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par instinct de tout ce qui se faisait par les Piémontais, elle avait laissé tomber avec indifférence les provocations des agents des princes. Elle accueillit avec joie la régente, car les fautes que le prince Thomas commit à Turin, en décimant les honnêtes gens1, en révoquant les cours de justice , en poursuivant à outrance les derniers amis de la régente, n'étaient point faites pour lui attirer les sympathies des Savoyens , ui aiment peu le changement et ont horreur es caprices du pouvoir quand ces caprices les peuvent atteindre. Toutes les ressources de la régente furent concentrées dans les loyales provinces de Savoie*; de Montmélian, la duchesse répond aux témoignages de dévouement du Faucigny, du Chablais, de la Tarentaise, du Val d'Aostc, lève des subsides, enrôle les soldats suisses que lui doivent les Cantons aux termes du traité de 4617. Richelieu se rapproche aussitôt de cette proie qu'il croyait mourante, et dont l'indomptable énergie se réveille avec le danger ; le roi Louis XIII se rend à Grenoble; il sollicite sa sœur de venir l'y visiter. Le bruit courait à Chambéry qu'on allait y décider le mariage de la princesse Marguerite avec le dauphin de France et que2 si le jeune duc, délicat et faible, venait à mourir, la Savoie serait séparée du Piémont et réunie au Dauphiné pour former l'apanage du prince français.
1 Le (émoigaago des historiens piémontais ne peut être suspect; je parle d'après Assarini (tome II, livro m), Capriata (livre xvi), et Vittorio Siri (Mem. recondite. Vol. vm).
1 ÀR. TURIN. Mss. eorresp. inéd. de Madame-Royale et du cardinal de Richelieu (1638 à 1642). C'est à tort, et dans un but dont on ne saisit pas l'intérêt, que certains contemporains ont représenté la Savoie comme tenant, en 1689, le parti des princes contre la France.
Madame -Royale dépêche à Grenoble un ami dévoué pour sonder le terrain; le marquis de Lullins, fêté par le roi et le cardinal, apprend des dames de la cour, car il y avait aes habitudes, le secret de ce voyage singulier. Il repart à bride abattue pour Montmélian où il arrive à minuit; il fait éveiller la duchesse, logée au couvent de Saint-Dominique; on tient conseil. Après son récit, il n'y eut personne de la compagnie qui ne souhaitât d'être à Suzex. La duchesse Chrestienne brava tout et partit aussitôt pour Grenoble, avec Capré de Mégève et le comte d'Aglié, réglant ses affaires comme si elle eût craint d'être retenue. Elle nomme le marquis dePianezze lieutenant- général en Piémont, et commande au marquis de Saint-Germain, gouverneur de Montmélian, de ne jamais laisser le jeune duc sortir de la citadelle ni recevoir d'étrangers, même sur un écrit signé de sa main. Ses prévisions se réalisèrent à demi. Louis XIII l'accueillit avec les démonstrations de la plus sincère affection; mais, le lendemain, le cardinal-ministre lui déclare l'intention du roi de mettre une garnison française à Montmélian et de prendre le jeune prince à sa cour *. Le refus énergique de la régente soulève les colères du- cardinal qui s'emporte jusqu'à oublier le respect. Richelieu essaie sans
1 Guichenon. Hist. gêné al., tomo III, page 040.
2 Tandisjjue le ministre rudoyeit la régente, un officier courait à Montmélian de la part du roi pour saluer le due. Le marquis de Saint-Germain n'eut garde de refuser la porte au messager; mais il lui montra le jeune prince couché et endormi. Le 9 février 1651, la reine Anne d'Autriche, pressée par les Frondeurs, fera débotter le jeune Louis XIV et le remettra an lit ; même jeu, môme illusion.
succès de s'attacher le comte d'Aglié, dont l'influence sur les déterminations de la duchesse lui était connue :
« Vous voilà satisfait , lui dit-il , au sortir de l'audience royale, ayant séparé Madame de Savoye du roy son frère. — Mais Madame-Royale prend party d'ellemesme ; je n'ay ny pouvoir ny droit sur ses conseils, répond le comte. — Eh î riposte le cardinal, plût à Dieu que tout le monde enfust persuadé ! Madame-Royale conserverait sa réputation et ses affaires en iroient mieux.1 »
Madame - Royale repart pour Montmélian , aussi mal satisfaite du roi que le cardinal Tétait d'elle, décidée à tout, et déclarant qu'elle se défendra jusqu'à la dernière heure, plutôt que de consentir aux infamies qu'on lui propose.
Les pourparlers ne discontinuaient pas. Un provincial des capucins de Savoie, le P. Saint- Martin d'Aglié, agent secret de Madame-Royale et muni de ses pleins pouvoirs, homme habile, rompu aux intrigues et resté grand seigneur sous le froc, négociait avec Richelieu et séparément avec chacun des princes. Quelques lignes d'un document curieux feront comprendre ce que pouvait être la situation d'un pays où les grands seigneurs se plaignaient de ne s'être pas vendus assez cher. Richelieu écrivait de Paris, le 44 décembre 1639 :
« Je ne sçaurois assez m' étonner de la continuation de l'aveuglement de Madame, puisqu'il est jusques à tel
1 On accusait Chreslienne de France d'avoir pour le comte d'Aglié les sentiments de Marie de Médicis ponr Concini : Richelieu, dans son Testament politique, ose parler au roi de V inconduite de sa sœur ; et les contemporains affirmaient que quant aux foiblesses des grandes âmes Madame-Royale n'avoit point dégénéré (À. Hamilton. Mémoires du comte de Grammontj.
point qu'il l'expose toujours à sa ruyne. Je suis bien ayse que don Félix et le marquis de Saint-Morice poursuyvent r exécution des choses promises ; pour les plaintes que fait le marquis de Saint-Germain de n'avoir pas reçu des bienfaits du Roy tandis que S. M. estoit à Grenoble, je m'estonne de ce qu'il ne reconnoist pas luy-mesme qu'on l'a fait exprès, de peur de le rendre suspect ; s'il croit que les libéralités au Roy soient raccourcies, il a grand tort ; c'est à luy de se mettre en estât de les mériter et à nous de les lui procurer. 1 »
Cependant, le comte d'Harcourt dégage Casai, assiège Turin, y entre après quatre mois d'un blocus effroyable et y reçoit la régente (19 novembre 1640) au milieu d'acclamations passionnées; les bourgeois, qui pendant tout rété avaient vécu de rats et de pain volé sur des morts, passèrent l'hiver en bals et en mascarades. C'est une des conditions de l'humanité ue les sensations trop vives n'aient guère plus e durée qu'un feu de paille ; on passe brusquement de l'abattement à l'enthousiasme ; rien ne s'oublie aussi vite que la souffrance, si ce n'est un bienfait. Philippe d'Aglié l'éprouva. Seul des ministres, il s'opposait aux représailles que les vainqueurs de lo40 infligèrent aux vainqueurs de 1639; que peut un honnête homme contre les appétits de la foule et la rancune des ambitieux? Accusé de tiédeur par la duchesse elle-même, suspect à la France, il fut un soir jeté dans un carrosse par les agents de Mazarini et n'en descendit qu'au pied du donjon de Vincennes.
Richelieu abusait de sa situation d'arbitre de l'Europe pour traiter la Savoie en province
1 Àrca. des Relations extérieures. — Dépêche du cardinal à M. de Lacour.
française et disposer de ses troupes comme si elles eussent appartenu au roi1. Les princes n'étaient guère plus satisfaits des Espagnols que la régente de Richelieu. Le comte de Siruella exerçait en Piémont tous les actes de la souveraineté au nom de Philippe IV, percevait Fimpôt, levait la milice, et ne manquait pas une occasion de froisser les gentilshommes piémontais. Les parties intéressées comprirent enfin que leur désunion perdait l'Etat, et que l'indépendance du duché allait disparaître si l'on permettait quelques mois encore cette prise de possession tacite des Espagnols en Piémont et clés Français en Savoie. Urbain VIII prit une part active à ces rapprochements ; il redoutait l'extension des Espagnols en Italie autant que l'ingérence des Français dans des affaires qu'il prétendait diriger seul. L'existence, au milieu des Alpes,d'un Etat catholique indépendant était indispensable à ses desseins ; aussi ses agents secrets, les trois capucins diplomates qui se montrèrent, de 1630 a 1644, si discrètement habiles4, durent-ils agir de concert pour obtenir l'assentiment des trois cours intéressées. L'accord se fit aux dépens du cabinet de Madrid.
Les négociations nouées par Mazarini, devenu cardinal, aboutissent au compromis de Turin (14 juin 1642) 3 qui partage le Piémont
1 En 1641, il envoya deux régiments de cavalerie piémontaise et une compagnie d'arquebusiers de Savoie à l'armée de Catalogne.
i Le P. Joseph, qu'on appelait en France l'Eminence grise, le P. Jean de Moncaliere en Savoie, et à Vienne, le P. Chinoga, confesseur de l'impératrice Eléonore de Gonzague.
* Archives de cour. — Tutelles et Régences. Liasse IV. n° 60. — Trattati di Pace trà Madama-Reale Christiana di
entre les oncles du jeune duc et leur livre une large part dans le gouvernement1. La paix n'était quun pis-aller, nul ne s'y trompa; Nice et Ivrée, résidences des princes, devinrent le centre de nouveaux complots. La duchesse ellemême ne dissimulait point. Ecrivant au Sénat de Savoie pour lui annoncer la fin de la guerre civile elle s'exprimait ainsi :
« Notre affection pour nos peuples nous a emportée si avant que nous avons condescendu à cet acte sans exemple ae partager avec les princes nostre autorité et nostre régence.* »
Tandis que la guerre du Piémont se prolonge par cette série de petites manœuvres et de petits succès qui durait depuis 1635, Richelieu meurt (4 décembre 1642); Louis XIII le suit (14 mai 1643), et le règne de Louis XIV s'ouvre par le ministère de Mazarin et la victoire de Rocroy. Les affaires de la Savoie semblèrent, dès lors, reprendre une marche régulière. Le comte d'Aglié, remis en liberté, imprima aux résolu-
Francia egli serenissimi principi Mauritio cardinale e Francisco Tomaso di Savoia. — 14 giugno 1642.
1 Le cardinal Maurice, âgé de 50 ans, épousa sa nièce, Louise de Savoie, qui en avait 14. Les sœurs de cette enfant sacrifiée étaient Marguerite, née en 1635, mariée en 1660 au duc de Parme, et Adélaïde, née en 1636, mariée en 1650 au duc de Bavière.
* SENAT. Registre secret. Il y avait en Savoie quelques intrigants vendus à l'étranger, tels que lo sénateur Davise (Cibrario. Origini eprogresso.) chef du parti espagnol, qui ne manquaient pas une occasion d'amener des conflits entre le Sénat et la Cour ou des querelles entre le peuple et l'armée. En 1643, Janus d'Oncieu remplaça Hector Milliet dans la charge de premier président; la régente l'avait employé dans plusieurs missions auprès de Richelieu et n'avait eu qu'à se louer de sa lovauté. {Galli. Dignità a Cariche del Piemonte. I. 189.;
tions du cabinet une impulsion vigoureuse 1 . En 1644, le duc Charles-Emmanuel, âgé de dix ans, quitte Montmélian et passe les Alpes. Comme une garnison française occupait Turin, il fixe sa résidence à Fossano, au centre du Piémont, aussi loin que possible des places occupées par les alliés de la Régente; cette sorte de protestation ravit les Piémontais et parut impertinente à la France. Mais l'intérêt Fait, à l'occasion, bon marché de la vanité; les revers des Espagnols en Allemagne déterminèrent les ministres à se rapprocher de Louis XIV pour atténuer ce que l'attitude du prince avait eu d'agressif. Le roi ne crut pas payer trop cher la sûreté de l'alliance en restituant Turin, Carmagnole et Santyà2 ; le duc rentre dans sa ca-
1 Deux lettres donnent la clef de cet incident. Le 14 juillet 1643, Gaston d'Orléans écrit à Madame-Royale : « Madame ma sœur, je n'ay pas eu moins de joye de l'entière liberté au© leurs Majestés ont donnée au comte Philippe d'Aglié, que j ay eu de douleur et déplaisir lorsque je sçeus que sans aucune meure délibération, mais par l'animosité et passion particulière du cardinal de Richelieu, il a voit esté arresté prisonnier. Cette procédure si extraordinaire contre une personne innocente où vostre autorité a voit esté si fort blessée, fut trouvée tellement estrange qu'incontinent après la mort dudit cardinal le feu roy, mieux informé, le tira du bois de Vincennes. » — On le retint quelques jours à Paris, puis, en le laissant aller, la reine Anne d'Autriche écrivit à la duchesse, le 3 août 1643: « Ma sœur, je ne doibs point, ce me semble, entrer à justifier ce qui a esté fait du passé, ny à blasmer les actions qui ont esté autorisées du nom du Roy mon seigneur ; j'en ay vu qui m'ont percé le cœur, et luy, avant que de mourir, a bien fait connoistre par sa conduite qu'il en avoit tolérées quelques-unes qu'il n'avoit pas approuvées. Jl fut persuadé que le bien de son service l'obligeoit à se saisir de la personne du comte d'Aglié, il y consentit, etc. >
2 Le traité du Valentin (3 avril 1645) déclare que le roi de France et la duchesse de Savoie veulent témoigner de plus en plus à toute l'Italie qu'ils n'y ont pas d'autres intérêts que ceux de leurs alliés, pour empêcher l'oppression des Espagnols
pitale , et la régente réunit toutes ses ressources pour pacifier le Piémont. Depuis 1641 , la guerre y continuait par des comoats, des surprises entremêlés d'entrevues et de pourparlers ; le mot d'ordre des trois armées semblait être le même : gagner du temps, vivre sur l'habitant. Ces malheureuses provinces, en proie à la maraude des troupes régulières et aux pillages des déserteurs et des bandits, furent mises à feu et à sang par la vendetta de deux familles, que suivit une insurrection sociale aussi sanglante que les jacqueries du moyen-âge. 1
La duchesse Chrestienne sollicitait avec plus d'impatience que jamais la cour de Paris de lui reconnaître le titre royal que Victor-Amédée avait pris sur ses monnaies et dans les actes publics comme héritier de Chypre2. Cecy m'est fort à cœur, écrivait-elle déjà au marquis de Saint-Maurice, le 25 octobre 1637, car je ne prétends pas estre moindre que mes sœurs pour n'arvoir pas comme elles le nom de reine3. C'était le mot de Béatrix de Provence en 1262. Mais,
{Traités publics. I. 550). L'alliance est prorogée de dix ans ; la régente h?re la citadelle de Verrue & nne garnison française et fournit, pour toute la durée de la guerre et pour servir, soit sur le Pô, soit sur le Rhin, *on infanterie de Savoie.
1 AR. TURIN. Mémo rie Mss. sugli evvenimenti di Mondovi e la crudeltà del cavalière Operti. (29 feuillets in-folio). Hist. milit.y tome IV, page 216.
* Emmanuel-Philibert s'était efforcé d'assoupir ces vieilles querelles, qui dataient de 1478 et s'étaient fort envenimées en 1508 et en 1529. En 1619 il y avait eu conflit de préséance, à Paris, entre le vénitien Contarini et l'abbé de la Manta, ambassadeur de Savoie. En 1630, Urbain VIII qualifia les cardinaux d'éminentissimes princes de l'Eglise, titre qui les fit passer avant le duc de Savoie.
3 Elisabeth avait épousé, en 1615 , le prince des Asturies (Philippe IV), et Henriette, en 1625, Charles I«r.
jusqu'en 1642, la question de vanité se compliquait d'une question politique et d'un surcroît ae grandeur qui devaient arrêter Richelieu dans ses projets d'envahissement. Aussi le ministre ajouraa-t-il la décision du roi1. Le P. Monod, auteur du pamphlet de 1633 sur les usurpations de la république de Venise (Trattato del titolo reggio)* se mêla aux manœuvres de la reinemère, du P. Caussin et de Mllc de la Valette, s'y laissa surprendre et fut désavoué, lui pour son imprudence, son livre pour ses vues trop ouvertement ambitieuses. En sacrifiant Monod, la duchesse chargeait Samuel Guichenon d'écrire Y Histoire généalogique de la Royale Mapson de Savoie*, conçue au point de vue exclusif de la splendeur de la dynastie, et dont le dessein général préparait la dictature de Victor- Amédée II. La fille d'Henri IV avait l'âme haute ; au moment où le parlement d'Angleterre détrônait Charles Ier, elle inspirait le livre de René Favre : Le bien public pour le fait de la justice,qui battait en brèche les prérogatives politiques du Sénat de Savoie 4 . Mais René ne put imposer les opinions que son père avait si longtemps pratiquées sur l'omnipotence du prince.
1 Le titre d'altesse royale, les honneurs de la garde et du tambour à la Cour de France ne furent accordés au duc de Savoie que par le traité de Turin du 29 août 1696.
- En 1620, le jurisconsulte piémontais Bagnasaco avait traité au poini «Je vue juridique la question de Chypre dans son : Trattato sopràil regno di Cipro.
3 Lire la dédicace à Madame-Royale {édition de Lyon, de 1660), et la lettre du roi de France, du 6 juillet 1653, adressée à l'auteur.
4 Imprimé à Annecy, chez André Leyat, en juin 1646 ; réimprimé à Paris en 1657. — Voir au chapitre X, page 343.
Le Sénat maintint énergiquement ses droits , fit saisir le livre, révoqua le président du conseil du Genevois et le traduisit à sa barre. Ici encore le calcul des dates éclaircit tout. Lorsque parut le livre du sénateur de la Valbonne, Charles I<r, retiré en Ecosse, semblait, avec l'appui de la France, être à la veille de chasser le parlement , les presbytériens et les indépendants. Le 14 novembre 1646, la régente écrit au Sénat que René Favre a écrit par son ordre ; le procès poursuit; le 14 mars 1647, après la trahison des Ecossais, la régente exhorte le Sénat à rendre la liberté à l'accusé, sauf à continuer la procédure s'il promet de se présenter à toute réquisition. Quelques semaines plus tard, il semble à la duchesse que tous les trônes de sa famille s'écroulent autour d'elle; elle craint de s'aliéner par le Sénat la Savoie, sa fidèle province, et signe, la rougeur au front, une lettre embarrassée qui désavoue Favre et l'humilie elle-même. En France, Mazarin, maître de la récente , et la Fronde secouant ce frêle édifice de duplicités et de bravades; en Espagne, les révoltes de Palerme et de Naples ébranlant jusque dans ses fondements le trône de Philippe IV ; en Angleterre, Charles Ier signant sa propre condamnation dans la fameuse lettre que surprit Cromwell, et où il se vantait d'accommoder bientôt les parlementaires d'une jarretière de chanvre au lieu d'une jarretière de soie; que de motifs pour expliquer cette lettre du 2 juilletl647, où la duchesse, contredisant ses propres paroles du 11 novembre, affirme que le livre du bien public a été imprimé à son insu, qu'il lui déplait et qu'on ait à le supprimer. Le Sénat abusa de l'humiliation de Madame-Royale, et
sa remontrance du 19 juillet 1647, son arrêt de 1648, prouvent que le caprice des princes est encore moins absolu que l'orgueil des compagnies judiciaires1.
Les négociations de paix avoitaient à Munster, où les plénipotentiaires de Savoie ne purent se dégager de f étreinte de Mazarin et obtenir d'être traités comme parties principales et non comme alliés à la suite. Aussi l'ajournement des conférences fut-il accepté avec empressement par la régente, qui se rapprocha dès lors, sans arrière-pensée apparente, de ses beaux-frères, ainsi que le prouve le manifeste daté de Turin , le 13 avril 1646, par lequel elle convoque les trois ordres pour le 10 mai, à l'effet de prêter le serment de fidélité ; la régente s'exprime ainsi:
« Ayant par ordre général du 20 décembre 1642, en exécution du traicté que nous avons faict avec messieurs les princes Maurice et François-Thomas mes beaux-frères, ordonné à tous magistrats, vassaux, feudataires et subjects de S. A. R. tant de çà que de là les monts, de quelle qualité, grade et condition qu'ils soient, de paroistre en personne par devant nous, le 6 de mars 1644, pour prester le serment à monsieur mon fils et au défaust de luy sans enfans masles, légitimes et naturels (que Dieu ne veuille) au dict sieur prince Maurice, et ainsy successivement en faveur des masles selon la prérogative du degré, lequel ordre ayant esté du depuis suspendu pour des légitimes empeschements par celuy qui fut faict à Fossan, le 21 febvner 1644, lesquels cessants, par les présentes, avec l'assistance des princes mes beaux-frères et par Fadvis des gens de nostre conseil résidant, etc. »
1 Ces lettres ont été publiées dans VHist. du Sénat. (II. 30). Mais on regrette que cet incident si grave n'y ait été qu'effleuré ; H\c trat locus.
Les espérances manifestées dans cet écrit ne se réalisèrent pas ; ce fut sans doute la faute des princes plus que celle de la régente, si Ton en juge par les mémoires contemporains et les allusions discrètes de Guichenon. Quoique S. A. R. fut sur le point de la puberté, dit cet historien, et doué d'une grande vivacité d'esprit, néanmoins il n'avoit ni les forces, ni la disposition naturelle, ni la taille de ceux de son âge. Les princes ses oncles en tiraient parti pour le succès de lexirs entreprises particulières. Ils prétendaient que leur pupille devait rester en curatelle jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans; Thomas surtout, turbulent jusqu'à la fin de sa vie, donnait à sa belle-sœur des inquiétudes sans nombre et Vabreuvaitde dégoûts 1 .En 1647, on découvrit un complot de moines contre la vie de la duchesse et celle de son fils, dans lequel furent impliqués les personnages les plus considérables de Turin ; les procédures et la punition furent enveloppées d'un tel mystère que les vrais détails restèrent inconnus5. Madame-
1 ÀR. TURIN. Corresp. diplom. avec l'abbé La Monté, le secrétaire Ricard i et le président Nomis.
s Le moine Gandolfo publiait un almanach pour 1648, dans lequel il prophétisait des morts tragiques. Interrogé sur quel fondement d'astrologie il avait osé prévoir de tels accidents, le moine répondit avec hardiesse : Que ce qu'il avoit écrit l'avoit esté non point sur le peu qu'il connoissoit de cet art ridicule, mais sur ce qu'il sçavoit de la volonté des hommes. Le vieux sénateur Sillani, l'auditeur Mazin, un aventurier nommé Gioja, furent traduits en justice : on fit disparaître les deux premiers; (iioja, que nul ne réclamait, fut condamné par arrêt à être enterré vif; le moine moisit en prisont dit Mercurio, tandis qu'on sollicitait à Rome l'autorisation de le traiter en séculier, quoique, du temps d'Emmanuel- Philibert, remarque Guichenon, on se fût, en pareil cas, dispensé de telles formalités. CEist. généal. II. 978. — Roggio. Chiesa e Stato. I. 77.)
Royale résolut, sur l'insistance du comte d'Aglié, de se débarrasser des co-régents par un coup d'Etat. Elle quitte Turin pour Rivoli, se rapproche d'Ivrée sous prétexte de chasse, se saisit de la ville, fait appel à ses partisans et proclame, par le manifeste du 19 juin 1648 :
« Que S. A. entroit dans sa quatorzième année, par conséquent dans le gouvernement direct de ses Estats, que néanmoins elle ne demeureroit pas éloignée des soins qu'elle estoit obligée de prendre pour tout ce qui regarderoit son service et le bien de ses fidèles sujets, les conjurant de continuer leur mesme zèle et affection que jadis dans l'exercice de leurs charges. »
Charles-Emmanuel II lit aussitôt entériner par les Sénats de Ghambéry et de Turin, et par les Chambres des comptes de Savoie et de Piémont, quelques édits relatifs à la punition des hérétiques, des duellistes et des blasphémateurs, et d'autres renouvelant le vœu de Louis XIII, portant défense de servir à l'étranger, et supprimant dans la formule du serment de fidélité les réserves qu'on y avait insérées en faveur du droit éventuel des princes ses oncles à la couronne ; ce qui se fit ainsi, remarque à dessein Guichenon,pour montrer que S.A.R. voulait être reconnue pour souverain absolu dans ses Etats , sans plus dépendre du Sénat de Savoie ni de ceux de Turin et de Nice.
Madame-Royale n'abdiquait pas ; elle ramenait au contraire, sous le nom de son fils, toute l'autorité dans ses mains et ne l'abandonna qu'avec la vie. D'Ivrée , l'ordre est donné aux troupes franco-savoyennes de prendre l'offensive; le 29 juin, le camp espagnol est pris d'assaut; mais le défaut de canons et d attelages
fait manquer l'invasion de la Lombardie, et le siège de Crémone, mal conduit, aboutit à une retraite absurde1.
En France , la journée des barricades (28 août) répondait aux imprudences de Mazarin enivré de la victoire de Lens ; par bonheur, les révoltes de Portugal, de Catalogne, de Naples, de Sicile, les échecs des Flandres et la fatigue de l'Allemagne privaient la cour de Madrid des ressources qu'elle aurait trouvées dans les troubles de Paris ; les conférences d'Osnabruck et de Munster aboutirent, contre l'espoir de Philippe IV, aux traités de Westphalie (24 octobre 1Ô48), qui préparaient ceux de 1659, de 1668
Marquis de Quincy. Histoire milit. de Louis XIV.