CHAPITRE II
I,ES ARTS ET LES LETTRES EN SAVOIE JUSQU’A LA RENAISSANCE DU XVIe SIÈCLE. — TA RÉ- FORME. — L’ESPRIT PUBLIC. — LES MARTYRS DU PARLEMENT.
Toutes les heures de la vie d’un peuple, si pesantes que soient les charges publiques, si insupportable que lui paraisse l’arbitraire du pouvoir, ne sont point absorbées par la guerre, les doléances ou les conspirations. L’histoire exclusivement politique d’une race, d’un pays ou d’une dynastie ne laisse apparaitre le plus souvent que des visages impassibles de ministres et de soldats, le sourire ironique de l’ambitieux, le regard inquiet du favori. Où sont donc les franches gaietés du peuple insouciant? Les méditations des âmes droites, les rêveries des artistes ne pesèrent-elles donc jamais dans les balances du destin ? Et comment nos pères se consolaient-ils des misères du temps ?
Rien n’est à négliger si l’on essaie de repro-
(luire la physionomie du passé ; tout s’enchaîne et tout s éclairé ; la notation d’un air de danse, la parure d’une fiancée, la part d’impôt d’un citadin, le livre familier d’un magistrat, me semblent, pour le moins , aussi essentiels à connaître que la date d’une bataille ou le blason d’un petit prince. L’étude des précieux documents de la Chambre des Comptes peut seule élucider la question fort obscure de l’origine et de la diffusion des arts et métiers dans la région des Alpes occidentales, et j’ai rencontré, dans mes recherches, plus d’étrangers que de Savoyens parmi ceux qui bâtirent les châteaux, ornèrent les églises, ouvrirent les routes de ce pays1. Cette invasion pacifique
1 D'infatigables érudits combleront sans doute cette lacune. Parmi les orfèvres et émailleurs nationaux, je citerai Poncet en 1355, Alardel en 1427 ; parmi les peintres, Lageret et Thierry, de 1382 à 1435 ; puis les architectes Pierre Berger en 1400, Lambert en 1509 ; le sculpteur Nicolas Ducrcy en 1548 ; l'imprimeur Antoine Neyret en 1483. Mais, dès le Xlli' siècle, le florentin Azzo dirigeait l’exploitation des mines du Mont-du-Chat, et le médecin de la comtesse de Savoie était piémontais (vers 1240). En 1310, des trois chirurgiens de Chambéry, l'un était juif, les autres provençaux ; en Î332, le physicien d’Yolande, femme d'Avmon, eortait de Pise ; en 1390 cl 1406, le médecin officiel de Chambéry venait de Salerne, en 1411 d'Avignon, en 1414 de Mayence, en 1420 de Bohême, en 1427 de Nuremberg. La Sainte-Chapelle de Chambéry fut bâtie par le dauphinois Jacques Magnin (1409-1418) ; l’église de Brou fut construite par le flamand Van-Boghera, sur les plans de Perréal dit Jehan de Paris (1506-1536); les Franciscains de Chambéry curent pour architectes et sculpteurs de leur église des moines italiens (1430-1500); Amédée IX confia à des ingénieurs provençaux la construction des tours du château; etc. De 1406 à 1480, les musiciens d’Y'olande et de ses fils furent français , les ingénieurs du canal du lac, ceux du chemin muletier des Echelles (AR. CH. C. Trésoriers généraux), ceux des salines de Tarentaise comme ceux du pertuis du Yiso étaient italiens, ainsi que les peintres du Comte-Vord et du Comte-Duc.
des étrangers, cette pénurie d’artistes et de savants, ne doivent pas surprendre. L’Italie conserva longtemps le monopole d’enseigner aux Barbares, comme ses chroniqueurs appelèrent jusqu’au XVI1' siècle les peuples transalpins, les arts utiles et les arts aimables. L’infériorité relative des habitants des Alpes avait pour cause l’état social ; chez les laboureurs, les pâtres, les forestiers, les vignerons des vallées ou des hauts plateaux, la rudesse des travaux agricoles le disputait à la rudesse des camps. Dans les villes et les villages, l’exercice à la mode, le délassement le plus apprécié, étaient le tir de l’arc, le jeu du papegay. Depuis les temps légendaires où quelques braves, réfugiés dans des tours comme des naufragés dans des îlots, avaient résisté aux Sarrasins, partout l’amour du clocher de paroisse ou de la maison de ville fit surgir des associations de soldats volontaires, quittant au premier coup de cloche, <pi premier signal des feux, la boutique ou la charrue pour le casque de cuir et la dague. De là naquirent ces compagnies de bandouliers, d’archers, d'arbalétriers, de couleuvriniers, d’arqu busiere. si nombreuses au moyenâge dans les Alpes, et qui, au XVIe siècle, se transformèrent en corps de parade plutôt que de combat sous le titre fie chevaliers-tireurs *. Favorisées par les princes, ces compagnies, qui rappellent nos francs-tireurs de Lorraine et des Vosges, rendirent des services au pays et y entretinrent le patriotisme et le goût des
1 Certains comptent, toutefois, de belles pages dans leurs annales ; ainsi ceux d’Annecy et de Rumilly en 1630, ceux de Chambéry en 1742 et 1743; etc.
armes. Ludimus sed caveat hostis , portait la devise des archers bressans. Les compagnons s’exerçaient entre eux chaque dimanche, se réunissaient à des tirs pour disputer les prix offerts par les villes 1 ; parfois ils s’adressaient des déns2. En 1083, Chambéry, Annecy, Thonon, Evian, Moûtiers, Aiguebelle, Sallanches, Thônes, Rumilly3, Cluses, etc., possédaient encore des compagnies de francs-tireurs ; les paroisses rurales, sans corps organisés, prenaient leur part de ces jeux d’adresse. Les tirs donnaient lieu à des fêtes fort animées, surtout lorsque le roi de l’arquebuse abattait le papegay fyois années de suite , rare succès qui le faisait empereur4; le roi choisissait sa reine parmi les bourgeoises ou les nobles, suivant qu’il était lui-même noble ou bourgeois ; courtoisie traditionnelle qui marque l’esprit de concorde et de fusion de la société savoyenne. Les récits pittoresques rédigés par les contempo-
1 11 y eut des tirs internationaux en 1004 à Lyon. Grenoble, Dijon, Mâcon, Ilourg; de 1672 à 1683 à Montluel, Annecy, Cluses, Chambéry: en 1689 à Voiron ; etc. En 1681, dit îe marquis Chabod de Saint-Maurice dans une lettre à la régente, les tireurs de Chambéry passaient pour les plus adroits de l'Europe.
2 Le 17 juillet 1637, les tireurs de l’arquebuse à Chambéry défiont ceux d'Annecy et leur donnent rendez-vous à moitié roule, à Albens. (AK. MU N. d’Annecy. Registres du tir. J
3 Les Archives municipales do Rumilly renferment deux gros registres in-folio de titres, lettres -patentes et délibérations relatifs aux tireurs des trois armes de cette fîèro bourgeoisie, qui brava Henri IV, Louis XIII, Louis XIV et le roi d’Espagne. Je les signale aux érudits ; ce sont des sources inédites.
‘ M. André Perrin a publié sur Les moines de la Daxoche, les abbayes de la jeunesse cl le tir i lu papegay. des Mémoires aussi neufs que piquants. (Mêm.Soc. sav. Tomes VIII, IX etX.)
rains, le soir de ces assemblées patriotiques où régnait la joie la plus franche, nous donnent, saisi sur le vif, le tableau charmant de cette bourgeoisie intelligente qui ne jalousait pas la noblesse, et de cette noblesse de Savoie, généreuse, affable, modeste, qui se rappelait ses origines et n’avait que sympathies pour ses frères cadets du tiers-état. Quel apaisement, quelles leçons trouveraient dans cette lecture la rancune de ceux qui n'ont rien appris, la vanité de ceux qui ont tout oublié!
Ces jeux bruyants passionnaient toutes les classes de la population et laissaient malheureusement peu de place aux études silencieuses et aux travaux de l’esprit. L’instruction publique au moyen-âge ne suivit pas en Savoie les progrès rapides de certains pays de l’Europe. Ce pays montagneux et isolé eut peu de loisirs, peu de repos, ne sentit pas ce besoin de savoir qui jetait des milliers d'auditeurs autour des chaires célèbres de France, d’Italie, d’Allemagne. Quand la vie est rude, on échange peu d’idées en dehors des nécessités du travail ou de la défense; la contagion de l’exemple n’entraîne ni vers les amertumes ni vers les douceurs de l’idéal ; l’esprit y perd sans doute en éclat, il y gagne peut-être en solidité. Les abbayes et les prieurés de Savoie ouvrirent de bonne heure, à l’ombre du cloître ou du clocher, des écoles élémentaires presque toujours gratuites. 11 y eut à Chambéry, au XIIIe siècle, des professeurs laies pour l’étude du droit, qui alors résumait et absorbait toutes les autres’;
1 Cibiario ( Econ. politica del medio ev o) cite, en 1268, Bienvenu de Compeyg, docteur-ès-lois , en 1282, Pierre de Lau-
en 1345, les écoles publiques de la ville étaient assez importantes pour que le recteur fût payé sur la gabelle. Mais, avant le XVIe siècle, on ne trouve pas en Savoie d’autre école publique pour l’enseignement supérieur que le collège fondé à Genève, en 1129, par François de Versonnay ' ; aussi , allait-on chercher au dehors ce que la patrie ne pouvait donner.
La France, source des récits chevaleresques imités par les nations voisines, était devenue, à partir du XIIIe siècle, le rendez-vous des étudiants et des lettres de tous pays, depuis l’allemand Albertus jusqu’à l’italien Tomaso d’Aquino et à l’anglais Roger Bacon. Mille rapprochements de mœurs et de génie naissent de la communauté du langage et de l’identité de race; ces affinités sont d’autant plus sensibles qu’elles datent de plus loin. Jusqu’au XVR* siècle, les princes de Savoie et leurs gentilshommes firent leurs premières armes dans les armées de France; les jeunes gens qui devaient plus tard devenir en Savoie magistrats, évêques, docteurs, étudiaient aux écoles de Paris, de Bourges, d’Avignon, de Valence2.
sanne et Jean de Compeys, duclores in ul roque (le droit civil et le droit canon), en 1288, Àmblard, natif d’Enlreraont, legum professor. en 1331, .lelian Provann, milanais , jurts romani prnfessor, etc.
1 En 1365,1e cardinal de Brogny , sollicité par l’adresse politique du Comtc-Verd. obtint de l’empereur Charles IV la création à Genève d’une Université des sept arts libéraux sous la protection des princes de Savoie. Les bourgeois, soupçonnant un nouvel essai d’ingérence dans leur ville, refusèrent, d’accord en cela avec les évêques Allamand de Sainl-Geoire et Guill. de Marcossey (AR. GEN. Manuscrits ). — Voir Senebier. Hist, littéraire de Genève. I. 28.
2 En 1398, le cardinal de Brogny fonde à Avignon un collège pour seize Savoyens ; quantité de fils de famille étudièrent
Guillaume Fichet est le plus connu «les étudiants savovens du XV'' siècle; il a attaché son nom à la création dos ateliers typographiques à Paris (1470) et en Savoie (1478 et 1483); sa Rhétorique fut le premier livre imprimé à Paris (1471). (Test en France que le théologien Pierre Le Fèvre, l’historien Philibert de Pingon, le poète Claude de Buttet, le satirique Jean Ménenc, les évêques Feriouillet et Delbène, le savant Novellet, et tant d’autres, cherchèrent des leçons, rencontrèrent des amis et obtinrent la gloire. Mais cette génération fut la dernière qui se retrempa aux sources françaises; la perte du bassin du Léman et de la Bresse, les tendances austro-espagnoles des princes de la Maison de Savoie rejetèrent vers les Universités d’Italie la plupart des apprentis docteurs et les y retinrent. Cependant, on trouve en 1574 une fondation annuelle de cent écus d’or pour envoyer estudier ès Université de Paris xn Franciscains de Savoye; c’est le dernier mot officiel de cette longue et féconde fraternité intellectuelle du moyen-âge, qui rattacha si longtemps les deux pays l’un à l’autre # par la solidarité des principes et surtout par* cette sympathie des souvenirs, si forte que le temps l'affaiblit à peine et que les contradictions de la politique ne l'effacent point.
La langue vulgaire fut toutefois bien parlée et bien écrite depuis le XIIIe siècle, ainsi que le prouvent le testament d’Agnès de Faucigny
à Valence, de 1450 à 1500, sous les illustres professeurs Or- Ihan, Millet, Décius , Gribaldi, Coras, liovéa , Cujas; parmi eux je note Pierre Milliet en 1474. (AR. VALENCE. Registres de l'Université.)
et quantité d’autres pièces inédites ou imprimées. Il serait intéressant de publier des lettres, des actes privés, des comptes particuliers, écrits en roman ou en français et antérieurs au XVIe siècle. On a récemment découvert, sous le pli du parchemin d’un psautier de l’abbaye de Sixt en Faucigny, une paraphrase satirique du Pater. Le caractère de l’écriture, le style, à défaut d’indices plus précis, lui assignent la date approximative de 1480 tout au plus. Le titre est expressif: Sensuyt le Patenostre du commun peuple selon le temps qui court'. Chaque strophe, de sept ou huit vers, à rimes fort inégales, commence et finit par un mot ou deux du Pater ; quelques-unes sont aussi piquantes par l’idée que par l’expression :
Home, nos fol gentilatre Sont tellement enlrecuidés,
Oui! semble il le sesbattre Envers ces povres laboureux,
Si Dieu n’esloy si liaulx lougé Au rdaunie de Paradis,
Us luv diroient sans plus tarder:
Va hors, et dimitte noms.
Les chansons, complaintes et légendes, fort nombreuses dans les vallées de l’Arc, de l’Isère, de l’Arve, n’ont jamais été recueillies. On y trouverait des trésors pour la peinture des moeurs, le tour d’esprit et les audaces de la satire populaire. Presque toutes se terminent par un proverbe , une raillerie ou une prière. Aucune cependant ne respire la sombre énergie de la Complainte du povre commun
' PREUVES. Document n® XXXI. Orthographe textuelle.
et des povres laboureux de France , que nous a conservée Monstrelet, cri d’angoisse auquel les Anglais ont répondu, -de nos jours, par La chanson de la chemise.
On représenta souvent en Savoie des Mystères, dialogues dramatiques religieux, où l’étrangeté des caractères et l’anachronisme des détails le disputaient à la naïveté de la mise en scène. Ces sortes de spectacles avaient lieu, dans les villes, lors de l’entrée des princes et des fêtes officielles ; tous les étés , dans les vallées du Faucigny et de la Maurienne1. On a perdu le Scénario de la Moralité de sainte Suzanne, donnée à Chambéry en 1470 ; mais trois autres manuscrits existent : ceux du Mystère de saint Jean, joué en trois journées (24 à 27 juin 1546) à Salbertrand, dans la vallée d’Oulx, du Mystère du Jugement et du Mystère de la Passion, joués à Modane en 1574 et 1580; ce dernier drame comptait cent vingttrois acteurs et admettait des jeux de scène compliqués et un certain pittoresque de décors peu habituels quelque trente ans plus tôt, si l’on en croit Rabelais, parlant de la difficulté d’agencer la grand’ diablerie à quatre personnages. Les vers, presque tous de huit pieds, ne sont qu’une méchante prose rimée. La musique, la foule, ajoutaient de l’éclat à ces fêtes où l’on accourait de fort loin et qui, dans ces vallées écartées, faisaient époque. Leur plus réel charme était dans le voyage, le bruit, le
' Cet lisage existait en Suisse et s'est perpétué dans certaines valides du T y roi (Henri Heine. HeisebihUrJ. On représente encore tous les dix ans la Pwssion dans le village bavarois d’Oberammergan, la dernière en 1860. De même au fond des gorges frontières de l' Aragon et du Val d'Aran.
campement à la lisière des bois ; et, comme le raconte le peintre des gaietés franches et des joies populaires du XVIÈ siècle :
« Après disner tous allarent peste inesle à la saulsaie; et là, sus l’herbe drue dansarent au son des joyeux flageolets et doulces cornemuses, tant baudement que c’estoit passetemps céleste les voir ainsysoy rigoler : — Du blanc, verse tout, verse de par le Diable! verse deçà tout plein, la langue me (telle ! »
On ne trouve qu’à un faible degré, dans ces compositions, les sarcasmes, les traits de mœurs des Sotties gauloises ou des Moralités des clercs de la Bazoche. Ce n’est pas qu’il y eût en Savoie moins d’abus, que le comique y prêtât moins à la satire ou que le peuple y tût moins frondeur ; peut-être supprima-t-on le texte des Moralités trop hardies comme on le fit pour les Capi memoriali du tiers-état ; peut-être aussi, par suite de la censure légale, la verve moqueuse n’eut-elle d’autre issue que la chanson.
Je n’ai rencontré qu’un seul texte digne de citation ; la ville de Genève le conserve dans ses Archives. C’est la comédie, à trois personnages, que les bourgeois représentèrent, au mois de février 1523, en présence des courtisans, au grand dépit du duc et de la duchesse. Les tréteaux étaient dressés devant la maison de ville ; un drapeau aux armes de la commune portait le litre de la moralité : Les misères du temps. La scène se passe entre le Monde , seigneur vêtu d’écarlate; son conseiller, la dague au côté, plaisant, souple et menteur ; son médecin, à l’habit de serge noire. Après de fortes vérités, la comédie finit ainsi :
« Le Médecin : — Hé oui, Monseigneur, je suis marry de ce que vous ne vous troubliez pas mieux d’y voir les larrons vendre et acheter les bénéfices, les enfans ès bras des nourrices estre évesques, abbés mitrés, princes suzerains, tuer les gens pour leur plaisir, jouyr leurs revenus quoyque y ail peste, froid, famine, qui dépopulent et gastent cités et champs, donner audience aux seuls flatteurs, et pour un rien porter la guerre entre les nations chrestiennes ; c’est grosse maladie. Le Mande : — Ce sont prounos du pays de Luther. Le Médecin : — Parlez des défauts du Monde et par ainsy l’on vous jette ès nom d’hérésiarque. Ha ! povre peuple d’icy, si tu veux revoir Bon-Temps, pense à tes abus et y mets ordre au plus tost. »
D’heureuses recherches pourraient peut-être faire revivre toute une littérature satirique dont ce fragment donne la note incisive et mélancolique. Je rappelle pour mémoire les fêtes de la cour, mascarades, ballets, concerts, jeux scéniques, qui se multiplièrent pendant la régence d’Yolande de France et les règnes de Charles, de Philippe et de Philibert. Ces essais de drame ou de comédie, où l’on étalait plus de luxe que d’esprit, où l’on parlait aux yeux beaucoup plus qu’à l’intelligence, n’eurent que peu d’influence sur la littérature nationale, les progrès du langage et l’esprit public. En 1502, les bourgeois de Chambéry, voulant offrir au duc Charles la distraction d’une représentation théâtrale, au lieu de s’adresser à leurs voisins de Moutmélian, de si joyeuse humeur en 1470, demandèrent à Genève une troupe de baladins qui courait la Suisse ; on
Jiréférait déjà les féeries à l’art. Aussi, malgré es rapports de voisinage et l’usage habituel du français, la langue officielle du souverain et de la justice ne fut-elle en Savoie, jusqu’en 4536,
sauf de rares exceptions 1 , qu’un latin fort médiocre ®.
L’histoire participe à la fois de la comédie, du drame et de la satire. Les légendes du foyer, puis les représentations naïves et tumultueuses, ont précédé les récits historiques sérieux et médites. Les plus anciennes chroniques de Savoie datent des dernières années du XIVe siècle. La liste en est courte :
« l"La chronique romane qui va de Bérold au Comte- Rouge et dont le manuscrit est à Turin ; — 2* la chronique française des moines de Hautecombe, écrite sur parchemin, et que Guicheuon vit dans la chapelle des princes, clouée sur des ais, elle s’étend aussi de Bérold à l’an 1391 ; — 3" la chronique latine de Hautecombe qui commence par la phrase célèbre et fort commentée: Geraudus non fuit cornes (ce n’est qu’un abrégé de la précédente, mais elle résume de plus quelques événements du règne d’Amédée VIII); — 4" la chronique du Comte-Rouge, écrite en roman par Perrinet du Pin, de Belley (on y rencontre des descriptions pleines de charme, des mots piquants et une certaine mélancolie fort rare à cette époque) ; — 5° la chronique latine des moines de l’abbaye d’Ambronay, qui commence à la légende de Bérold et finit en 1487 (elle est au nombre des manuscrits inédits de Guicheuon conservés à la bibliothèque de la Faculté de médecine de Montpellier; son début ne manque pas d’originalité et fait bien augurer du reste : Quia temporis angnslia ms vogit)-, — 6° l’Histoire de la patrie de Savoy e, écrite par Guillaume Fichet, qui la dédia à Amédée IX, et dont le manuscrit s’est égaré dans le trésor des chartes de Turin. Celles
1 Comme l’Edit de Charles lit sur la Chambre des Comptes.
* Quand on dépouille les vieilles chartes des Archives de Turin, on est obligé, avant de saisir le sens de ce latin de la décadence, de rétablir la ponctuation et de corriger les barbarismes. (Cibrario. Studj storici. cap. X.)
Digitizsdby-4i«OgIe
— 4-7 — 15ÎS-1559
qu’on pourrait encore citer, comme les deux chroniques d 'Yolande de France, etc., n’ont qu’un intérêt restreint et point de cachet qui les mette en relief: »
En 1515, Louise de Savoie fit imprimer à Paris les Grandes Chroniques de Savoye par Symphorien de Champier. Il y a de la verve, des mots heureux, mais ni ordre ni critique. Le président aux Comptes, P. de Lambert, écrivit des mémoires en français sur les négociations auxquelles il prit part de 1501 à 1539; ils offrent de 1 intérêt comme témoignage d’un homme qui a vu, mais qui se pique peu de juger la politique et narre en leurs infinis détails les incidents insignifiants de ses chevauchées ou de ses entretiens. En 1554, Guillaume Paradin, doyen de Beaujeu, publia sa Chronique de Savoye qui finit en 1552. Ce n’est qu’un tissu de fables et d’anachronismes ; il y a force lacunes et omissions, dit Guichenon, et il néglige les dates , qui sont les guides de l’histoire. J’y trouve pourtant quantité de traits de malice naïvé, aes récits pittoresques et des réflexions fines, sensées, quelquefois hardies. Les archives de cour possèdent un manuscrit anonyme en français sui la vie de Charles III, mais sans fait inédit ou détail saillant. Claude de Seyssel 1 est le seul prosateur savoyen de ce siècle qui ait un style ; ses Histoires singulières du roi Louis XI I (Paris, 1508) parlent souvent de la Savoie. Son langage net, précis, a les grâces de saint François de Sales sans ses mignardises ; avant Àmyot, il traduisit les Grecs et les Latins avec tant de naturel et si
1 Né à Aix en 1450, évêque de Marseille en 1510, archevêque de Turin en 1517; mort en 1520.
peu d’effort qu’on croit lire le texte original. On peut appliquer à son talent le jugement qu’il portait lui-même sur ses deux auteurs favoris :
« Car l’ung d’eulx, .assavoir Hérodote, s’en va son train tout plain, et facile, sans auloune scabrosilé, comme une rivière qui court doulcement toute unie, sans aulcuu sault et sans values. L’aultre, assavoir Thucydides, a son cours plus impétueux, et, en parlant des choses de guerre, semble qu’il soit sur le faict et qu’il donne le signe de la bataille »
Sur le même rang que Claude de Seyssel, mais un quart de siècle après lui, vient une femme, une religieuse de l’ordre sévère des Clarisses de Genève, qui ne savait rien du monde ni de l’art, et que la secousse de 1535, en la jetant hors du cloître, fit écrivain de premier ordre. Jeanne de Jussie a retracé dans des pages pleines de vie, de grâce naïve, d’attendrissement et de finesse, les jours de tribulations et d’exil de ses soeurs et d’elle-même *. Elle observe comme Villani, elle raconte comme Froissart; son style a les vives allures de l’archevêque de Turin, il devance parfois les familiarités caressantes de l’évêque de Genève. Le sermon de Farel : Sur la vie de Marie dans le monde, interrompu par les huées, les trépignements de ces humbles sœurs, bravant les maîtres de Genève (6 juillet); le pillage du 24 août;
1 L’histoire de Thucydide Athénien, translatée du grec en langue françoise par feu messire Claude de Seyssel. Edit, de Paris. 1545.
1 le levain du calvinisme, relation de l'apostasie de Genève (imprimé sans date. XVIe siècle. Uiblioth. du marquis Costa) , réimprimé à Paris en 168-2.
lu recherche de sœur Blaisine; la tentation de sœur Collette et de Jeanne elle-même; le départ du 29, ces treize filles tremblantes, marchant deux à deux, les plus fortes soutenant les vieilles et les infirmes, dans les rangs de trois cents archers bien embastonnés, au milieu de rues pleines de bruit et de tumulte, l’arrêt au pont d’Arve et l’adieu du syndic : Or, adieu, belles dames! Puis, frappant des mains : Tout est fini, il n’y a pas de remède, il n’en faut plus parler! sont des tableaux achevés où la simplicité du récit, la justesse du ton, jettent un accent inimitable de vérité.
Le pays le plus poétique du monde est pauvre en poètes. Les Savoyens ressemblèrent longtemps à ces familles nécessiteuses courbées sous le poids du jour et l’inquiétude du lendemain, et où personne n’a le cœur à chanter. Jusqu’au XVIIe siècle, la satire y resta seule, comme en Suisse, l’écho des périls, des joies, des colères, des ironies populaires. La Savoie n’a point eu d’épopée nationale parce qu’il lui a manqué un héros légendaire comme Robin Hood, Wallace, Roland ou Guillaume-Tell. Bérold était un étranger; Humbert aux blanches mains n’avait point reçu du malheur cette empreinte quasi divine qui marque les prédestinés de la gloire. Aussi doit-on répéter de ce pays ce que l’historien Cantù a tfit de ntalie : Le canzoni sono tutte domestiche, pochissime romanzesche, ancor meno istoriche. On n’y rencontre rien qui ressemble aux chants patriotiques du Piémont, tels que le testament du marquis de Salaces ' , ou le cri d’alarme
' Nigra. Camuni popoluri del Piemonte.
d’Alione d’Asti, sous Louis XII. Peut-être retrouverait-on dans certaines proses des vieux rituels de l’Eglise de Tarentaise l’accent affaibli des prières qu’inspira la terreur des Sarrasins; il en est une surtout' qui rappelle le chant des sentinelles de Modène, en 924, vers le temps de l’irruption des Hongrois :
O (u qui servas armis lsta inœnia
A part les pamphlets rimés, écrits contre les Genevois vers 1602 et contre les Espagnols vers 1743, et ces vers libres et décousus que les émigrants portent partout avec eux comme un
Îiarfum de la patrie, pour charmer l’ennui de a route ou les fatigues du travail, je ne connais aucun type accentué, aucun refrain national. La Savoie n’a gardé souvenir que d’un seul poète, Claude de Buffet*. Il eut des rivaux restés obscurs : Jean de Montagny, Christophe Millet, Claude de Lambert, Pierre Rosset, Claude Mermet ; nul d’entre eux n’approcha du lyrisme des vers à Marguerite1 * 3 * 5 ou du charme des vers à chanter dont, par malheur, beaucoup
1 Celle : Qui stupes gens misera ! — ou celle : Planclus ante
nescia, — rianclu lassor anxia! — Ou l’inlroït : Veni in ahitudines maris, dont l'abbé Million a fait ressortir la sereine majesté (Mém. acadrm. Val d'Isère. 1. 129). I.cs dernières éditions des trois Missels les plus originaux sont celles de 1508,
1519, 1529 et 1543, à 'Lyon et Genève. I.a vieille liturgie de Tarentaise, proscrite par le nonce Federici, en 1577 (aux termes du décret du concile de Trente de 1570 confiant à Rome la révision du Missel et du Bréviaire), fut supprimée, en principe, par Mgr Germonio, dans le synode de Moèticrs , du 13 mai 1609, et remplacée, dans la pratique, par le Missel romain, pendant l’épiscopat de Mgr de Chevron.
! Né à Chambéry en 1520; il mourut vers 1586, à Genève.
5 MSS. inédit do 22 feuillets conservé aux Archives de cour.
sont pei’dus. Les odes de ce lettré délicat sont un pâle reflet de celles de son ami Ronsard ; l’abus du grec y nuit au charme et à la nouveauté du rhythme ; mais il sut imiter avec grâce, dans son Amalthée 1 les plus lins sonnets de Pétrarque, et sa plume, sitôt qu’elle reste simple, laisse échapper des traits pleins de fraîcheur :
Beauté, comme une (leur, Liutost naist, tantost passe;
L'une peu d’heures dure et l’autie bien peu d’ans.
La muse des Alpes est rarement aussi rêveuse et languissante ; elle a les allures vives, le mot incisif, la pointe acérée ; Claude de Buttet n’en garda que l’ironie galante et ce tour mêlé de tendresse et de raillerie qui laisse un instant douter :
Si c’est morsure ou baiser.
Il possède un vif sentiment de la nature, il y puise ses comparaisons les plus justes et parle avec amour des saulaies de Leysse, de son beau lac azuré, de son pourpris de Tresserve. Les sonnets : Au bon mois que Bacchus décharge sa vendange ; — Au pié d’un roc j’ai vu le Dieu cornu ; — Sur un coteau non lointain où ma Leysse; — Aux gais bessons l’œil du beau monde arrive; — sont de petits chefsd’œuvre de coloris et de fraîcheur s. Les stances amoureuses se terminent presque toujours par une pensée grave, et les grâces de la belle
’ L 'Amalthée (323 sonnets) fut imprimée en 1560 5 Paris, chez Robert Estienne ; puis à Lyon en 1572 et 1575. L’héroïne de l’Araalthée fut, dit-on, la blonde fille aux yeux vairs du comte d'Entremont.
* Pièces justificatives. — Document n° XXXIV.
Amalthée se résument dans le désir inassouvi de l’éternel idéal. Aussi, peut-on dire avec ses amis et émules Pierre de Ronsard, Joachim du Bellay , Louis de Riehevaux, Antoine de Vigners, Jean de Piochet, qu’on trouve dans ses vers :
Mille raisons de beautés répandues
Et le bon fruit dessous la feuille verte.
Le plus charmant éloge qu’on puisse faire des poésies de Claude de Buttet se lit dans une page écrite , en 1575 , par Louis de Riehevaux :
« Me retrouvant naguères en cette plaisante et tant renommée ville d’Avignon, en la maison d’un gentilhomme mien ami, en ce tens là que la plus grande chaleur de l’esté contreint les personnes rechercher leur aise, estant avec quelques uns de mes plus familiers, ensemble une bonne trouppe de belles et honnorables damoiselles, connue tous discouroient les uns avec les autres, en prenant le frais sous les trailles, quelqu’un de nous délibéra qu'il scroit bon aussi que nous eussions le plaisir de la musique. Et tautost qu’une diversité d’instruinens fut apportée, un jeune chantre prit la harpe, aucunes des damoiselles le luth, les autres les cistres, autres le livre, et accordèrent si bien à la douceur de leur voix, qu’encores que je fusse en devis à part avec une aux vertus de laquelle je me suis voué serviteur, je fus contreint, les oïant si bien dire, de rompre le plaisir que je prenoi, pour me joindre à leur trouppe et leur tenir compagnie. Et ne fus seul émeu à leurs accors, car elles mesmes ne s’en pouvoient saouler, réitérant le chant par quatre ou cinq lois tant l’harmonie leur estoit agréable. Dr, si la musique fut trouvée bonne, moi qui sur le livre notai les parolles, trouvei la lettre encorcs meilleure ; et demandei si c’estoient des vers de Ronsard ou de Dubellai ; à quoi une me répond: Vous estes comme ceux qui
mangent les fruits estrangers et ne reconnoissent ceux qui leur sont plus familiers encores qu’ils soient bons ; ce sont des vers de l’Amalthée. Comme je répliquoi le contraire, elle fil apporter le livre et me dit: tenés et voies si je di vrav, mais rendés le moi, je ne le veux perdre. Je me saisis du livre, mais sans le rendre*. »
Pas plus que les vieilles chansons, l’art du chant n’a laissé de traces historiques dans les Alpes ; la musique y fut toutefois, comme partout au moyen-âge, le délassement des seigneurs, la consolation des serfs1 * * * 5. Le souffle desséchant de la politique a balayé, comme autant de feuilles mortes, ces airs fugitifs dont la cadence berçait à la fois l’espiit et les sens dans une monotone et simple harmonie. Les troubadours, les jongleurs et les ménestrels, trois sortes de chanteurs dont la vie errante et les cris passionnés mêlent je ne sais quoi de sonore et de parfumé au génie rude et farouche du moven-àge, traversèrent la Savoie comme des oiseaux voyageurs; leurs refrains ne s’y oublièrent plus. Les airs de danse, sur lesquels on chantait des paroles (/aies ou languissantes, constituaient tout le répertoire musical. Le plus célèbre de ces types mélodiques est le fameux Branle de Bresse pour musette,
1 Préface de l'édition de Lyon de 1575. Je note, une fois
pour toutes, que je conserve l’orthograplie textuelle des Docu-
ments cités.
* La musique était le délassement et la passion du rnoyenâge, comme l’a récemment prouvé M. de Coussemaker (L'art
harmonique aux Xe, XIIe et XIIIe siècle»), grâce à la découverte du manuscrit musical de Montpellier, perdu jusqu’à lui dans cette bibliothèque de la Faculté de médecine qui renferme et cache tant de trésors, depuis les manuscrits de Guichenon jusqu’à ceux de Barthez.
chalumeau et bourdon*. J’ai plus d’une fois été surpris, au fond des vallées du Faucigny ou sur les prés en pente de la Tarentaise, d’entendre soudain ces notes lestes et pimpantes au détour des sapins et sous l’ombrage des hêtres. Je songeais à Guillaume de Machault, le poète musicien du XIVe siècle, ou au Pygmalion de Rameau (1748); et c’était quelque pâtre ennuyé ou quelque fillette de quinze ans qui me donnait, en vue des glaciers, dans les solitudes alpestres, cette sensation imprévue des mélodies du bon vieux temps.
Les chansons et les satires du moyen-âge, devenues au XVIe siècle une arme de guerre ou le véhicule d’idées nouvelles, se transformèrent avec les hommes qui les rimèrent ou les répandirent. Les railleries épiques des Sirventes s’étaient changées en ce badinage élé-
Êant et licencieux qui plut aux italiennes de orgia et aux françaises de la cour des Valois; puis, aux saillies du plus effronté libertinage, se mêla un certain fonds de mélancolie qui prit bientôt des allures sérieuses et devint, tout à coup, la gravité huguenote ou l’ascétisme vaudois. Rien ne marque mieux cette brusque transition que l’œuvre de Clément Marot, qui débute par l’épitre du larcin et finit par les
1 Chanson ponr la musette composée pur Henry Junior, et citée par Mersenne ( Traité de l'harmonie universelle. Edition de 1631). Cette notation, en sol majeur, se retrouve souvent, dans les grandes villes d'Europe, sous les doigts des pauvres enfants des hautes vallées des Alpes qui s’expatrient, chaque hiver , chassés par les neiges. Henry s’est emparé de la mélopée rustique des Savoyens comme Rossini des chansons napolitaines, ou Mozart des lieds allemands. Rien de plus touchant que cette collaboration imprévue qui rapproche le chanteur populaire de l'artiste de génie; mais, hélas! comme toujours : Stc vos non vobis I
Psaumes. On dirait, qu’à l’inverse des paroles dégelées de Rabelais, tout ce qu’il y a de sémillant et de léger dans l'air s’est soudainement voilé de tristesse, et que le bruit des grelots de la folie s’éteint aux coups lugubres du tocsin. L’austérité succède au plaisir; et ces hommes d’imagination, jadis atteints des dames au corps et à l’esprit, se prennent de passion, maintenant, pour les doctrines les plus sévères. La Réforme de Luther, les livres de Calvin, la persécution, l’exil, firent ce miracle. Rien n’épure les âmes comme un péril de mort; et les peuples s’imprègnent vite de ces flammes pénétrantes du martyre qui ajoutent la grandeur du sacrifice aux séductions du danger.
En Savoie, l’impression fut vive, le trouble extrême, et la transformation de Genève explique et commente la conversion de Marot. Ce poète équivoque devenu l’assidu lecteur des saints livres, celte ville de rébellions tapageuses et de joies vénales tout d’un coup changée en citadelle, en tribune, en école, sont les plus frappants exemples de ce renversement imprévu d’habitudes et de mœurs qui caractérise la seconde moitié du siècle. Les Rémois n’avaient secouru Genève que pour empêcher François Ier d’y remplacer Charles III; ils traitèrent la ville en pays conquis et se lirent chèrement payer le renouvellement de l’alliance de 1526. Genève n’avait pu se détacher de la Savoie qu’en décrétant l’intolérance ; elle ne réussit a se débarrasser de ses exigeants protecteurs qu'au prix de l’abandon d’une partie des fiefs épiscopaux1. L’esprit public subit le
1 Traité Je ISernc du 7 août 153G. — Voir le n° 1102 des
contre-coup de ces émotions, de ces écarts et de ces retours ; il devint inquiet, irrésolu , vacillant et passionné. Quelques semaines plus tard, Calvin, retenu à Genève par Farci et Yiret, y créa le type radical des républiques protestantes. En moins de deux ans , cette ville frivole devient une cité sombre, austère, peuplée de mécontents et de prêcheurs. Deux traits suffiront à marquer le contraste. En 4504, les magistrats de Genève présidaient à l’élection bizarre d’une reine des plaisirs1, avec des détails qui rappellent la fête des Fous de Dijon , les abbayes des bons compagnons du Dauphiné, ou la visite des francs-bourgeois de Mâché au prieur de Bissy; en 4546, un jeune homme fut puni par eux, parce qu’en présentant un livre de comptes à sa fiancée, il lui avait dit : Tenez, madame , voici votre meilleur psaume *. Ce contraste s’explique moins par l’ardeur passionnée des premiers religionnaires que par deux faits qui se produisirent en sens inverse : le départ des catholiques, l’arrivée d’étrangers chassés de France, d’Italie, d’Angleterre1'. Le parti municipal et
Port. hist. (AR. GEN.) Les historiens genevois blAment sévèrement les pillages des soldats de Berne dans lo Chablais (Gaberel. I. 245).
1 Regina bordelli vel merelrieum (Registres du conseil. 10 mars 1504).
5 Registres do conseil. 9 mai 1546.
3 Quatorze cents familles françaises, environ cinq mille individus, s’établirent à Genève dans l’espace de huit années, sous Henri II (Gaberel. Hist. de l'Eglise de Genève. I. 346) . En un seul jour, le 14 octobre 1557, on admit à la résidence 200 Français, 50 Anglais, 25 Italiens, 4 Espagnols. De 1545 h 1554, les réfugiés provençaux de Mérindol et Cabrières furent employés aux réparations des remparts. Les Français
la faction des libertins ne prévalurent pas contre la ville nouvelle, accrue chaque jour parles fugitifs ; cette colonie de gens désespérés se trempa de rudesse et d'inflexibilité à la voix des trois ministres qui, bannis en 1538, rappelés en 1540, aigris par la lutte, se rendirent bientôt coupables des crimes juridiques qu’ils reprochaient à leurs ennemis 1 .
Genève resta dès lors pour la Savoie un centre actif d’agitation et de propagande. Ce qui s’était passé aux Cordeliers de Rive se reproduisit dans plusieurs couvents ; l'habitude des disputes théologiques entre les prêtres et les ministres donna lieu à de tels abus qu’on dut interdire ces conférences. Traversée par les protestants «lu Dauphiné qui se rendaient en Italie ou en Allemagne, par les doctrinaires qui revenaient de Genève, la grande école des Réformés, la Savoie compromit fort à ce contact la pureté de ses croyances catholiques. Pour se maintenir dans le pays de Vaud et le Chablais, les Bernois avaient dû proscrire la messe et menacer d'expulsion quiconque n’obéirait pas au décret de conversion (Noël 1540); les sympathies des populations ne leur étaient point acquises, et la plupart des paroisses ne cédèrent qu’à la force *. La protection que
Marot et Théodore de Bèze, l’écossais Knox, l’espagnol Servet, les italiens Carracciolo et Martinengo , furent les plus célèbres de ces réfugiés.
1 J.e vieux syndic Philippin, décapité en 1540. Cruel le pamphlétaire en 1547 ; Michel Servet brillé vif en 1553; l’ancien évêque de Novers, Jacques Spifame, pendu en 1566. etc. (AK. CEN. Registres du Conseil. — Audin. Hisl. de Calvin. — Rohrhachcr. Hist. unit’, de l'Eglise catholique. XXIII.)
î Luther nous a mis sur la tête un joug de fer au lieu du joug de bois que nous avions, disait Mélanehton. Se rappeler
F rançois Ier accordait aux Gantons, et les diversions de la politique, contribuèrent à amortir les résistances. Les nouvelles doctrines eurent plus de succès auprès de la bourgeoisie et des lettrés que dans le peuple ; Farel quitta Genève pour visiter la Savoie 1 ; Calvin entretenait une correspondance fréquente avec ses fidèles de Chambéry ; et le Parlement y fut enfin mis en demeure d’élever la voix. Dès le 7 février 1535, parut à Neufcliâtel une traduction de la Bible qui coûta 1,500 écus d’or aux Vaudois.
« Le pôvre peuple qui te fait ce présent, disent ces pâtres nés Alpes en s’adressant à la France dans une préface louchante, fut déchassé et hanny de ta compagnie vécy trois siècles; c’est le vray peuple de patience, lequel en fov, en espoir, en charité, a silencieusement vaincu les assauts tentés à l’encontre de luy. »
Cette Bible et les petits livres imprimés à Genève étaient répandus à profusion par de hardis colporteurs. De 1538 à 1510, Farel vint prêcher en Maurienne. Ce fougueux évangéliste, profitant de l’humeur tolérante de l’évêque Philibert de Challes, s’installa dans les paroisses du Chastel et de Montbéranger, à deux pas de la ville épiscopale de Saint-Jean, et y lit de nombreux prosélytes. En 1514, un arrêt du Parlement signale le péril à l’évêque et lui enjoint, sous peine de réduction de son temporel :
les persécutions que subirent, en 1558, les théologiens qui refusèrent de signer le formulaire d'Iéna.
1 Le peuple , qui perd malaisément la mémoire de certains faits, y appelle encore proverbialement langue de Farel, sans trop se douter de l’origine de ce dicton, le contradicteur opiniâtre, quiconque a réponse à tout, etc.
« De faire prescher dans ces paroisses de bons et idoynes prebstres catholiques, de confirmer le populaire en sa foy, d’extirper les perverses doctrines déjà semées et imprimées dans l’esprit des enfants, imbus d'une meschante et diabolique oraison nommée le Piller des Uahjnns et autres illusions pernicieuses et vaines crédulités de synagogue »
La même année, l’évêque d’Aoste fait ériger la croix de la fontaine en mémoire du vote des Etats de 1536 et de la fuite de Calvin. Quelques dates sanglantes se détachent, pendant cette période, des registres du Parlement, et marquent les progrès de l’hérésie en même temps que les rigueurs des magistrats; on ne poursuivit d’abord que les prêcheurs ; plus tard, le fait seul de la possession d’une Bible en français devint un arrêt de mort.
Le 26 avril 1539, Jehan Lambert, de Genève, colporteur de meschants sermons, est brûlé vif devant le château de Chambéry, à trois heures de V après dinée , après qu’on l’eust tin peu pourmené par là *. Le 17 avril, un pôvre homme du nom de Curtet avait subi le même supplice à Annecy. Le 16 janvier 1517, Vincent Duportan, convaincu d’hérésie, fait amende honorable sur la cendre de ses Hures brûlés , puis est conduit aux galères du roi. En 1519, les Cordeliers de Chambéry sont accusés, de rechef, d’entretenir des relations avec Genève; le frère Georges Caperon, dans la cellule duquel on a trouvé des livres défendus, est traduit en
1 Arrêt du 13 décembre 1541, cité dans la Pratique ecclésiastique de Savoie fehap. II. § V).
! Registres du conseil de Genève (20 avril 1539). — Mémoire à messieurs de Berne.
justice; la cour se déclare incompétente et le renvoie devant les juges ecclésiastiques. Pendant le carême de cette même année, le prêtre Raphaël Bourdeille, venu de Turin pour prêcher la mission dans la cathédrale de Saint- Jean de Maurienne, en présence du coadjuteur Pierre Meynard, évêque d’Hébron et administrateur provisoire du diocèse1, ose enseigner les doctrines de Calvin sur la grâce, la justification par les œuvres, l’abus des sacrements3. En mars 1550, Jean Godeau, de Tours-sur- Loire, convaincu d’avoir dogmatisé, est traîné sur une claie, attaché au pilori, étranglé et bridé; le 15 avril, Gabriel Reraudin, de Saumur, est brillé vif pour avoir dogmatisé; le 10 août, Claude Janin, de la Faverge, est brûlé vif pour avoir blasphémé le roy et la messe. Le 10 août 1553, Jean Poirier est brûlé vif pour avoir semé fausse doctrine à Montmélian; ses biens sont confisqués; sa femme, qui l’a suivi le sachant héréziarque, fera amende honorable, sera fouettée et bannie. Le premier dimanche de l’an 1554, dans l’église des Cordeliers de Chambéry, à la messe, un moine instruit, le père liseur, interrompt le prédicateur, le traite
1 Philibert de Challes était mort en 1544 et ne fut remplacé qu’en 1551 par l'italien Jérôme Hicevali. A la fin de 1550, P. Meynard fut accusé d'avoir couru la Maurienne avec une sorte de tribunal ambulatoire composé de quatre prêtres, lin arrêt du Ü février 1552 porte : La cour ayant ru les sentences, compositions, marciations, faites aux fins d'exiger argent des sujets du roi, les déclare nulles, tortionnaires et abusives fPrat. ecclés. Chap. 111. § V).
* Le conseiller enquêteur Jean l’oille lit son rapport le 3 mai 1549; l'arrêt du 30 juillet renvoie l'accusé devant les juges ecclésiastiques ; Bourdeille , condamné à une prison perpétuelle, fut brillé on clligie, devant l'église de Saint-Jean de Maurienne, le jeudi saint de 1550.
d’apostat, au grand scandale de l’unyon chrestienne , mesme que l’on est icy aux portes des hérétiques et que audit sermon y avoit grand peuple amassé, la pluspart desquels estoient paysans et gens rusticques, non litterez, faciles à scandaliser, voyant ainsi/ ces moines tenir tels proupos et s’injurier'. Le 22 du même mois, le Provincial des Cordeliers de la Grande Manche reçoit l’ordre de la Cour de surveiller plus efficacement ses moines; le 20, le laïc Jehan Jay est accusé d’avoir négocié l’achat de livres défendus introduits dans ce couvent.
Le 17 mars 1554, les blasphémateurs Gabriel Forest et P. Godard sont condamnés à l’amende de 00 sols; le 0 septembre, la Cour confirme, en appel, une sentence de mort rendue par le bailli de Bresse contre Pierre Morillon, convaincu du même crime, et y ajoute cette aggravation qu’il aura au préalable la langue percée avec un fer rouge *. En 1555, cinq jeunes gens qui avaient quitté Genève pour se rendre clans les vallées vaudoises, Jean Vernon, Antoine Laborie, Jean Trigallet, Bertrand Bataille et Girod Thoran, furent brûlés vifs à Chambéry, au pont du Beclus, comme détenteurs de meschantes petites bibles en françoys cl d’une lettre de Calvin que Vernon avoit cousue dans ses chausses1 * 3. Leur sixième compagnon, le pié—
1 L'arrêt du 19 janvier commet les conseillers Benoit Crassus et Celse Morin pour informer et faire dans le couvent de Saint- François des perquisitions approfondies, d'autant qu’il est adjouté que lesdits rcligieur entretiennent paillardes à pain et à pot et vont de nuit, par la ville, armés et déguisés. (Registre criminel de 1554, folio XXI.)
* MSS. de la Pratique ecclés. ,-chap. 11. § VIII.
3 SENAT, Registre des arrêts criminels. IX. folio 184.
montais Moge, abjura pour sauver sa vie. Pendant les quarante-trois jours qui s’écoulèrent, contre l’usage, entre l’arrêt (30 août) et le supplice (12 octobre), la ville de Genève 1 , les Cantons suisses, les princes allemands, firent de pressantes démarches pour obtenir une commutation de peine; la cour de Saint-Germain blâma les sursis du Parlement. C’était l’année où Marie -la-Sanglante ouvrait en Angleterre sa terrible persécution ; la Diète d’Augsbourg proclamait une liberté de conscience restreinte aux seuls luthériens; tandis que, presque partout, on brûlait les protestants comme raisonneurs, Calvin brûlait, à Genève, les philosophes comme athées; du nord au midi, une fièvre d’intolérance agitait l’Europe. Aussi l’histoire a-t-elle conservé la lettre touchante que Laborie, une heure avant qu’on allumât le bûcher du Reclus, écrivit à sa femme. La résignation du martyr repose de l’inquiétude des bourreaux. Le 2 juin 4557, le prêtre Sanguyprivert, convaincu de scandale et d’hérésie, fut condamné à l’amende honorable, à la confiscation des biens, à rester pendu sous les aisselles une demi-heure, au milieu d’un feu qui ne l’endommagera point; après ce supplice douloureux, on le livra à l’inquisition pour ses autres crimes*, etc., etc. Les registres du Parlement et ceux du Sénat ne renferment plus, à partir de 1558, que de rares mentions de procès pour fait de religion. En faut-il con-
' AR. GEN. Registres du conseil (8 septembre 1555). Envoi de Jean Curtet pour négocier à Chambéry la délivrance des six.
* SENAT. Registres des arrêts criminels de 1510 à 1558. — Voir, aux PREUVES, pour les principes appliqués en Savoie vis à vis du tribunal de l'Inquisition, le document n° XXXIII.
dure l’absence de cas d’hérésie, la tolérance des magistrats, ou simplement la perte des procédures? Cette dernière interprétation paraît la plus vraisemblable, si l’on se reporte à l’aveu des rédacteurs de la Pratique ecclésiastique de Savoie ', constatant (au ch. II, § 1er) que Varrestde 1554 contre les moines de la Grande Manche de Saint-François a eschappé â la perte de tant d’autres qu’on a faite du depuis; — et, plus loin (folio xvi), que la pluspart des arrests que le Sénat a rendus en ceste matière pour cmpescher le progrès de l’hérésie ont eschappé par le malheur des temps*. Il
’ Manuscrit de 1729 (Bihliolh. de la Cour impériale).
* Malgré ses lacunes, le martyrologe savoycn de la liberté de penser ne compte que trop de noms. Le pays n'y était pour rien -, il subissait les rigueurs des magistrats sans se passionner pour les supplices comme faisaient les Espagnols ou les Français. Les sévérités qui épouvantèrent la Savoie, de 1 r>28 à 1560, y furent le contre coup du fanatisme déchaîné dans les pays voisins. En 1529 , Louis lierquin , l’ami d’Erasme, est brûlé à l'aris pour avoir écrit des livres d’hérésie: le 21 janvier 1534, on brûla, sur la place Mauhert, six personnes véhémentement accusées d'hérésies et dont certaines étaient soupçonnées d'avoir affiché h la porte du logis du roi, â Illois, des placards imprimés h Neuchâtel en Suisse, et injurieux pour la messe ; François 1er en personne mettait le feu, passant ensuite la torche au "cardinal de Lorraine, et, les mains jointes, attendant la fin du supplice. Le F. Daniel, qui raconte le fait, ajoute que le roi donnait ainsi un nouvel exemple de ; iété et de sèle contre la nouvelle doctrine. (^.'Histoire de France de Daniel fut publiée en 17 1 3.) Huit jours plus tût (édit du 13) le roi avait supprimé, sous peine de la hart, l'imprimerie dans tout le royaume; le 23 février, sur une remontrance généreuse du Parlement de Paris, il fut sursis à l’édit; mais le nombre des imprimeurs fut réduit à douze, et une impitoyable inquisition s’établit par des arrêts et des édits de 1535, 1537, 1539. Le fameux imprimeur-libraire de Lyon, Estienne Dolet , condamné à mort.cn 1543, pour avoir reçu des ballots de livres de Genève, sauvé par une inspiration de Pierre Châlel, évêque de Tulle, poursuivi de nouveau, réfugié en Piémont, saisi à Lyon malgré le succès de ses neuf EpUres d'enfer , est enfin
en fut de même pour les procès de sorcellerie , comme nous le verrons au chapitre XIII. Sur ces points intéressants, les historiens, faute de preuves, ne se sont guère livrés qu’à des conjectures, et, lorsqu’ils affirment ou qu’ils nient la légèreté des accusations, l’àpreté des juges, l’horreur des supplices, ils ne peuvent préciser que des faits epars et rien d absolument doctrinal. Il faut donc se résigner à répéter le mot de La Rochefoucauld au début de ses Mémoires sur la Fronde : Il est presque impossible d’écrire une relation bien juste de ces événements, parce que ceux qui les ont causés, ayant agi par de mauvais principes, ont pris soin d’en dérober la connoissance, de peur que la postérité ne leur imputât d’avoir dévoué à des intérêts trop particuliers la félicité de leur patrie.
brillé b Paris, sur uu bûcher fait de ses livres, le 3 août 1510. Ce malheureux, dont la vie est plus poignante qu'un drame, avait pour devise :
C'est assez vescu en ténèbres ,
Acquérir fault l’intelligence!
En 1550 , estranglement après sérias de l'imprimeur et du colporteur du pamphlet le Tygre, attribué à Hotman ; en 1561, édit du fouet pour la première fois , de la hnrt pour la seconde, contre les imprimeurs et marchands de libelles, de cartes et d’images satiriques. La poursuite judiciaire d'un libelle était, alors comme aujourd’hui, le plus sûr moyen de lui donner du ragoût. En 1592, le dialogue du Maheustre et du Manant, qu'on ne lisait pas le premier jour.se puya trois écus après la saisie, six la veille de l’arrêt, dix le lendemain ; puis il y eusl un certain Debacq , trois jours après envoyé exprès du Roy à Paris pour lui en recouvrir un à quel prix que ce fust (Journal de l'Estnile).