CHAPITRE XI
du traité de cherasco aux traités de westphalie. — la savoie reste française d'allures et de politique.
Les articles secrets de la convention de Cherasco, transformés en traité public par les aveux timides de Mirafiori 1 puis décisifs de Saint-Germain, avaient abouti à la restitution de Pignerol aux Français. Cette nécessité fut accueillie, en Piémont, par un mécontentement général ; l'Espagne protesta; le prince Thomas, le cardinal Maurice et la duchesse de Mantoue, frères et sœur de Victor- Amédée, rompirent avec éclat et passèrent à l'étranger. De maladroites mesures de répression, de fausses démarches auprès des émigrés indisposèrent Richelieu sans ramener les mécontents ; lorsque le duc,
1 L'article essentiel, rédigé en 13 mots, stipulait la remise provisoire de Pignerol (19 octobre 1631) ; la vente de la ville, et du terrain nécessaire pour assurer la libre communication de cette place avec le Dauphin*! par les vallées raudoises, fat signée le 5 mai 1632.
menacé par l'Allemand et l'Espagnol, accusé par les Piémontais de vouloir vendre le pays à la France, se vit réclamer par le cardinal-ministre la remise d'une nouvelle place de sûreté, Cavour sur la route de Saluces, ou Trino sur celle de Casai; il comprit, non sans amertume, qu'il lui serait géographiquement impossible de rester honnête homme 1 .
La Savoie se préoccupait beaucoup plus de ses affaires intérieures que des écarts de la politique. Dès le 13 avril 4631, le duc avait remplacé le Conseil suprême de Chambéry par un Conseil d'Etat provisoire, sous la présidence d'Hector Milliet de Challes*; le 9 juillet, le prince Thomas est chargé de la lieutenance-générale; en 1632, le Sénat, la Chambre des comptes et le Conseil d'Etat sont rétablis comme par le passé. Hector Milliet possédait la confiance du prince; il provoqua plusieurs mesures utiles, et nul doute que l'association de ces deux esprits éminents n'eût produit en Savoie des progrès rapides, si la mort prématurée de l'un et les obstacles que rencontra le second ne fussent venus ralentir la mise en pratique de leurs idées. L'année 1632 fut marquée par l'enquête sur la vie de François de Sales, a l'occasion des préliminaires de sa canonisation; l'ouverture du tombeau du saint évêque donna lieu à une manifestation enthousiaste où le peuple d'Annecy devança les décrets de
1 Un contemporain affirme que le duc était seul de bonne foi en Italie et qu'il n'est point vray que dans le conseil de Savoye on ait conçu les brouillerifs qui ont travaillé les autres princes qui sont delà les monts. (Mich. Baudier. — Hist. du maréchal de Thoyras. Paris, 1644. — Livre III. 228.)
* Il siégea du 16 juin 1631 au 3 avril 163».
Rome. Le duc de Nemours venait de mourir; c'était ce marquis de Saint-Sorlin dont la brillante bravoure et la froide cruauté furent si pesantes aux populations chez lesquelles il fît la guerre, de 4597 à 1628 ; il laissait de jeunes entants; son frère, archevêque de Reims, rentra dans le monde à cette occasion; mais de simples questions d'apanages ne troublaient plus l'Etat, et la succession du Genevois n'affecta que les contrôleurs de finances d'Annecy et les officiers prévaricateurs dont le Sénat voulut apurer les comptes. En 1633, la création de Y Office d'Abondance parut ouvrir une carrière illimitée à l'activité des Savoyens; l'expérience prouva, une fois de plus, qu'il leur faut, pour réussir, le stimulant du besoin et les impérieux labeurs dë l'émigration.
En avril 1634, le duc révoqua le prince Thomas de la lieutenance de Savoie et lui donna pour successeur son propre frère naturel don Félix; il vint l'installer à Chambéry, et profita de ce voyage pour travailler en conseil avec le président Milliet, le conseiller Costa de Villard, le contrôleur des finances Garnerin, le maître des comptes Lambert, l'avocat général Favier, apprenant d'eux, sur place, la situation et les besoins du pays. Mais les ministres piémontais n'étaient pas d'humeur à accepter les allégements de taxes proposés par le Sénat, et le prince eut quelque peine à satisfaire les sujets de Savoie tout en équilibrant son budget.
Pensant avec raison qu à chiffre égal l'impôt est d'autant moins lourd qu'il se répartit sur un plus grand nombre de têtes, le duc, par l'édit du 30 décembre 4635, transforma les décimes habituels de guerre en quatre quartiers ex-
traordinaires de taille sur tous les contribuables; le Sénat mit opposition à la publication de cette mesure. Hector Milliet signa des remontrances énergiques motivées sur la crainte que cet impôt a expédient ne devînt perpétuel, sur l'atteinte qu'il portait aux libertés des villes privilégiées, sur les charges nouvelles qu'il faisait peser sur l'agriculture et qui auraient pour consécjuence une émigration plus considérable en Suisse; ces motifs ne prévalurent pas à Turin. Après dix -huit mois de résistance, le Sénat reçut Tordre d'enregistrer purement et simplement l'édit; la lettre du 23 juin 4637 contenait cette phrase expressive : S. A. Ii. vous commande de dire aux sénateurs que quand elle a envoié des commandements, après un advis ou deux du Sénat, elle veut estre obéye1.
Les événements d'Allemagne permettaient à Richelieu de ne plus dissimuler les tendances qu'il résuma avec tant de grandeur dans son testament politique; Victor- Amédée, impuissant à maintenir sa neutralité, accepte avec répugnance de reprendre les combinaisons du traité de Brusol, rompues par Marie de Médicis ; il refuse de livrer la Savoie, même en échange du titre royal, et limite l'action de la coalition franco-italienne (traité de Rivoli, 15 juin 4635) au partage de la Lombardie. Deux campagnes meurtrières3 n'aboutirent qu'à la défection du duc de
1 Archives du Sénat. Reg. secret, folio 218.
2 Bataille de Lutzen et mort de Gustave-Adolphe (16 novembre 1632), assassinat de Waldstein (25 février 1634), bataille de Nordlingen (6 septembre).
3 Le 28 février 1636, les milices de Maurienne et de Tarentaise se heurtent, dans les rizières de Cerrano, à toutes les forces espagnoles et opèrent, sur les chaussées, une retraite héroïqut
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Panne et à révacuation de la Valteline. Vio tor-Amédée essaie de s'entendre avec le marquis de Leganès, son heureux adversaire; les intrigues de l'ambassadeur Emery font rompre les conférences, et le duc, n'ayant plus d' espoir pour sauver ses Etats que dans un succès rapide, éclatant, traite avec Rome pour la surprise de Genève1, et décide Créqui à marcher droit à Milan. Deux brillants combats dégagent la route; Victor- Amédée, concentrant à Verceil ses magasins et ses réserves, allait franchir la Sesia, quand, la veille du départ, il meurt empoisonné (7 octobre 1637).
Cette mort subite sauvait l'Espagne dans des circonstances à peu près semblables à celles où l'assassinat d'Henri IV l'avait, dix-sept ans
aux applaudissements de l'armée; le 22 juin, l'escadron de Savoie, vigoureusement conduit pur le duc, attaque Leganès à Tornavento et, après trois heures d'une lutte acharnée à l'arme blanche, le force à une retraite si précipitée que, malgré la nuit, il fit quinze milles avant d'oser camper. En 1637, les Savoyens, commandés par le marquis de Ville, tuèrent à Leganès les meilleurs de ses cavaliers à l'attaque de Morano.
1 Au mois de mars 1637, le dur, appuyé par la cour de Rome, essaya contre Genève une escalade diplomatique. Le Mémorandum adressé aux cabinets catholiques s'exprime sans équivoques : « Genève est le séminaire de l'hérésie, la boutique où sont forgées toutes les révoltes de France et d'Allemagne,
l'école d'où sortent les ministres et les livres L'empereur
reprendra lesanciens fiefs des Habsbourg traîtreusement retenus par Berne et Zurich ; la Savoie recouvrera le pays de Vaud pour jouir comme autrefois des rivages du Léman, etc. » — Le nonce du pape se plaignit de ce procédé, disant : qu'il était imprudent de publier un document de cette nature ; que de tels projets voulaient être tenus secrets, et que* dorénavant, il faudrait agir avec plus de précaution à cause de la politique suspecte de la France. (Archives de cour : Catégorie XII*. Mazxo VI, griefs contre Genève). De 1638 à 1674, les agents piémontais ne cesseront pas do surveiller Genève et d'y organiser des complots.
plus tôt, également préservée des plus grands périls 1 ; ce fut un cruel embarras pour la France, un désastre pour la Savoie. Victor- Amédée Ier, aussi brave, aussi spirituel que son père, possédait de plus que lui le respect de la foi jurée et n'avait pas son mépris des hommes. On ne lui reprochoit, dit Guichenon, que deux imperfections; l'une qu'il déféroit trop aux avis des gens de finance, l'autre qu'il ne prodiguoit rien à ses meilleurs serviteurs. Ce blâme est aujourd'hui devenu un éloge qui se passe de commentaires.
L'ambassadeur de France , d'Emery, fort maltraité par les historiens piémontais*, sauva la dynastie. Il conduisit la régente et le jeune François-Hyacinthe àVerceil, sous la protection de Tannée française, et déjoua les intrigues des princes accourus l'un de Rome, l'autre des Flandres. Le régente proclame sa prise de possession du pouvoir par un manifeste où elle enumère ses droits à la tutelle dérivant des dispositions de la loi commune, des coustumes et Statuts de Savoye, et de l'intention du feu seigneur duc par luy expressément déclarée ; elle convoque à Turin, pour le 18 décembre 4637, les députés des trois ordres afin de prêter solennellement le serment de fidélité au jeune
1 Le duc fat pris du mal qui l'emporta, avec ses lieutenants le comte de Verrue et le marquis d& Ville, chez le maréchal de Créqui où il soupait. Ce fut une habileté de la part des coupables, quels qu'ils fussent, de jeter quelque soupçon sur la conduite de la cour de France. Voir Vitt. Siri (Mem. reconditej et Mich. Baudier. fHist. du maréchal de Thoyras. Paris, 1644. IH. SWetsuiv.)
* Comte de Saluées {Hist. milit. IV. 22 et 40). Tesauro. (Origine delta guerra civile del Piemonte), et Galeazzo Cualdo fChroniquei).
duc. A ce moment, Richelieu donnait d'excellents conseils :
a Qu'il seroit important, dans ces commencements, pour s'attacher les populations de la Savoie, de soulager les peuples et leur oster partie des impositions dont il estoient chargez ; que si cela est impossible pendant la guerre, qu'elle leur fasse au moins entendre qu'elle n'attendoit que la paix pour leur procurer les allégements qui n'estoient point encore en son pouvoir. 1 »
La duchesse Ghrestienne prit, en effet, plusieurs mesures qui attestent son bon vouloir, sa sollicitude pour les intérêts publics, et son intention de s attacher le tiers-état * pour l'opposer à la noblesse, fort travaillée par le prince Thomas, et au clergé dont plusieurs dignitaires, et en particulier 1 archevêque de Tarentaise, étaient tout dévoués au cardinal Maurice. Les lettres multipliées échangées entre les princes et leurs agents de Savoie, de 1634 à 4647, révèlent la vivacité de ces manœuvres, comme aussi leur peu de succès.
Leganès entre en Piémont comme un libérateur et adjure les Italiens de se lever en masse pour rejeter les Français au-delà des Alpes ; d'Emery se saisit de la dictature, sauve Casai, organise la victoire, punit les traîtres, et entraîne la régente jusqu'au milieu de Tannée. La beauté, la jeunesse, la grâce séduisante de Chrestienne exaltent le dévouement des soldats ; mais le cardinal de La Valette, successeur de
1 Aubery. Hist. de Richelieu, tome I. 304.
3 Le 28 janvier 1638, la régente confirme les patentes de privilèges accordées aux bourgeois de Chambéry en 1566, 1588, 1601 et 1608, et déroge en leur faveur à l'édit de finances de 1635 (SENAT. Reg. XXXVI. Î10); etc.
Créqui, tué sous les murs de Brème, perdait au conseil les heures qu'il aurait dû passer à cheval; on ne put débloquer Verceil , le Montferrat fut envahi 1 ; ces entreprises manquées amenèrent de part et d'autre de vifs reproches, et la mort de François-Hyacinthe (4 octobre 1638), en rapprochant du trône les frères du feu duc, mit les affaires au çire.
Chrestienne de trance n'était ni une Marie de Médicis, ni une Anne d'Autriche, bien qu'on Tait accusée comme elles de faire de la politique avec son cœur. La seconde régence débuta par des coups de vigueur; on ne marchanda pas la noblesse, on ne pilla pas les finances, mais on notifia aux chefs de l'armée et de la justice l'avènement de Charles-Emmanuel II, son second fils, âgé de quatre ans2. La mortd'Hyacinthe,un an presque jour pour jour après celle de Victor-Amédée, semblait à la duchesse régente et à ses conseillers un avertissement de tout prévoir et de tout craindre. Le Piémont, tant de fois remué au contact successif de toutes ces armées d'étrangers, se livrait aisément aux intrigues; mais la Savoie se rallia de suite et sans arrière-pensée à l'innocence de l'enfant et au courage de sa mère. Une nouvelle assemblée des députés des trois ordres eut lieu à Turin ; les nobles qui ne s'y firent pas représenter furent prives de leurs fiefs, les villes
dont les mandataires ne répondirent pas à
1 A Felissano, le 28 septembre 1638, les gentilshommes de l'escadron de Savoie taillèrent en pièces, un contre trois, les cavaliers polonais et croates de don Francisco de Melo, successeur de Leganès.
8 Né à Turin en 1034, il épouse en 1663 Françoise d'Orléans, fille de Gaston, et,en 1G64, Jeanne- Baptiste de Savoie-Nemours.
l'appel de leur nom durent payer l'amende de cinq cents écus d'or; il y eut, d'après les comptes du général des finances, quatre cent dix-sept gentilshommes en retard et seulement deux communes, encore les députés de cellesci justifièrent d'un accident au passage des Alpes et se présentèrent le lendemain.
En 1639, Chrestienne de France avait trentetrois ans; elle était dans tout l'éclat de sa beauté ; telle Ta représentée Philippe de Champaigne dans son portrait du château de Moncaliere. Les yeux bleus, des perles mêlées à ses tresses blondes%les épaules nues, cette ravissante personne, l'air un peu surpris, mais sûre d'elle-même, frissonne au vent des Alpes dans son corsage de satin clair. Assise et souriante, mais prête à se tenir droite et lière, elle effeuille d'une main distraite la couronne de fleurs qui symbolise son orageuse royauté, si fragile sous son éclat. Fine, élégante, elle rappelle le portrait de Mme de Grignan par Mignard,sauf que le nez, droit, le pli accentué des lèvres, je ne sais quel air de sereine grandeur révèlent, sous la femme, la régente et la mère. C'est une reine que la révolte surprend au bal.
Tandis que la régente se débat contre le parti piémontais 1 , résiste à Richelieu et, avertie
1 Deux hommes que Yictor-Amédée avait fait arrêter, en 1632, comme suspects, et que la régente fit relâcher, étaient • devenus les chefs de la révolte au nom de l'autonomie piéraontaise ; ils se disaient aussi ennemis de la Savoie que de la France, aussi hostiles à la régente qu'à Richelieu. Pazero, comte de Cervère, était l'Âme des conjurés ; nouveau Machiavel, il avait publié, en 1627, un livre singulier sous le titre : l'Arte del segretaro volttico; Masserati obéissait à son ami et entraînait après lui toute la noblesse avec le comte Capris et le comte de Bens. Le parti français était conduit par le comte
par le sort du P. Monod, commence contre le tout puissant cardinal-ministre cette lutte compliquée du droit contre l'ambition, de la souplesse contre la ruse, où Madame-Royale, si elle n'eut pas le bonheur de toujours vaincre, eut du moins le mérite d'avoir toujours fait son devoir, les princes livrent le Piémont à l'Autriche (17 mars 1639) en échange des patentes impériales qui les reconnaissent comme seuls tuteurs et régents1. La situation de la duchesse Chrestienne était si désespérée qu'elle adressa au roi son frère, de Turin, le 17 avril, ce suprême appel :
d'Àglié, favori de la duchesse, et deux savoyens, le comte de Saint-Maurice et le P. Monod. Le cardinal Maurice, surpris sous un déguisement, ù la veille de pénétrer dans Chieri, est reconduit à la frontière ; Pnzero, saisi à Turin le jour où il doit enlever la citadelle, s'évade. D'Emery, furieux, dénonce à Richelieu la générosité de la régente comme une trahison ; il accuse le P. Monod de négocier un accord entre les princes et leur belle-sœur et exige son renvoi. Sur le refus de la régente de sacrifier à d'absurdes soupçons son serviteur, son confesseur et son ami, Monod est enlevé près d'ivréect jeté dans un cachot de Pignerol. Le P. Monod jouait le rôle de l'abbé Scaglia , mais avec moins de prudence et de succès. Son cas a été raconté de plusieurs manières; ce qui est certain, c'est qu'il possédait une grande influence et que la duchesse ne se décidait à rien que sur son avis. Il avait été compromis dans l'affaire du P. Caussin lorsqu'on essaya d'obtenir de Louis XIII le rappel de la reine-mère et le renvoi de Richelieu ; c'est le motif que plusieurs écrivains, en particulier Aubery (l. 367) donnent ù l'animosité évidente du cardinal contre le jésuite savoyen. D'Emery comprit que Monod, enfermé ù Pignerol, passerait vite pour un martyr; on le transféra dans une prison piémontaise, à Coni , puis, en Savoie, au château de Myolans, où il mourut en 1641, comme l'établit une dépêche du gouverneur de Montmélian, Cagnole.
1 Les Patentes du 18 mai 1639 frappent de nullité tons les actes du gouvernement depuis la mort de Victor-Amédée et déclarent coupables de lèze-majesté quiconque obéira aux édiCs de Madame-Royale ou exécutera les arrêts de ses cours de justice. Jamais on n'osa exciter avec plus d'audace au mépris du trône
« Nous sommes en mauvais estai, il ne faut point marchander à V. M., car il faut qu'elle sache la vérité et qu'elle m'assiste avec sa puissance. C'est sur moy qu'ils vengeront la rage de vostre sang ; ayez pitié de moy qui me perds pour la servir. Je luy recommande mon cher fils, comme aussi mes trois filles, que leur fortune ne soit pas inégale à leur naissance. Je les remets tous sous sa protection et le supplie de leur servir de père et peut estre de mère, car ne sçay ce que sera ma fortune, et qu'ils ne tombent jamais ès mains de ces tyrans qui veulent ruyner l'Estat sous couleur de liberté, laquelle ils veulent ravir à eux et à moy. Ce seront peut estre les dernières supplications que je feray à V. M. ; au moins elle touche au doigt que je ne nerdray jamais l'affection à la France et à V. M. sinon qu avec la vie. 1 »
Turin, menacé à tout instant par des coups de main ou des émeutes, ne paraît plus un asile assez sûr ; le marquis de Ville fait passer en secret le Mont-Cenis au jeune duc et le confie au patriotisme de la garnison de Montmélian. Richelieu consent, en retour, au rappel de d'Emery, devenu personnellement désagréable à la régente ; mais, s'autorisant de certaines capitulations trop faciles et de quelques essais de rapprochement avec le prince Thomas 2, il exige la remise des places fortes aux Français3 et
et à la haine des citoyens les uns contre les autres ; le trouble que ces mesures odieuses jetèrent dans la vie civile ne fut égalé que par la rage des vainqueurs et l'abus effréné des représailles.
1 Lettre publiée dans les Mémoires relatifs à l'hist. de France, de Potitot, et dans YHtst. de Richelieu d'Aubery. I. 386.
* Le portrait de Thomas à cheval, par Van Dyck (galerie de Turin) est une admirable toile ; c'est un prince Eugène après la victoire, ou un Charles Ier avant l'échafaud. Thomas de Sa voie-Ca ri gn an, médiocre en tout, ne méritait pas un tel peintre,
' Qui au moins, disait-il, ne se rendront pas à la première sommation et attendront que le pétard soit à la porte (Corresp. diplom. Tome II, page 409).
le renvoi du comte (TAglié. Chrestienne, blessée dans ses affections et dans sa fierté, cède pourtant aux instances de M. de Chavigni et de l'abbé La Monta ; le traité de Turin(lerjuin)livre à Richelieu toutes les villes piémontaises restées fidèles à la régente; la révolte devient alors universelle et la duchesse, surprise dans Turin1 , doit au dévouement chevaleresque de quelques officiers de Savoie de pouvoir se réfugier dans la citadelle, d'où elle s'échappe pour passer le Mont-Cenis. Richelieu prévoyait cet événement et, dès le 6 juillet, il conseillait à la régente de n'accorder sa confiance qu'à des Savoyens ou à des Français2.
La Savoie était encore paisible 8 ; ennemie
1 Dans la nuit du 27 août 1639 , les Espagnols entrent à Turin ; le comte Philippe d'Aglié, le comte de Rossillon, le marquis de Lullins, le comte de Beuil et quelques Français mettent l'épée à la main, dégagent la litière de la duchesse et la conduisent a la ciladeUo au travers des rues pleines de tumulte et de coups de feu.
* « La révolte de toutes les places du Piémont doit faire connoistre à Madame que les peuples sont abusés et aigris contre elle et qu'il ne s'y faut pas fier... Madame n'est point en sûreté par m y ce peuple... Madame devra oster la garde des portes de Turin aux capitaines qui sont Piedmontois et la donner aux chefs françois qui sont à sa solde ou autres qui lui soyent fidèles. 11 est besoin que Madame prenne garde à ne laisser point près du duc son fils des personnes suspectes, mesme entre les menus officiers, comme sont tous les Piedmontois, mais elle pourra mettre des Savoyards en leur place. » Mémoires pour servir à l'histoire du cardinal de Richelieu. — Paris, 1660 II. 801. (Instructions données par le roi, d'Abbeville, le 6 juillet 1639, au cardinal de La Valette, et au duc de Longueville, commandant les armées du roi en Italie, et au sieur d'Hémery, ambassadeur de S. M. en Piémont.)
3 La peste de 1630 se perpétua dans le Val d'Aoste jusqu'en 1632. En 1639, la Tarentaise fut infestée; on l'isola ; il y mourat 712 individus, mais la contagion ne se répandit pas hors de la vallée. (Arch, de la chancellerie archiép. de Tarentaise.)