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nistres italiens ; il n’est sorte d’ennuis et de méchancetés dont on ne les accablât, jusqu’à leur refuser les vivres et à détourner les eaux'. Brissac perdit patience, et, sur les plaintes que le duc de Savoie faisait de lui au roi , hasarda cette verte réplique :
« Que tout cela ne procédoit que de la rigueur et de la malice de ses officiers qui prenoient plaisir à dresser nouvelles inventions pour tenir les cinq villes et Carmagnole mesme comme enfermées dans une cage et sans vivres, défendant d’une part et dessous main d’y en porter, et d’autre chargeant le peu qui y vient de tant de droits et péages qu’il n’y a ordre de pouvoir vivre en façon quelconque ; qu’il ne peut endurer telles bravades et nécessités2. »
Il est douteux, cependant, que le duc se prêtât à ces manœuvres ; sa politique inclinait plutôt vers les concessions, surtout en ce qui touchait les relations extérieures ; il n’avait point intérêt à se brouiller avec la France et l’avouait franchement3. Aussi essayait-il d’atténuer les torts de ses officiers, tout en calmant les excès patriotiques du maréchal de Bourdillon et en démasquant les intrigues de
' Mémoires du duc de Setters, 411. 33. — Instructions aui députés du Roy pour la restitution de Pignerol, etc. au duc de Savoye, donnée k Lyon lo 7 octobre 1574.
* Mémoires de Villars, page 1035.
* Plus tard, l'ambassadeur de Savoie, René de I.ucfnge, conseillant à Charles-Emmanuel le maintien sincère de l'alliance française, malgré la situation perdue où les troubles de la Ligue semblaient jeter le royaume, lui rappelait le mot d’Emmanuel- Philibert : Qu'il n’y avoit promesses d't-.spagnr. alliance du pape, d' Empire ou de Suisses qui dût jamais inviter un duc de Savoye à suivre autre parti que celuy de France ; et que l’expérience du passé doit servir à garder l'avenir . (Mamiscrits de Montpellier, dits de Guichenon.J
Charles de Birague, qui. délégué par la cour pour tout concilier , semblait avoir pour mission de tout envenimer. L’essentiel pourtant était d’obtenir la prompte évacuation de Turin. Le duc y sacrifia son amour-propre, et, grâce aux olîrandes spontanées de toutes les classes <le la population, disent les Italiens, put faire un pont d’or aux amis de Birague1.
Le -12 décembre 1562, Emmanuel-Philibert fit son entrée à Turin, à la tête de six cents gentilshommes à cheval, menant à sa droite l'ambassadeur d’Espagne, à sa gauche l’envoyé de Venise. 11 avait t’épée nue a la main, et la remit au fourreau sur la place delà Citadelle5. 11 annonce aux habitants , si querelleurs au moyen-âge, si français depuis les guerres d’Italie, que Turin sera désormais sa capitale et sa résidence; il pose la première pierre d’une citadelle destinée à tenir en bride les mécontents et à fermer, en arrière du Pas de Suze, la route d’Italie par le Mont-Genèvre ; il y installe les Cours de justice, y rétablit l’Université, puis, dès les premiers jours de 1563, passe en Savoie, où de sérieux intérêts réclamaient sa présence.
Le choix définitif de Turin pour capitale ne fit pas d’Emmanuel-Philibert un prince italien,
1 Tonal. Hist. lut. Lmm.-Phil. (Ang. ïuurinorum. 1596.) — Cossé de Brissae fil oublier les exigences de ses collègues par un trait antique. Quantité de négociants de Piémont et de Sa voie, se fiant à sa parole, avaient fourni l’armée de grains et de draps; le roi ne pouvait payer (son budget, en 1563, était de 17 millions en dépense, de 2 1/2 en recette), et le duc en récusait la charge ; Brissae, d’accord avec sa femme , diffère le mariage de sa tille et distribue sa dot aux créanciers de l’armée.
’ A R. TURIN. Helaxiune del ritomo di S. A. R.
Phil. ntl 1562. (Manuscrit.)
comme on l’a trop dit* ; ce rôle était réservé à son fils Charles, sous l’inspiration d’IIenri IV. Les Savoyens craignirent cependant que sa résidence plus habituelle au-delà des Alpes ne les déshéritât de toute action efficace sur les affaires publiques; delà, des plaintes, des regrets, et comme un sentiment de désaffection dont l’avocat général Loys Milliet signalait le danger. L’édit de 1563 sur la mainmorte * , la faveur non déguisée du sénateur Joly, les préliminaires du traité avec les Suisses, furent les fruits de ce voyage en même temps que des concessions faites aux opinions de la Savoie. Pour expliquer les mouvements de l’esprit public, de ce côté des Alpes, il faut donc résumer les faits qui s’y produisirent, de 4560 à !56i, au double point de vue des idées politiques et des idées religieuses3.
La vie publique s’était concentrée dans le Sénat de Chambéry ; cette compagnie, devenue le centre d’une résistance opiniâtre à la politique italienne qu’on supposait au prince, aurait volontiers tout hasardé pour déposséder le Piémont de sa nouvelle importance. Un sénateur, Joly d’Allery , se mit en avant avec l’audace qui caractérise l’enthousiasme des gens qui ne se sont passionnés que par degrés. Joly
’ Cibrario. Origini e progretto. Tome t. 343. — Storia délia monarcilia di Saroja.
Voir ci-dessus, pages 98 et 99.
3 L’édit d’Amboiac (19 mars 1583; accordait aux Calvinistes la liborlé de conscience, et la clôture du concile de Trente était imminente (4 décembre 1503). Impossible de saisir le pourquoi des choses de Savoie, n’en déplaise à certains critiques de ce pays, si l’on ne jette les yeux autour de soi ; dans les affaires comme en mécanique, le contre-coup joue un grand rôle.
était religion naire ; sa belle-mère, la baronne de Crans, dame d’honneur de la duchesse Marguerite, l’était aussi ; on la disait très avancée dans l’intimité de sa maîtresse. Joly avait de nombreuses relations à Genève et en Dauphiné ; il était lié avec d’Entremont, avec Coligny ; sa fortune, ses amis, ses qualités personnelles lui donnaient en Savoie une importance considérable. Les femmes ont toujours eu, dans les guerres civiles surtout, de
fraudes initiatives, a remarqué un historien.
1 y faut des décisions promptes ; on s’y dirige
Élus par l’impression que par le raisonnement.
'ans ces luttes aventureuses oii tout est mal concerté, le hasard tient une grande place et l’héroïsme domine le hasard ; les coups impossibles sont les plus assurés de réussir ; les femmes, avec peu de logique et beaucoup de cœur, font faire de ces coups là. En France, la reine Jeanne d’Albret, la princesse de Condé, Jeanne de Laval, première femme de Coligny, avaient exercé sur les résolutions des Réformés une influence considérable ; en Savoie, la duchesse Marguerite et les femmes de sa maison1, la baronne de Crans, la comtesse de Montbel et d’autres encore, négligées à dessein par les histoires officielles, firent contrepoids à la pression des cours de Rome et de Madrid ; elles assoupirent dans les Alpes le fanatisme qu’on y soufflait d’Espagne ; avec moins de vivacité, elles auraient attiré à elles Genève comme elles avaient réussi à gagner
1 En l'année 1560, la sœur (lu roi, Madeleine (pour Marguerite;, récemment mariée au catholique duc de Savoie, tenait à Nice sa cour dans un esprit fort opposé à la religion et an roi d’Espagne. (Htm . mes. de Granvelle. Bihliolh. de Besançon.)
la cause des Vaudois. Les grandes dames n’avaient point seules le privilège de se passionner
fiour les questions religieuses ; il y avait dans a bourgeoisie et dans le peuple de Chambéry des femmes intelligentes dont l’esprit abordait les âpretés mystiques de la théologie ; certaines illuminées, telles que cette Marie de Velario à laquelle le sénateur Joly donnait asile, attiraient la foule et passaient pour saintes ; du mysticisme à l’hérésie, la pente est glissante. Joly, fort attentif aux affaires de France, croit l’opinion publique suffisamment préparée, et. d’accord sans doute avec la ducnesse, publie un libelle qui est le manifeste du parti. Il y attaque hardiment le pape, Catherine de Médicis, le duc de Nemours ; il y formule l’idée d’un royaume allobroge, conseille au duc de laisser la ce parti catholique, qui perd chaque jour du terrain, et de se déclarer résolument pour la Réforme ; Genève devient capitale, le Dauphiné se rattache à la Savoie, et qui sait ce que peut y ajouter de provinces le démembrement probable du royaume de Charles IX. Un tel projet avait des chances de réussite ; le principe religieux dominait la politique, et cet appoint donné à la Réforme eût changé les destinées de l’Europe. Joly, savoyen avant tout, n’y voyait que la fortune de son pays, Genève faisant contre-poids à Turin, le Sénat de Savoie devenant l’arbitre des intérêts européens, le rival du concile de Trente.
Mais les chefs des religionnaires français ne s’entendirent pas avec le duc Emmanuel-Philibert; l’élève de Charles-Quint, le vieil ami de
(septembre 1561) et les assemblées protestantes de Montpellier, Cahors, Paris (octobre à décembre) semblaient la revanche du tumulte d’Amboise ; on crut pouvoir se passer de la Savoie; enfin le massacre de Vassy (1er mars 1562) réveilla les partis par un furieux coup de tonnerre. L’occasion était manquée. Joly eut le sort des esprits aventureux qui ne savent pas réussir; il fut désavoué. Traduit en justice, pour la forme, il assuma avec esprit et courage ta responsabilité de sa tentative. Il ne reste des procédures qu’un lambeau d’interrogatoire (du •> mai 1562) qui, par bonheur, porte sur les points essentiels :
« Interrogé s’il a des complices à vouloir que S. A. fasse alliance avec les hérétiques de Genève, Berne, Dauphiné et autres, pour déchasser son neveu le roi très-chrétien desdits Dauphiné , Provence et autres pays, et establir un royaume des Alpes où seroit enseignée la religion soi-disant évangélique. — A répondu qu’eu ce il a pour complices tous les vrais Savoysians et encore, se croit-il, les Dauphinois et Provençaux; que, pour la religion, il ne souhaite rien tant (pie soit preschée en icelles provinces, Savoye, Bresse, Piedniont et autres, la vraye catholique réformée, fondée sur l’Ecriture et non sur les nouvellelésde Luther, Calvin, Farel cl autres, cuydant donner par ainsy concorde et fraternelle unvon de tous cbresliens '. »
Pendant que le Sénat informait contre Joly d’Allerv, le duc lui donnait l’ordre de poursuivre (lettre datée de Fossano, 10 juin 1562), puis d’élargir Joly et la baronne de Crans (de Fossano, 21 novembre), et enfin, après
' Ce document précieux, retrouvé par M. Burnier, a été publié dans sou Jlist. du Sénat. Tome 1", Document XXII.)
l’arrêt qui le privait de sa charge de sénateur et le condamnait à l’amende, peines fort légères, vu le cas de lèse-rnajesté et d’hérésie, il réitérait, à la sollicitation de nosire très chère et aimée compagne qui, de rechef, nous en a instamment requis 1 , l’ordre de réintégrer Joly et M,oc de Crans dans tous leurs biens, honneurs et dignités ('de Turin, 1er avril 1563). La connivence du Sénat se prouve par la disjonction de la cause de Joly et de sa bellemère de celle de Marie de Velario, condamnée comme visionnaire, dès le 10 février 1562, à la prison perpétuelle, au pain et à l’eau, dans le couvent des Glarisses réformées de Chambéry1.
L’épisode du libelle eut pour effet immédiat de faire donner à la Savoie une plus large part dans les déterminations du cabinet de Turin. Le duc comprit que son centre d’action étail là, entre Genève et Grenoble ; de 1563 à 1572, il attend et surveille, donnant satisfaction à tous les intérêts du pays, faisant la part égale à tous, pardonnant aux hérétiques1, et confiant au jésuite Codret l’organisation de l’enseignement, tout en étudiant les mémoires que lui présentaient l’évêque de Mondovi et le conseiller Joly. Ces menées, qui nous semblent aventureuses, et dont une chance de [dus, une hésitation de moins, auraient alors suffi, peutêtre, à faire des réalités, n’avaient point contrarié les négociations du duc avec î’Helvétie.
* SÉNAT. Répertoire, Xi II. folios lu, 21 et 117.
* Registres criminels de 1559 à 1564, folio 95.
3 Le 26 juin 1564, lettres de grâce à un laboureur du Faucigny, émissaire des ministres de Thonon, et â un bourgeois de Chambéry convaincu d’avoir pris part à des assemblées et prêches. (Reg. du Sénat. XV, folios 25 et 53.)
Dès 1560, le traité de Lucerne renouait les relations commerciales entre les Etats de Savoie et les Cantons des anciennes Ligues des hautes Allemagnes.
« Entre Savoyens et Suisses, liberté réciproque de voyage et de trafic, en payant les péages et droitures anciennes etaccoustumees; liberté a’échange des bleds, viandes et autres marchandises, tant pour le manger que pour le boire ; défense de retenir les voyageurs et marchands, sauf pour dettes confessées ou obligées par escrit et alors sera à un chacun fait justice telle et semblable que l’on a accoustumé de faire au lieu où l’action et demande se fera. Promesse de ne point donner passage à des troupes hostiles à l’un ou à l’autre parti ; de remettre tous différends à l’arbitrage des autres Cantons en audience publique à Neufchàtel'. »
Le traité de commerce de 1560 devint la pierre angulaire de ceux qui suivirent. Le président du Sénat, Lovs Milliet, le président de la Chambre des comptes, Loys Oddinet, l’ambassadeur Gaspard de Lambert, les sénateurs ou maîtres des comptes Maillard, Bellegarde, Villette, tous savoyens, furent les plus actifs négociateurs des traités avec les Suisses et des tentatives désespérées que fit la cour de Turin pour recouvrer Genève par la diplomatie. Les Archives de cour renferment de volumineux documents qui prouvent que la possession de cette ville était le principal objectif de la politique piémontaise , loyale et prudente avec Emmanuel- Philibert, violente et perfide avec Charles-Emmanuel. On essaie d’obtenir de Berne la reconnaissance des droits du prince
' Il novembre 1560, — AR. TURIN Traitét avrc Ut Suitte*. ( Matin V. Fascftto vm.)
sui' le Vidomnat1, on suppose des conjurations invraisemblables de la part d’une ville qui n’avait ni argent ni soldats et ne se soutenait que par l’énergie morale4, on intéresse les diplomates étrangers au prompt règlement de la question suisse3. Enfin, le 7 août 1564, la médiation des Cantons catholiques amène la ville de Berne à traiter avec le duc sans la participation de Genève * ; Calvin venait de mourir (27 mai), et il semblait que Genève, perdant à la fois la parole de Calvin et l’épée des Bernois, consentirait à transiger.
A la suite de ses concessions dans les vallées vaudoises et d’après les avis qu’il reçoit de ses agents, le duc signe, le 30 octobre 1564, le traité de Lausanne 5. S’il se résigne au sacrifice
1 Archives de Cour. — Instructions secrètes du 21 novembre 1562, pour les députés du duc à la journée de Nyon ; du 22 décembre 1563 pour les députés à l’autre journée de Nyon; et du 6 octobre 1561, pour les députés à la journée de Lausanne.
s Mémoire au pape et J l'abbé de Saint-Soluteur sur l’avis donné au gouverneur de Savoie que divers particuliers de Genève, du consentement des principaux de la ville, avaient formé le complot d’eulever par surprise les citadelles de Montmélian et de Pierre - Châlel (inédit. Mazzu XV. Septembre 1563). — Mémoire de ce que l’abbé de Saint-Soluteur doit dire au pape pour 1’oogager à fournir des subsides dans l’intérêt des catholiques opprimés par ceux de Genève. — Dépêche dans le même sens à l'ambassadeur d'Espagne (inédits. 1561. — Mazzu XVI).
3 Mémoire remis au maréchal de La Vicillevillo et à l’évêque de Limoges, allaut en Suisse pour les affaires du roi de France, afin qu’ils puissent rendre plus prochaine la définition des litiges de S. A. avec Berne. (Inédit, avril 1564. Mazzu XVI.)
4 En 1548, les vingt-cinq années d'alliance bernoise avaient été prorogées ponr cinq ans expirant en mars 1566; l'alliance fut renouvelée, le 9 janvier 1558, dès qu'on put craindre l'évacuation de la Savoie par les Français.
* Archives de cour. VII, Fascette n. /'Texte latin.J
de la rive droite du Léman, s’il abandonne tout espoir de retour à Villeneuve, Chillon, Vevay, Lausanne, N yon, il reprend possession du pays de Gex, du Chablais, des baillages de Ternier et de Gaillard dont le territoire enferme Genève. Le traité garantissait le maintien perpétuel des ministres protestants et le libre exercice du culte réformé dans les provinces restituées. Le duc fit, à cette occasion, une déclaration de principes dont l’histoire, en face de l’impitoyable intolérance du XVIe siècle, a le devoir de proclamer la hardiesse généreuse :
« Quant à nos anciens sujets, ils ont si longtemps continué en leur religion présente, qu’on ne pourroit les en faire despartir sans grande violence, chose du tout contraire à nostre nature. Nous avons vu les malheurs et désolations advenues eu pays voisins par ces diversités de créances ; aussi les chrestiens doivent implorer la grâce de Dieu par te moyen de laquelle estant toutes dissenssions assoupies, la chreslienté retournera à une vraye et bonne union au fait de la religion. Aussy, jamais nos sujets ne seront ny persécutés ny vexés en aucune manière, ny en corps ny en biens par nous, ny nos officiers, et si aucuns desplaisirs leur estaient faits pour ladite religion, nous en ferons punition comme vray prince de justice 1 . »
Emmanuel-Philibert n’avait pas renoncé à séduire Genève. Les bourgeois se roidissaient contre toute escalade diplomatique ; ils relevèrent leurs remparts, soudoyèrent des soldats de fortune pour former le noyau de leur milice et se défendirent avec la môme énergie contre
1 Archives de Berne. — Livre français. III. (Préliminaires du traité de 1 59 4 . )
les agents secrets du prince ' et contre les entreprises de quelques gentilhomrnes renouvelant les coups de main de François de Pontverre*. Leur terreur fut au comble (août 1567), lorsque l’armée du duc d’Albe , toute d’Espagnols et d Italiens, marchant avidement au sac des Pays-Bas, traversa les Alpes par le Mont-Cenis, côtoyant Genève, et gagnant le Nord par la Franche-Comté et la Lorraine. Cette terreur fut partout partagée ; le duc avait ordonné qu’on leur fermât les portes des villes ; les populations, armées à la hâte pour la défense de leurs foyers, respirèrent au départ de ces bandes farouches qu’on devait revoir vingt ans plus tard.
En 1565, le duc charge Balthasard de la Ravoire de négocier avec le duc de Mantoue la solution de la vieille querelle du Montferrat; mais la Maison de Gonzague appartient, pour longtemps encore, aux successeurs de Charles- Quint. En 1560, il répond à l’appel île Max et se rend à Augsbourg ; il laisse en Allemagne Bernardin de Cavour et 500 chevaux fort lestes, aidant l’empc-reur comme ami non comme vassal ; en 1507, il fournit au roi de France, contre les Protestants de Condé et de Coligny, 3,000 fantassins et 1,700 chevaux commandés par Alphonse d’Est ; parmi eux se trouvaient quelques Savoyens, MM . de Mouxv, de Saint-Séverin, de Saint-Vital, etc. ; ils prirent part à la bataille de Saint-Denis où l’on était sept contre trois.
1 SENAT. — Armoire contenant les papiers relatifs auraffaires de Genève, do 1517 à 1792.
* Spon. Histoire de Genève. Tome I. page 190.
« La cour de France a toujours l’œil sur l’Italie, disait le prince à l’ambassadeur Lipomano, pour expliquer cet envoi de troupes, et ne pense qu’à y reprendre pied sans égard pour l’amitié ou les alliances; mais, quel que soit ce danger, puisque l’Espagne me marchande son appui, je deviendrai français, s’il le faut, pour ressaisir l’intégrité de mes Etats. »
Tandis qu’en France les édits de pacification succèdent aux prises d’armes, que Guillaume d’Orange se déclare en Hollande, que l’Espagne, l’Angleterre, l’Autriche sont ensanglantées, le duc de Savoie continue à transformer en conventions militaires ses traités de commerce avec les Suisses. Le 4 mai 1569, le traité de Thonon stipule la restitution du territoire envahi par les Vallésans, en 1536, depuis Saint-Gingolpli jusqu’à la Dranse ; en retour, le duc renonce à tous droits sur le Valley, de Martigny au lac'. Il espérait toujours se dédommager sur Genève des concessions qu’il faisait à Berne; ses compromis avec la conquête et ses actes de tolérance devaient, dans sa pensée, inévitablement amener le retour de Genève redevenue une enclave des
1 Los Bernois et les Vallésans auront droit de faire la traite des blés dans le Chablais et le Faucigny ; en cas de guerre défensive, de part ou d’autre, les Suisses fourniront nu duc des fantassins, et le duc aux Suisses dos cavaliers. Emmanuel- Philibert imitait, vis à vis des Cantons, la diplomatie des roi* de France 5 l'égard des princes allemands delà vallée du Rhin. L’identité de vues amène l'identité de politique. Sous Louis XV, le nombre des régiments allemands à la solde de la France s’éleva jusqu’à 25 (Fieffé. Bist. des troupes êtrang. au service de France j. Le 20 août 1575, la convention de Turin compléta le traité de commerce de 1569 , en exemptant les Vallésans de la traite foraine et des droits de péage sur leurs trafics en Savoie. Le 16 décembre 1590, le traité de Sion rendit la réconciliation définitive.
provinces savoyennes. Les ouvertures des agents discrets de Milliet et de Bellegarde ne furent pas mieux accueillies que celles d’Alardet en 1560. Le duc, malgré les efforts de sa diplomatie', et l’insistance de ses juristes ", après six ans de pourparlers, de 1564 à 1570, dut se déclarer satisfait des restitutions faites par les Bernois et les Vallésans, et accepter pour Genève un arbitrage qui déterminait un modus vivendi, considéré comme définitif par les Genevois, comme provisoire par les Savoyens. Le 5 mai 1570, le traité de Berne renouvelle, au profit de la Savoie, les alliances perpétuelles de 1498 et de 1509. Ce n’est même plus, entre le duc et les Bernois, un simple traité de commerce ou un règlement de limites, mais une convention militaire stipulant l’alliance offensive et défensive des deux Etats, quels que soient la cause, le lieu et le but de la guerre.
« L’extradition est interdite pour fait de religion. — La liberté individuelle est garantie, sauf le cas de dettes prouvées et celui de flagrant délit. — Les procès privés seront portés devant le juge ordinaire, à charge d’appel ; les différends internationaux seront tranchés par arbitres, à Lausanne, un jour de marché, les déductions du procès se faisant en langue germanique afin de mieux et à moins de dépense donner sentence3. »
1 Instructions données au chevalier Birngo (1 décembre 1564) et au président Montforl (20 février 1565). — Mémoires secrets inédits (Arch. de cour).
* Mémoire rédigé par le président Milliet sur les droits de S. A. contre Genève — Kegistre des couférences tenues k la journée de Nyon en 1578 (inédits).
3 Traités publics. I. — Le traité de Berne fut renouvelé k Nyon, par Charles-Emmanuel, le XI octobre 1589.
Le même jour, une convention intervint qui réglait les rapports réciproques de Genève et de la Savoie, autorisant le duc à entrer dans la ville, avec le train ordinaire de sa maison, sans porter préjudice aux libertés civiles et religieuses, et en payant tout; accordant aux marchands genevois la liberté du commerce pour les denrées locales et celle du transit pour les marchandises étrangères, etc. 1 Aller librement d’une frontière à l’autre, vivre dans un perpétuel échange, non-seulement de ballots et d’écus, mais de sentiments et d’idées, pouvoir ainsi se mêler, se pénétrer mutuellement, n’est-ce pas se préparer à devenir une seule nation, surtout quand on est sorti d’une souche commune? La cour de Turin ne cessa pas d’entretenir avec les Ligues Suisses, protestantes ou catholiques, des rapports intimes, et l’on trouve dans les comptes des trésoriers* la preuve de l’importance que le duc attachait à ces relations.
L’état des esprits en Savoie ne laissait pas cependant que de donner des inquiétudes ; depuis 1564, les idées émises par d’Allery avaient fait du chemin ; l’attitude énigmatique du duc vis-à-vis de la Réforme, ses relations multipliées avec la Suisse, l’asile qu’il ne crai-
1 Archives de cour. — Gcuève : Arbitrages de Berne. (Liasse XVI. Fascicule n° III.)
1 1575. Amorces pour les Suisses; payé à Jessé le grec, procureur au Sénat, pour traiter et caresser les délégués des seigneurs de Fribourg venant en la présente ville de Chambéry pour une journée assignée par S. A. 149 livres 10 sols. — Envoyé aux seigneurs de Berne pour ayde de refaire leurs maisons bruslées, 3,200 livres. (AR. CH. C. — Jehan Genevois, trésorier de Savoie.)
gnait pas d’offrir aux réfugiés français, laissaient encore l’opinion publique en suspens sur ce que seraient ses décisions futures. L’infant don Carlos sacrifié en Espagne, les comtes d’Egmont et de Horn inaugurant par le martyre les échafauds des Pays-Bas, Marie Stuart épuisant son agonie, Condé assassiné à Jarnac, Coligny battu a Moncontour, autant de signes précurseurs de la tempête. Pie V donnait pour mot d’ordre au clergé catholique les articles absolus de la bulle In ccmd Domini; et, quantité de Français, redoutant le sort que le duc d’Albe infligeait aux artisans des Flandres, se réfugiaient en Suisse et en Savoie, y apportant la présomption et l’imprudence des émigrés de tous les temps. Leurs discours, leurs exemples, impressionnaient vivement les habitants de Chambéry et des autres villes de la province. Le nombre des étrangers, qui cherchaient la paix ou fuyaient la justice, devint tel, qu’un édit de 15(37 lit une obligation aux hôteliers de ne loger personne sans avertir aussitôt l’officier local, seul juge du parti à prendre pour tolérer les gens de condition et faire vider le pays aux vagabonds et mendiants. Tout savoven du peuple qui s’éloignait de plus d’une demi- journée de marche de sa maison avait le droit de sortir armé ; les soldats de la milice portaient à la ville l’épée et la dague, aux champs l’arquebuse ou le
fustolet de trois pieds ; les gentilshommes et es magistrats n’allaient que par troupes bien munies d’armes offensives et défensives ; les bourgeois les imitaient; les prêtres s’entouraient de serviteurs ; les étrangers se conduisaient comme en pays ennemi, la dague nue à
l’arçon de la selle ou le feu à la mèche de l’arquebuse.
En ces temps d’émotions, où la controverse était à la mode comme le duel, on devait craindre la langue de Farel tout autant que le
fnstolet de Poltrot. Les salles d’hôtelleries et es boutiques des barbiers attiraient le regard par des images lascives collées aux vitres 1 ; on y rimait ces couplets satiriques dont les Dauphinois avaient livré le secret à leurs voisins ; la licence effrénée des danses était telle, que je ne puis rien citer du Traité des danses
Îue Daneau dédiait au roi de Navarre en 1579.
•es soldats à la maraude ; des paysans robustes entassés sous le porche des couvents pour y dérober le pain des pauvres ; des groupes de jeunes gens allant par les chemins en chantant les psaumes de Marot; les maîtres d’école apprenant à lire aux enfants dans YArs amandi d’ilorace ou les épi grammes de Martial; voilà ce que nous montrent le préambule des édits ou les arrêts du Sénat*. Auprès des églises désertes, à l’heure des offices, on jouait aux dés, aux tarots, ou l’on sonnait des aubades 3. Le clergé lui-même donnait l’exemple du désordre, si l’on en croit une lettre écrite de
1 Dn arrêt délibéré par le Sénat, le -21 février 1562, avait vainement prescrit de saisir les livres et les images défendus et de les remplacer dans les lieux publics et les tavernes par |6 crucifix et le catéchisme de Canisius.
1 Recueil doBally. Edition de 1669. tome 1.73. — Archives du Sénat. — Registres des auditions, enquêtes et corrections, du 6 novembre 1559 au 16 décembre 1582.
3 Défense de jouer et de danser contre le mur des églises ; défense de se promener en troupes dans les églises pendant les offices et d’y faire du scandale. (Archives du Sénat. Arrêts de règlement de l'an 1561.)
Rivoli, le 14 octobre 1502, par le duc à l’évêque de Belley*. Le 14 juillet 1567, un arrêt condamne Michelette Gentil et un prêtre de la Sainte-Chapelle ; la peine est légère. Le Sénat remarque à ce propos 2 :
« Que, par la corruption des mœurs, pareil fait n’est
[dus, ce semble, un crime à l’égard des hommes ; a licence étant allée si loin que cela ne passe plus que pour une galanterie; on en rit plutôt qu’à penser ;t le punir, non-seulement en France mais presque partout. »
Le 22 septembre, un prêtre trouble avec des laïcs l’oflice solennel dans l’église du Bourg- Saint-Maurice ; jetant les cierges, les livres, arrachant les tapis, les tentures, chassant l’ officiant, au grand émoi du populaire, pour lui en substituer un autre sur les marches de l’autel3. Ces désordres, et quantité de scandales, déconsidéraient le clergé, donnant raison aux critiques et aux pamphlets de Genève. Aussi, qu’un moine passe par les rues de Chambéry , on l’insulte. L’artisan chantait, en battant le fer ou en tannant ses peaux, des complaintes impies, des chansons moqueuses:
« Carie temps estoit depuis quelques années en çà mal composé et réglé ; les hommes se mettoient sans occasions à dilfamer les gens d’église par verbales injures et aussy de fait sur leurs personnes et biens dont les playes sont fraîches'. »
' Pièces justificatives. Document n° XI,.
* MSS. de la Pratiq. ccclés. do Savoie. Cliap. II. § XI, fol. 25.
3 Arrêt du 16 février 1568 contre l’ierre Sançot et ses complices, à la requête des chanoines de Tarentaise! Voir aussi celui du 24 janvier 1567 contre le prieur de Nantua.
4 Arrêt sur requête du 24 mai 1567.
La politique tirait bon parti de ces désordres ; les gentilshommes du Dauphiné s’assemblaient sur la frontière ; les réfugiés se groupaient dans les châteaux de leurs amis ; l’idée leur vint que la citadelle de Montmélian serait une base d’opérations digne de jouer au pied des Alpes le rôle de La Rochelle sur les côtes de l’Océan, et l’on eut vite noué des intelligences dans la place. Ce complot n’avait rien de sérieux ; mais les gouverneurs de Lyon et de Mâcon, alarmés de ces rassemblements, réclamaient le renvoi des proscrits, et le duc ne voulait se compromettre qu’à bon escient. On réunit assez d’éléments pour prouver le projet d’une surprise de Montmélian ; une enquête sommaire fit pendre deux ou trois vagabonds, jeter aux galères une vingtaine de paysans1, et le duc eut vis-à-vis des protestants un motif suffisant d’user de précautions. L’édit donné à Chambéry, le 1er janvier 1569, n’autorise l’entrée des émigrés sur terre de Savoie que par troupes de vingt-cinq cavaliers au plus ; ils sont tenus de consigner leurs armes, ne peuvent garder que l’epée et la dague, s’engagent à vivre paisiblement, à ne
' Tous les condamnés au* galères furent gradés l'année suivante — Ou trouve aux Archives de cour (Province de Bresse. Mazzo XVI), les informations prises contre Etienne Teppa, de la Cluse en Faucigny, soldat de la garnison du fort de Saint-Maurice à Bourg, nu sujet de la blessure par lui faite au sieur de Montjouvenl, capitaine du fort, à la sollicitation de certains de Genève qui lui promirent une grande récompense s’il pouvait tuer ledit capitaine f'stcj. Mais, en lisant les registres consulaires de Bourg, on voit quelles inimitiés s’était attiré cet officier par sa conduite vis à vis des bourgeois et des soldats ; il est probable que les voies de fait qu’on travestit en complot politique ne furent que le résultat d’une vengeance pçivée. Voir le chapitre IX.
point faire de prêche ni de scandale, et à n’habiter que des villes ouvertes. 11 est interdit aux seigneurs savoyens de leur affermer des maisons-fortes et même de les y recevoir en amis, à titre permanent ; mais le culte réformé est publiquement autorisé en Chahlais, dans les bailliages de Gex et de Ternier ; et, de tous pays, on considère le duché de Savoie comme un lieu d’asile1. Un pas de plus, et le duc Emmanuel-Philibert, trente ans avant l’édit de Nantes, complétait sa ‘politique de neutralité par la reconnaissance légale de la liberté de conscience. Le souvenir de la Saint-Barthélemy ne souillerait pas notre histoire ; il n’y aurait pas eu de Ligueurs ; trois siècles de persécution n’auraient pas pesé sur les consciences ; l’équilibre européen se serait établi par les arts de la paix au lieu de se compliquer par les grandes guerres du XVIIe et du XVIIIe siècles. Peut-on savoir ce que le progrès universel y aurait gagné ou perdu? Ce qu’on ne saurait nier, c’est que, même en Angleterre, sous le règne d’Elisabeth5, jamais ne se rencontra meilleure occasion d’admettre la liberté de conscience comme l’une des bases les plus solides de la paix publique. La Savoie, travaillée par les ministres des deux religions, était prête, sans aucun doute, à les tolérer toutes deux. Les préférences de beaucoup de Savoyens seraient restées certainement acquises à la pure foi catholique ; mais les provinces
' En avril 1562, les magistrats catholiques chassés de Grenoble par le baron des Adrets avaient aussi cherché un refuge à Chambéry.
s Dcl558.i 1603.Consulterrtfiît.d'f?h«i5efh,parM.Dargaud. '
rapprochées du Dauphiné et celles que possédait déjà la Réforme n’eussent point hésité. Au lieu de devenir plus tard, dans les mains de Philippe II, une terrible arme de guerre, la Savoie, asile des libertés violées, eut abrité dans ses vallées paisibles tous ces proscrits qui allèrent chercher un refuge au fond de l’Allemagne ou au-delà des mers.
Emmanuel-Philibert, absorbé par les difficultés de sa tâche, n’avait pas la vue assez perçante pour démêler l’avenir au-delà des situations troubles dont il était comme appesanti. Le travers habituel des princes réformateurs est de se trop fier à la lettre de leurs ordonnances ; ils ne font pas à l’individu une
fiart assez large ; ils brident l’initiative et veuent emprisonner la flamme. De 1559 à 1509, le duc réduisit ses propres tendances à la mesure de ses calculs ; de 1570 à 1580, il les fit céder aux influences extérieures. En 1564, lorsqu’il inscrivait en tête du traité de Lausanne sa déclaration de principes sur la liberté de conscience, il condamnait ses propres rigueurs contre les Yaudois et protestait à l’avance contre les massacres de la Saint-Barthélemy, auxquels pourtant il devait s’associer par le séquestre des biens des victimes'. En 1569, sa politique pouvait déconcerter les manœuvres de la cour d’Espagne à Paris ; mais le jésuite Possevino et les agents du duc d’Albe réussirent à alarmer sa conscience * ; ils lui
1 Affaire de Jacqueline de Montbel veuve de Coligny tArch. du Sénat. Keg. XVII. 129).
1 Arch. de cour. — Correspondante diplomatique avec l'Espaqne. La plupurt de ces dépêches ont été récemment publiée» b Bruxelles.
montrèrent une sorte de lippue formidable contre la religion catholique étreignant l’Europe ; en Espagne, les Moresques s’arment désespérés ; les Turcs, maîtres de la mer d’Orient, menacent l’Autriche, Venise, l’Italie ; les Tartares se montrent à la fois sur le Danube et sur la Vistule ; les nobles flamands se déclarent pour Calvin ; les protestant français livrent les deux sanglantes batailles de Jarnac et de Moncontour; Emmanuel-Philibert céda. Certes, il serait injuste de lui reprocher un manque de discernement ; pour apprécier une époque avec équité, il faut s en faire le contemporain, et le duc Emmanuel-Philibert n’a pu imaginer et suivre qu’une politique purement et spécialement savoyenne. Cependant, sans exiger de lui la conception d’idées générales qui ne sont guère que des chimères, on peut regretter qu’il ait négligé les inspirations hardies de la duchesse Marguerite 1 , les conseils des penseurs qui vivaient autour d’elle*, pour obéir aux suggestions plus dangereuses de Codret et de Possevino, et pour ajourner ses projets. Quand un prince épouse un parti, il ne tarde pas à en devenir l’esclave ; l’abstention du duc de Savoie ne suffît bientôt plus aux Austro-Espagnols; on exigea des actes.
La complication des affaires de France ne laissait pas que de jeter aussi une certaine
1 La plupart des domestiques de la duchesse étaient de la nouvelle opinion, entre autres La Pigne, llochefort, Jean de Brosses, qui se retirèrent depuis & Genève après la mort de cette princesse. (Guichenon. Hist. génial. 11. 254.) On sait le rôle qu'elle joua dans les affaires du sénateur Joly, de la comtesse d'Entremont, etc.
’ Cujas, Amyot, Pancirolo et tant d’autres.
hésitation dans la politique. Emmanuel-Philibert se sentait arrivé à cette heure décisive, où les combinaisons les plus mûrement préparées avortent par un coup de hasard. Les années 1568, 1569 et 1570 se passèrent en atermoiements ; sollicité par les protestants, vivement pressé par les cours de Rome et de Madrid, inquiet de l’agitation du pays, le duc s’installa à Chambéry pour y suivre de plus près les mouvements des religionnaires. Il allait user, comme diversion, du moyen vulgaire par lequel les princes cherchent à se rattacher les mécontents, une guerre en Italie, peut-être une tentative sur Genève 1 ; lors-
Su’une occasion se présenta qui lui permit de onner des gages à la cour de Rome sans compromettre ni ses alliances ni ses principes.
Les victoires des Turcs effrayaient l’Europe, et l’association défensive des peuples chrétiens, proposée en 1459 par Pie II, venait d’être renouvelée par l’énergique Pie V. Soliman, d’abord, Sélim ensuite, avaient sans succès essayé de remplacer l’alliance française, rompue depuis la régence, par celle du duc de Savoie. Emmanuel-Philibert n’était pas assez fort pour adopter une politique aussi hardie ; il renonça à la chimère de Chypre pour ne point inquiéter Venise ; lorsque le pape et Philippe II lui offrirent de commander en chef les flottes combinées, il déclina aussi cet honneur, sous le prétexte du soin de son duché, en réalité pour ne point rompre ses alliances italiennes et ce faisceau de petits Etats dont il commençait à diriger les mouvements ; toutefois, il
1 Denina. Istoria délia Kalia occidentale. Lib. X, cap. V.
prit avec empressement une part active à la croisade et fit partir de Villefranche treize galères sous le commandement d’André Provana. Le plan de campagne, qu’il combina lui-même à la prière du roi d'Espagne1, fut hardiment exécuté par le jeune Don Juan d’Autriche. La flotte chrétienne, arrivée trop tard pour sauver Famagouste, délivra cependant les Cypriotes, et, poursuivant l’amiral turc, incendia ses vaisseaux dans le golfe de Lépante (7 octobre 1571). Le contingent savoyen mérita pendant cette journée l’admiration des alliés ; la galère la Savoyenne, montée par François de Savoie et le capitaine Chabert, lutta pendant trois heures contre sept navires ottomans et fut courée à fond avec ses héroïques défenseurs1.
L’année 4572 fut marquée par un fait considérable pour l’histoire législative des provinces savoyennes. Le 19 décembre, le duc autorise les qens des trois estais de la val d’Aoste à s’assembler pour réunir, colliger et rédiger par écrit leurs coutumes d’autant que toutes nouvelletés sont odieuses et que chacun désire son naturel n’estre forcé. Le 24 mai 1574, il commet le sénateur Ginod pour présider, sans frais, à la rédaction de ce code, à la fois politique, criminel, civil et rural, et qui fut achevé en 1586. Malheureusement, la gravité des af-
1 Lettres des ministres Morillon et Granvelle, publiées en 18:19. VII. 39.
! Tonsi. Hisioria Emman.-Philib., et les deux relations officielles inédites (en italien) qui sont aux Archives de cour, avec la liste des tués et des blessés. Cette rentrée armée de la Savoie dans le concert européen eut sur son avenir une influence presque égale à celle de la part que prit le Piémont, en 1855, à la guerre de Crimée.
faires de France venait, une fois encore, interrompre le progrès pacifique de la Savoie en la troublant jusqu’au fond des consciences.
Les événements se précipitaient. Depuis le massacre de Vassy (1562), les massacres n’avaient pas cessé ; protestants et catholiques se trempaient les mains dans le sang ; la Saint- Barthélemy avait commencé depuis dix ans’ , quand, dans la nuit du 24 août 1572, Charles IX eut le triste courage de tolérer les assassinats de Paris*. Les religionnaires des Cévennes et du Midi étaient prêts, leurs anciens chefs sur pied; aussi en Auvergne, en Dauphiné et en Provence il n’y eut rien ou presque rien. MM. de Cordes et de Tende déclarèrent que, même sur des ordres écrits, ils n’agiraient pas, estant gentilshommes et non tueurs. Dans les vallées d’Angrogne, de Saint- Martin et de La Pérouse, les agents provocateurs eurent plus de succès. Les Vaudois hésitèrent un an ; poussés à bout, ils prirent les armes. Charles de Birague les chastia en sept ou huit jours que dura la poursuite ; nombre restèrent sur le carreau, et tous ceux qu'on prit furent branchés 3.
Aussitôt après les événements de Paris, le duc avait proposé à la ville de Genève une
1 En 1508, trente huguenots, parmi lesquels René de Savoie et plusieurs gentilshommes, furent massacrés ?i Fréjus qu’ils traversaient. Voir D. Long. Les guerres de religion en Dauphiné.
1 On aime à croire, pour l'honneur de la royauté, qu'il ne donna pas le signal du massacre. Lire, au surplus, la lettre qu’il écrivit au comte de Gordes, le 25 aoâl 1572, et dans laquelle les événements de la nuit sont racontés avec un accent de vérité qu’il est difficile de suspecter. (Arch. de cour à Turin.)
1 Rapport original du 23 juillet 1573. (Arch. de cour.)
— fil -
alliance offensive et défensive; craignant, disait-il, que la cité ne succombe aux grandes entreprises qui se tramentdu côté de la France, ce qui seroit trè§ fâcheux pour luy. Genève venait de recevoir dans ses murs 2,300 proscrits et fugitifs ; elle n’avait que 1 ,400 hommes en état de porter les armes ; suspectant, à tort sans doute, les intentions du duc, elle ajourna sa réponse sous le prétexte que le traité qui l’associait aux Bernois ne lui permettait pas d’agir seule. Berne, Zurich, Soleure et Fribourg lui offrent à leur tour une garnison collective ; les syndics refusent, parce que Soleure et Fribourg exigeaient qu’on rétablit la messe, dans la ville, pour leurs soldats catholiques. Dix-huit mille savoyens des paroisses furent assemblés à Chambéry et à Annecy ; puis ce grand émoi disparut dans le tumulte européen.
Deux ans plus tard, le 30 mai 4574, le roi de France mourait à vingt-quatre ans, épuisé de l’épuisement du royaume. Le duc d’Anjou, roi de Pologne depuis quelques mois', s’échappa de ses Etats pour regagner Paris, où sa mère manœuvrait entre les factions pour lui conserver la couronne. 11 pénètre en Italie par le Tyrol, car, idole des catholiques, Henri III redoutait de traverser l’Allemagne
{œotestante ; accueilli avec empressement par e duc de Savoie et ses alliés de Venise, il perd deux mois au milieu des fêtes que lui prodigue l’Itahe. Emmanuel-Philibert lui donne une
' I.e duc d'Anjou avait été élu roi par la dièle de Pologne, le 9 mai 1573. Etudier, pour celle période, les livres du marquis de Noaillcs l'Henri de Valois et la Pologne en 1572. — 3 vol 1861) et de Jos. de Croze. (Les Valois, les Guises el
Philippe II. — 1868.)
escorte de sept mille Savoyens', et le fait reconduire jusqu’à la limite extrême de ses Etats ; sur terre de France, Henri III fut attaqué par Montbrun, chef des protestants du Dauphiné, qui pilla ses équipages en disant :
<r Les armes et le jeu rendent les hommes égaux. Quoy ! Le Roy m’escrit comme Roy ! Qu’il sache que cela seroit bon en temps de paix et que je le cognoistray pour Rov ; mais en temps de guerre, qu’on a le bras armé et le cul sur la selle, tout le monde est compaignon . 4 »
A peine entré dans Lyon, Henri III, comparant la fastueuse et tendre réception de Turin au triste accueil que lui avaient fait les religionnaires, restitua au duc de Savoie les cinq villes ou citadelles de Pignerol, Saviilan, l’Abbaye, la Pérouse, Génouille. Ce succès coûtait cher à la Savoie ; à la suite des fêtes de Turin, si galamment ordonnées par la duchesse Marguerite, qui sut y duper la France à l’avantage de son mari3, la princesse, lasse des fatigues et des émotions de son rôle, mourut presque subitement (14 septembre), sans avoir vu l’accomplissement des vœux qu’elle formait pour son pays d’adoption. La douleur d’Emmanuel -Philibert fut extrême; il voulut achever en personne ce qu’il consi-
1 Six mille fantassins commandes par le comte de Mnzin, mille cavaliers avec le marquis de Lans. l'accompagnèrent de Suze au Pont-de-Ueauvoisin, tant les routes étaient peu sûres.
* Brantôme. Det coronels françois. — Pris en 1575 par l'armée royale au combat du pont de Blacons. près de Crest, Montbrun fut décapité & Grenoble. Le roi eut l’impudeur de dire en refusant sa grâce : II verra à cesle heure s'il est mou compaignon I
1 Bayle. Dictionnaire historique.
dérait comme un legs patriotique, et tint à ce
Îue le traité de Turin, ratifiant les accords de yon, fût signé trois mois, jour pour jour, après la mort -de la duchesse (14 décembre 1 574)’ . La même pensée lui fit poursuivre auprès de la cour de Madrid l’exécution de l’article du traité de 1559 qui subordonnait le départ des Espagnols à l’évacuation du Piémont par les Français; Philippe II ne s’y décide qu’à regret; enfin, le jour anniversaire de la mort de Marguerite, les villes d’Asli et de Santya sont remises aux troupes piémontaises (1 4 septembre 1575).
Marguerite de France était digne de la douleur de son époux et des regrets de ses peuples. Ses contemporains ont vanté les grâces de sa personne, l’élévation de son esprit, la sûreté de son caractère. L’un d’eux nous a laissé d’elle ce portrait :
« Elle avoit moult grâce et miséricorde, des cheveux blonds couleur d’épis dorés, des yeux châtains, le nez un peu fort, les lèvres grosses, la voix doulce, la peau d’un beau blanc de lait teinté de rose. »
C’étoit, dit Ronsard :
« Des neuf Muses la muse et des Grâces la grâce. » Ses médailles, et surtout celle de 1560, qui
1 Traités publics. I, page 114. En échange de l’évacuation du Piémont, le duc fournit à Henri III pour la guerre civile un contingent de 5,000 fantassins; ce fut la première campagne de la milice royale; le comte Delbène n'en ramena que 500. (Cumbiano. Storico discorso. ,\1SS. de la Bibliolh.de l’Univ. de Turin). Déjà, en avril 1573, à la suite d’émeutes en Provence. M. de Gordes avait prié le duc de lui envoyer des troupes; le prince expédia 1,500 hommes, protestant qu’il s’estimera toujours heureux de faire ce qui pourra servir ou agréer à S. M.T.C.
fiorte au revers la devise : Hic nihil expedes, ui donnent le même costume sévère que dans ses portraits, les mêmes grands yeux, le même bon sourire, avec un profil plus net etplus pur. Aussi lettrée, aussi charmante, aussi généreuse que sa tante, la sœur de François 1er, et que sa nièce, la fille de Henri 11, eile eut de plus qu’elles la vertu qui commande le respect.
« Plus que le Roy Henry son frère, dit Brantôme, elle prit partage au pays de France, puisqu'elle y régna sur les esprits et s’y soumit les cœurs. Jamais nom fust plus chanté que le sien, avec tant d’applaudissements et si peu d’envie. »
Son inépuisable charité faisait oublier ses autres séductions ; son esprit avait des ailes ; son cœur était de flamme ; le peuple de Pdvoli, de Nice et de Turin'Tappelait sa mère. Chantée par tous les poètes de son temps, aimant à s’entourer d’artistes et de penseurs, elle rimait en grec avec Daurat, en français avec Ronsard oui, d’après la tradition, écrivit pour elle sa délicieuse chanson de l'Alouette :
Hé Dieu! que je porte d’envie Aux plaisirs de ta douce vie,
Alouette, qui de l’amour Dégoiscs dès l’aube du jour,
Secouant en l’air la rosée Dont ta plume est toute arrosée
Qu’il n’est homme qui ne désire Comme toi devenir oiseau.
Elle invitait Amyot à écrire les vies d’Epaminondas et de Scipion, dont il ne retrouvait
{>as le texte, discutait les Institutes avec Cujas, es Saintes-Ecritures avec Farel, avait pour peintre ordinaire Christoph Amberger, l’ami
d’Holbein1, et accompagnait sur le luth les hymnes de Goudimel. Sa foi austère inclinait parfois vers le mysticisme 2 ; on lui reprochait, comme aux deux autres Marguerites, un penchant peu dissimulé pour les idées de la Réforme ; cependant Pie IV, Pie V et Grégoire XIII la comblèrent de marques d’affection. Indulgente en politique, tolérante en religion, elle sauva autant de victimes que de coupables. Acclimatant autour d’elle tout ce
3ue la Renaissance conservait de lumineux et e délicat, elle prit, pendant quinze années, une part considérable aux affaires publiques, tant au conseil que dans l’action, et rendit à la Savoie d’éminents services. Sa correspondance incessante avec la cour de France, avec ses amis de Rome, d’Espagne, d’Allemagne, des Flandres, les avis qu’elle recevait, les lettres qu’elle écrivait aux agents diplomatiques ou militaires pour atténuer la rigueur d’un ordre, adoucir une transition, témoignent d’une entente parfaite «les questions les plus ardues, d’une âme généreuse et d’un sens droit. Marguerite d’Autriche, dont elle avait le trait et l’énergie, abusa de ses talents politiques pour caresser l'intrigue et secouer la haine, Marguerite de France ne s’en servit que pour le bien public. C’est à ses sollicitations jamais lassées, à son attention toujours en éveil, que
1 Elle avait, duns son cabinet, les magnifiques porlraits de T.uther. de Calvin, de Catherine Bore, d’Erasme, par Unlbein. (I.a realc galtcria di Torino, illuslrata da ttoberto d'Azrglin J
1 L'une de ses iavurilc3, Françoise de Passicr, de Bonneville en Faucigny, publia à Thonon’ en 1603, un livre mystique, (toi-i* ,.ri pspneno! . «eus l’inspiration de ses souvenirs, et qui
avait pour titre : fa*-’ar wirnlcs drl stnor dtServesa.
les Vaudois durent un repos relatif, Genève la liberté, le Piémont la fin de l’occupation militaire, nombre de villes un allégement d’impôts.1 N’eut-elle pas pesé de tout le poids de son cœur sur les plus généreuses résolutions du duc Philibert, n’eut-elle pas répandu autour d’elle d’innombrables bienfaits d’une main libérale et jamais distraite, que les délicieuses strophes de Ronsard déplorant son départ :
« Rien que douleur je ne sçauroy chanter ! »
et le testament du chancelier de l’Hospital, lui léguant sa famille, suffiraient àimmortaliser sa mémoire.
Emmanuel-Philibert avait à peine quarantesept ans ; le départ des Français et des Espa-
f'nols le dégageait de toute servitude politique ; 'opinion commune lui attribuait de grandes vues, des plans hardis; mais il se renferma dans le silence. La mort de la duchesse Marguerite, qu’il associait à toutes ses pensées, à tous ses travaux, lui avait brisé le cœur. En 4558, lors des négociations de son mariage, que la jalousie et la politique semblaient traverser, le duc écrivait d’elle à l’un de ses fidèles amis :
« Souvent vous, entre aultres, m’avez ouy priser et célébrer Madame Marguerite ainsy que convyent aux hauites qualités de sa personne et aux singulières vertus de son couraige, desquelles choses je faisois si grand compte que nous nous estimerons heureux si Dieu nous donne une telle partye et croyons certainement, laissant
' tinsi, quelques semaines avant sa mort, au milieu des préparatifs de fêles cl de voyages de la cour (15741, elle obtenait pour la ville de iiourg l' exemption de la gabelle du sel pendant un an; etc., etc.
les mocqueries à part, qu'il nous adviendra ce dont tant de foys nous avez menacé, c’est que ttous laisserons gouverner à la femme, et que prendrons pevne de luv donner tout contentement . »
En 4575, laissant ses projets interrompus, satisfait d’avoir vuydé le pais de Vétranger , recherchant la solitude dans ses métairies de la Vénerie et de la Vigne Boy ale, le duc Emmanuel vécut à l’écart du monde, plein de dégoût pour la politique, et fort occupé de son salut, car, quoique tolérant, il n’avait pas cessé d’être fervent catholique1. Cette retraite prématurée ne fut pas cependant une abdication. Les ministres Provana, Milliet de Faverges, René de Lucinge, prirent une part plus directe au maniement des affaires ; le duc se réserva les questions diplomatiques et rien ne se fit à ^extérieur que de son aveu. Les plus petits détails attiraient son attention ; je n’en citerai que la lettre écrite au prince de Piémont en 1578, à propos de l’arrestation d’un ministre des vallées vaudoises qui menait des enfants à Genève et qu’on maltraita. Le duc blâme son fils de n’avoir pas étudié l’affaire en personne: — Si cet homme conduit des enfants du Piémont, dit-il, il le faut citer en justice ; s’ils sont de Saluces ou de Dauphiné, il le faut remettre à M. de Bellegarde ; mais surtout,
1 l.ettre inédite du 10 novembre 1558, adressée 5 M.du Hochet.— Pièces justificatives. Dorument n° XXXVIII. I.c prince, malgré le nombre de ses belles amies, suivant l'indulgente expression du temps, ne se crut jamais infidèle. Nos mœurs ne sont-elles pas encore trop, surco point, celles du XVIe siècle?
Voir aux Pièces justificatives. Document n° XXXIX, la belle lettre que le duc écrivit de Savillan, le 4 jnin 1663, an comte de Tende.
traitez plus royalement ces personnes qui sont d’esprit et de résolution ' .
En 1576, le duc réunit les prélats, les gentilshommes, les syndics des paroisses et leur fait prêter serment de fidélité au jeune prince Charles. L’année 1577 fut marquée en Savoie par une recrudescence de la peste qui affligea si souvent le XVIe siècle; un arrêt du 30 août édicta contre les semeurs de contagion des
Îieines atroces5. Malgré la panique universelle, e prince termine avec les Cantons suisses catholiques des négociations ouvertes depuis longtemps; le préambule du traité renferme des considérations élevées, traduites par un style dont la fermeté n’est point sans quelque mélancolie :
« La vraie et bonne intelligence par laquelle la conservation des monarchies et républiques est entretenue donne ample témoignage que , après le souverain Créateur, le principal fondement de leur bien et grandeur procède de la Raison, vrai et seul guide des humains. Ses enseignements unissent les hommes entre eux, les assemblent de liens et société naturelle les uns avec les autres, les faisant se secourir et participer de leurs commodités selon qu’ils sont plus proches, lesquels par ce seul moyen demeurent en repos et pleinement assurés en la douce conservation humaine et réciproque amitié qui doit estre entre les hommes,
1 Archives île cour. Lettres inédites relatives au* affaires des vallées.
* En 1477, au témoignage do Snvyon, il mourut à Genève 7.000 personnes. La peste ne cessa de faire des ravages dans les Alpes de 1473 à 14*2. do 1490 à 1504 ; elle reparut à plusieurs reprises de 1513 à 1523, et reprit avec violence en 1542, 1569, 1570 et 1577. On se vengeait sur les malades de ht terreur du mal.
lesquels la divine bonté a créés pour communication et mutuelle assistance, ce qui se voit jusques aux plus estranges nations »
Jusqu’à sa mort, le duc resta fidèle aux principes de neutralité dont les événements lui faisaient, une nécessité. Il avait protesté, en 1570, contre la cour de Rome, concédant à Cosme de Médicis le titre de grand duc de Toscane ; mais il se contenta de la satisfaction banale que lui donna le bref de Pie V cité par Guichenon. Cet acte du souverain -pontife n’ctait rien moins qu’une tentative d’indépendance contre l’empereur suzerain de Florence et le roi d’Espagne qui se prétendait seigneur de Sienne ; mais, depuis 1529, les princes italiens épousaient des allemandes ou des espagnoles, et avec elles le parti de l’étranger. Le pape réussit à passionner un instant l’Italie contre les Turcs ; la bataille de Lépante ne profita qu’à l’Espagne. En 1578, la bataille des trois rois avait compromis l’existence de la dynastie portugaise, et les prétentions rivales s’agitaient autour du cardinal Henri. Le duc lui envoya un agent sûr, le seigneur de Vineuf, dont les démarches furent traversées par Philippe Il . La même année, la querelle de Charles de Birague et du maréchal de Bellegarde, pour le marquisat de Saluces, le laissa insensible à la tentation d’intervenir dans un pays livré à l’anarchie et dont de simples capitaines usurpaient les villes. Il offre au contraire ses
* Traités publics. I. 125, du « mai 1577. Par lo dernier article. le duc s’engage à payer chaque année à Lucerne 300 florins d'or pour la nourriture de trois à quatre enfants de chacun duces Cantons qui étudieront à Turin.
bons offices à la cour de France, et fait preuve de loyal désintéressement aux entrevues de Grenoble et de Montluel en 1579.
Dès 1559, le duc s’était préoccupé de retenir ceux de ses sujets qui, par habitude, allaient étudier en France, en Italie ou en Allemagne. Il appela, pour professer à l’Université de Turin, les plus célèbres savants ; parmi eux le français Cujas et l’italien Pancirolo. Son ambition fut d’attirer pour ses écoles des élèves étrangers; il recruta les premiers en Suisse ; c’était encore un moyen de combattre l’influence de Genève. Lorscm’il eut pris la résolution de ne rien céder à la Réforme, tout en maintenant sa liberté d’action vis-à-vis des cours de Rome et de Madrid, il chargea le Père Codret, du Faucigny, d’organiser l’enseignement, et fonda les collèges de Turin, de Mondovi et de Chambéry'. Les Jésuites, les plus conciliants des prêtres, et qui ont toujours excellé dans l’éducation de la jeunesse, étaient mieux que tous autres en état d’apaiser les esprits et de rejeter doucement l’opinion publique dans la voie qu’indiquait le prince. Jusqu’en 1728, ils prirent une grande part à la direction des affaires, et leur influence s’est maintenue en Savoie à travers les vicissitudes de leur fortune temporelle. Emmanuel-Philibert appréciait un typographe à l’égal d’un ambassadeur : il y avait déjà des presses célèbres à Chambéry et à Annecy* ; il attira à Mondovi le florentin
’ I.e collège de Chambéry fut institué par lettres-patentes du 3 octobre 1564 ; les classes de grammaire s’y ouvrirent on 1566.
* Voir, tome 1er, page 508. En 1535, l’espagnol l’omar quitta Genève pour Annecy.
Lorenzo Torrentino; Bevilacgua, l’imprimeur officiel à Turin, était l’un (les plus connus d’Italie'. Trait de prudence rarement imité, le duc, au lieu de concentrer dans sa capitale toutes ces fondations, tous ces établissements d’instruction ou d’industrie, prit soin de les répartir dans les principales villes de ses Etats; il disait à ce propos : grosse tète et corps grêle s’associent mal. L’édit de Nice du 31 janvier 1560, sur le rapatriement des capitaines et des savants , me parait contenir , avec ceux de Verceil sur’ le recrutement , et de Rivoli sur la servitude , les principes généraux auxquels le duc Emmanuel- Philibert resta lidèle toute sa vie. En voici le préambule :
« LesEslats, principautés ou républiques se maintiennent comme ils s’estahlissent, c’est à seavoir avec des hommes suffisamment garnys d’armes et de lettres, en usant bien et diligemment de leur capacité, les uns pour conseiller, les autres pour exécuter. Voyant que nos Eslats sont assez bien pourveus, grâce à Dieu, de personnages qui en l’une et l'autre discipline sont bien entendus et versés, estant bien raisonnable qu’ils servent plus tost leur prince naturel et leur patrie que point d’autre et qu’ils soient entretenus dans les offices ordinaires selon que les occasions se présenteront, afin qu’ils soient plus prompts à défendre, garder et maintenir nos Eslats et leur prupre patrie, femmes, enfans et héritages, avec nostre aydo et sous noslre conduite , quand il seroit besoin (que Dieu ne veuille), faisons à tous deffense de sortir de nos Estats pour servir en profession de lettres ou d’armes autre prince que nous. »
1 Le 1er janvier 1573, le duc paya 3.000 livres tournois au commissaire des guerres Girard, français, pour une belle librairie iju'il a donnée au prince noire " fils. (AU. CH. C. Assignations sur les pensions .)
Le corollaire de la défense d’aller étudier à l’étranger et de l’interdiction à tous autres qu’aux marchands d’utiliser au dehors leurs talents ou leurs aptitudes, fut la prohibition aux filles et femmes, qui taschent plus tost par curiosité que par nécessité de chercher journellement party et se marier avec des estrangers, de contracter de tels mariages sans l’aveu du prince, afin d’éviter que les fiefs et terres ne tombent en des mains desquelles il est malaisé de prendre de bonnes assurances ' .
On a dit qu ’ Emmanuel - Philibert n’avait rien innové dans l’ordre judiciaire* ; pour réfuter cette assertion, il suffira de citer l’édit d’établissement du Sénat-Souverain de Savoie (1559-1560) ; la réorganisation des judicatures subalternes; l’abolition des compositions pécuniaires pour la plupart des crimes ; la défense au Sénat de juger les causes autrement que dans l’ordre du rôle, sauf trois fois la semaine pour les prisonniers et les veuves (1560); la révocation de la ferme des amendes, pour éviter que les sujets ne soyent travaillés plus que de raison (1567) ; la répression de l’usure par les ventes à réméré, et la réduction de l’intérêt légal à 7 0/0 3 (1570); la diminution du nombre des procureurs (1571); la suppression de la
1 Edit du 31 janvier 1569 tBally. I. pag. 101).
5 Marquis Costa. Mém. Hist. Tome II, page 77.
3 « Des gens de mauvaise conscience, méprisant toute charité chrestienne, se laissant conduire à une enragée cupidité d’acquérir, sucent le sang du pauvre, etc. Nous n’avons pu entendre sans horreur que plusieurs pour vingt florins de nostre monnoye courante en Savoye acheptent un veissel de froment mesure de Chambéry, payable tous les ans, interest tant excessif et intolérable que nous ne pourrions le passer avec dissimulation sans charge de nostre conscience.» (Recueil de Bally. 1.59.)
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rescision des transactions pour cause de lésion (1577) à V encontre de ceux qui font profit de la misère d’autruy et ont tasché par subtilités d’anéantir la voye des transactions. Mais le législateur dépassait la mesure quand il édictait la peine au fouet contre quiconque, dans sa maison, aurait chanté les psaumes de Tarot' ; qu’il punissait les blasphémateurs, d’amende et rie prison pour les deux premières fois, de trois slrapades de corde en public pour la troisième, et pour la quatrième de la galère ou de la vie, à l’arbitrage des juges*; et qu’il décrétait la confiscation des biens de toute une famille si, à la mort d’un individu, cinq Ou six témoins venaient accuser le défunt du crime d’usure1 * 3!
Ces excès de la loi, ces pénalités exorbitantes n’étaient, au XVT' siècle, que les tâtonnements d’une société mal assise. Avec le duc Emmanuel-Philibert la loi perd ce caractère exclusif qui semble tout attribuer au prince : le conseil et la volonté. On sait pertinemment, à dater de 1559, qui a préparé telle ordonnance ou rédigé les articles de tel édit. Milliet de Faverges, René de Lucinge, Catherin et Raymond Pobel, René de Lyobard, Claude de Montrai cou, Stroppiane, Provana,tout un cortège d’hommes éminents dont il ne cacha point les services, furent les inspirateurs ou les modérateurs des réformes que provoquèrent souvent les manifestations légales du tiers-état, réformes que le prince n’hésitait pas à modifier quand, ex-
1 SENAT. Registre criminel de 1567 à 1569.
* Recueil de Rally. Eilil du SI janvier 1560.
* Ibidem. Ëdil du 8 avril 1505.
périence faite , le Sénat ou les ministres protestaient.
Il est peu de souverains que l’histoire ait autant et si justement flatté que le prince dont je viens de résumer la vie. Où chercher le motif de cette préférence, unique peut-être, si ce n’est dans le respect de cet homme pour l’opinion ? Le désir d’expliquer sa conduite et les motifs de ses actes les plus considérables sont écrits, jour par jour, dans le préambule de ses Ordonnances et dans sa volumineuse correspondance. Le sens juridique de Cujas, l’expansion tendre de la duchesse Marguerite et la loyauté de L’Hospital, ont marqué leur trace dans ces déclarations de principes ; le prince, avec une singulière puissance d’assimilation, leur a imprimé un caractère saisissant et personnel. Un règne ne se résume pas dans un homme; plus ce règne est grand, plus la responsabilité se divise. Mais il est juste que le prince en assume la meilleure part quand il réagit aussi puissamment, par son énergie propre, sur les opinions et sur les idées de ses contemporains. Ce fut en Savoie le rôle d’Emmanuel-Philibert. Par un mutuel échange d’inspirations et de réconfort, le prince et les sujets menèrent à lin une grande œuvre; les sujets par des efforts patients, du patriotisme et de l’indépendance; le prince en appliquant ce bon sens pratique à des vues droites et pures'.
’ Lo l’iémont , en dressant sur la place San Carlo le violent cavalier de Marochetli et eu lui donnant le nom du vainqueur de Saint-Quentin, n’a fait que payer la dette do l'Autriche. La Savoie ne serait que juste si elle érigeait à Chambéry, berceau d'Emmanuel-Philibert , non plus l'effigie du soldat heureux, mais l’image du prince honnête homme.