‹ Histoire de Savoie d'après les documents originauxChapitre 12 sur 48 · KM · texte numérisé non relu

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par les guerres de 1589, et, lorsqu'il fallut donner des gages aux cours de Rome et de Madrid, le duc n'hésita point. En 1594, François de Sales s'était chargé seul d'évangéliser la province ; dans tout le feu de la jeunesse et du dévouement, il refuse la force armée que tenait à sa disposition le baron d'Hermance ; après des mois de stérile labeur, perdant patience, il se plaint enfin que le duc, distrait par d'autres intérêts, néglige d'appuyer ses efforts.

« L'on prcschera pour néant, écrit-il le 20 décembre 1595, si les habitants fuient la prédication. Plaise donc à V. A. de faire convoquer les bourgeois et les inviter par l'un de messieurs du Sénat à entendre, sonder et considérer de près les raisons que les prcscheurs leur proposent pour l'Eglise catholique du giron de laquelle ils furent arrachés nar la pure force des Bernois. — Voslre Chablais, dit-il un an plus tard, est une province ruynée. Quant à moy, j'ay déjà employé XXV11 mois à mes propres dépens en ce misérable pays, et j'ay semé «ntre les épines ou sur les pierres. Certes! outre la recouverte de M. d'Avully et de l'avocat Poncet, ce n'est pas trop grand cas des autres. »

Le sénateur Favre avait déjà l'oreille du prince; sur son avis, François de Sales est mandé à Turin ; il y porte les idées pratiques de son ami le jurisconsulte, traduites dans un langage limpide et persuasif. Depuis quelques mois, les Capucins avaient commence leurs missions dans les environs de Genève , et François, redoutant que leur propagande énergique ne compromît l'œuvre toute d'apaisement et de douceur qu'il avait rêvée, crut écarter le danger de mesures trop brusques en sollicitant le périlleux honneur 4e dinger aeul :ia wuquâte morale 4u Gbabiais.

a Genève est cité capitale du Calvinisme, disait-il au duc. Il y a des gens de tous pays la venant visiter comme un catholique visiteroit Rome. L'Angleterre même fait venir des ministres de Genève; en 1595, elle en fournit vingt à la France. Ses belles et magniliques imprimeries remplissent toute la terre de meschants livres jusques à en faire distribuer aux dépens du public. En 1596, le livre de Rochandieu a esté imprimé à en donner gratuitement pour 700 escus d'or. A cecy se rapportent les esçoles où Ton voit quantité de jeûnes gentilshommes de France, d'Allemagne, etc. — Il faut pour y parer, à Thonon des jésuites, à Annecy un imprimeur, de bons prédicanls par les campagnes, une maison de refuge pour les arts mécaniques, un séminaire pour les belleslettres, et avec cela de l'argent et beaucoup d'argent. On le pourvoit prendre sur les revenus superflus de quelques abbayes. — Que faut-il en somme? Restaurer les églises, rétablir les curés, bailler de la terre aux habitants par de bons édits, lever les offres aux hérétiques, bailler de l'occupation à la jeunesse catholique par les armes, chasser les ministres, surtout celui de Thonon, honorer spécialement décharges et de dignités les catholiques, se montrer libéral pour les nouveaux convertis, etc. \ »

A son retour de Turin, François de Sales, enfiévré , tout modeste qu'il fût, de l'approbation et des caresses du prince, persiste cependant à refuser le secours du bras séculier, et célèbre à Thonon la messe de Noël, en présence de seulement sept ou huit vieilles personnes, tandis que le régiment du comte de Martinengo heurtait aux portes pour prendre ses logements. Les Capucins critiquent les scrupules de l'apôtre ; ils se font forts de tout terminer promptement, disant : Que Ton n'aura

1 Œuvres de saint François de Sales. Edit. de Didot. 1821. — XIV. 76. (Discours au duc. en son conseil décembre 1596.)

pas de peine à ramener à l'obéissance de l'Eglise le petit peuple de Chablais, car il va pour l'ordinaire, sans réflexion, où vont ses maîtres; que d'ailleurs il paraissoit par la facilité que ces prétendus réformés témoignoient à se convertir, qu'ils n'avoient pas des sentiments arrêtés sur la religion1. — Ils ne s'apercevaient pas, dans leur zèle, qu'ils discréditaient d'avance par ces allégations l'éclat de leurs succès. Le duc utilise à la fois les violents et les doux; mais, pas encore de rupture; la situation générale de l'Europe est trop tendue

f)our que l'habile Favre conseille d'exaspérer es Suisses. On use de moyens détournés, d'amorces, selon la langue expressive des trésoriers qui classent sous ce titre tout l'argent destiné a l'achat des consciences, en religion comme en politique. Ce système d'intimidation pour les uns, de séduction pour les autres , qui, au nom de la pure morale évangélique, faisait du positif de la vie, des intérêts matériels, le motif et le prix des abjurations, était familier au duc de Savoie. Depuis longtemps il l'employait, sans succès il est vrai, contre une femme héroïque, Jacqueline de Montbel, comtesse d'Entremont , dont les vingt-six années de tortures morales comptent parmi les épisodes les plus singuliers du XVIe siècle \ L'expérience de quelques mois ne produisit pourtant que déceptions.

* Hist. des miss, des Capucins, d'après leurs propres manuscrits. (Charabéry, 1867. Pages 20 et 73.)

* Les femmes d'autrefois. — Jacqueline de Montbel, veuve de Coligny. (Paris. 1869. Didier, éditeur, avec xix Documents dont plusieurs inédits.)

« Le zèle que j'ay au service de V. A., disait François de Sales, me faict oser dire qu'il importe, et de beaucoup, que laissant icy la liberté qu'ils appellent de conscience, selon le traité de Nyon, elle préfère néanmoins

Cette franchise déplut; le duc, à qui l'on détaillait en les comparant les conversions obtenues par les Capucins et le peu de succès des prédications de Tapotre, confie au sénateur Favre la présidence des tribunaux du Genevois, et le délègue pour déclarer aux habitants

reurs de Calvin (1597); il adjoint à François de Sales, suspect de tiédeur", trois hommes ardents, le jésuite Saunier, les capucins Chérubin de Maurienne et Esprit de la Baume. Ceux-là savaient comment on force les convictions et par quels spectacles on séduit l'oreille et les yeux; les processions d'Annemasse, l'appareil théâtral des cérémonies , les plantations de croix et les distributions d'aumônes jetèrent toutes ces populations dans une émotion profonde. Les violences des capucins contrastaient avec la parole line et persuasive de François de Sales; Chérubin blâmait les conférences paisibles de Thonon et les entrevues de Genève avec Théodore de Bèze ; les trois prêcheurs écrivaient lettres sur letti *es au duc de Savoie , demandant le rappel de cet apôtre par trop naïf dontl'aimable sincérité gênait leurs manœuvres.

i Lettres inédites de saint F rançoix de Sales , publiées par Datta. Tome I, page 170.

- Les sentiments furent partagés sur la manière dout François avait exposé la doctrine de l'Eglise catholique ; certains assuraient que, si ce qu'il avait avancé devenait public, il en serait désavoué. (Vit de saint François, par l'abbé Marsollier.)

du Chablais

« Il gaste plus d'ouvrage en un jour que nous n'en pouvons édifier dans tout le mois ; preschant en ministre plus qu'en prebstre, s'oubliant jusques à nommer les hérétiques ses frères, chose si scandaleuse que les Protestants en font trophée »

Les entrevues de François de Sales et de Théodore de Bèze, dont on voulait faire un illustre transfuge, ne furent pas tout à fait indignes par le ton et par le cœur, remarque M. Sainte-Beuve, de ce que fut ensuite, par la pensée, la tentative de conciliation entre Leibnitz et Bossuet. On peut aussi comparer ces entretiens aux échanges de sympathie de Tévèque Rossillon de Bernex avec le ministre Bénédict Pictet, en 1745. Mais j'y vois autre chose qu'une sollicitation directe du cœur à l'esprit ; derrière la mission que Clément VIII donnait à François , se cache celle , secrète et tortueuse , que Charles - Emmanuel confiait aux trois gentilshommes qui servent d'escorte à l'apôtre. Les allusions du président Favre, dans ses lettres inédites, certaines dépenses équivoques inscrites à cette date dans les écritures du trésorier Roliaz, au compte de Genève, indiquent qu'on avait l'espoir d'y acheter autre chose que le désaveu d'un vieillard. Les voyages de 1597 et 1598 rappellent, par mille nuances, le séjour de l'évêque Alaraet en 1560, et, s'il n'y a pas encore de preuves positives de manœuvres politiques masquées par l'affectueuse cordialité du saint prêtre, on peut cependant amasser assez de présomptions pour proposer la solution de ce problème à la sagacité des

1 Vie de saint François de Sales, par le cur»5 de Saint- Sulpice. Edition de 1854. Page 272, tome I".

chercheurs. A la quatrième visite, François de Sales, comme s'il subissait, à son insu, l'influence des courtiers diplomatiques dont il était suivi et auxquels sa seule réputation ouvrait les portes de Genève, aborda ce coin de l'intérêt personnel où Théodore de Bèze l'exila par cette simple et fière réplique : Assez, Monsieur, je suis trop vieux et trop sourd pour prester l'oreille à de telles paroles 1 . Il est probable que les syndics repoussèrent avec la même indignation les propositions qu'on leur porta. La déception politique ramena le duc a ses premiers desseins; les calvinistes de Thonon payèrent pour les citoyens de Genève. Le cardinal Alexandre de Médicis, le négociateur de Vervins, retournait à Rome ; la peste l'avait empêché de descendre la vallée du Rhône.

« Instruit à fond de l'affaire du Marquisat , remarque Marsolier, il pouvoit contribuer plus que personne à la faire tourner à l'avantage du duc, et Ton ne doutoit point que S. S. ne formât son jugement sur l'avis du Légat. Il lui étoit donc de la dernière importance de le gagner et c'est dans cette vue qu'il partit de Turin pour l'aller recevoir. »

Les Capucins dont François de Sales n'était plus que l'auxiliaire, les évêques de Genève et de Fribourg, M. d'Avully, passionnés comme tous les prosélytes, adressaient au duc message sur message ; « l'assurant des dispositions où se trouvoient les peuples, à la suite d'oraisons publiques, d'embrasser la religion catho-

f On proposait à Théodore de Bèze une retraite à son choix, quatre mille écns d'or de pension, etc., non à titre d'achat mais d'indemnité* Cette subtilité se retrouve marquée dans l'une des définitions du Code Fabritn. Où fut l'écho?

lique, s'ils étoient appuyés de son autorité et de sa présence. » — A. Favre, pour sa part, jugeait 1 occasion propice , puisque la paix générale permettait au prince de concentrer son attention et ses ressources sur ce point unique. Quelle preuve plus forte de dévouement à Rome et à Madrid pouvait -il donner que de montrer le Chablais converti malgré les Bernois, et Genève raillée, menacée malgré Henri IV?

<l Le duc reçut à Hautecombc, des mains de M. Balthazard Magnilier, curé d'Annemasse, envoyé exprès, les lettres de Mgr Claude et du P. Chérubin; après les avoir leûes, demandant de l'encre et du papier , il escrivit au P. Chérubin, de sa main propre, sur les épaules du sieur Boursier, l'un de ses secrétaires, car il étoit au bord du lac du Bourget, prest à s'embarquer sur sa frégate pour aller voir le cardinal de Florence que le mauvois temps avoit arresté àChanaz, petit village sur le Rhosne, éloigné d'une lieue de FabDaïe. »

Il conduit le Légat à Thonon, quoiqu'on ne se fût point encore avisé de passer par cette ville pour aller de France en Italie, dit Marsollier, avec une pointe de malice. Pendant plusieurs jours, ce ne furent que longues processions, conversions bruyantes, sous la pique des cavaliers et grâce à ces entraînements tumultueux où il est aisé de jeter les foules. Les prières des quarante heures servirent de prétexte à des manifestations où la curiosité eut autant de part que la dévotion; de larges distributions de ains, de grains et d'argent, à Ripaille, - â Filly, Thonon, y attirèrent les paysans des vallées de l'Arve et de la Dranse \ Les députés de

1 Le duc dit au cardinal en lui présentant François de Sales: J'ay apporté icy mon espée pour seconder ses saintes entreprises. — AR. CH. C. Missions du Chablais. Mazzo 109.

Berne s'étaient rendus à Thonon pour réclamer la liberté de conscience en Chablais et l'exécution des traités de 1564, 4570 et 4589; le duc leur répondit (me les conversions étaient volontaires ; que d'ailleurs il autoriserait le séjour de trois ministres, pourvu qu'on le laissât envoyer trois capucins prêcher à Berne. La conversion du petit peuple ne satisfaisait le duc qu'à demi ; il sentait bien que rien n'était moins sérieux ; les convictions mieux raisonnées des bourgeois et des gentilshommes ne capitulaient pas encore. Sur le conseil du P. Chérubin, il sé décide à frapper un grand coup. Le 0 octobre 1508 eut lieu, à la maison de ville de Thonon, la fameuse assemblée où le duc Charles, en réplique à Pédit de Nantes, commit un de ces attentats que doit flétrir l'histoire.

Depuis un mois, le Chablais était remué par la parole ardente des missionnaires; dix mille pénitents descendus des vallées encombraient la ville, fanatisés par les sermons, les flagellations, les prières publiques; deux mille arquebusiers campaient aux portes; le Légat, sa suite, les gentilshommes de la garde du prince, vêtus de velours et d'écarlate, les cavaliers l'épée nue, les confréries visitant les croix des chemins, formaient un tableau imposant où le chant des prêtres se mêlait aux clameurs des fanatiques et au bruit sourd de la multitude. C'est à travers ces rues pleines de rumeurs et de menaces que trois cents bourgeois ou nobles durent passer pour répondre à l'appel du prince; désignés à la curiosité ou à l'insulte, ils ne parvinrent pas sans péril jusqu'au lieu de l'assemblée. Chérubin parla deux heures; le prince qui pendant le sermon n'avait cessé de

se toucher la barbe et de tourmenter la poignée de sa dague, signes de colère, dit un contemporain, s'écria tout à coup avec véhémence :

« Il est temps que j'apprenne de vous mesme vostre dernière résolution ; que ceux aui portent la croix blanche sur le cœur passent à ma aroite et ceux qui préfèrent l'hérésie de Calvin à ma sinistre, comme les damnés du jugement! »

Un moment d'hésitation dans cette foule inquiète ; puis les deux tiers environ passent à la droite du prince, salués par les acclamations des prêtres auxquelles repondent les cris du dehors. François de Sales prend à son tour la parole et, les larmes dans la voix, avec une onction pénétrante, il essaie de toucher les imprudents qui demeurent obstinés dans leur foi. Un d'eux se détache du groupe, puis un autre, et c'est tout. Le colonel du régiment du Chablais, Brotty, les bourgeois Joly et Despretz, d'autres encore, notables, hommes de loi, et plusieurs gentilshommes restaient isolés au milieu de cette foule où le respect se mêlait à la surprise.

« C'est donc vous, ennemis de Dieu et du prince, repond le duc, qui prétendez me résister? Je vous feray voir que je suis le maistre. Ça, prenez le nom de ces opiniastres et que sous trois jours ils ayent vidé mes Estats ! »

Le jour même , des lettres-çatentes supprimèrent le culte protestant, révoquèrent tous les officiers, magistrats ou syndics appartenant à la religion réformée, ordonnèrent qu'on brûlât les livres de doctrine , les Bibles en français , les psaumes de Marot, condamnèrent à l'exil quiconque ne ferait pas, entre les mains

des Capucins, profession de bon et pur catholique 1 . Ces mesures extrêmes rencontrèrent une vive opposition parmi les ministres savoyens2; rapprochement singulier, c'était à l'heure même où le Parlement de Paris refusait d'enregistrer Tédit de Nantes. Mais le duc ne ménageait çlus rien ; les conseils passionnés d'Antoine l avre, si persuadé que peu d'hoirs mes s'exposent aux nécessités d'être vagabonds pour affaires de conscience, ceux de Irançois de Sales lui même, entraîné par le milieu violent où il vivait et peut-être aussi par le besoin de faire excuser sa propre débonnaireté, s'accommodaient à une volonté ferme, impitoyable et qui, d'elle-même, allait au-delà de leurs combinaisons. Il avait échoué à Genève dans ce que Auguste de Sales appelle naïvement la tentation de Théodore de Bcze; il profitait, pour emprisonner la ville dans un cercle hostile, de la terreur qu'inspirait aux Suisses l'armée du duc d'Albe . Les Bernois, les députés de Ge- . nève, les princes protestants d'Allemagne, les Hollandais, la reine Elisabeth, élevèrent contre ce coup d'Etat des protestations énergiques mais stériles4. L'intervalle qui s'écoula entre le

1 Lettres-patentes des 5, 6, 12 octobre. — Enquêtes du 12 novembre 1598.

* Nouvelles lettres inédites de saint François. I. 128.

3 Corresp. de Morillon et de Granvelle avec Philippe 11.

4 Les Cantons obtinrent cependant que les conférences ouvertes à Thonon fussent reprises à Hermance, puis à Genève ; les pourparlers du 23 novembre et le Conclusum du 3 décembre 1598, sur la possession du bailliage de Gex et de la Châtcllenic de Gaillard, aboutirent à des accords qui ne furent pas mieux respectés que ceux de Yervins. Les plénipotentiaires de Savoie, le président Chabod , le baron de Ternier et le comte de Yiry, se défendirent mal, n'ayant d'ordres que pour

traité de Vervins et l'invasion d'Henri IV , fut employé, sans trêve ni merci, à pacifier les territoires limitrophes de Genève, selon les expressions des historiens, et à reconquérir le Chablais à la religion de ses pères. La conversion forcée du Chablais vengeait le parti espagnol de la déception de l'édit de Nantes ; jamais les deux principes incarnés dans Charles-Emmanuel et Henri IV ne s'accusèrent avec autant d'énergie qu'en cette année 1598.

« Le duc rétablit, sans violences, le catholicisme en Chablais, a dit un historien d'habitude plus exact 1 ; les Chablaisiens revinrent volontiers à leur religion primitive ; il ne fallut pas beaucoup de temps pour leur faire oublier les doctrines nouvelles, peu de leur goût, et qui n'avaient jamais été adoptées généralement par eux. »

Les lettres de saint François de Sales et les registres du Sénat contredisent ce témoignage. Ce qui était vrai en 4536 ne l'était pas soixante ans plus tard. En 1594, le Chablais ne comptait guère que cent catholiques pour soixante-dix paroisses, et il y avait des prêches réguliers dans soixante-cinq '2. Ce pays, protestant aepuis deux générations, avait, il est vrai, subi la Réforme a regret, comme il subissait les Missions avec répugnance; mais, de 1536 à 1564, sous la rude domination bernoise, de 1564 à 1580 sous l;i tolérante administration d'Emmanuel-Philibert . de 1580 à 1594 sous l'équivoque autorité de son fils, de 1594 à 1597, pendant l'apostolat de François de Sales, de 1597 à 1600 sous les pro-

atcruioyer, contre la logique des conseillers genevois Jean Sarrazin et Jean de Normandie.

1 Marquis Costa. Mêm. hist. II. 113. (Edit. de Turin. 1816./

* Vie de saint François de Sales. Tome ï", page 146.

vocations et l'arbitraire, ces populations, si maltraitées par les Espagnols d'Olivaros et les garnisaires de Martinengo, apprirent à envier la paix de leurs voisins de l'autre côté du lac, à désirer l'indépendance de leurs amis de Genève. La confiscation et l'exil eurent raison des obstinés, l'argent et l'octroi de charges publiques ramenèrent le reste des consciences; mais il y eut des retours et des sursauts dans la soumission apparente à une contrainte odieuse. La lutte sourde, l'abstention, la résistance passive, tout ce rpi'on crut terrassé par le coup d état de Thonon reprit et recommença avec l'invasion française. Le duc, par lettres du 20 juin 1601, invite les peuples du Chablais, de Ternier et de Gaillard à se rendre, avec les femmes et les enfants, aux sermons des capucins sous peine de punition arbitraire. Les mesures de rigueur furent appuyées par la création de quantité de maisons religieuses, l'organisation des confréries, et l'installation à Thonon, Evian, Annecy, d'Ordres puissants destinés à lutter contre les prédications genevoises et le vieux levain des hérésies. Le duc Charles traitait de rêveries les principes formulés par son père dans le traité de Nyon; il avouait n'estre que le fait d'un bon chrestien de courir sus à ceux de Genève, sans leur garder jamais parole ni serment. Il allait droit au but et, comprenant que la Réforme ne serait déracinée qu'à demi dans le comr des nouveaux convertis, il s'attachait à l'éducation des enfants. La création du collège des Jésuites de Thonon, la confiscation des bénéfices aliénés par les Bernois, l'attribution de gros revenus aux curés, aux missionnaires, aux écoles des purois-

ses, r assistance obligatoire des femmes aux offices religieux, l'arbitraire des officiers de justice et de finances, eurent vite resserré les mailles du filet invisible sous lequel se débattait la liberté de conscience.

Cinq ans plus tard, le diocèse de Genève, comprenant une population de quarante mille habitants 1 , comptait (36 chanoines, 4 collégiales, 6 abbayes d'hommes, 4 chartreuses, 5 cou-

70 paroisses, 6 couvents de femmes et 15 maisons d'éducation dirigées par les Jésuites-. La Sainte - Maison de Thonon et la Visitation d'Annecy3 restèrent les plus célèbres de ces fondations. La Sainte -Maison fut légalement établie, le 31 juillet 1601, pour y recueillir ceux qui, ayant tourné à l'hérésie de Calvin, rentr oient au giron de V Eglise sans moyens d'y vivre. On leur enseignait divers métiers ou on les utilisait d'après leur profession; elle avait pour annexe une maison de refuge appelée Y Auberge de Vertu4.

Les précieuses cartes publiées par M. Ga-

* Les guerres du XVIe siècle avaient dépeuplé ce pays. Les bailliages de Gex, Temier et Gaillard comptaient, en 1558, 6,500 âmes (Recensement bernois) ; le tiers disparut de 1589 à 1601. En 1694, on y trouva 9,000 âmes. — Le diocèse d'Annecy (ancien diocèse de Genève) possède, on 1868, une population d'environ 267,000 habitants.

* Compte-rendu de l'état du diocèse pour l'an 1606.

3 Fondée dans l'humble maison de la galerie, le 6 juin 1610, par Mme de Chantai, Jacqueline Favre, fille du président, et M11* de Bréchard, aidées d'une servante de Genève, Jacqueline Coste. En 1866, il y avait 205 couvents de cet ordre.

4 Le duc lui abandonna les revenus de la châtellenie saisis après la rébellion du châtelain. Ces établissements furent gratifiés en 1604, 1609, 1620, 1033, de faveurs spéciales fort im-

mendiants, 41 prieurés,

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berel dans son Histoire de V Eglise de Genève 1 marquent le flux et le reflux alternatif du culte catholique et du culte réformé dans ces contrées. En 4507, la région protestante du lac Léman est délimitée par la Dranse, une ligne qui va de Bellevaux à Bo;"*ge, puis les Voirons, le Salève, le mont de Sion, le Wuache et le Jura. Après 1598, il ne reste, sur la rive de

propriétés épiscopales tombées dans le domaine public en 4535 et constituant le territoire primitif de la ville ; Àrmoy, Draillant, (bailliage de Thonon), Jussy, Vandœuvre, (bailliage de Gaillard), Troinex, Neydens, Valleyri, Chaîna (bailliage de Ternier); Chancy, Avully, etc. (mandement dePeney*).

! édition de 180-i. — 3 vol. in-8°. L'administration religieuse de Genève s'étendait aussi, dans le pays de Gex, sur le mandement de Poney, les enclaves de Moëns et de Genthod ; dans le pays do Vaud sur la paroisse de Célignv. (î« carte de Gaberel. — 1598 à 1687. Tome lï.)

2 Le territoire compacte de la République, groupé à la jonction de l'Arve, du Rhône et du lac, est menacé sur sa frontière sinueuse par les châteaux, les villages fortifiés et les citadelles de Collonge, Choulex, Gaillard, Saint-Julien, Ternier, Sainte- Catherine, Bernex. Les quatre paroisses restées catholiques sur territoire protestant, en 1536 (Juvigny, Monthoux, Annemasse, Etrambières), ont pour équivalent, en 1574 , après le traité de Saint-Julien, les enclaves calvinistes de Jussy, Vandœuvre et Chancy ; les autres îlots ont disparu sous le flot de la propagande; le centre genevois lui-même s'est resserré et comme replié sur lui-même. C'est que, jusque-là, Genève n'avait cessé d'être menacée et convoitée; Richelieu, sentant que l'existence des Etats protestants était devenue une des conditions de l'équilibre européen, protégea Genève; mais Louis XIV, sur la fin de oon règne, imagina de convertir ce perpétuel asile des protestants français. Au lieu d'y envoyer un Résident de la religion réformée, comme ceux que la cour entretenait à Londres, à La Haye, à Strasbourg, on profita de l'occupation de la Savoie par les armées royales pour rétablir la messe dans l'hôtel de M. de Chauvigny , le 30 novembre 1679. La surprise de

Savoie, que les enclaves ap

artenaut à Genève,

Tout en confiant à la diplomatie le soin d'obtenir ce que les armes n'ont pu lui donner, tout en plaidant, à Genève et à Thonon, sa revendication du Marquisat de Saluées en cour de Rome, Charles-Emmanuel, appauvri d'hommes et d'argent, comprend la nécessité de rétablir dans ses Etats le respect de la justice et de chasser du pays les maraudeurs et les bandits qui suivaient les armées ; en même temps il s'eilorce de remplir ses coffres vidés par la guerre. J'abrège la liste des mesures prises:

— Le 20 juin 1598, à la suite des remontrances du Sénat 1 , le duc accorde que le Sénat n'aura égard désormais aux lettres de sursis que si elles sont fondées et réitérées, qu'il passera outre aux lettres de grâce dans le cas de surprise et de scandale, que les officiers de justice seront à la nomination de la cour souveraine. Kn septembre, il prohibe le port d'armes apparentes ou cachées ; révoque les permis accordés pendant les troubles ; renouvelle la défense d'aller étudier ailleurs que dans les pays exclusivement catholiques, de se marier à l'étranger, de prendre du service en Allemagne ou en France. Le 22 septembre, il charge une commission d'établir l'état de consistance des biens et revenus des églises, couvents, hôpitaux et établissements charitables de la Savoie et d'en vérifier les comptes depuis quinze

Strasbourg, en 1C81, fut uu nouvel avertissement; le conflit entre les Cantons catholiques cl les Cantons protestants aurait amené un éclat sans les événements de 1715. Je ne terminerai pas cette courte digression sans rappeler que les tentatives de surprise ou de conversion de Genève furent, à toutes les époipies, exclusivement du fait des Espagnols ou des Français; le peuple de Savoie y demeura étranger. Dans les paroisses frontières, les vieux curés regardaient les pasteurs comme des amis et des frères; c'est la tendance universelle de ces populations sorties d'une souche commune, que les excitations des partis ont pu parfois émouvoir mais jamais aigrir.

» Voir le Document n° XXVII, Hist. du Sénat (Tome 11).

ans. Le 23, il prescrit au Sénat de dresser le rôle des églises et bénéfices, de constater l'état des bâtiments, d'exhorter les ecclésiastiques à les réparer et, faute par eux de le faire, soit négligence soit méchanceté, de saisir leur temporel et de donner les prix-faits pour remettre le tout en bon état d'entretien ; il lui confie le soin de faire de secrètes informations sur les mœurs des religieux et de livrer à leurs juges naturels ceux qui seront convaincus de désordres \ En octobre, défense à quiconque n'est pas noble, prêtre ou privilégié, de porter des armoiries; défense aux héritiers sous bénéfice d'inventaire de se mettre en possession avant la rédaction de l'inventaire en forme authentique2. Le 16 mai 1600, création au Sénat d'une chambre criminelle de cinq membres, en raison de la quantité de procédures arriérées.

Ces bonnes intentions devaient rester lettre morte tant que la sécurité publique n'aurait pas été assurée ; aussi le duc prit-il à cet égard des mesures énergiques. Dès le 1er juillet 1508, Claude Rey, capitaine de justice, reçoit mandat de parcourir les provinces avec ses archers et de pendre, sans procédure ni appel, les voleurs, vagabonds, fainéants, guetteurs de chemins et autres gens sans aveu3. Tandis que le Sénat informe contre quelques gentilshommes accusés d'avoir servi les projets de Lesdiguières4, ou seulement d'avoir eu recours à sa protection5, le duc donne une preuve de tolé-

1 SENAT. Registre XXVIII. Folio 36.

2 Voiries remontrances énergiques du Sénat à propos des abus qu'autorisait jusqu'alors la loi civile.

3 Lettres-patentes transcrites au Reg.XXVIII du Sénat, folio 25.

4 Hercule Isnard d'Entremont, accusé de perfidie pour Hre venu en armes lors de la prise des vallées, etc.

5 Le maître des comptes Michal avait obtenu de Lesdiguièreg des lettres de sauvegarde; on les trouve, à sa mort, parmi

rance, fait si rare sous son règne 1 . C'est qu'il lui fallait de l'argent à tout prix ; point de charges qui ne fussent vénales 2 ; les crimes et les délits se pesaient au trébuchet du changeur3 ; et, si le prince réduisait les taxes de guerre, il en exigeait presque aussitôt l'équivalent sous une autre forme 4. L'édit de péréquation de la taille ( l, r mai 1600) assujettit à l'impôt tous les sujets, à proportion des moyens et industrie d'un chacun, le fort portant le foible, comme il est dit par les édits de 4584 et 4596, sauf que les nobles de moins de cinquante ans de date n'en sont pas exempts, avec répétition des quartiers libérés en 4598. Il faut reconnaître cependant que Charles-Emmanuel ne recourut à ces

ses papiers. Ses biens sont aussitôt saisis ; sa veuve et se* enfants n'obtiennent grâce que moyennant une finance de 1,800 écus d'or. L'avocat au Sénat, Ruflio, qui cependant avait une charge dans la maison de l'Infante, fut aussi poursuivi à raison de certaines sauvegardes présupposées reçues par luy du $hvr des Diguivres. (Reg. XXVII, folios 163, 185, 107.)

1 James et Andrey Testa sont admis à occuper l'office de notaire, malgré qu'ils ne soient pas de la religion catholique. (Reg. XXVIH, folio 93.)

• Sauf celles de sénateurs qui ne le devinrent, un instant, qu'en 1670. Mais les offices de ûnances et de judicature, les emplois les plus élevés comme les plus médiocres, s'accordaient à qui payait le plus. Voir le chapitre X.

* Lettres de grâce au sieur du Chastellet , convaincu de félonie, pour 8,000 écus d'or soleil ; à deux paroisses du pays de Gex pour pareille somme. Voir le procès de Claude Le Noir et de ses belles-sœurs Pernctte et Lucianne Ballatier. (AR.SEN.)

4 L'édit de 1598 décharge la Savoie de tous arrérages dus pour quartiers extraordinaires, contributions de guerre et dérimes ; quelques mois plus tard, un nouvel édit frappe les provinces d'un décime de froment, pour l'entretien des troupes, à raison d'un moudurier pour chaque livre de taille. Le moudurier était un sixième du veissel de froment, lequel à Chamfeéry, équivalait a 81 litres un quart.

moyens extrêmes que lorsqu'il eut épuisé toutes ses ressources, poursuivi ses débiteurs à l'étranger1, aliéné son domaine et ses revenus4 . fie cette époque date la création du mont de piété de Thonon, rendue nécessaire par la misère publique3. La paix seule aurait pu cicatriser ces playes saignantes ; mais elle devait à peine durer deux ans. Si, pour apprécier la condition des populations de la Savoie à la lin du XVIe siècle, on hésite à accepter les témoignages des chroniques contemporaines, continuons à nous renfermer dans l'étude des documents officiels. Jamais, depuis la disette de 1477 4, la misère n'avait été plus grande. Il y avait un demi-siècle que la peste désolait le midi de l'Europe, faisant de temps à autre de subites et terribles apparitions dans la région des Alpes. En 1530, Genève et les rives

1 Le 23 septembre 1598, mondât au sénateur Cavet de se transporter dans les provinces d'Allemagne, Pays-Bas, Flandres, Bourgogne, Autriche, Fronce, Lorraine, pour y retirer, par justice ou par accord, des sujets de S. A., vassaux censife ou taillables , les servis et droits qui lui sont dus. (AR. CH. C.)

'* Contrats avec la dame d'Urfé et d'autres pour la terre de Meximieux, la baronnie de Salneuve, la seigneurie de Virieu, la cassine de Mme de Raconis, etc. (Arch. du Sénat. Reg. XXIII et XX IV. 47 et 42.) — Vente par le duc de son revenu de Tarentaise, valant, d'après les baux a ferme, 1,571 écus d'or pistolets et 3 florins de Savoie, à Chabod de Jacob, sous grâce de rachat perpétuel, pour le prix de 25,000 écus d'or. (Protocole du notaire Pompée Bruiset.)

» 19 novembre 1508. Cet établissement officiel de prêt sur gage fut entretenu par une taxe de deux florins sur chaque tonneau de vin vendu en Chablais. Le tonneau appelé char contenait huit setiers. (R. XXVI II. 223). Le pot de vin ou d'huile s'appelait quarteron à Thonon ; le tonneau valait 200 pots de Montmélian, 240 do Chambéry, ou 445 litres.

* Pendant laquelle la coupe do blé valait sept florins. (Registres de Genève.}

du Léman sont affolées de terreur1 ; de 4554* à 1570, la contagion ne cesse de décimer les villes ; elle sévit dans la vallée du Rhône et le Jura, de mars 1574 à juin 1576; les bourgeois de Bourg, épuisés, empruntèrent à Lyon 1,200 ducats, a 12 0/0, pour faire face aux approvisionnements de la cité et ne furent sou- m tenus que par l'énergie de leur syndic Ribod ; les registres sont muets de 1576 à 1582, pendant une cruelle période de cinq années. En 1580, la peste ayant envahi la Savoie par les vallées du Piémont et par celles de l'Isère el du Rhône, le duc institue à Chambéry le magistrat de la santé, tribunal - chargé de prendre toutes les mesures utiles pour le maintien de la santé publique. La contagion se développe avec une telle intensité que, le 31 octobre 1587, le Sénat fait publier à son de trompe, dans les rues de Chambéry, le règlement dont je résume ici les dispositions essentielles.

« Comme le malheur des temps, etc., outre la malice de plusieurs qui, pousses du mauvais esprit, se seroient oubliés de tant que d'attenter à la vie d'une infinité dr personnes par engraissement i et empoisonnement, etc.; -il sera fait des prières publiques, trois fois le jour,

1 Voir le curieux procès du semeur de peste Michel Caddoz.

5 La peste fit sa première victime en Bresse, le 4 novembre 1554. (Registres de Bourg.)

3 Les attributions de ce tribunal furent confiées au conseil d Etat le l«r août 1583; puis le magistrat de santé rétabli le 26 avril 1588. (S. Reg. XXIV, folio 202.)

4 Un mandat du conseil d'Etat suppléant le conseil de santé, du 19 juin 1587, alloue cinquante florins pour achat de bois, paille et soufre, nécessaires à l'exécution de Claude Robat, semeur de peste. (Axch. Ch. des comptes.; En 1567, le sénateur Balland avait été chargé d'informer a Saint-Jean de Maurienne à l'occasion de certaines semences de peste. (R. du Sén. IX. 62).

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