‹ Histoire de Savoie d'après les documents originauxChapitre 30 sur 48 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

MŒURS, FINANCES, COMMERCE, INDUSTRIE. — LA VIE DE FAMILLE. — LES ÉTABLISSEMENTS DE CHARITÉ.

Le 44 avril 4743, la dynastie de Savoie avait atteint le rêve qu'elle poursuivait depuis tant de siècles avec une merveilleuse souplesse et une persévérance que rien n'avait pu rebuter; c'est Mellarède, un avocat de Savoie, qui arrachait à l'Europe, pour la jeter aux pieds de Victor- Amédée , cette couronne de Sicile si fatale à tant de princes. De nouveaux horizons s'ouvrent devant les fils d'Humbert aux blanches mains, d'Amédée-Félix et d'Emmanuel- Philibert ; mais les progrès du peuple de Savoie r ont-ils marché aussi vite que ceux de la dynastie? Le pilote est entré au port; y a-t-il avec lui conduit le navire? L'étude de la société savoyenne, de 4546 à 1743, peut seule servir de réponse à cette impertinente question, pour parler comme Louis XIV à propos du désir de Victor- Amédée de prendre le titre royal.

If 30 -171 3

Je vais essayer , en analysant la législation et en la comparant aux mœurs, d'établir ce que furent l'esprit, les tendances, les progrès ues Savoyens de 4713; et, s'ils valent mieux que leurs pères de 4516, nous ne ferons, pour notre part, aucune difficulté d'avouer qu'il y a autant de différence entre notre condition actuelle et la leur, qu'on en pouvait mesurer entre la puissance du nouveau roi de Sicile et l'autorité du premier comte de Maurienne.

L'histoire des individus est comme le fil qui sert à tisser l'histoire du pays : foibles, inconsistants dans leur isolement, ces fils, rattachés les uns aux autres, forment une trame solide sur laquelle les détails de la vie publique se détachent avec de plus vives couleurs. C'est souvent dans les particularités les plus intimes, disait le marquis Costa de Beauregard, que Von retrouve le secret de ces grands événements qui changent la destinée des nations. Ce chapitre, composé d'éléments neufs et presque tous inédits, est écrit pour les Savoyens restés fidèles au culte de leurs vieux souvenirs. La société, a dit un moraliste chagrin1, n'est que le conflit des égoïsmes que règle le respect apparent des convenances et de la loi; la force y triomphe guidée par la ruse. Triste condition de l'humanité si cette appréciation était d'une exactitude absolue! L'étude du passé donne une meilleure idée de l'homme, parce qu'on peut mesurer le chemin parcouru; puis, ne se console-t-on pas du présent en vivant dans l'avenir? L'espoir, n'est-ce pas le grand asile et le grand levier?

Interrogeons nos pères. Les scènes de mœurs

1 H. Taine. Essai* de critique st d'histoire. 1867. -

ir30-i713

abondent dans les Archives, et c'est à regret que je fais un choix parmi ces tableaux.

« Le 9 avril 1663, Charles -Emmanuel fit son entrée solennelle à Chambéry , à l'occasion de son mariage avec Françoise d'Orléans. Les syndics allèrent l'attendre au pré du Colombier, entre Buisson-Rond, le Bocage et le couvent des Carmes, et lui offrirent les clefs de la ville ; ils étaient suivis de deux cents bourgeois en habits gris avec le manteau bleu. Puis venaient les chevalierstireurs avec le roi de l'oiseau, les gens de Mâché avec les pèlerins de l'hôpital, la compagnie des enfants de ville composée de cent vingt cavaliers vêtus de casaques de velours vert galonné d'argent, la croix blanche au bras. Trois cents gentilshommes à cheval formaient un seul rang sous les grands ormes de la route ; ils avaient l'habit de satin vert ou de velours incarnat, des dentelles d'or et d'argent ; le marquis de la Serraz portait la cornette blanche ; chacun d'eux était suivi de valets armés d'arquebuses. Les sénateurs en robes de velours écarlate sur la soutane de soie, le loquet de velours en tête, montaient des chevaux dont les housses traînantes, de velours noir, balayaient le pavé ; de grands laquais chamarrés de leurs armoiries tenaient les brides blanches et les étriers d'or. »

Les paysans des villages étaient accourus, dans leurs grossiers habits de bure blanche, pour voir passer les puissants de la terre. Aussi heureux de leur insouciance que ceux-ci de leurs grandeurs, ils dansaient sous les arbres au son du tambourin. C'est à propos de ces chansons et de ces jeux que le cardinal Le Camus, évêque de Grenoble, dit à un curé qui voulait les interdire : Eh! Monsieur, laissez leur au moins la liberté de secouer leur misère!

Un mémoire du Sénat établit qu'à cette époque la noblesse se ruinait en prodigalités folles, et que les gens de loisir d'une condition moyenne

épuisaient leur patrimoine en imitant les caprices des gentilshommes1. Quelques années après cet avis, la régente Jeanne-Baptiste signait un édit prohibant l'usage des dentelles ou tissus d'or et d'argent ; faisant défense aux hommes de porter des dentelles de Flandre, de France ou de Venise ailleurs qu'aux collets, manchettes et cravates; aux femmes d'en mettre à leurs jupes, robes de ruelle, manteaux plissés, mouchoirs à moucher; chaque délit était puni d'une amende de cent écus d'or, dont le tiers au dénonciateur2. En 1643, les magistrats de Genève avaient essayé aussi de mettre obstacle à l'exagération du luxe ; mais la Chambre de réforme, ses lois somptuaires, ses pénalités et ses remontrances n'avaient point eu un meilleur succès que les avis du Sénat et les édits de la régente. Trois ans après l'éditde 1676, par une contradiction singulière, on autorisait

1 Les premiers métiers établis avec privilège à Chambéry furent ceux à tisser les bas de soie et les dentelles d'or (Sénat. Reg. XLV.); il s'y faisait, en 1623, un grand commerce de verres et colliers de Venise. (Patentes du prince Thomas.) Quant à la passion de la chasse, il suffit de citer le début de l'arrêt du 23 septembre 1598 : c L'abus de la chasse est passé si avant que jusqu'au menu peuple s* en fait une profession ordinaire, sans différence ny des lieux ny des bestes, outre que plusieurs à cesle oecasion laissent bien souvent la culture de leurs terres et V exercice de leurs métairies. »

* Don Antoine de Savoie, gouverneur de la province depuis le 25 septembre 1676 jusqu'au 25 novembre 1677, dépensa |»endant cette période 8,590 livres 7 sols pour sa table, f Compte journalier des dépenses de bouche de Monseigneur arrêté par le maître d'hôtel Rebut et l'intendant Charrost. — Arch. du Sénat) Cette somme représente environ vingt mille francs de notre monnaie. Il est vrai qu'il se nourrissait de gibier les jours gras, de lavarets et de truites les jours maigres; et qu'il fallait de la viande de boucherie pour les valets. Son pain, de fine fleur de froment (il fallait un setter de blé pour en faire si» livresj, revenait à 2 florins la livre-poids.

rétablissement à Chambéry d'une fabrique de dentelles d'or ; il est vrai que la régente se retirait devant le parti piémontais et que la noblesse se souciait peu de lois somptuaires 1 .

Je ne cite plus qu'un fait. Une jeune bourgeoise passait pour riche quand elle possédait mille écus de capital et trois fermes d'un revenu de 472 florins ; elle avait le droit de vivre noblement, c'est-à-dire sans travailler. La vie des femmes de Savoie se passait alors à l'église, à la promenade, à l'assemblée, et, pour une fille ae bonne famille, l'éducation se réduisait à ceci : être tenue bien en linge, apprendre à danser, à chanter, puis être mise au couvent jusqu'à ce qu'on lui ait trouvé un mari*. Quant aux femmes de maisons illustres , leurs bagues et joyaux se calculaient, en justice, au vingtième de la dot et dépassaient le cinquième dans l'usage3.

En Savoie, comme en France, la manie des duels fut la conséquence de la légèreté des mœurs et de l'oisiveté générale II fallut y remédier :

« L'édit de 1661 ordonne à quiconque a le droit de porter Tépée de prêter le serment de ne plus jamais se battre en duel et de n'assister personne, soit aux pourparlers soit au pré. Toutes les querelles entre gentilshommes seront déférées à un tribunal d'honneur qui accordera telles satisfactions que de droit, aux formes approuvées en France. Les duellistes obstinés étaient

1 Edit da 26 août 1 679 , contresigné de Lescheraine. (Bally . 437.)

* Décret da Sénat réglant les conditions de la tutelle de Marie Mitonet, papille de Jean Arbareste, bourgeois de Chambéry. fReg. des curatelles de 1698 à 1711, folio 84.)

* Enquête dans le procès de dame Melchiotte de Saint- Séverin, veurt da comte de Scamafix. (Reg. LU.)

punis de mort ; mais les arrêts ne furent jamais exécutés qu'en efliffie. Les chefs de la noblesse, en Savoie et en Piémont, MM. de Saint-Thomas, de Monastérol, Fana, Àgostino délie Lanze, Cumiane, Pallavicini, chargés de rédiger le Code des satisfactions, déclarent que les rapports entre les Savoyens et les Français sont tels que les premiers n'observeront volontiers que ce qu'ils voient déjà pratiqué par leurs voisins, en raison de ce que les manières d'agir leur sont familières en toutes choses, mais singulièrement en ce qui regarde l'émulation à chercher la satisfaction d'une offense dans le sort des armes. Dans ce règlement, on prévoit le fait d'avoir jeté une bouteille d'encre sur le sein d'une femme, d'avoir voulu lui couper le nez ou la robe, etc. »

Notez qu'il s'agit des mœurs de la noblesse \ Et cela dans le siècle qui est demeuré le type du ^rand air, de la dignité imposante, avec une littérature fine, spirituelle et tendre2, au milieu des excès du beau langage et des ridicules de la politesse. Explique qui voudra ces contradictions : la quintessence du sentiment 3, les effusions du mysticisme 4, en face des brutalités des sens et du mépris de toute pudeur5. Le président de La Pérouse et le marquis de Lul-

1 Le règlement du 30 novembre 1661, rédigé sur l'avis de la noblesse, fut enregistré au Sénat le 14 janvier 1662 et les articles complémentaires le U mars. (Registre secret , folios 180, 194 et 204.)

a Pascal meurt en 1674, Racine écrit Phèdre en 1676, La Fontaine publie ses dernières Fables en 1679, Bossuet imprime en 1681 le Discours sur V histoire universelle. En 1662, Molière avait donné l'Ecole des femmes, son meilleur succès.

* VAstrèt, l'Âmadis des Gaules, etc.

4 Le livre du jésuite Molinos a vingt éditions de toute langue, de 1674 à 1680 ; de 1675 à 1695, deux jeunes femmes. M»* Guyoi et Marie Alacoque, uuc veuve et uue religieuse, jetaient l'équivoque dans le culte, prêchant l'anéantissement dans l'amour.

» Lire les Mémoires du duc de Saint-Simon.

lins furent désignés comme arbitres de cette nouvelle et délicate juridiction. Les intentions étaient bonnes ; le désir de tout réglementer conduisit parfois à des conceptions ridicules :

« Le gentilhomme qui aura donné des coups de bâton à un autre tiendra prison une année, payera mille florins à Thospice de Charité, puis recevra, étant à genoux, tête nue, et l'offensé assis en une chaise, le chapeau sur la tête, le bâton à la main, autant de coups qu'il en aura donné, suppliant l'offensé de considérer qu il était transporté de colère lorsqu'il a commis cet excès. »

Dès 4680, il avait fallu prendre contre le jeu des mesures sévères. Les jeux à la mode en Savoie étaient le biribi et la bassette 1 . On comprend mal l'histoire de cette époque si Ton n'a pas lu les lettres de la princesse Palatine, celles de Mme dé Sévigné et les Mémoires de Saint- Simon. Ce maudit lansquenet faisait perdre à la duchesse de Bourgogne jusqu'à trois mille louis dans une soirée, et à Mme de Montespan 700,000 écus sur une carte. On prenait un maître à piper comme un maître à danser; savoir tricher était Tune des conditions de toute éducation accomplie. Le bon ton, en plein Versailles, n'était qu'un mélange singulier de folies, d'impertinences et de grossièretés que déguisait mal la banalité de F élégance ou le piquant de l'esprit.

Les sept nièces de Mazarin restèrent pendant trente ans les types européens de la fantaisie et de la mode ; le récit de leurs aventures atteste l'inconcevable légèreté d'une époque où

1 Édita «le Madame-Royale. (Reg. du Sénat XLV.) 11 y avait cent écus d'or d'amende contre les joueurs et 200 contre le banquier du biribi ; 500 ducatons pour chaque table de bassette.

Ton appliquait à des sottises les mêmes passions ardentes qui, au XVIe siècle, s'étaient épanouies avec tant de grandeur, dans le mal comme dans le bien. La connétable Colonna avait deux pa^es français, l'un de dix-sept ans, l'autie de treize, dont elle usait pour s'habiller; usage digne du temps (4654) où un cardinal infligeait à une enfant de six ans l'étrange plaisanterie qui amusa toute la Cour de France pendant trois semaines1 ; où Molière avec Georges Dandin (1668), Thomas Corneille avec Madame Jobin (1676), Racine avec Phèdre (1677), se firent applaudir par ceux-mêmes dont ils raillaient si amèrement la vie. Il est vrai que Bossuet écrit le Discours sur V histoire (1681) et que le savoyen Saint-Réal essaye de détourner du jeu la belle duchesse de Mazarin en l'intéressant à sa Conjuration des Espagnols (1674).

Hortense Mancini vécut, en effet, trois ans à Chambéry (1672 à 1675) dans les réflexions et dans V étude, dit son vieil intime Saint-Evremond; dans la dissipation et dans les fêtes, si l'on en croit son ancienne amie la marquise de Courcelles. Ce qui paraît certain, c'est qu'elle eut à Chambéry une véritable cour, qu elle y attira les hommes les plus distingués de la province, que les personnes les plus considérables se faisaient un prétexte du voyage d'Italie pour la venir voir, et qu'elle y donna de grandes jalousies à la duchesse de Savoie, car le duc l'y vint souvent visiter, l'invitait à ses chasses, et la recevait avec magnificence dans ses villas de plaisance 9 :

1 En lire les détails dans les Mémoires de Mm* de La Fayetie.

2 Saint- Evremond. Œuvres. Edition de Londres. 1714. Tome IV. 158 à 172. Tome^V. 47.

« Elle étoit d'humeur à faire trois cents lieues pour une aventure, et donna le branle à tous ceux de Savoye qui avoient le goût de l'amusement et la vanité de paraître. Ses malheurs ont contribué à ses mérites. Elle est devenue pour la Savoye comme une lumière qui égaie ce pays sombre et ennuyé . Il ne tient pas à son procédé que les gens du païs ruii la fréquentent ne s'estiment tous aussy granas seigneurs qu'elle, qu'ils ne croyent Chamhéry aussi beau que Pans et Rome, et la vie qu'elle mène aussy agréable qu'elle en aye jamais menée. Depuis son séjour, on va moins à Turin et l'on ne s'écarte plus guère ny vers Grenoble ny vers Lyon, tant sa maison a d'attraits. 1 »

Ces grands succès lui firent du tort à Turin ; à la mort de son mari, la régente exila Hortense qui dut partir en plein hiver :

« Mais ce qu'il y a de rare, dit la marquise de Courcelles, c'est que cette femme triomphe de toutes ses disgrâces par un excès de folie qui n'eut jamais d'exemple, et qu'après avoir eu ce dégoût d'être chassée encore de là, elle ne pense qu'à se réjouir. En passant à Genève, elle étoit à cneval, en plumes et en perruque, avec vingt hommes à sa suite, ne parlant que de violons et de parties de chasse. * »

A ce tableau enjoué de Chambéry devenu tout d'un coup un centre de plaisirs, de conversations et d'étude par la seule présence d'une femme d'esprit, — car l'esprit attire autant que la beauté et retient dix fois plus, — il n'est pas sans intérêt d'opposer un croquis de Genève, daté de neuf ans plus tard. On y voit le peu de cas que les hommes de ce temps faisaient de

1 Mémoires de la duchesse de Mazarin, attribués à l'abbé de Saint-Réal. — EdiUons de Cologne (1676) et de Leyde (1678;.

• Mémoires. Page 106. Edition de Jannet. 1855.

la nature et combien le tour d'esprit inclinait d'instinct au pamphlet :

« Après avoir resté quelques journées à Turin, nous grimpâmes les Alpes, nous nous rendîmes à Genève, un samedi au soir, quatre jours après notre départ de Turin. Cette ville est assez mal située, bornée de tous côtés par des montagnes et par un lac. Mais ses habitants sont si ardents au travail que, dès l'enfance, chacun s'exerce à imaginer quelque métier pour gagner sa vie. Là, pas un pauvre ne vient vous montrer ses playes ou vous infecter de sa puanteur dans les temples; la mauvaise foi du bourgeois n'y fait point rouler le carrosse du conseiller ou acheter des maisons nobles au procureur; là, une police exacte fait trembler les cabaretiers, les boulangers et les bouchers. Je m'étonnois que tant de braves gens Dussent être damnés; je m'en défendis moins quand je vis leurs ministres tronquer les Pères et se hausser sur leur propre vanité beaucoup plus que sur leurs vertus ; et je fus aussi mal satisfait de Genève, où l'on croit autrement qu'on ne vit, que de Rome, où l'on vit à l'opposé de ce que l'on croit. 1 »

A dire vrai, il n'est point de siècle où les jouissances délicates ne l'aient emporté sur les

[)laisirs sensuels ; la seule différence est dans a mesure. Les grandes dames ne savaient pas l'orthographe 9 ; mais elles pétillaient d'esprit et le multipliaient autour a elles. Les esprits intelligents de la Savoie ne restèrent pas insensibles aux dix-huit lettres de Pascal à un provincial de ses amis (1656 à 1657), pas plus

» Mémoire* du napolitain Rot dix (à la date de 1684). Paris. Chez Claude Raffin. 1714.

* Saint-Evrcmond écrirait, «ans rire, à la duchesse de Mazarin : L'orthographe de votre lettre n'est que trop exacte. Il n'est pas de la dignité d'une personne si considérable de bien orthographier. f Œuvres. Mit. de Londres. 1714. Tome X.

1630-TKS

que les cœurs tendres aux pages brûlantes des Torrents spirituels, écrites par Mmc Guyon, en 1683, dans ce chalet des environs de Thonon, où la poursuivoit le diable des Ursulines qui venoit briser les châssis. Mais pour expliquer toutes ces choses, pour commenter les impressions ressenties à Chambéry, Genève, Annecy, des luttes de Port-Royal, de l'effrénée persécution du roi contre ces austères Jansénistes , pour raconter l'intérêt que les femmes de Savoie, sérieuses, aimantes, prirent aux visions des Visitandines (1675), aux alanguissements des mystiques (Fénelon, Mmcde Cnarost, Mme de Miramion, Mme de Bellegarde, Mme de Challes), aux services obscurs des sœurs de charité (4634), aux destinées nouvelles des enfants trouvés (1648), il faudrait écrire l'histoire des mœurs et l'histoire des lettres au XVIIe siècle.

Les audaces des novateurs, les désordres de la Cour, les querelles des princes ne seront jamais commentés impunément par les sujets. L'esprit de révolte est comme l'eau qui suit sa pente et pénètre par d'étroites fissures jusqu'au plus bas de l'édilice. La Savoie, imprégnée des émotions françaises, ressentit aussi quelque peu le contre-coup des ambitieuses visées du prince Thomas et des insurrections plutôt sociales que Dolitiques de la province de Mondovi. En lo46, les syndics de Chambéry rédigent un règlement pour remédier aux cabales, querelles et tumultes qui troublent depuis longtemps les délibérations du conseil de ville.1 Le dimanche des Rameaux de 1658, le séna-

* Àrch. du Sénat. Reg. XXXVI, fottrftO.

WW-1W

teur Crassus et le président des comptes Montfalcon se prennent de querelle devant l'église Saint-Léger et en viennent aux coups1. Les débats de préséance et les conflits a attributions entre le Sénat et la Chambre des comptes furent aussi la source de fréquents scandales , de 1662 à 1690; à ce point que les deux Compagnies refusaient de se rencontrer dans les cérémonies publiques * ou de se faire les communications administratives utiles au règlement des affaires. Pendant l'occupation française, le marquis de Saint-Ruth et le maréchal de Catinat intervinrent en personne pour apaiser l'irritation des deux Cours.

Il fallait que la société savoyenne eût un fonds bien solide pour que de pareils écarts n'y aient pas jeté le désordre. Il n'y eut guère d'éclats que par accident, et, au contraire des pays voisins, la dépravation du goût y fut plus sensible

3ue celle des mœurs. Si, dans la seconde moitié u XVIIe siècle, les routes sont devenues plus sûres, les actes de violence moins fréquents, si certains faits, par la surprise qu'ils causent ou l'indignation qu'ils provoquent, révèlent un sentiment plus général d'apaisement et de sécurité, les procès criminels sont toujours la preuve d'habitudes étranges et d'excès odieux :

« Le 9 janvier 1666, quatre jeunes gens duDauphiné parmi lesquels M. de Saint-Nazaire et les deux fils du f>aron de ronteharra, vêtus d'habits couleur minime et de manteaux gris, après boire, sortent de Montmélian

1 ÀR. TURIN. Materie giuridithe. Maxso XXXVIll.

* SENAT. Registre secret, folios 199 et 354 Comme on le vit en 1663. lors des prières ordonnées par le Sénat pour la maladie de la duchesse Chrestienne.

où ils étaient allés se divertir. A la croix du chemin de Francin ils trouvent un homme à cheval. — Hét l'ami, lui dit Saint-Nazaire en mettant la main au crin et se retournant vers les avancées de la citadelle, n'est-ce point là le clocher de Myans ? — Oui, répond l'autre, venez avec moi, je vous ferai voir les chanoines, qui nous saouleront sans qu'il en couste rien. Puis, inquiet de la rencontre, il pique des deux et disparait. Les aeux Pontcharra se rapprochent de Saint-Nazaire et tous trois, se tenant l'un l'autre par les bras,, sautoient et dansoient sur le grand chemin. Leur ami, un fusil à l'épaule, passoit dans les vignes. A quelques minutes de là, une vieille femme ramassoit des sarments; ils font mine de l'effrayer et l'un d'eux fait sauter son chapeau avec la pointe de l'épée ; sur l'observation du plus jeune des Pontcharra, il le ramasse, le lui enfonce sur la tête en blasphémant. Ils continuent à suivre, en marchant plus vite, la route de Chambéry. Le soleil étoit fort bas. Saint-Nazaire resté quelque peu en arrière se croise avec un soldat, Paul Bertnier, natif d'Yenne, qui revenoit de Chambéry, à pied, sans armes, poussant devant lui un mulet chargé Je cuirs. On ne put savoir ce qui se passa. Aux cris, les trois compagnons se retournent. Le mulet, tout saignant, détaloit à fond de train ; Saint- Nazaire brandissoit l'épée nue et dégouttante de sang en chantant : il est mort t il est mort sur ma foi f Berthier gisait à terre, sur le dos, percé de cinq coups d'épée. La vue du cadavre les dégrisa; ils prirent tous

Le Sénat informe ; le duc de Lesdiguières sollicite la grâce de ces jeunes fous, gentilshommes de bonne maison, qui navoient point eu mauvaise intention. Le duc de Savoie demanda au Sénat le récit exact de ce qui s'était passé et retint l'affaire, vu qu'il s'agissoit d'un délit international; le meurtre resta impuni. 1 »

1 Ce récit est textuellement tiré de la relation adressée par le Sénat au prince, en réponse à sa lettre du 6 mars 1666. (Registre secret. Folio 246.) En août 1664, les soldats de la garnison de Montmélian étaient venus forcer les maisons de plat-

i conduit en Dauphiné.

1MQ-1713

Un siècle plus tôt, pareil fait n'aurait pas donné lieu à un si long récit, comme le prouvent les brèves mentions d'homicides que le Sénat note sur ses registres. Il y a donc progrès dans le sens intime, sinon dans la pratique usuelle. Cependant, en 4679, l'indiscipline des soldats était telle et le mépris de la vie humaine entrait encore si bien dans les mœurs, qu'un édit ordonne aux gouverneurs des citadelles et villes où il y a garnison, et aux capitaines de troupes en campagne ou en marche, de ne laisser vagabonder leurs hommes dans les champs, avec défense aux soldats de n'aller voler les poules aux granges, les herbes aux jardins, les raisins dans les vignes, ny de mettre la main à Vespée, à peine d'estre pendus et estranglés.*

Deux autres épisodes montrent, avec les mœurs et les idées du temps, combien le Sénat avait de peine à faire respecter la loi, et quelle vigilance, quelle énergie il dut déployer pour maintenir l'ordre public. Jacques de Laracine * fut tué par Jean Réal; le Sénat décréta de prise de corps le meurtrier et ses complices fugitifs; le duc écrit au président de La Perouse de surseoir aux poursuites et de lui envoyer le dossier dont il se réserve l'examen. Deux rappels sont faits au président qui persiste à ne point répondre. Le prince, fort mécontent, écrit au Sénat, qui s'explique ainsi à la date du 10 mai 1673 :

sance, faire la maraude et rudoyer les paysans, jusque dans les faubourgs de Chambéry. flbid. folio 235.)

1 Du 26 octobre 1679. Arch. du Sénat. Reg.XVHI. F° III.

■ En 1672, le syndic Laracine, fort zélé pour les intérêts de Chambéry, fit fabriquer à Lyon un étalon en fer du pied de ehambre qui servit de type pour le pied de Savoie*

« Si certains particuliers ont ce crédit de faire différer l'instruction de leurs procès et leur punition sous des prétextes plus spécieux que légitimes que ceux qui entreront dans leurs intérêts donneront à leurs desseins, non-seulement le prince sera tous les jours importuné

f>ar de semblables requestes, mais il est certain que 'espoir de l'impunité multipliera les crimes. »

Cependant, sur les ordres réitérés du duc , le Sénat envoie la procédure à Turin le 10 juin en protestant de son obéissance 1 ; comme il Pavait prévu, le dossier ne revint pas. La marauise de Pancaliere avait des difficultés avec les Minimes de Thonon; la puissante dame sollicite de la régente l'évocation du -procès au Sénat de Turin. Le président Janus de Bellegarde n'hésite pas ; il s'élève avec force contre cette tendance à déplacer les procès, à enlever les parties à leurs juges naturels ; il termine en disant :

<c C'est là, Madame, à peu près l'idée de vos sujects de Savoye, paovres ou ricnes, de quelque qualité qu'ils soyent, qui seront obligés d'aller à Turin demander ou deflendre leurs biens dans une évocation dont nous estimons les suites également contre la justice et contre le service de Y. A. R., non-seulement pour nostre pays de Savoye, mais encor pour vos sujects de Piedmont, qui pourroient craindre justement après ceste ouverture que venant un jour auquel il plairoit à V. A. R. de nous favoriser d'une pareille protection, elle pourroit les-évocquer par devant nous au mesme péril des inconvénients et des désordres dont nous venons de parler. 2 »

L'état des finances ne s'était guère amélioré depuis le commencement du siècle; certains faits attestent toutefois la bonne volonté des

1 Registre secret. Folio 288, verso.

* Dictamen du 7 mai 1G78. (Registre S. Folio 320.)

intéressés pour diminuer l'incertitude des prévisions budgétaires et contrôler le maniement des deniers. Le 7 décembre 4635, trois bourgeois de Chambéry, Georges Girollet, Pierre Rosset, Gaspard Vallet, s'associent et prennent à ferme, pour trois ans, au feu des chandelles, les greffes civil et criminel du Sénat, ceux du bailliage de Savoie et de la petite chancellerie, moyennant le prix annuel de vinst-sept mille florins1. Les abus de l'arbitraire, les entraves d'une réglementation exagérée, les douanes intérieures, empêchaient le mouvement, le commerce, la consommation. La terre s'épuise pour payer l'impôt au fisc, la rente au seigneur, la dîme au clergé. Les traitants et les fermiers des gabelles ruinent le pays à leur profit, comme les intendants dilapident la fortune des princes. En 4646, le duc de Nemours transige avec Georges Gantellet, son ancien trésorier, et lui donne décharge de ses comptes moyennant un solde de trente mille livres tournois "2. Dix ans plus tôt,

1 En 1619, un édit constate que, depuis longtemps, les revenus des greffes étaient diminués de moitié à cause de la faute qu'on avait commise de donner, par faveur ou à prix d'argent, des registres et papiers à des particuliers pour en faire les expéditions. On ne trouvait personne qui voulût affermer les greffes, et la négligence des privilégiés retardait les arrêts ; ordre de tout rétablir aux greffes et de n'en plus rien divertir. (Bally. 256.) Le produit des greffes était fort variable et ne reposait pas sur des données bien sûres, car ils sont adjugés en 1650, à F. Fort, pour seulement 16,050 florins ; en 1654, à Thiollier, pour 17,050; en 1656, à Tartavel, pour 19,700; en 1659, à F. Fort, une seconde fois, pour 22,950; en 1665, à Louis Marcoz, pour 22,350 ; en 1668, à J. Roujon, pour 23,850; en 1683, 24,800; en 1689, 16,050. (SENAT. Reg. XXXVI. 89; XXXVIII. 257 ; XXXIX. 145 et 308 ; XL. 150; XLII. 75 et 181 ; XLIII.72,etc.)En 1698,1e greffe civilseul s'afferma 10,900florins ponr les trois premières années, 12,900 pour les trois suivantes.

• Acte passé à Paris le 22 avril. (Reg. XXXVII. Folio 321.)

la ville de Chambéry s'était vue forcée de poursuivre en justice son receveur des gabelles, qui refusait de justifier des recettes 1 . La ville de Rumilly qui, de toutes les communes de Savoie, se montra la plus énergique et la mieux administrée, résolut à la même époque de contrôler avec minutie les éléments de son budget et voulut que, chaque année, le double du compte du trésorier de ville restât déposé aux archives*. Les ministres de Turin étaient aussi embarrassés que les princes et que les villes.

Le Sénat s'était réservé le droit de désigner les officiers de justice, sauf l'agrément du prince. 11 ne parait pas que ces charges fussent héréditaires; mais, sauf le cas de révocation pour fait grave, le titulaire conservait, sa vie durant, la propriété de l'office et en disposait moyennant un prix convenu avec son successeur; à chaque mutation, le trésorier ducal percevait un droit dont la quotité variait avec les besoins du trésor 3 .

1 L'arrêt du Sénat (XXXVI. 166) condamne le receveur Rosset à payer incontinent 2,106 florins restés dus sur l'impôt du vin.

« Un arrêt du 29 février 1708 (Reg. LUI. 124) homologuant le règlement nouveau de la cité de Rumilly, rappelle cette mesure comme déjà ancienne.

2 En 1582, Guillaume Brachet, secrétaire de Son Altesse, vieux et infirme, demande à être déchargé de la garde des archives en faveur d'Amé Poncet qu'il désigne pour son successeur et qui lui paie trois cents ducats. (Reg. XXIII. F° 191.) Le 26 mai 1584, Bosion, des archers de la garde, vend à Christin Broussin sa charge de châtelain de Maurienne (Reg. XXIV. 64); c'est ainsi que Claude Turrel est nommé châtelain d'Yenne à la suite de la résignation de cet office par l'archer de la garde qui en était pourvu ; un autre archer, Moret, achète la charge de châtelain à Saint-Genix et la revend à Catherin Julliard. (Reg. XXIII. 168 et 190.) En 1634, un vieux capitaine dea archers de Chambéry, Pierre Rey, se démet de son office en faveur d'un nommé Gaidioz pour mille ducatons. Gaidioz n'obtient pas l'agrément du prince qui le remplace par un bourgeois

Les domaines privés étaient engagés aussi bien que les cours d'eaux \ les mines, les seigneuries * ; on avait si souvent battu monnaie, sous le règne précédent, avec les titres de noblesse, qu'on n en voulait plus, les titres italiens coûtant moins cher3. En 4698, dans l'embarras des finances, à la veille d'un effort suprême, le prince libère les bourgeois de Rumilly de toutes tailles jusqu'au chilTre de 1527 florins 4 sols par quartier, moyennant la finance de 13,743 livres de France 4.

La noblesse ruinée émigrait en France ou en Piémont5; le clergé seul possédait encore de

de Chambéry, Claude Petit, lequel paye une finance de 1,600 ducatons, dont 600 pour le fisc et 1,000 pour Rey qui résigne son office. (SENAT. Reg. XXXV, folio 259.)

1 En 1707, on voulut vendre le droit d'utiliser l'eau de Laysse, au-dessus de Chambéry ; mais il fut prouvé que celte eau avait déjà été inféodée, le 6 mars 1234, par le comte Amé à la famille Dieulefit. (AR. CH. C)

* En 1627, le marquis de Lans cédait à Cl. Garnerin, pour le payer de ses créances, le revenu des salines de Tarentaise qui lui appartenait par concession du prince. ( Protocole du notaire Geyvroz.) — Pendant les troubles civils, Je banquier génois Costa avait prêté au prince Thomas quinze mille ducatons à 10 0/0. (SENAT. Reg. XXXVII. 339. — Donation par Lazare Costa à son fils, datée à Gênes du 11 avril 1646.) — En 1655, André et Barthélémy Costa, de Gênes, pourvus de fiefs en Savoie et du titre de comte par les princes Thomas et Maurice, sont nommés, à leur sollicitation, gentilshommes ordinaires de la chambre du roi de France. (Reg.XXXIX.folio 180.)

3 Parmi les rares concessions sollicitées pendant cette période, je note les suivantes : En 1631, vente du château de Bassens à Saint- Séverin de Bressieu, cornette des gardes. (Rog. du Sénat. XXXV. I.) En 1683, érection en marquisat de la terre des Marches et en comté de celle d'Entremont-le-Vieux au nom du président de Bellegarde. {Finances des titres. 28.)

4 AR. Ch. C. Transaction des syndics avec le trésorier général, du 3 octobre 1698.

8 Voir les Archives de la Ch. des comptes et Y Inventaire des titres féodaux, ainsi que la quantité de seigneurs représentés

gros revenus ; mais il était trop puissant pour qu'on osât y porter la main. Les cadets de familles nobles y trouvaient d'ailleurs une carrière toute faite. Quant au tiers-état, s'il a vu diminuer les redevances qu'il payait jadis à la noblesse et au clergé, il n'a fait que changer de créancier; il paie les commis, les intendants, la gabelle, l'armée, et le lise n'a point les compatissances du moine propriétaire ou les pitiés du seigneur suzerain. Le prince s'inuiète pourtant de ne voir parmi ses sujets que es misérables ou des oisifs 1 ; il tente essais sur essais, et, dans l'espoir de surexciter le travail national, il repousse l'industrie de l'étranger, favorise l'immigration des ouvriers, affecte des sommes considérables aux routes, aux ponts et aux postes. L'un des faits les plus importants de l'histoire économique de la Savoie est la création, par Victor- Amédée, le 15 décembre 4633, de l'Office d'abondance, société en commandite, pourvue du monopole du commerce et de l'industrie de ce coté des Alpes :

t Les officiers de l'Office sont tenus à une mise de fonds de mille écus ; ils participent aux profits et pertes dans la proportion de leur mise. La noblesse peut y prendre part sans déroger 2 ; la caisse admet des comptes-

par mandataires, lors des cérémonies de prestation de serment, en 1630, 1037, 1675, etc. Los gentilshommes en étaient réduits à ne pouvoir même pas payer les frais faits par leurs délégués pour réclamer contre certaines atteintes portées à leurs privilèges par les récents édits. (Req. au Sénat du registre LtV.16.)

1 Ce qu'il importe de préciser, c'est que l'argent d'alors valait, comme métal, trois fois plus qu'aujourd'hui, et dix fois plus comme moyen d'acheter les denrées. Il fallait le tirer d'un peuple trois fois moins nombreux, autant qu'on peut le conjecturer, et peut-être vingt fois plus pauvre.

* Cette disposition fut introduite par le Sénat dans l'arrêt de vérification du 10 mai 1634.

courants à trois mois de date ; les deniers de l'Office sont insaisissables. Par dérogation aux édits de prohibition, l'Office peut faire le commerce des grains, exempts de droits à perpétuité à l'entrée . 11 peut importer chaque année mille sacs de riz de Piémont, des bestiaux en nombre illimité, pourvu qu'ils soient répartis entre les cultivateurs, toutes les matières brutes, etc. En retour, il lui est interdit d'exporter les peaux et cuirs bruts, les soies écrues, etc.; mais il peut vendre à l'étranger, sans droits à la sortie, les fromages, les fers et les armes 1 . Le péage de Suze est supprimé pour les produits manufacturés en Savoie et destinés au Piémont; l'Office a le droit de construire des barques sur le Rhône, l'Isère, les lacs et d'y tenir des commis armés pour les défendre. Le règlement du 27 décembre 1633 confia l'administration de la société à un Conseil de six membres du tiers-état, élus par les associés ; un notaire ducal y remplit les fonctions de secrétaire.1»

Le Sénat y apporte des amendements pleins de sens et que justifiait l'état économique et social de la province. Il exige, notamment, outre le droit aux gentilshommes d'avoir des parts dans la société, que le bétail importé ne sera jamais réexporté, que le secrétaire ne pourra recevoir que les actes des associés, que les châtelains des villes et villages livreront à V Office les vagabonds et mendiants dont on fera des ouvriers. Ce dernier article contenait en germe l'idée de nos dépôts de mendicité, et le principe en était plus moralisateur. Les art. XIX et aX

1 Sauf, pour les armes, à en offrir d'abord l'achat au lieutenant général oui les fait taxer par experts. Les produits manufacturés par l'Office portent, pour marque de fabrique, un coeur surmonté d'une croix. (AR. CH. C.J

* Voir aux pièces justificatives, document n° L, les statuts de l'Office qui n'ont jamais été publiés intégralement, pas même dans la Raccoltà.

de Tédit avaient une gravité exceptionnelle; le prince offrait des maisons, des terres et les privilèges de bourgeoisie aux protestants qui voudraient s' établir avec leurs familles à Chambéry, Annecy, Rumilly, ou dans tout autre lieu de leur choix. Ces trois lignes eussent été la conquête pacifique de Genève ; en dix ans la Savoie fût devenue une autre Hollande. C'eût été accomplir par le commerce, en 1634, ce qu'Emmanuel-Philibert, soixante-six ans plus tôt, n'osa pas essayer par la politique. Mais un article additionnel1 fit avorter ces larges desseins. Les familles qui acceptaient ces concessions avaient quatre mois pour abjurer; passé ce délai on les expulsait. Cette exclusion fut le ver rongeur du système; cependant, tel quel, l'Office d'abondance, où chacun peut entrer en mettant des fonds, est le premier essai hardi de décentralisation du monopole. Le privilège n'est plus seulement le caprice, la faveur du prince, il devient la propriété de l'initiative privée. Lorsque trente ans plus tard (1664), Colbert donnera l'essor à l'industrie française, il ne fera que développer la pensée de Victor-Amédée. Victor-Amédée attachait à cette institution une si haute importance qu'il en confia la présidence à Janus d'Oncieu*. Il ne suffit pas de fabriquer, il faut vendre ; à mesure qu'augmente la puissance de production, elle exige de nouveaux débouchés. Les promoteurs de l'édit d'a-

1 Les archives de Turin conservent le manuscrit original de l'édit ; l'article additionnel est écrit à la marge.

* Le Conservateur de l'Office d'abondance était juge d'exception, sauf appel au Sénat, pour toutes contestations entre marchands ou banquiers à propos d'opérations engagées avec cette wciété. (ÏUg. XXXV, folio m.)

Ali

bondance ne l'oublièrent pas ; on établit à Chambéry quatre foires franches, précédant de quinze jours les grandes foires de Lyon; deux semaines de trafic et un mois de transit permirent les transactions à terme, seul commerce possible avec l'étranger1.

Mais la Savoie n'était point assez peuplée ni assez riche pour suffire d'elle-même aux exigences économiques de l'édit de 1633; en écartant les protestants, c'est-à-dire tous les Suisses et les deux tiers des Dauphinois et des Provençaux, la cour de Turin avait mis à néant la seule combinaison qui pût rendre pratique cette belle conception. L Office d'abondance traîna quelques années, puis disparut, faisant place aux corps de métier, qui se réorganisèrent presque tous avec de nouveaux statuts, de 4644) à 1700, et à des entreprises privées sur lesquelles le

!)rince reporta sa sollicitude. En 4679, pour àvoriser les quatre foires annuelles de Chambérv, qui ne paraissent pas avoir réussi depuis 163S, on accorde aux syndics le droit de juger sommairement et sans frais, pendant trois jours, sans appel jusqu'à cent ducatons, les contestations au sujet des ventes; la connaissance des crimes et délits communs demeurant réservée au juge-mage2. En 1682, Jacques Béraud, de

1 La durée plus ou moins longue des foires de Savoie est une échelle de comparaison sûre. Lorsqu'il ne s'agissait que de l'échange do produits agricoles entre des populations voisines, les foires duraient au plus trois jours, comme les célèbres marchés d'Annecy en 1491.

* Lettres-patentes des 8 août et 15 décembre 1679. (Reg. XLV.) Il ne faut pas croire que ce fût une nouveauté ; pendant tout le moyen-âge, les contestations qui s'élevaient aux jours de marché et de foire entre les forains, les colporteurs, gens venus de loin et sans attache dans la localité , se plaidaient

Lyon, installe à Chambéry une fabriquede dentelles d'or et d'argent; il obtient un privilège de vingt années et le droit de le céder1, mais il s'engage à faire venir de France et à entretenir à ses frais assez d'ouvriers habiles pour en former d'autres. Quelques années plus tard, le comte de Rochefort établit à Nezin sept fabriques de soie2. Le prince favorisait aussi l'industrie en accordant, moyennant finance il est vrai, à certains industriels ou opérateurs, le droit de se qualifier fournisseurs de S. A. et de placer sur leur enseigne les armes de Savoie3. En 1682, Louis Dufour était imprimeur patenté de S. A. ; il obtient que son fils et son gendre aient la survivance de sa charge ; en 1745, Claudine Callou, imprimeur à Annecy, et Jacques Gorrin, libraire à Chambéry, achètent le privilège d'imprimer et de vendre, pendant douze ans, les livres catalogués dans un état vérifié parle souverain Sénat 4.

Avant de laisser à l'initiative privée le soin de recommencer les essais de l'Office d'abon-

sommairement devant le juge des pieds-gris, des pieds poudreux (voir au Glossaire de Ducange les mots : Pedaneus judex, pedanea causa, pedes pulverosij; cette juridiction fort importante se retrouvait sous le même nom en Allemagne, en Italie, en Angleterre, en Ecosse.

1 La parûlerie d'or fin doit être au titre de Franco, Genève, Milan, depuis onze deniers vingt grains jusqu'à six deniers et non plus bas. (Patentes du 8 janvier.)

8 I/anêtdo vérification de son privilège est du 22 avril 1701.

3 Des patentes de ce genre furent délivrées, de 1682 à 1690, à Salvy La Grifoul, chirurgien à Tlionon ; Claude Petit, orfèvre à Chambéry ; Claude La Biche, peintre héraldique; Claude Excoffon, confiseur; A nt. Bouvier, maréchal, etc.

* SE.N AT. Reg. XI.V, folio 123. — LVI, folio 145. La liste de ces livres, fort curieuse, est malheureusement trop longue pour être transcrito ici.

dance, le gouvernement s'était préoccupé des voies de communication, et des mesures furent

{>rises, à plusieurs époques, pour ramener sur es routes commerciales de la Savoie le transit considérable dont elles avaient autrefois le monopole, et qui s'en était détourné par le double courant de la vallée du Rhône et duTyrol. Pendant les troubles de la guerre civile, on avait dû laisser prendre aux voituriers de Lvon les routes de Provence, plus longues mais plus sûres. Le service des postes et des relais de Turin à Chambéry, Grenoble, Lyon et Genève, fut réorganisé dans tous ses détails dès 4652. 1 Les avenues de Chambéry furent améliorées; on restaura le pont d'Arve, route de Genève, le passage de pont d'Arlod sur le Rhône, route de Bourgogne, les ponts sur le Guiers, route de Lyon; les mariniers de Seyssel, de Chanaz, de Lucey, d'Yenne sur le Rhône, de Pontcharra sur Tlsère, purent acheter et vendre des barques neuves sans taxes de péage ; les quais de débarquement sur pilotis des petits ports du lac du Bourget, Grésine, Conjux, redevinrent aussi fréquentés que lorsque le lac était un vaste carrefour où se reliaient les voies antiques. L'édit de Moncaliere (20 décembre 1655) rétablit l'obligation du passage par le vieux chemin du bailliage de Novalaise et du Mont- Cenis, du pont de Beauvoisin à Suze. Les marchandises de Hollande, de Flandre, d'Allemagne, à destination de l'Italie, et celles d'Italie pour le nord suivent la route d'Aiguebelle à

1 Raccolta. XXIII. 661. — Des conventions postales définitives furent conclues pour le transport et l'échange des correspondances affranchies, avec la France en 1690, avec la Suisse en 1703.

Faverges et de Faverges à Genève par le lac d'Annecy, la Roche, la vallée de l'Arve:

« Ordre aux paroisses de rétablir les chemins depuis les ponts du Guiers et le pont d'Arve, dans les deux directions, jusqu'à la grande croix du Mont-Cenis; ordre d'établir dans les lieux d'étape des hôtelleries pour les marchands et muletiers, où l'on ne fasse rien payer audelà du tarif arrêté parle Sénat; ordre aux officiers locaux de fournir à tout marchand qui le requerra une escorte de cinq à vingt hommes moyennant la solde d'un florin par homme et par jour. S'il y a attaque, surprise ou vol sur une troupe de voyageurs ou un convoi de voituriers, le tocsin sonnera de commune en commune, les habitants prendront les armes et courront sus aux bandits jusqu'à ce qu'on les ait pris ou investis dans quelque maison forte ; s'ils s'évadent, les paroisses sont responsables du vol. »

En 1658, les cabinets de Turin et de Versailles avaient concerté un système commun de surveillance sur le commerce de transit, afin d'augmenter les revenus des taxes diminués par la contrebande 1 . Le contrôle s'exerçait à Lyon par des commis de la douane de Suze, à Chambéry et à Suze par les agents des fermiers de la douane de Lyon2. Cet accord était resté secret; l'éveil fut donné par la circulation d'ac-

1 Le commerce d'exportation était considérable en France, même avant Colbert. Jean de Witt ( Mémoires financiers, VI. 182) calcule qu'en 1658 les objets de fabrique française exportés pour l'Angleterre et la Hollande s'élevaient à 80 millions de livres. De 1658 à 1659, il passa à Suze 704 ballots de soieries lyonnaises, pour une valeur moyenne de deux mille écus chacun. (À.R. CH. C. Fermiers de la dace de Suxe.J

* En septembre 1664, Colbert publia le tarif des douanes. Il l'appuyait de considérations tirées de celte lettre aux commis de Mortagne où il disait : Soyex plutôt un peu dupes avec les marchands que de gêner le commerce.

quits datés de Chambéry et timbrés des armes royales de France. Le conseil de ville s'émeut; les syndics présentent au Sénat une requête pour expulser ces étrangers qui troublent la liberté au commerce. Le 21 mars 4659, la régente enjoint au Sénat de supprimer la requête séditieuse des syndics et de laisser à la Chambre des comptes le soin de s'occuper seule des questions domaniales. Le 23, longue et ferme remontrance du Sénat insistant sur ce qu'il s'agit de l'intérêt public, de l'empiétement d'un prince étranger sur les droits de souveraineté du duc, de perceptions abusives qui écartent les marchands de Provence et de Languedoc, habitués à traverser la Savoie pour se rendre à Genève, Bàle, Zurich, et déclarant qu'il est singulier que ces édits de douane n'aient pas été soumis à la vérification du Sénat, selon l'usage; que s'ils ont été tenus secrets c'est au jiréjudke de la justice et de l'intérêt du 'peuple. Courrier par courrier (le 27) la régente clot l'incident par un billet, avec le contre-seing du marquis de Saint-Thomas; elle blâme le Sénat de critiquer un règlement concerté pour le bien de Chambéry, destiné à devenir l'entrepôt du transit entre la France, l'Allemagne, l'Italie, et Finvite à ne plus appuyer désormais les plaintes irréfléchies de bourgeois disputant de ce qu'ils ne connaissent pas 1 .

Le service des postes avait été réorganisé our les dépêches et les exprès officiels, par édit de 1614. En 1664 , le marquis de Villeroy,

1 Archives du Sénat. RegUtre secret. IV. Folios 145 à 160. C'était le troisième essai de lignes de douanes entre la France et la Savoie ; la traite foraine avait été abolie en 1562, la vieilli et nouvelle traverse en 1625.

gouverneur du Lyonnais, prêta son nom à une société d'industriels pour établir un service régulier de messagers dans les Etats de Savoie. Les patentes du zO août lui accordèrent un privilège de dix ans pour le transport exclusif des voyageurs et des marchandises de Lyon à Chambéry, Turin et Milan V Cette concession n'eut pas de suites, parce que le Sénat refusa de l'autoriser avant qu'une route de voitures eût été établie à travers la montagne de Novalaise. En 1664, nouveau privilège à une société lyonnaise pour établir un service régulier de carrosses, de calèches et de litières pour les voyageurs, de transports à prix réduits pour les marchandises, entre Lyon et Chambéry. Le Sénat réitère son opposition, faisant remarquer que la route proposée par les Echelles n'a pas encore été suivie par des voitures ordinaires, qu'il conviendrait d'améliorer les chemins, d'établir des relais et des logements, d'y habituer le public, avant de tenter les chances d'une entreprise dont l'insuccès retarderait indéfiniment tout nouvel essai *. Ces sages objections eurent pour résultat le percement de la route de la Grotte des Echelles et de celle des portes de Chailles,en 1670. En 1679, Jacques Salomon et

1 Reg.XLI, folio 298.— Le messager partait de Lyon le lundi matin, arrivait à Chambéry le mardi soir, en repartait le mercredi pour Turin. 11 en coûtait 11 livres tournois de Lyon à Chambéry, 26 de Chambéry à Turin, et 40 de Lyon à Turin, pour le transport d'un homme avec six livres franches de bagages, dépenses de bouche et cheval compris. De Lyon à Chambéry, la taxe des marchandises était de 2 sols par livre.

* Registre secret, folio 273. - Le Sénat,rappelant sa correspondance de 1659 et de 1661, insistait aussi sur la nécessité d'une entente préalable avec les autorités françaises pour convenir d'un règlement de douane, de transit et de police.

ses associés, au nombre de dix-huit, obtiennent pour six ans le privilège d'établir un service régulier de voitures de Genève à Lans-le-Bourg, avec le droit exclusif de transport, sauf pour les sels, fromages et denrées du pays. Le prince, toujours préoccupé de ses prétentions sur Genève, n'exige qu'une condition, c'est qu'avant de passer le pont d'Arve pour entrer en Savoie toutes les voitures seront marquées à ses armes. Le Sénat s'inquiète peu de cette frivole satisfaction, mais il réduit le privilège à des proportions plus équitables, et, pour ne point ruiner les maîtres d'attelage de la Maurienne, du Faucigny et du Genevois, limite le nombre des charrettes à deux entre Saint-Jean de Maurienne et Chambéry, à trois entre Chambéry et Genève, et stipule que les conducteurs et commis seront tous Savoyens ; il rappelle en même temps, sous les peines les plus sévères, la défense de faire des amas de grains et de profiter de la facilité des transports pour les vendre à l'étranger1 . Despatentes du 19 mai 4681 autorisent un marchand de Turin, Bosco, à établir des entrepôts, en Savoie et en Piémont, pour les marchandises de transit, et à employer autant de voitures et d'attelages qu'il en sera besoin. L'arrêt du 9 juin 1681 n'en permet l'exécution qu'à la charge d'employer des commis et voituriers savoyens ; de ne point gêner les services directs de voitures établis entre Turin, Chambéry, Annecy et Genève ; de ne point s'opposer à ce que les autres voituriers, si les chemins sont fermés par les neiges ou rompus

1 Patentes du 6 décembre 1679, modifiées par l'arrêt du 15 février 1680. (Reg. XLV, folios 5 et 17.)

par les pluies, déchargent leurs marchandises sur la route et les y entreposent durant huit jours et plus> sans abus. Des haras d'étalons avaient été créés à Saint-Julien, Saint-Genix et Montmélian * ; dès 1650 ils s'utilisaient pour la remonte de Tannée piémontaise. L'édit de 1679 % corollaire financier de ces mesures économiques, défend de cotiser pour les tailles aucune personne à raison de son art ou industrie.

La surveillance du Sénat s'exerçait jusque dans les plus petits détails de l'industrie et du commerce pour éviter la fraude et les falsifications3. Les produits agricoles consli tuaient toujours la meilleure part de la fortune publique en Savoie; les marchés de la Tarentaise4 et du Faucigny étaient fort achalandés, et la suppression des prohibitions intérieures sur le commerce des grains avait triplé la production. Malheureusement les barrières économiques de la France et du Piémont empêchaient que le prix rémunérateur du blé vînt compenser le

1 En 1687, une circulaire adressée aux officiers locaux leur prescrit de fournir à Yuillerme, trésorier au préside de Montmélian, le rôle des plus belles cavales des provinces, et leur enjoint de lui fournir sur réquisition, à prix discret, les grains et fourrages nécessaires à l'entretien des étalons. (AR. CH. C.) Le prince Thomas de Carignan établit au centre des Bauges, près du Châtelard, un haras et des fermes-modèles qui y ont rendu son souvenir populaire. Voir PREUVES, n° LXXIX.

* 7 août. — Raccolta. etc. Tome XVI, folio 35.

* Défense aux ciergiers de fabriquer de la cire mélangée, refus de leur accorder délai pour s'en défaire ; défense de mêler à la cire, même pour des chandelles communes, du beurre ou de la graisse de boucherie. (Reg. LI et L1X. Folios 192 et 33.)

4 En 1631, les droits de coustelage et d'é minage du blé dans la grenette de Moûtiers sont affermés 3,719 florins 10 sols l'an. (Protocole du notaire Gudinel ) Ce prix élevé prouve que les transactions y étaient nombreuses.

prodigieux renchérissement de toutes choses. Si la récolte était bonne, le laboureur vivait, sauf à ne rien acheter en dehors des produits locaux; s'il y avait disette, sans argent pour faire entrer les grains étrangers, il mourait de faim. Il n'y avait à vrai dire de loi qu'en matière civile ; pour le criminel et l'administration tout se décidait par des édits ou des arrêts; et l'abus de la réglementation dénote l'embarras d'une organisation mal définie , qui vit d'expédients.

Malgré ce vice radical , la société marche ; de temps à autre, un des étais vermoulus du privilège se brise. Ci'est ainsi qu'en 4683 un novateur, Denys de Copponay de Grimaldy, seigneur de Chàtillon, soutint contre les médecins et les apothicaires de Chambéry une lutte acharnée dont il sortit vainqueur, grâce à la protection de la régente et à l'appui énergique du Sénat. Ici encore, au lieu de faire le récit du procès, je citerai le texte des plaidoyers ; croquis de la société médicale, détails étranges que Molière n'a point exagérés, attaques réciproques d'écoles ennemies, les Galénistes et les Hermétiques, qui rappellent nos allopathes et nos homœopathes, tout y serait matière à une curieuse étude, si les proportions de ce livre ne me forçaient à seulement l'effleurer.

« Copponay, qui depuis vingt-huit ans exerçait la médecine chimique à l'étranger, demande l'autorisation d'établir à ses frais, à Chambéry, avec privilège pour lui et les siens, un laboratoire de chimie, destiné à fournir des drogues saines et à bas prix aux pharmaciens, et à démontrer aux médecins le traitement simplifié des maladies; allant au-devant des objections , il déclare : ne vouloir traiter personne, attendu quHl aura assez d'occupations dans son travail sans s'amuser à des exer-

cices qu'il laisse de droit aux médecins ; s'engager à fournir aux pauvres de la province des remèdes gratuits ; refuser de s'occuper de la transmutation des métaux, épreuves qui ruinent la bourse et la santé et sont indignes de Vart de guérir ; travailler en public, sans mystère ni superfluités. La régente prescrit au Sénat d'étudier l'affaire ; le Sénat demande l'avis des praticiens de Chambéry ; ceux-ci déclarent à l'unanimité que le projet de M. deCopponay est absurde1*. Le 8 juillet 1683, Copponay réplique par un mémoire au Sénat, rempli de traits piquants : — 11 est bien surpris d'estre réduit à vaincre des oppositions en une entreprise où il devoit estre recherché; il ne croyoitpas que pour la profession d'une science oui, par l'aveu des médecins mesmes mérite des gages, I on se fist un motif de n'en pas permettre l'exercice parce qu'il n'eu demande point. 11 espéroit encore moins q^ue, pour n'avoir pas le nom de docteur par les formes, 1 on le deut traiter en homme sans doctrine, puisque l'on ne juge pas d'un philosophe par son manteau, et que l'on peut estre docte à la galénique sans y avoir fait la cérémonie de docteur. Ce qui est encore bien sensible au sieur deCopponay,c'estde voir qu'une simple fameletteestrangère, à secrets pleins d'abus, est introduite partout5, des

' Cet acte, daté du vendredi 18 juin 1683, dans la maison du sénateur Ducios, en présence du sénateur Morrel, est signé par les docteurs-médecins Posoz père et fils, Jarre, Audé, Ferragus, et les maîtres-apothicaires-jurés Mermoz père et fils, Ponet père et fils, Arestan père et fils, Gabet et Bonjean. Les Savoyens méritèrent souvent le reproche que leur ont adressé le curé Besson et Joseph de Maistre, de dénigrer l'étranger, leur apportât-il un bienfait, et de susciter mille ennuis à quiconque, même savoisien, se permettait d'avoir plus d'esprit qu'eux. (Lettres de 1808.)

- Peut-être Mme Guyon, qui avait un secret pour les écrouelles et qui guérit beaucoup de malades à Annecy et Thonon. Depuis le concile de Trente, ordonnant qu'on fermât les couvents aux laïcs, les religieuses se soignaient l'une l'autre et avaient toutes quelque teinture de cette science ou tout au moins de la pharmaceutique. Mme de Maintenon, dans son Règlement pour Us demoiselles de Saint-Cyr , ordonne expressément qu'elles sachent saigner et faire un peu de médecine.

Sassants inconnus, sans aveu et sans fortune, en un mot es charlatans, sont d'abord admis à débiter leurs drogues et médicamens en public et en particulier, etc. Les

Sraticiens de Chambcry l'accusent de vouloir les relever u fardeau des charités ; mais les mendiants n'ont garde de s'adresser sans argent à ceste sorte de médecine où il faut qu'un médecin ordonne, qu'un chirurgien seigne et qu'un pharmacien médicamente, sans quoy le patient ne peut espérer guérir. Ces charitables opposants auroient-ils eu la patience de traiter des mendiants pendant quinze jours, un moys, trois moys ou souvent pendant une année dans des maladies rebelles, s'ils n'en espéroient pas le loyer et la récompense ou de la ville ou des dames de la charité ; il n'en sera pas de mesme du sieur de Copponay, qui peut guérir un pauvre sans quitter sa chambre, et pour les riches, il cite en preuves trois gentilshommes de cette ville, M. de Villy, M. Chevrier, le fils de Mrae Briset de Saint-Porcher et le R. P. Magnein, guéris d'hydropisie pour 7 escus après que les autres ne les avoient pu guérir pour 500 pistoles. Que le souverain Sénat mette dans leurs mains des malades perclus et perdus, et l'on verra un seul homme et un seul remède guérir le malade briesvement, au lieu que dans leur médecine chancellante il faut trois espèces de professions pour mettre le patient à mal. »

Le Sénat ne s'arrêta pas aux critiques des praticiens ni aux abus de langage de Copponay, vantant son remède unique, incorruptible, plus précieux que l'or potable, et qu'il tient de la hiérarchie cabalistique de Moïse, Hermès- Trismégiste, Albert-le-Gvand, Raymond Lulle, etc. ; il se fit rendre compte des guérisons obtenues, du prix réduit des médicaments, et autorisa le laboratoire, mais à la condition que Copponay travailleroit à découvert, et rendroit aussitost publique chacune de ses inventions. C'est le trait que je veux marquer, si peu dans l'esprit du temps, où toute nouveauté était

taxée d'hérésie, où chaque succès médical incompris du vulgaire passait pour sortilège, ou le secret d'un inventeur se gardait jalousement au sein de corporations égoïstes. Copponay ne put trouver de logis en ville ; le prince lui donna hors des murs, la maison blanche de Mâché; il y fit fortune1, autant par la vente des drogues et la guérison de certaines maladies réputées incurables, que par ces consultations mystérieuses qui faisaient fureur2 et ce goût de l'extraordinaire auquel n'échappe aucune civilisation. Copponay fut le Cagliostrode la Savoie.

L'aspect des lieux complète l'idée qu'on se fait des gens ; le logis ou le costume devient parfois pour l'historien un trait de lumière. Représentez-vous la physionomie de Chambéry vers i 742 : cette ville entourée de murailles

1 Entre autres motifs de l'octroi du privilège, les patentes expliquent que ce laboratoire conservera dans le pays, par la fabrication des produits chimiques, l'argent qu'emportaient autrefois les médecins du dehors, chirurgiens, apothicaires et colporteurs. On suivait, en Savoie, la pharmacopée de Lyon, et les officines étaient fournies par le fameux droguiste Romand Copiez. Je dois à l'amitié du docteur Gaspard Dénarié deChambéry, la communication des précieux documents inédits relatifs à Denys de Copponay. L'année suivante, les médecins, pour se défendre contre une seconde aventure de ce genre dont l'éclat avait singulièrement discrédité leur science, réorganisèrent leur corporation et en firent une société privilégiée : Nul ne peut exercer s'il n'est agrégé au Collège des médecins ; pour être admis à l'agrégation, il faut être catholique, docteur d'une Université, avoir pratiqué cinq ans, hors la ville, mais en Savoie, payer la taxe de 200 florins, etc. Arrêt de vérification des statuts du 18 novembre 1681. — Voir ci-après chapitre XV.

• Il faut lire, dans les Mémoires contemporains, ce qui se passait des deux côtés des Alpes. En France, les procès de la Voisin, de la Vigoureux, de la Fillastre, jouant la sorcellerie et faisant marché de poison (1676-1680) ; à Turin , l'affaire du moine Gandolfo et de l'aventurier Gioja (1647), le procès de Giaconera (1669), etc.} à Àoste, celui de Morgex (1678).

aux tours rondes, avec ses trois faubourgs, ses couvents hors-des-murs dont les enclos bien fermés défient les surprises, son château superbe qui domine la vallée par la flèche de sa chapelle et les tourelles élancées de son donjon. Les juifs du quartier d'Allinges, barrés la nuit dans leur rue que traverse un canal fangeux, se consolent, par le luxe de leurs intérieurs, les chants, les flûtes et le calcul des affaires de banque, des avanies de la veille1. Les bourgeois vont et viennent dans la rue couverte, le long du ruisseau d'Albane, attentifs au son de la cloche de Saint-Léger, palladium de la cité, qui sonne le feu, les assemblées du conseil et l'appel aux armes des compagnies de ville. Puis, au carnaval, les gens de Mâché s'en iront par troupes joyeuses, les hommes à cheval, les femmes à pied, précédées du tambourin et du flageolet, dans les futaies du prieuré de Bissv2 fêter la saint Valentin. C'est la fête des vignerons et celle des jeunes gens; on n'entend que chansons , coups d'arquebuse ; on ne voit le soir que torches errantes par les chemins creux. Saint François de Sales ne toléra pas en Faucigny ces charmantes fiançailles des Valentins et des Valentines, qui rappelaient

1 Voir dans le recueil de Duboin (Tome II. 398 à 702) ce qui a rapport à la condition des juifs en Savoie.

* Les Archives municipales de Chambéry renferment le texte original d'un titre de fondation, aussi rabelaisien dans le fond que dans la forme, relatif à l'offrande à faire au prieur de Bissy. Quoiqu'il soit admis que le latin, dans ses mots, brave l'honnêteté, je m'abstiens de toute citation. Plus tard, sur la réclamation du Prieur, le Sénat défendit ces assemblées tumul- .tueuses et fut obligé de rendre décrets sur décrets pour couper court à cet usage. (Archives du Sénat. Registre XLIV des arrêts, décrets sur requête des 9 février 1668 et 11 février 1678.)

dans nos Alpes la vie patriarchale de l'Angleterre et de l'Ecosse sans y mêler l'abus du sigisbéisme italien. Rien de plus curieux à étudier que la physionomie des villes de Savoie au XVIIe siècle, reproduites au vif dans les estampes du temps 1 . Sallanches est hérissée de donjons; parmi les plus apparents se dressent la tour du comte de Menthon, celle des Rubins, carrée, au pignon d'ardoises flanqué de quatre tourelles, celle du seigneur de Montagny, celle du seigneur de Loches , celle du juge-mage, celle du marquis de La Serraz, celle du sieur de Beauregard, etc. A La Roche, douze clochers d'églises et de couvents avec leurs enclos; à Evian, trois forteresses féodales enserrent la cité, les châteaux de Blonay, de Marsilly et de Saint-Paul, tous au baron de Blonay. Mais les châteaux des deux Allinges, celui de Faucigny, d'autres encore, apparaissent en ruines sur les cimes; et des maisons éparses, le long des chemins, aux abords des villes, échappent à l'étreinte des murailles crénelées et forment des faubourgs; la force d'expansion du tiersétat brise le cercle féodal ; les corps de métiers et les couvents, devenus plus nombreux que les seigneurs, se partagent l'activité, la richesse, l'influence. L'impression pittoresque, là aussi, se trouve d'accord avec les révélations des archives. Mais laissons à de plus heureux que nous le loisir de retracer ces vivantes images d'un temps qui n'est plus.

Les traits de mœurs recueillis dans les dossiers criminels ou les curiosités reproduites par

• Theatrum Sabaudiœ. — Planches IX et XII .gravées par Joannes de Broën. — Edition de 1725.

les chroniqueurs ne sont que les exceptions de la vie privée; on ferait fausse route en essayant de reconstituer la société du XVIIe siècle avec ces seuls éléments. Il faut donner une large part aux habitudes modestes, aux existences paisibles de la famille chrétienne. Il y avait en Savoie, comme partout en Europe, des milliers d'intérieurs calmes où ne pénétraient guère les livres de l'Amadis de Gaule, de VAstrée, et où la lecture de la Philothéc, la méditation des Saintes Ecritures suffisaient à remplir des mois. En dehors du tourbillon mondain et des affectations religieuses, entre les secousses de la guerre et les troubles civils, vivaient de nombreuses populations que l'histoire a négligées parce qu elles ne se mêlaient au bruit de la rue que lorsqu'on sonnait le tocsin à leur paroisse ou qu'on s'arquebusait devant leur porte. Les habitudes de piété, d'ordre, d'économie de la famille bourgeoise contrastent singulièrement avec la vie agitée, inquiète des femmes de grande maison, leurs écarts passionnés, et les tristes orages d'unions souvent mal assorties.

Au XVIIe siècle , le récit des aventures des nièces de Mazarin1 en reste le type aussi étrange que détestable; on a moins recueilli les traces obscures des existences honnêtes; il en existe pourtant : je citerai la touchante histoire d'un enfant du hameau de Pugnet, près Chambéry, qui fit fortune à Arles comme médecin; ce journal des travaux, des privations, des devoirs quotidiens de la vie conjugale et

1 Mémoires de Mm* de Mazarin, écrits par l'abbé de Saint- Béal, si l'on en croit Saint-Evreroond. (Tome IV. 158. Edit. de Londres. 1714). — L'héroïne mousquetaire. Paris. 1677. — Mém. de M™ de La Fayette. Collection Petitot. Tome LXIV.

civiaue est écrit de main de maître par la fille de 1 émigré, Jeanne du Laurens, veufve à M. Gleyse1. La lecture de quelques documents de ce genre consolerait des peintures brillantes et malsaines qu'on se plait trop à afficher comme l'expression vraie du temps. Il y a des degrés entre le dévergondage et 1 austérité, de même qu'on rencontre la fierté d'Alceste et la grâce de Célimène entre les ridicules de Bélise et les trahisons de Tartuffe.

Deux femmes résument à merveille les tendances à la fois mystiques et dissipées de la société savoyenne de cette époque ; toutes deux étrangères, elles agitèrent ce pays. Mmc de Mazarin y avait apporté la passion du plaisir, elle y prit le goût de l'étude; M,ne Guyon% sensiblement mystique à son arrivée à Gex, devint sœur de charité à Thonon. Un détail marquera ce qu'était alors l'éducation des femmes du meilleur monde, aussi habiles à panser les malades qu'à raffiner l'analyse des sentiments. Se douterait-on que la même main a écrit les deux passages qu'on va lire?

« Nul ne peut s'exempter d'aimer, car nul ne peut vivre sans cœur, ni le cœur sans amour. Goûtez de l'amour, et vous serez plus savants que les plus habiles raisonneurs. En amour, comme en toute chose, l'expérience instruit mieux que le raisonnement. Venez boire à cette source d'eau vive au lieu de vous amuser à ces citernes rompues de la créature qui augmentent votre

1 Une famille au seizième siècle, Mss. de la Bibl. d'Ail, publié par Ch. de Ribbe. (Paris. 1866.)

* Mœe Jeanne-Marie Bouvières de La Mothe-Guyon, née à Montargis en 1648, veuve en 1676; morte à Blois en 1717. Elle fut persécutée pendant son séjour en Savoie (1681-1683) et obtint la protection de la régente Jeanne-Baptiste.

soif bien loin de l'apaiser. 0 que si vous aviez bu à cette fontaine, vous ne chercheriez plus ailleurs de quoi vous

désaltérer; mais si vous laissez cette source pure!

Lorsque je quittai l'oraison, je quittai Dieu ; je devins cette vigne exposée au pillage dont les haies arrachées donnent lieu à tous les passants de la ravager. Je commençai à chercher dans la créature ce que j'avois trouvé en Dieu. »

« Je résolus, comme alors il y avoit à Genève des catholiques en service et autrement, de me mettre dans une petite chambre sans éclat, et sans me déclarer d'abord ; et comme je savois faire toutes sortes d'onguents, panser les playes et surtout les écrouelles, dont il y a beaucoup en ce lieu et pour lesquelles j'avois un remède très assuré, je me fusse insinué doucement en cette manière, avec les charités que je leur aurois faites, et de cette sorte j'y aurois gagné bien des personnes. »

Ce contraste ne rappelle-t-il pas le trait de la belle présidente d Allery, vendant aux enchères publiques1, le 21 août 1735, ses cheveux blonds pesant quatre onces moins un quart, dont elle avait fait don aux pauvres de l'hôpital général de Chambéry?

L'histoire des paysans est, aussi, mal connue ; elle est tout entière entre ces deux oppositions : des hommes réduits par les dévastations de la guerre à paître l'herbe à la manière des bêtes*, et, au milieu de ces douleurs et de ces hontes, des âmes de paysans plus droites que des lignes, aimant la vertu comme naturellement les chevaux trottent \

Au XVIIe siècle, la misère était cruelle, la

1 Le perruquier Grenat en devint marchand au feu de la chandelle, tous assemblés, pour 27 livres payées sur tabU. (Documents inédits publiés en 1866 par le marquis de Travernay).

* Discours du président Savaron aux États-Généraux de 1614.

• lettres de M— de Sévigné. 1. 195. Kdit. de 18St.

disette périodique ; on a la preuve, en Savoie, par les édits qui punissent de mort l'émigration, de l'intensité du fléau. Les motifs de cette situation douloureuse sont multiples et solidaires les uns des autres; ils s'engendrent comme la faute de la faute, le malheur du malheur. En premier lieu, le noble n'habite plus sur sa terre; remplaçant un maître bienveillant, le fermier des servis et plaits pressure le paysan pour subvenir aux prodigalités du seigneur et a sa propre rapacité. Le travail ne donne plus de quoi vivre; le laboureur s'enfuit; il émigré, s'enrôle ou se fait bandit. Les biens de mainmorte vont s' élargissant sur le sol comme une tache d'huile ; à proportion, l'impôt qui frappe les fonds de roture double, triple. Le droit de chasse vient aussi apporter sa lourde part de charges etd'entraves; puis, si, malgré le fermier du seigneur, malgré la taille, malgré la gabelle, malgré la dîme, malgré la chasse, la terre a produit assez pour nourrir la famille besogneuse et maladive du paysan, la servitude commerciale est là qui fait pourrir le blé sur place, aigrir le vin dans la cuve, et ne laisse au travailleur que le désespoir d'avoir sué mort et famine pour tout perdre. Le rachat progressif des servitudes, en restituant aux paysans leur liberté, les avait en même temps privés des secours du seigneur, jadis obligé de pourvoir à leur entretien, même quand l'âge ou les infirmités les rendaient incapables de service; la supression graduelle des aumônes périodiques, la écadence des couvents ont aussi retranché d'immenses ressources aux bandes nomades que nourrissait le moyen-àge et que les guerres modernes avaient accrues.

Les grands seigneurs ne mouraient pas de faim comme le paysan ; mais leur détresse relative était au-delà de ce qu'on peut imaginer. — Tout crève icy de blé, écrivait Mine de SévignéMe son château de Bourbilly en Bourgogne, mais pas un sou marqué; j'en ay vingt mille boisseaux à vendre; je crie famine sur un tas de blé. Les misères affreuses qui désolèrent les vallées du haut Dauphiné et de la Savoie, de 1649 à 1667, se renouvelèrent de 1670 à 1692, et ne furent dépassées que par les hivers de 1709 à 1712, celui de 1771, et la famine de 1816 à 1817. Les charités privées se multiplièrent, et l'aumône, sous-toutes ses formes, pansa les plaies de cet incurable paupérisme, qui est la peste des temps modernes. Les grandes vues de saint François de Sales avaient donné le branle à l'assistance publique. En France, saint Vincent de Paul organisa la charité par les couvents, et M. de Bernières par des associations de laïcs et une sorte de gazette de la misère dont, bien longtemps après, Ozanam retrouva d'inspiration le providentiel bienfait.

En Savoie, la liste serait longue de ceux qui agrandirent et dotèrent les asiles créés par la piété du moyen-âge ou qui se préoccupèrent des pauvres honteux , des orphelins, des femmes malades : l'avocat Bastardin (1627), Claudine Martinel (1645), le procureur Boccon (1647), Georges Barbichon (1650), Nicolas Brun et Antoine Perrin (1652), Marguerite Vettier (1658), Marguerite Romanet (1612-1663), le

f)rieur Gillette (1664), le comte de Saconnex, 'avocat Penot, Jean Ginet (1672), le sénateur Vibert (1691), Hector Roux (1701), l'avocat Mary Marc (1704), le marquis d'Yenne, François

Bally (4744), la marquise de Faverges (1724); et tant d'autres ouvriers obscurs de la charité chrétienne. A côté des dévouements individuels et des sollicitudes qu'inspirait la religion, il y avait les essais sans cesse renouvelés de la charité légale pour diminuer le nombre des mendiants et soulager les vrais pauvres. Depuis longtemps, la paresse avait été, en Savoie, si fort encouragée parles aumônes, qu'elle avait fait un mendiant de tout pauvre qui pouvait se remuer. Le fléau du vagabondage résistait aux édits les plus cruels 1 ; vainement on avait, à plusieurs époques, fait justice sommaire des mendiants valides et des coureurs étrangers; cette vermine des grands chemins, selon l'expression du Sénat, pullulait et se multipliait. On expulsa quiconque venait du dehors, on interdit l'entrée des villes à tout ouvrier qui ne montrait pas au moins cinq écus aux gardes de la porte, on entoura de mille rigueurs le droit à l'assistance, on ruina certaines paroisses en y internant tous les indigents qui en étaient sortis et qui n'y rapportèrent que l'infection du vice ; rien ne réussit. Les ateliers de charité de Tho-

1 En 1547, en Angleterre, tout pauvre valide qui restait oisif pendant trois jours était marqué d'un fer chaud sur la poitrine et livré, pour deux ans, comme esclave, à qui l'avait dénoncé ; sous Jacques Ier , on décréta la peine de mort contre les mendiants marqués au fer qui seraient retrouvés oisifs ou demandant l'aumône. En France, un édit de 1656, renouvelant les lois anciennes, condamne les femmes au bannissement, les hommes au fouet et. en cas de récidive, aux galères; en 1724, édit semblable ; le 13 juillet 1777, Louis XVI décrète la peine des galères contre tout homme de 16 à 70 ans qui, n'ayant pas de moyens d'existence, n'aurait exercé aucune profession depuis six mois. Dans la plupart des cantons suisses, des ordonnances, de 1770 a 1773, condamnaient les mendiants à être emprisonnés, fouettés et à porter le billot aux jambes.

non, d'Annecy, de Rumilly, eurent bientôt épuisé les ressources qu'on y consacrait ; le dépôt de mendicité de Chambéry devint un foyer de crimes ; la mortalité était de un sur auatre dans ces maisons d'asile forcé, et la démoralisation de ces assujettis gagnait les surveillants et les maîtres.

On résolut d'utiliser les hôpitaux où la règle des ordres religieux servait de garantie. L'hos-

Ïice de Saint-François de Chambéry datait de 370, l'Hôtel-Dieu fut fondé en 1647 par le bourgeois Théodore Boccon, l'hospice de Charité en 1656 par la duchesse régente ; les pauvres valides y furent recueillis, et l'on recommença l'essai des ateliers de Thonon; en 1666, il était interdit, sous peine de confiscation, d'exporter de Savoie des soies moulinées ailleurs qu'au dit hostel de Charité i ; et, pour favoriser le travail des pauvres, l'hospice était autorisé à importer chaque année de Piémont, libres de droits et de taxes, vingt-quatre balles de soie écrue, à la condition de les travailler dans son enclos. En 1675, l'hôpital des pauvres malades fut établi avec une forte dotation et placé sous la direction des Jésuites. Jusque-là, le Sénat avait eu seul le contrôle des établissements charitables; il en partagera dorénavant' la surveillance avec la Compagnie de Jésus et les syndics*.

1 Patentes du 22 juillet. Quelques semaines plus tard, Chavany et Vulliermet, bourgeois de Lyon, obtiennent, en considération de procédés secrets qui font produire à meilleur marché, le privilège pour vingt ans d'établir à Chambéry une fabrique de bas de soie. On leur impose l'obligation de faire marché avec l'hospice pour la fourniture et le raouliriage des soies.

* Par compensation, les administrateurs, au lieu d'être exclusivement ecclésiastiques et perpétuels, furent renouvelés

En 4678, des Confréries de miséricordes1 établirent dans quelques villes, à Annecy, à Àoste, pour secourir les malades à domicile et rechercher les pauvres honteux. Les hommes intelligents comprenaient tout ce que la charité légale avait de terrible et de répulsif. Il fallut parfois faire la chasse aux mendiants pour les mener de force à Y Hôpital général; les malades ne s'y laissaient traîner que quand ils ne pouvaient pas fuir1; la promiscuité du malade, du pauvre, du fou et du criminel y était telle, la vie si dure, l'arbitraire si hideux, que le nom d'hôpital est longtemps resté une épouvante dans la mémoire du peuple2.

En 4745, l'essai de 4666 fut mis en œuvre sur de plus vastes proportions; on réunit l'hospice de charité de 465b et l'hôpital des pauvres de 4675, sous le nom d'Hôpital général des pauvres dont l'administration fut exclusivement confiée à des laïcs. On se préoccupa d'en écarter l'oisiveté, d'en faire une pépinière d'ouvriers au lieu d'un refuge de fainéants. Rien de plus salutaire, en effet, que de moraliser les pauvres par le travail, de les relever à leurs propres yeux par le sentiment de leur valeur relative et de faire de la mendicité un malheur plutôt

chaque année et l'on y dut comprendre au moins quatre magistrats et trois conseillers de ville.

1 Voir, dans la Correspondance administrative de la France (1600 a 1780), ce qu'étaient les hôpitaux, les prisons et les galères du XVIIe siècle et du XVIIIe. — « On ne brigua les hô-

Îiitaux, dit Saint-Simon (Mémoires II. Chap. 80.), la honte et e supplice des pauvres, que pendant l'hiver de 1709 et à la suite des cascades de maux qui dérivèrent de cette désolation du royaume : on les fuyoit naguère comme la peste. »

2 En Savoie, on ne mit à part les fous et les épileptiques, daus les hôpitaux, qu'à partir de 1779. fHaccoltà. Tome XII.)

qu'un métier. Les magistrats de Savoie désapprouvaient rémigration des pauvres comme moyen curatif1; ils avaient imité l'institut du Mont-de-Piété de Thonon en établissant des caisses agricoles destinées à faire aux paysans des avances pour leur faciliter Tachât d'outils ou de semences*. Le succès de ces tentatives partielles détermina Victor-Amédée à prendre des mesures générales par l'édit de 1717, que compléta celui du 15 janvier 1722. Le roi créa dans chaque province des hôpitaux généraux et, dans les villes, bourgs et villages, des bureaux de charité et des conseils d'assistance publique.

L'admirable règlement transmis aux intendants et aux syndics pour la mise en pratique de l'édit fait honneur aux vues élevées ae Mellarède. On y prévoit toutes les infirmités incurables dont la société doit prendre charge; on y règle les soins particuliers à donner aux aveugles, aux sourds-muets, aux épileptiques, aux fous, aux crétins, aux enfants abandonnés et aux indigents valides; on y supprime l'article brutal

1 Ils se trouvent d'accord , en cela , avec les philanthrope* modernes ; car la population se reforme bientôt et, après quelques années, la misère est la même qu'auparavant. — « Lorsqu'un pays est en proie à la misère et aux habitudes de désordre et d'imprévoyance qu'elle entraîne, la population doit tendre i s'accroître indéfiniment. C'est ce que l'on peut observer en Irlande et dans une partie de la Savoie. > (Naville. De la Charité légale. 1836. II. 384.)

* Monti frumentarj . L'intérêt, qui se payait à la récolte, était d'habitude un seizième de la mesure prêtée ; il y avait peu de couvents qui n'eussent un établissement analogue. Les bienfaits de l'association appliqués, en Suisse, à la création des Fnu* itère*, et arrivant à ce merveilleux résultat de faire jouir du bénéfice de l'épargne le lait, qui se perd en 24 heures, furent appréciés en Savoie ; on imita ces bons exemples; quantité de villages leur durent le salut.

qui proportionnait la nourriture des pauvres au travail dont ils étaient susceptibles.

« Le but de l'institution est de supprimer la mendicité par le travail. On réunira dans chaque ville des dames de charité ou de miséricorde, car il est des détresses que la seule main des femmes peut panser. Dans chaque paroisse il meurt en moyenne deux personnes Tan. faute de secours donnés à propos, et il s'en débauche davantage ; il faudra exhorter les riches à faire bâtir, surtout à la campagne, à installer des fabriques et des ateliers; on donnera du travail de préférence aux jeunes filles et aux vieilles femmes, on les nourrira quelque temps, et lorsqu'elles auront amassé un petit pécule, on laissera les jeunes se tirer d'affaire. Le règlement fait, avec beaucoup de tact, la distinction des pauvres honleu.r et des pauvres glorieux, et remarque que certaines misères deviennent insupportables et ne se peuvent consoler dès qu'elles ne s'ignorent plus. 1 »

Le comte Mellarède et les magistrats savoyens qui l'aidèrent dans la rédaction de ces statuts de morale chrétienne, devançant les idées les plus hardies du XIXe siècle, n'hésitent

{>as à proclamer le droit au travail et le droit à 'assistance.

« Il ne faut pas , disent-ils, déterminer la part à donner aux pauvres selon le chiffre des aumônes perçues; il faut donner à chaque nécessiteux ou le travail s'il est valide, ou l'indispensable pour ne point mourir de faim s'il est hors d'état de se rendre utile, ou enfin le laisser mendier, ce qui est le droit naturel, si le public ne peut lui donner ni le travail ni l'assistance. »

Les Royales-Constitutions de d723 défen- . dront aux particuliers de donner V aumône, et

1 Duboro. Raccolta délie leggi, editti, etc. Tome XII. 103.

ceci sera un tort1; la misère ne peut être allégée que par le concours libre et spontané des initiatives privées; et, avant tout, dans le lot du pauvre, il faut jeter la sympathie et l'espérance. Ces essais ne furent toutefois que des

Çalliatifs; ils aboutirent aux désordres de 771, aux battues aux suspects de 1781 et 1786. L'examen rapide d'une société où la fièvre des idées imprimait aux mœurs ce cachet étrange d'élégance et de grossièreté atteste le double courant qui se disputait le siècle : une brutale intempérance dans les faits, un instinctif élan vers le spiritualisme des idées et des lois. N'est-il pas permis d'affirmer, en face de cette continuité d'efforts vers le bien et de cette résignation soutenue dans le malheur, cju'il n'y eut pas en Europe , sauf peut-être lHelvétie, de populations mieux faites que celles de la Savoie pour apprécier la marche progressive des institutions libérales, et d'esprits moins faciles à séduire par l'illusion de la

1 En France, il était défendu de faire l'aumône dès 1350; cette défense fut renouvelée en 1522, en 1547, en 1656 et le 15 octobre 1793, sous peine d'amende. Un décret du 5 juillet 1808 créa dans chaque département un Dépôt de mendicité; ce furent autant de foyers de corruption.

erté ?

Page 1