‹ Histoire de Savoie d'après les documents originaux. T. 2Chapitre 7 sur 43 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

RÔLE POLITIQUE DE LA SAVOIE DEPUIS LE TRAITÉ DE CATEAU-CAMBRÉSIS JUSQU’AUX CONFÉRENCES DE GRENOBLE ET DE MONT- LUEL. — LE LIBRE ÉCHANGE. — IA LIBERTÉ DE CONSCIENCE.

Dès l’année 1559, la reconnaissance 1 et l’intérêt rapprochent Emmanuel-Philibert de Venise ; il s’attache le gouvernement de la République par d'étroits et fréquents rapports, accueillant ses ambassadeurs avec une prédi-

1 Pendant les malheurs de Charles III, le jeune Philibert dut à l'or et au patronage de la République ses succès à la cour de Charles-Quint, prince dont l'affection se réglait volontiers sur l'intérêt. 11 n'oublia jamais, dit Andrea Roldù, que : Allora che in basso staln, t fuori di casa sua, non aveva da sua jiadre un ducato da spendere (mot exagéré, comme le prouvent les Documents u** XIV a XXIX), il vit ses droits héréditaires consacrés par l'adoption de Venise. Je ne tiens A la vie, assurait-il , que pour être utile à la Séréniss. Rép. El Marguerite de Valois disait, avant la naissance de son fils, qu'elle le désirait surtout dans le dessein : di dedicarlo al servizio di Venezia (Paravia. Discorso sul palrigiato venctoj.

lection qu’on croirait affectée'. Quant aux Ligues Helvétiques, ses relations, pour être moins sincères, ne laissèrent pas que d’être aussi cordiales. De ce côté était le vrai péril, et nul ne s’y trompait1; les amertumes de l’invasion bernoise s’y compliquaient de la question religieuse ; il fallut au duc une rare force de volonté pour résister à la fois aux instances de Borne, aux sollicitations de Madrid, et à ses propres désirs. Là seulement sa politique fut double ; ouvertement affectueuse, secrètement hostile ; il ne se résigna à Ta perte du pays de Vaud que lorsqu’il eut acquis la certitude de l’opiniâtreté invincible des Genevois dans leur indépendance. De 1559 à 15(34, il ne cessa de sonder le terrain par quantité de missions ' secrètes dont la plus sérieuse fut celle de Loys Alardet. Ce diplomate, né à Genève, précepteur du prince et resté son ami, avait sollicité du Grand -Conseil, sous prétexte de maladie, l’autorisation de revenir pour quelques jours dans sa ville natale. Il en profita pour y nouer des intelligences et pour pro-

1 De tous les ambassadeurs de Venise à la cour de Turin. Morosini fut celui qui obtint le plus complètement la faveur d’Emmanuel-Philibert; admis dans son intimité, confident de ses projets et peut-être collaborateur de ses essais de réforme, il fut sans doute l’unique exemple d'un ministre étranger servant avec sincérité, de l'aveu de son gouvernement, le prince dont il était l'ami.

! C’est encore un diplomate vénitien qui l’affirme, et, mieux que personne, ces observateurs à l’esprit délié furent à même d’apprécier les combinaisons dont ils surveillaient les accidents. « Tant que son père fut l'ami des Suisses, dit Gerolamo Lipornano (1573), il vécut en paix ; dès qu'il se brouilla avec les Cantons, il fut livré aux entreprises du roi de France; aussi le duc Philibert regarde-t-il son alliance avec eux comme le gage assuré de son repos. »

poser nettement aux Genevois d’abdiquer leur indépendance entre les mains d’un prince, qui passoit partout pour libéral, courtois, humain, et sur toute chose veut que justice soit faicle. Les conditions étaient belles : Genève devenait la capitale du duché de Savoie, la résidence du prince, et conservait la liberté de conscience. Le récit officiel de cette négociation, daté de Chambéry, le 10 janvier 1560, est rempli de détails piquants sur l’attitude des bourgeois1. L’évéque Alardet se plaint beaucoup de Calvin et de deux autres gentilshommes français (Colladon et Denormandie), qui sont hommes fort ingénieux mais de très maligne nature ; Calvin le voulait faire mettre en prison et s’emportait, répétant : Messieurs, l’Evesque de Mondovis est icy venu vous attacher des sonnettes aux aureilles. C’est un séducteur qu’il faut lier. Les bourgeois, plus prudents, résolurent de traiter l’aini du duc ue Savoie de plus honeste façon, et chargèrent deux d’entre eux d’aller le trouver en son logis pour lui faire cette belle réponse :

« La ville doit estre tenue pour excusée de n’avoir envoyé des ambassadeurs au seigneur duc, pour autant qu’ils cognoissent leur petitesse qui les tient timides et aussy que Genève est paovre comme a dit M. l’évesque. Quant à recevoir S. A. le duc pour leur prince, ils avoyent choisy Dieu éternel pour leur unique seigneur; ils confessaient que Mgr le (lue estoit un très vaillant, très juste et très non prince, mais aussy que Dieu estoit plus puissant, plus juste et meilleur que luy , parquoy ils estaient déterminés et résolus de n’obéyr à aultre prince qu’à Dieu tout seul. »

• PREUVES. Document n° XLI.

Le duc et ses ministres ne perdirent pas tout espoir. Malgré l’insuccès des démarches d’Alardet, sa présence à Genève, son activité et ses habiletés eurent pour résultat ainsi qu’il le déclare :

« De donner moyen aux hommes de reste ville de librement parler du duc de Savoye et débattre entre eux s’ils le doivent accepter pour seigneur ou non. Car, auparavant nul d’eux n’en osoit ouvrir la bouche, et maintenant en toutes les assemblées et compagnies le menu peuple et les aultres plus apparens ne parlent d’aultre chose, et croy bien que, sans la malice des Françoys qui tousiours empeschent ceste œuvre, ceulx de la Cité seroient quasi résolus le quérir pour seigneur et prince. »

On lit dans les registres du conseil d’Etat (de 1559 à 1501), plusieurs mentions de tentatives faites par le duc, soit pour obtenir la reconnaissance de ses droits de souveraineté, soit pour engager les bourgeois à entrer en pourparlers au sujet du commerce, et pour le reste. Le Conseil repousse ces insinuations et constate maintes fois que, s’il n’y a pas rupture, c’est grâce aux bons offices de messieurs de Berne. La coalition catholique contre Genève, que nous verrons si ardente et si audacieuse pendant les dernières années du XVIe siècle et les premières du XVIIe, était déjà faite. Le 6 juin 1560, le roi François II écrit au Pape, au roi d’Espagne et à la République de Venise pour les inviter à seconder la louable en treprise que le duc Emmanuel-Philibert vouloit exécuter sur Genève ; presque le même jour, Pie IV écrivait dans le même sens au roi François : les courriers porteurs de ces dépêches durent

'<4{le

se croiser sur la route du Mont-Cenis1. Le Pape, à la réception des lettres du roi de France, renouvela ses instances auprès du roi d’Espagne; le 13 juin, le cardinal Borromée (saint Charles) entretenait .Mgr de Colegno des intentions de la cour de Rome, énumérait les secours d’hommes et d’argent que recevrait le duc s'il se décidait à donner l’assaut à Genève, et affirmait que le Pape avait déjà négocié avec la France et l’Espagne pour obtenir l’évacuation du Piémont. Toutefois, le cardinal engageait la cour de Turin à ne point faire d’éclat et à publier partout qu’il ne s’agissait pas d’une guerre contre les Luthériens, mais simplement de la répression d’une révolte et du recouvrement d’une ville qui était sienne1. Les précautions de saint Charles Borromée font penser à la vivacité de saint François de Sales, conseillant à son tour, quarante ans plus tard, l’attaque de Genève au tils d’Emmanuel-Philibert. Le duc hésita ; Genève dut son salut aux conseils de la duchesse Marguerite et à la politique française, protégeant cette ville malgré son apparente inimitié. Les manœuvres des agents secrets ne discontinuaient pas ; les registres de Genève contiennent de fréquentes délibérations portant défense à tels et tels de continuer avec certains gentilshommes de Savoie des commerces et pratiques préjudiciables aux intérêts de la cité3.

' Bref du Pape Pie IV. PREUVES. n«XLII.

1 Letlre inédite du cardinal Borromée à Mgr di Colegno , PREUVES n» XLIII.

* De 1560 à 1563, le baron de Viry qui, feignant d’étre de l’opinion de Luther, fréquentait fort familièrement à Genève (Guichenon. II. 252), et le napolitain César Maggio, tenaient Je duc informé de tout ce qui se passait dans la ville. Tonso

Page 1