C\X. Maxzo.X I.V. 1 Plusieurs historiens, et parmi eux Mézerai, donnent la
— "DIpzèÜEy'tSSogle
du comte de Saint-Pot toutes les garanties dues à un pays libre, et les obtiennent . Montmélian, la seule place qui put offrir une résistance sérieuse , livrée par le napolitain Chiamone , capitule aux premières approches. Laissant à Chambéry et à Montmélian de faibles détachements, lançant quelques compagnies d’Allemands sur la Tarentaise pour fermer la route du val d’Aoste, l’armée d’invasion franchit le Mont-Cenis, force le Pas de Suze et fait en sept jours la conquête du Piémont. Les défaites de Charles-Quint en Provence restent sans influence sur la politique générale ; la trêve de Nice lui assure dix ans de plus pour mieux enchaîner l’Italie. L’entrevue d’ Aigues-Mortes et le voyage de France (1539-4540) consomment l’œuvre de 1529 : la duchesse d’Etampes cède la place à Diane de Poitiers, l’amiral Chabot, à Montmorency; les favoris déchaînent le fanatisme dans le royaume et négligent, au dehors, les occasions d’accabler l’Empire. Charles-Quint traite le duc de Savoie comme un vassal maladroit qui n’a pas su vaincre, lui refuse le Montferrat, le force à accepter le comté d’Asti en payement de la dot de Béatrix, lui prend ses deux fils et les exile en Espagne.
L’esprit public en Savoie était donc soumis à de rudes épreuves. Ici, les agitations semées dans le pays par les agents secrets, la résistance armée des Tarins, l’opposition légale des
dale de 1535 pour celle de l'invasion de la Savoie ; ce désaccord apparent lient à ce que les Français, commençant encore en 1530 leur année à Pâques, différaient de près de trois mois avec les peuples qui avaient adoplé le calendrier romain. Charles IX, en 1564, ordonna que l’année commencerait le 1er janvier; la réforme grégorienne n’cul lieu qu’en 1582.
Digilized by GoogI
prélats de Maurienne et de Tarentaise ; là, les appels qui partaient de Genève, le contact de prédicants hardis, des ballots de livres jetés en pâture à la curiosité des oisifs ; enfin, les réformes qu’apportaient les Français, les améliorations considérables introduites par l’annexion dans le régime intérieur du pays. Chacune de ces considérations exigerait de longs développements , et je ne puis que les effleurer. En 1536, les vallées de l’Arve, de l’Isère et de l’Arc furent si rapidement envahies, qu’on n’eut pas le temps d’organiser la défense du territoire. Les Tarins seuls purent se concerter; ils étaient fervents catholiques et détestaient l’Allemand, deux leviers dont les officiers restés fidèles au duc Charles se servirent adroitement. Le héros de la résistance fut François de Loctier, seigneur de Bellecombe, l’un de ces hommes aux aptitudes multiples comme il s’en rencontre beaucoup en Savoie, aussi prompts à l’action que froids au conseil, endossant avec la même indifférence la robe du juge ou la casaque du soldat, maniant avec une égale souplesse la plume ou l’épée. 11 fit sonner la trompe depuis Pralognan , Bozel , les Belles-Villes , jusqu’à Sainte-Foy, et jeta ses montagnards sur les lansquenets et les reitres d’avant-garde. Les Allemands reculèrent ; Loctier les poussa, la pique aux reins, jusque dans la plaine de l’Hospital et prit Conflans d’assaut. Ce succès inespéré valut aux Tarins des lettres émues du duc Charles 1 et donna à réfléchir aux chefs de
' M. Durandard, à Moiïtiers, possède vingt-une lettres du duc relatives à cette affaire. Celle du 10 mai 1530, adressée au
l’armée d’invasion. Bans les derniers mois de 1536, Conflans fut repris, etlaTarentaise ouvrit ses passages, à la condition qu’on n’y tiendrait en garnison que les milices françaises , et point de mercenaires ni d’Allemands.
Les Valdôtains , qui n’ont jamais oublié leurs vieilles alliances avec les Faucignérans, les Yallésans et les Tarins, contre les légions de César et de Varron, déclarèrent à leur tour qu’ils ne permettraient pas à un soldat étranger de pénétrer dans leurs vallées, mais qu’ils consentiraient volontiers à rester neutres , l’intérêt du peuple primant celui du prince. Le 4 avril 1537, les trois états de la Val d’Aoste assemblés donnèrent mandat à des députés pour signer avec les représentants du roi de France un traité de neutralité :
« Les Français «'entreront pas dans la vallée; en retour, les Valdôtains prennent l’engagement d’empécher le passage des Suisses, des Allemands, des Espagnols et des l'icmontais. — Les droits de péage sont supprimés entre le Val d’Aoste, la Savoie et la France. — Les habitants des trois pays pourront circuler et commercer sans entraves. »
Cet accord fut religieusement observé*. Les
sieur de Loctier, noslre chambellan et commandant la milice nationale en Tarenlaise, commence ainsi : J'ay entendu le bon exploit qui a esté fait au quartier de Conflans, etc.
1 Le traité de neutralité de 1537 fut renouvelé plusieurs fois : le 16 septembre 1542. entre le cardinal do Tournon, lieutenantgénéral de François Ier, et les procureurs des trois états d'Aoste, H. de la Tour, Nicolas de la Crcsl , Jean Vaudnn et Hugues Richard; le 29 janvier 1 55 ? , entre Guy de Maugiron, lieutenant-général en Savoie, et Claude Pasolial, premier président au Parlement do Chambéry, pour le roi. et Jean Ginod, Gabriel de la Tour et Antoine Devise, pour les trois états d’Aoste; le 15 mars 1554, entre les mêmes, avec l’approbation du
Valdôtains y gagnaient l’inappréciable bienfait de demeurer en paix au milieu de pays dévastés par la guerre ; et le roi s’appuyait, au cœur des Alpes, à une base d’opérations désormais inattaquable. lies partis n’imitèrent pas la lière loyauté des Valdôtains, et, au lieu de proposer un modus vivendi, n’acceptèrent en apparence la réunion de la province au royaume que pour rester plus libres de faire secrètement appel aux mécontents. En Maurienne , l’élection de l’évôque Philibert de Challes ne put recevoir l'approbation royale qu’après six années de débats et de pourparlers ; en Tare ri taise , l’archevêque Jean- Philippe de Grolée ne cessa de protester, de 1536 à 1550, contre les maximes gallicanes et les arrêts du Parlement. Cependant, lorsque François ÏCT, en 1539, ordonnait de soumettre tous appels des justices ecclésiastiques à la Cour de Chambéry et non à d’autres, il ne faisait qu’appliquer les lois du pays, les concordats obtenus par Charles III, de la Cour de Rome, en 1515 et 1525. Pendant les premières années de l’occupation, les ducats d’Espagne, semés çà et là, firent éclater quelques troubles promptement réprimés ; de hardis coups de main suffirent à chasser de la Tarentaise et du Faucigny les bandits qui pillaient les villages sous prétexte de politique, et de la Maurienne
maréchal do Brissac ; le -2.‘) décembre 1550 , entre Charles de Marillac, archevêque de Vienne, et André Guilliart, sieur du Mortier, pour le roi, et Pierre du Crest et François, des barons do Vallèse, pour les trois états d’Aoste. Je dots la communication des originaux qui sont aux Archives du bureau des Commis, à mes amis d’Aoste, M. le sous-préfet Craveri, gendre do l’historien de Saluces, Muletti, et M. lechanoine Bérard.
les partis d’italiens qui inquiétaient les routes*. *
Le duc Charles avait laissé en Savoie de nombreuses sympathies ; mais un très petit nombre d’amis s’attachèrent à sa fortune. On trouve, dans les archives du Sénat1, le rôle de ceux des Etats qui tiennent le party de Mgr Charles de Savoy e ; ils sont vingt-sept, dont treize gentilshommes, parmi lesquels MM. de Cordon, de Mouxy, de Lullin. Les regrets de certaines familles se traduisirent par cette opposition innocente qu’on a toujours permise aux favoris de la veille3 ; à part de rares exceptions , les Savoyens avaient peu de motifs ae se plaindre et beaucoup d’être satisfaits; les factieux eux -mêmes furent ménagés, tant l’administration française se fit accommodante et généreuse.
En 1552, le chanoine Alardet, ancien précepteur d’Emmanuel-Philibert, et à qui le roi, honorant sa fidélité, avait conservé ses titres, devenu trop ostensiblement le chef des mécontents, ne fut condamné qu’au bannisse-
' En 1537 et 1538, la ville de Chambéry dut s'imposer pour payer des capitaines de sûreté. En 1540. un capitaine Chapelier, Suisse d origine, imitant les exploits du roi Guillot dans le centre de la France, et ceux du capitaine Rizedans le pays de Vaud (1525-1530). courut un instant le pays, rançonnant les abbayes. volant les villes ouvertes; pris et conduit à Chambéry, il y eut la tète tranchée. Voir, pour la responsabilité des pré— latsi|Ui soudoyèrent certains de ces désordres aux AR. TURüV. Correspondance des princes avec l'épiscopat d'au-delà les monts fMazzi purticolnri. IX.)
3 Registre des conclusions de Julien Tubouet, procureur géitérul, an no 1544.
3 Ainsi, le refus déguisé des syndics nobles de Chambéry d’a«sivler V la procession ordonnée par arrêt du Parlement 14 janvier 1553 . pour obtenir la paix après lu défaite deChaties- (Juiut devant Metz.
rnent'. En juillet 1557, un franc-comtois, le baron de Polvilliers, lit une tentative sur Bourg, où il espérait recruter assez de mécontents pour attaquer ensuite la ville de Lyon. Défendu mollement par les bourgeois, Bourg fut sauvé par la vigueur des gascons du baron de Digoyne, lesquels ont rudement espousseté les lansquenets de Polvilliers ; quatre gentilshommes bressans avaient seuls pris parti pour cette échaufl’ourée. On en protita pour répandre en Savoie un manifeste d’Emmanuel- Philibcrt qui, à la veille de marcher sur Paris, se croyait sur du succès 1 . I nc compagnie de cavaliers, commandés par M. de Lierges, s’autorisant de cette surprise pour malmener les bourgeois, suspects <le tiédeur, fut chassée de la citadelle par une émeute. Tout s’apaisa par l’amnistie qu’il onri 11 accorda aux condamnés de 1557, et. les troubles de 1558 parurent avoir des motifs assez légitimes pour qu’on ne les punit pas. La Savoie n’avait point remué3.
Le Parlement simplifiait, unifiait et redressait; les gouverneurs, tous gens illustres, allé-
’ PREUVES. Document n" XII!.
1 I.ts Frariçtiis, y disait-il, vont estre assez empeschex de deffendre leur ancien patrimoine pour se soub venir de vous. Il sera besoin de prufitler de la dicte occasion ; et nous vous pardonnerons tre: volontiers, oie. (Cuichenon. Ilresse. 1.103.!
3 II résulte <io l'enquête que les Snvoyons ne remuèrent pas (contrairement à l'allégation île l'auteur anonyme de la Vie d' Emmanuel- Philibert ; Chambéry, 1839;. La tentative de Bresse se fit par des mercenaires allemands; les quelques personnes compromises dans relie éehauffourée le furent par fatale calamite' et non par mauvaise affection, d’après les termes de l'édit royal du 31 mars 1558. Toutefois le château des Alymes, au-dessus d'Ambronay, appartenant à Charles de l.ucingc , l’un des nobles compromis , fui démoli par arrêt du Parlement de Chambéry. (Registres criminels de 1557.)
geaient les charges locales par le maintien de l’ordre et de la discipline ; le roi faisait bon accueil à toutes les réclamations justes. Un exemple entre mille suffira. Lorsque Henri H, pour empescher les gens de guerre de vivre sur le bonhomme en tenant les champs sous couleur de la cherté des vivres, augmenta la solde des officiers et soldats, les pays de Savoye et Faucigny furent cotisés ù 23,9 IA livres S sols pour le premier quartier de l’an Iô50. Les syndics des paroisses écrivirent au roi et obtinrent que cet impôt, qui était réparti sur toutes les provinces du royaume sous le nom de finance pour la crue des gens d’armes, ne serait pas levé en Savoie1. S’il y eut des abus, ce fut surtout le fait des subalternes et des fermiers, pris cependant parmi les habitants, mais qui n’étaient point fâchés de faire fortune tout en rejetant sur le gouvernement du roi l’odieux de leur propre conduite :
ï Depuis l’occupatio» du pays par le roi de France, disait-on à propos delà perception des droits féodaux, les fermiers ont commencé à Iraiter plus rudement lesdits habitant* pour les pavements desdits plaits, et spécialement en la paroisse de Tignes, et se faisoient payer davantage qu’est cv-dessiis exprimé, tant parce que ils se disoit utestre à plus grand maistre, nu moyen de quoi/ il leur fnlloit pins gros morceau, qu’à l’occasion de ce que les débiteurs nimoienl mien r payer que plaider1.*
Dés 153b, François F1 avait réorganisé la
1 SOC. SAV. Mémoires. Tome VU, page 379.
* Déposition de Donet Emprin, laboureur de Tignes, figé de 80 ans. dans l'enquête du mois de mats 1562. (A R. SENAT. fol. 33 et 34 du cahier joint à l'arrêt des «impies du 19 fév. 1562.)
{‘ustice par la création du Parlement de Cham- )éry, le rétablissement de la Chambre des Comptes, le maintien du Présidial d’Annecy, l’institution des baillis de Savoie, Maurienne, Tarentaise, Bresse et Bugey'. Les titulaires de ces offices furent Savoyens ; sauf au Parlement, peu de Français y furent introduits. En 1539 , la célèbre ordonnance de Villiers-Cotterets fit partager à la Savoie les progrès de la France :
t Création des registres de l’état civil , garantie précieuse, quoique bien incomplète encore, pour l’intégrité de la famille et la sûreté des droits héréditaires*. — Obligation de rédiger en français tous les actes de la justice, ce qui supprime les faux fuyants et l’obscurité du latin. — Distinction entre les juridictions civile, criminelle et ecclésiastique ; — organisation du notariat; surveillance des protocoles et minutaires ; — préoccupation constante d’abréger les délais et frais des procès, etc., vu la pauvreté du pays. t>
En dehors de la question purement judiciaire, le Parlement ae Chambéry exerça sur les habitudes administratives et les mœurs des Savoyens une iutluence considérable. Il réprima les concussions des seigneurs féodaux 3
* En 1546. un Edit autorisa la Savoie à conserver ceux de ses règlements particuliers qui, sans être en opposition avec les lois du royaume, paraissaient mieux appropriés aux besoins du pays. En 1552. un présidial tut établi dans chaque bailliage; eu 1553 , un règlement, spécial au Parlement de Chambéry, détermina tout ce qui était relatif à l’organisation judiciaire et à la procédure. {Stylus regius.J
* Les actes de naissance et de décès ou, plus exactement, de baptême et il inhumation, dressés par les curés et signés parun notaire, devaient être déposés chaqueannée, en copie, au greffe du bailliage. Recueil d'Isambcrt. Lois françaises. X I i.600.
' SENAT. Arrêt de mai 1547 contre les seigneurs bannerets
et des trésoriers', disciplina l’opinion publique, la forma au respect de la loi, à l’horreur de l’arbitraire ; inappréciables bienfaits, et (pii sont l’honneur de ces devancier du Sénat5 En 1547, Henri 11 traversa la Savoie pour se rendre à Turin, et prit une idée juste des sentiments de dignité du peuple Savoyen 3. En 1550, il répondait à cet instinct de fierté nationale lorsqu’il refusait de réunir le Parlement de Chambéry à celui de Grenoble, malgré les sollicitations très vives du duc de Guise. Âu lieu de peser sur la vie provinciale de la Savoie et de l’amoindrir en quelque sorte, dans le dessein de l’assimiler plus vite aux autres provinces du royaume, le roi l’élargit au contraire, et lit participer le pays au soin de ses propres affaires, autant, si non plus, que par le passé. En 4553, les scindiques des Estais des Duché et pais de Savoy e font au Roy des remontrances au sujet des couvents et prieurés qui s’ enrichissaient oultre la mesure, par le
de la Bresse cl du Bugey accusés de percevoir des (axes, aides et cotisations abusives.
1 I.es princes u'étoient pas plus exempts que le vulgaire de l'âpreté des intendants, baillis et trésoriers- De. I an 1515 à l'an 1522, écrivait Louise de Savoie (Doc. inéd. jiour l'histoire de France. XVI.), sans y pouvoir donner provision, mon fils et moy filmes continuellement desrobés par les gens de finances: et quand le mu'ne rouge Dois, parent de nuire révérendissime et inextricable chancelier, s'en alla de repos en travail hors de ce monde, lors fusl faictc une fricassée d’abbayes.
1 Le Parlement entrait dans les pins minutieux détails de police et do contrôle. Voir Burnier fltist. du Sénat) l.
3 La YieilieviUc, dans ses SIémoires, raconte les intrigues des ducs de Vendôme et de Lorraine, les scandaleux débats du procureur général Tabouot et du président Pélisson, ricochets des luttes do la cour, et la réception divertissante que firent au roi 100 bourgeois de Saint-Jeandc Maurienne déguisés en ours.
moyen des successions et hoiries que les religieux profès continuaient à recueillir comme s'ils n’estoient point morts au siècle1. De 1547 à 1559, Henri II rend nn grand nombre d’ordonnances relatives à l’impôt , aux levées , à l’administration de la justice, à la répression des abus ecclésiastiques, aux conflits de juridiction ; toutes sont motivées A la requeste, tantôt des délégués de nos Estais de Savoy e , ou du scindique des députés de nostre pais de Savoye, ou du procureur de nos Estats de Savoye, et il résulte des archives de la Chambre des Comptes que les députés se réunirent à Chambéry, pour voter l’impôt , notamment les 21 août 1555, 9 octobre 1557, 7, 13 et 18 février*, et 9 décembre 1558 , 3 mai 1559. Les patentes royales du 3 novembre 1556 établissent en termes exprès que les Etats votaient la somme à répartir, nommaient un reveveur spécial pour la cueillette des deniers, et se faisaient rendre compte de la recette et de l’emploi des fonds, ainsy que par cy devant un tel cas estaccoustumé faire. C’est encore le Procureur des Etats qui, en 1559, lors de la remise du duché aux officiers d’Emmanuel-Philibert, réclame, au
' On y compte, parmi les députés, le comte de la Chambre, le baron de la Val «l’Isère, Louis de Seyssel, le baron de la Serraz, le docteur-ès-lois F. Kenaud , l'avocat Jacques Salteur, les syndics de Chambéry Claude Ballin et Claude Perret, le procureur des Etals André Pillet, le bourgeois de Montmélian Nicolet, etc. (Archives de la Ch. des Comptes de Paris). La Savoie (jnoins la Maurienne et la Tarentnise) fournit 20,251 florins 6 gros, à raison de 3 florins par feu, ce qui suppose une population d'environ 33,750 habitants. Le Genevois et le Faucigny produisirent 29,706 florins.
* AR. SEXAT. Registres des édits et lettres patentes (1554 à 1559. XXXVII).
or
préalable, par un sentiment raffiné de délicatesse, que les mandataires du roi de France déchargent de leur serment de fidélité les députés des trois ordres et les pais et habitants de Savoye.
La politique européenne continuait à peser tour à tour sur l’Italie et sur l’Allemagne; les soldats et les diplomates couvraient la route du Mont-Genis. On put craindre, un instant, que la guerre ne reprit, comme jadis, au nom du Sacerdoce et de l'Empire, entre Paul III, effrayé des tendances du Concile de Trente, et Charles-Quint, rêvant aussi la double puissance du sceptre et des clefs. Tandis que les Valdôtains délibèrent de rester catholiques1 et chassent Calvin, Genève l’accueille et lui livre la dictature. Le maréchal de Brissae achève la conquête du Piémont, émerveillant les Italiens par l’exacte discipline de son armée*; l’empe-
1 Les Etals-Généraux, réunis le 11 juillet 153G,sous la présidence de I’ierre Gazzini, évèqtie d’Aoste, et de Hcné de Chalant, après lu discours véhément du moine valdôtain Savioz, décidèrent de rester catholiques et donnèrent l’ordre d'arrêter Calvin, qui s’échappa par les défilés du Valley. (Voir les détails dans Audin. Ht si. de Calvin .) L’assemblée résolut aussi de pourvoir au gouvernement, compromis par l'occupation des trois quarts des Etats du duc Charles et par la pression de l'empereur ; elle choisit dans son sein uu conseil qui devait rester en permanence et administrer le pays; ce conseil, nommé Conseil des élus ou bureau des commis, approuvé en principe, dès 1536, par des lettres-patentes de Charles 111, datées de Yercefl, lorsqu’il s'agit du premier traité de neutralité avec la France, fut confirmé, en 1555, par Emmanuel- Philibert, qui fixa à 25 le nombre de ses membres .{Archives d’Aoste).
1 « Les païsans, chose admirable, dit Paradin, ne laissoient d’apporter force vivres ès-camps des François, desquels ne pouvoient estre payés pourquov n’estre venue eneores la souldn de France, et tant seulement avoient parfaite confiance qu'ils
reur ne peut obtenir des Bernois qu’ils restituent le pays de Vaud à Charles III (4548); le marquis du Guast s’arrachait la barbe de colère à l’idée que sa défaite de Ceresole ne serait pas vengée. Puis, alors que deux brillantes victoires, à Sienne et devant Gênes, dégagent les alliés de la France, Charles-Quint se laisse battre au congrès de Passaw par les diplomates protestants (1552), et sous les murs de Metz par les fantassins du duc de Guise (1553).
Cette même année, le duc Charles III meurt à Verceil (16 septembre). Accusé de faiblesse par les panégyristes habituels de sa Maison, ce prince fut surtout malheureux, fl étoit trop franc, dit Guichenon ; craintif à entreprendre, perplexe à se résoudre, mol à exécuter; plus propre pour le cabinet que pour le trône. Mais il fut loyal, sincère et bon. 11 a eu ce rare mérite de l'ester fidèle à Charles-Quint pendant trente années de déceptions; son code de 1513, son énergie contre Genève, la royale fierté qu’il déploya alors que, dépossédé, trahi, réduit aux seules villes de Nice et de Verceil, il dut croire sa dynastie perdue, lui assurent les respects de l’histoire 1 . Le rôle de Charles III , fort effacé depuis le partage de la Savoie et la conquête du Piémont, a peu séduit les historiens que le suc-
ne perdraient rien ; mais, des lansquenets, les citadins coupoient les testes et les piquoient aux peintes des palis de leurs hayes ou clostures. >
1 Le comte Litta, dans son bel ouvrage, le famiglie celebri ilaliane, a reproduit le portrait de Charles 111 d’après une miniature du temps. C’est un profil délicat ; type fin, maladif, pâle; une figure d’abbé ; les cheveux longs sous un toquet de velours ; de l’amertume et de la résignation dans le pli des lèvres, une tlamme fugitive dans le regard.
cès attire plus que le malheur. Il y a là, pourtant, de belles pages à mettre en lumière ; le duc, vaincu, oublié, traité avec dédain par les ofliciers de l’empereur, à peine visité par les diplomates de ses alliés lorsqu’ils traversent sa résidence, à court d’argent, sans espoir d’avenir, ne cesse de faire flèche de tout bois, comme il le dit, pour subvenir aux dépenses de son fils, et sa plus vive, sa plus constante préoccupation, est l’allégement des charges qui pèsent sur ses anciens sujets.
La question financière est le point vulnérable de toute l’Europe, au milieu du XVIe siècle. Ce qui était vrai de la France, de l’Allemagne, de l’Espagne, le fut aussi de la Savoie, surtout de la part de Charles III, pour la période de 1535 à 1553. En 1541, Cbarles-Quint, battu devant Alger, compromis à Ratisbonne, redoutant les alliances toutes neuves de François Ier avec le roi de Danemark et le duc de Clèves, avait répandu beaucoup d’argent en Italie et en Suisse pour y conserver des amis. Le payement de l’arriéré des pensions permit cette année-là au duc Charles de racheter aux banquiers de Gênes les bijoux et les objets d’art qu’il leur avait donnés en gage1. En 1543, la situation est redevenue mauvaise; le trésorier ne reçoit rien de Savoie ; les sommes modiques qu’il perçoit proviennent uniquement des châtellenies du bailliage d’Aoste, du trésorier d’Asti, du receveur de Nice, des emprunts que les officiers du prince font, en leur propre nom, à des banquiers de Gènes, en engageant les joyaux
1 Archives de la Chambre des Comptes. — Compte de Nicolas Carraz (Rouleau CCÜJ.
qu’offrit le clergé niçard 1 . La correspondance inédite de Charles III avec son fils, de 1545 à 1553, prouve quels étaient les embarras du malheureux prince, et combien peu l’empereur se souciait des engagements qu’il avait pris. Ces lettres confidentielles sont navrantes; j’en publie quinze, transcrites sur les originaux conservés aux Archives de cour, à Turin*. Leur rapprochement avec les comptes des trésoriers permet de juger l’administration financière de ce temps aussi bien que la belle âme du duc Charles-le-Bon .
« Philibert, par ce que tu m’as cy devant escript, j'ay esté informé des sommes que tu doibs, à une partie desquelles jheusse desia satisffaict si le pouvoir y fust esté. D’ailleurs, je voy la despencc que tu fais journellement estre telle que ne me sents bien le moyen d’y
pouvoir suppléer Comme il est raisonnable que tu
soyes subvenu, convyent aussy que j’aye moyen de vivre,
lequel est bien petit (2 juillet 1549). — J’ay envoyé
à Milan le trésorier Locarno pour tenir main envers le seigneur I). Ferrande d’avoir quelque provision d’argent sur ce qui m’est deheu, affin de te pouvoir ayder et fêre le secours tel que je désire, lequel m’a fait responce qu’il n’a pu rien obtenir (19 juillet 1549). — Ceulx avec lesquels je suis en traicté pour te faire quelque bon secours, vont plus froidement que la nécessité où tu es (10 juillet 1550)! »
Ce tendre père s’épuisait pour payer les dettes de son fils et le mettre en état de faire figure à cette brillante cour impériale, où le vivre coustoit gros, malgré le personnel restreint qu’entretenait le prince de Piémont, et
' AR. CH. C. — Rouleau CC1V.
5 Pièces justificatives, n0> XIV à XXIX. (Tome III).
quoi qu’ait pu dire Charles-Quint, facétieux à ses heures. Le duc blâmait timidement les dépenses du jeune général, et comme en s’excusant :
« Les 8,000 escus que véry, ensemble ton revenu d’Ast, te peuvent entretenir, sans plus me donner de l'ascherie qui ne procède d’aultre que du petit pouvoir que j’ay de satisfaire à si grande despence que tu fais, et dont j’ay bien voulu t’advertir. »
Ces reproches étaient fondés, car, malgré la simplicité de vie d’Emmanuel-Pbilibert, simplicité relative et qui donne l’idée du luxe des autres princes, il était obligé de solliciter de l’empereur le prix des casaques de velours de ses gentilshommes. En 155 4, l’année qui suivit la mort du duc Charles, le trésorier Locarno constate un déficit de 0,804 écus d’or; et c’est à ce moment qu'Emmanuel- Philibert, mettant à novelté les accouslrcmcns et galantises de sa compaignie de chevau-légers, dépense à Milan une somme considérable pour habiller ses gens de pourpoints de drap cramoisi et de casaques en velours incarnat 1 . La lecture des comptes de finances, des lettres des princes, des doléances du tiers-état, fait involontairement penser aux sanglantes ironies de Panurge et de Pantagruel voyageant au pays d’Utopie :
k Où les quatre fils Ayinon sont arracheurs de dents, Mélusine souillarde de cuisine, Cleopalra revenderesse, Dido vendoit des mousserons, Penthésilée estoit cres-
1 Les trompettes avaient des guidons de soie brodés d'or, des houppes et des franges en fil d'argent ; les loquets à plumes aver glands coûtaient 6 livres; la selle et le caparaçon de voleurs furent payés ISO écus au soleil et 63 sols de Piémont (ÀR. CH. C. Rouleau CCXV).
sonnière. Je vis Diogenés qui se prélassoit en magnificence avec une grande robe de pourpre et un sceptre en sa dextre, et faisoit enrager le bel Alexander quand il n’avoit bien rapetassé les chaulses et le payoit en
coups de baston Et pour le dire vray comme sous
les velours sont les rois, on les vovoit vestus d’un beau petit pourpoinct de toile tout deschiqueté comme la cornette d’un Albanois, et «de belles chausses à la marinière, sans soliers, et un petit bonet pers avec une grande plume de chapon 1 . »
Le fils de Charles III, Emmanuel-Philibert*, général en chef des armées impériales, succédait à son père dans un duché qui paraissait aussi compromis que ses royaumes d’Arménie, de Chypre et de Jérusalem. Verceil venait de capituler, il ne possédait plus que des villes assiégées et misérables, Nice, Asti, Chérasco ; le val d’Aoste restait neutre ; il ne comptait plus que quelques milliers de sujets épars dans les vallées du Piémont et dans les armées d’Autriche et d’Espagne. Mais ce prince, confiant en sa fortune et fort de ses droits, prit une devise menaçante dans sa résignation : Spoliatis arma supersunt, et reconquit ses Etats à la pointe de l’épée. De 1553 à 1556, la France laisse tomber Sienne et entamer sa frontière du Nord ; les abdications successives de Charles-Quint 3 ne compenseront pas les
1 Rabelais. La vie tris horrifique <f u grand Gargantua, pire de Pantagruel. Livre 11. Ch. XXX et XXXI. (Edit, de Lyon. 1558.)
* Né à Chambéry, le 8 juillet 1528, dans toute l’efTervescenco de l’agitaliou causée par la propagande des Religionnaires.
} En septembre 15S6, Charles-Quint, averti par la surprise d'Insprück et lu désastre de Metz que la fortune et t femme, quelle aime les jeunes, renonce à 1 empire et à ses Etats aile—
succès intermittents de Coligny, de Guise, de Montmorency, déconcertés par la tactique savante du général savoyen. Guise, endormi dans le rêve de la maison d’Anjou, se réveille, trop tard, au bruit du canon de Saint-Quentin (10 août 1557). La victoire d’Emmanuel-Phiiibert ouvrait les portes de Paris ; les lenteurs de Philippe II sauvèrent tout. Puis, le traité de Cateau-Cambrésis (25 avril 1559), termina brusquement la guerre au moment où la France ressaisissait la fortune1. Henri II conservait Calais, les trois évêchés, la vallée de la Mo- „ selle; il perdait, il est vrai, le Piémont*; avec le Piémont , la grande citadelle des Alpes , la Savoie, qui met l’Italien à Grenoble ; avec la Savoie , la Bresse et le Bugey qui ouvrent au Suisse et à l’Allemand les portes de Lyon, et livrent de nouveau à l’espagnol le grand chemin des Flandres. La paix malheureuse, comme on appela longtemps le traité de 1559, causa dans le royaume une vive émotion et d’amers regrets ; on comptait les provinces perdues et les soixante-cinq ans de guerre qu’elles avaient coûté. Un double mariage dissimulait mal ce que cet abandon avait d’humiliant ; Henri II mariait
rnands en faveur de son frère Ferdinand ; déjà il avait cédé à Philippe II, son fils, la Sicile et le royaume de Naples {28 octobre 1551), les Pays-Bas (25 octobre 1555), tous ses Etats d'Italie, d'Espagne et des Indes (16 janvier 1556). On eût dit qu'il avait regret à se dépouiller de ses grandeurs ou qu’il voulait, par degrés, s’accoutumer à son renoncement.
1 Voir pour les causes de ce revirement dans la politique française les Lettres de Granvelle et l'Histoire de France au XVIe siicle (tome IX. Ch. VIII et IX).
* Sauf Turin, Pignerol et Yillanuova qu’on retenait provisoirement, à titre de garantie, tandis que le roi d’Espagne se réservait Asti et Vereeil.
sa fille Isabelle au roi d’Espagne et sa sœur Marguerite au duc de Savoie, leur donnant pour dot les droits contestés. Des fêtes splendides célébrèrent ces fiançailles ; on sait quel accident terrible, au tournoi des tournelles, le 29 juin 1559, mit soudainement en deuil cette cour des Valois, la plus jeune, la plus gaie, la plus éblouissante de l’Europe.
Henri II ne reprit ses sens que pour assurer l’exécution de ses engagements. 11 sentait la faute commise ; mois, répétait-il, si désastreux que soit ce traité, un roi de France n’a que sa parole. Le 3 juillet, furent expédiées les lettres de restitution ; le 9, devant le lit du roi, Emmanuel-Philibert épousa solennellement Marguerite de France; le 10, Henri II mourut. Sa sincérité parut naïve à une époque où la morale de l’intérêt dirigeait presque seule les consciences. C’est utile, et par conséquent permis, répondaient les théologiens de Salamanque à un avis que leur demandait Charles-Quint * . Brantôme raconte ainsi les hésitations de la Cour à propos de l’exécution du traité :
« La chose fut mise en délibération et fortement débattue au conseil ; les uns soutenoient que François Il n’était point obligé aux engagements jurés par son père, surtout vis-à-vis d’une puissance inferieure ; les autres opinoient pour attendre la majorité du jeune roi ; d’autres disoient que la duchesse de Savoye n’avoit apporté déjà que trop d’avantages à son mari et que l'établissement de dix filles de France eust moins cousté à la couronne. Car, de grand à grand il n’y a que la main ; non pas de grand à petit. C’est au grand à
1 II s’agissait des études analomiquos deVesale ; mais le principe, excellent en l'espèce, reçut de singulières applications.
faire la part ; c’est au petit à se contenter de celle que veut bien luy assigner le plus fort ; celuv cy n’est tenu de se régler que par son droit et sa convenance. »
Singulière morale et peu scrupuleuse ! si parfois, de nos jours, on la met encore en pratique, on a du moins la pudeur de la dissimuler sous de belles paroles.
Les Français, qui occupaient la Savoie et le Piémont depuis vingt-trois ans. eurent regret à les abandonner' ; peu s’en fallut qu’on ne se révoltât contre les ordres de la Cour ; le maréchal de Bourdillon n’évacua les places de sûreté qu’à la troisième sommation, exigeant l’ordre écrit du roi, enregistré au Parlement de Chambéry®. Le duc, informé de ces tiraillements, eut la prudence de ne rien précipiter, et laissa au temps le soin d’amortir ces premières et vives impressions. Il visite son cousin le roi d’Espagne, son neveu le roi de France, fait à Bourg-en-Bresse une entrée solennelle (11 octobre 1559) , évite la Savoie dont il était si
1 De 1556 à 1559, les provinces annexées furent sollicitées à la révolte par des agents secrets [jtii ne trouvèrent d’écho que sur le revers italien des Alpes. Les Mémoires de Villars (tome 1, 9891 en font cette piquante mention : t Le maréchal fait savoir qu’environ le 5 juillet 1559, les Milanais, Piedmontoi9, Génois et Montferrins, à l’odeur de ce mal’heur (la mort du roy), ayant voulu lever les armes, il les a fait si merveilleusement espousseter qu'ils apprendront à garder meilleure mémoire du gracieux traitement qu'ils ont toujours reçu de la ntain des Françoys. »
* Ën 1(197, le maréchal de Yauban rappelait encore cette douleur delà France, à propos des conditions faites à Louis XIV dans le congrès de Ryswick : De la manière qu'on nous promet la paix générale, je la tiens plus infâme que celle de Cateau-Cambrésis , qui déshonora Henri II, et qui a toujours été considérée comme la plus honteuse qui ail été faite. (Augovat. Abrégé des services du maréchal de Vauban. 1839.)
— Si —
rapproché1, revient à Lyon, et s’achemine lentement vers Nice, où il est reçu au milieu des acclamations et des fêtes. Mais tout s’apaise en ce monde ; à l’enthousiasme, à l’enivrement du retour, vont succéder les fatigues, les déceptions, entre les Piémontais mécontents, les Français outrés, les Espagnols jaloux , et les Savoyens découragés.
* L’ordre royal du 3 juillet ! 559 avait été mis à exécution, sans délai, dans les provinces de la vallée du Rhône ; les Savoyens, fidèles à leur serment, n'admirent René de Chalant,cn sa qualité de représentant otlicicl du duc, que lorsqu'ils curent été légalement dégagés de toute obéissance envers le roi. Le 4 août, le président Guillaume Desporles se plaignit que René eût été reçu, la veille, par les syndics aux portes de Chambéry : René en fit des excuses, déclarant qu’il avait cédé, sans y ajouter d'importance, aux instances des gentilshommes de sa suite, las de camper hors la ville. Le 7 août , dans une assemblée solennelle des cours de justice et des députés des Etats, Desportes remit la province à René de Chalant, puis, sur l’expresse réquisition d'André Pillet, procureur des États, délia les peuples du serment de fidélité au roy. Le 8 août, M. de Romanèche ouvrait la citadelle de Montmélian aux officiers piémontais; le 10, anniversaire de la bataille de Saint-Quentin, les armes de Savoie furent replacées aux lieux publics; le 12, René publia l'édit provisionnel d’institution du Sénat-Souverain (Duboin. Raccolla délie leggi. 111. 31(1). Voir pour les détails de la remise du pays, aux Archives du Sénat, le Procèsverbal de l'hiureuse et très joyeuse restitution des Etats de S. A. Monseigneur le Duc de Savoye.