CHAPITRE XVI
lutte du sénat contre les abus ecclésiastiques. — rachat de la dime. — activité des communes.
La Savoie, enfermée dans son isolement comme dans une prison morale , ressemblait, de loin , à un vaste couvent où tout se réglait uniquement sur la foi et où le peuple paraissait obéir à l'épiscopat plus qu'au prince. A ne contempler que l'apparente hiérarchie, on croyait Te peuple savoyen assoupi dans l'indifférence, deshabitué de la critique , abdiquant l'opposition. Erreur! Jamais la lutte du tiers-état ne fut plus opiniâtre. Si elle ne défendit pas la Savoie de la servitude de l'esprit, elle suffit à y conserver la trempe des caractères et l'instinct de la liberté. Les gens incjuiets ou timorés qui s'effrayent de la vérité historique diront, peutêtre, qu'il est inutile d'aborder de telles questions ; les esprits sincères n'y verront que le désir d'expliquer la politique par les mœurs. D'ailleurs, la comparaison du XVIIe siècle avec
le temps présent n'est-elle pas tout à l'avantage de l'Eglise contemporaine? Qui donc serait assez mal inspiré pour nier, là aussi, le progrès?
De 1560 à 1713 , un pouvoir occulte avait grandi à l'abri de celui du prince, et, tandis que la noblesse se courbait sous la verge de 1 huissier du Sénat, que le prince lui-même hésitait à imposer aux magistrats ses lettres de iussion,le clergé seul, renouvelant vis-à-vis de la Cour suprême l'opposition que les prélats avaient faite à la dynastie pendant quatre siècles, tenait tête aux sénateurs, les lassant et les brusquant tour à tour. L'institut monacal, qui fut l'honneur et le salut de plusieurs siècles 1 , succombait alors sous le poids des vocations forcées, de la clôture et de la commende*. La faveur du prince y remplaçait l'élection3 ; la noblesse se partageait les prébendes bien pour-
« Voir tome 1«', pages 134, 158 et 210.
1 Jean-Louis de Savoie, huitième fils du duc Louis, fut. à l'Age de 12 ans, tout à la fois évéque de Genève (1460) et administrateur perpétuel des abbayes d'Ivréc, de Siaffarde, de Canobe, d'Ambronay, do Saint-Oyen, des prieurés de Contamine, de Payerne, de ISantua, de Romain-Moûtiers et des commanderics de Saint-Antoine et de Saint-Dolraace de Turin. (Guichenon. Savoie. I. 529.) Voir, pour ia triste condition de certains moines, l'étude do Léon Menabrea sur l'Abbaye d'Aulps.
9 Le prince nommait des bénéficiers clercs ou laïcs ; en cas de vacance, il désignait un économe pour administrer les revenus: un prieur claustral conservait l'administration spirituelle. Ce droit, dérivant des concordats d'Amédée VIII et de Charles III , fut quelquefois contesté en cour de Rome ; le Sénat en résuma les origines et les motifs dans une délibération secrète, du 31 janvier 1698, qui est un modèle de discussion et de logique.—De tant de milliers d'abbayes d'hommes fondées en France pendant treize siècles, il n'en restait, en 1789, que 120 qui fussent en règle , c'est-à-dire demeurées en possession du droit d'élire leur abbé et de disposer de leurs revenus. En Savoie, il n'en restait qu'une, l'abbaye de Tamié. Malgré les ordres du
vues1, administrait mal -, résistait à la surveillance de Tépiscopat { ; les clercs réguliers, associés à des laïcs dissolus et devenus les irréguliers de V Eglise, scandalisaient les fidèles parl'équi-
roi Victor- Amédée (1727;, l'aveu de l'abbé de Ctteaux et l'avis du Sénat (1728), elle obtint, en 1733, que le roi Charles-Emmanuel 111 rendit aux religieux l'usage de leurs libortés capitulants. Voir l'Histoire de l'abbaye de Tamié.
1 Je ne citerai que quelques noms pris sur la liste des bénéficiers (Archives de Turin) : Melchiol de Grilly, abbé de Sainte- Marie d'Abondance (1 634) ; dom Gabriel de Savoie, abbé d'Aulp? (1643): Balthazard de Di/cniieu, prieur de Saint-Beron; Louis de Rovol, prieur de Saint-Genix ; Antoine de Savoie, doyen de la Sainte-Chapelle (1661) ; Bertrand de La Pérouse, prieur de (ihindrieux; Alph. de Simiane, prieur de Saint-Genix (1665); Gerbaix de Sonnaz, prieur de Chindrieux (1650); César de Saint-Martin, abbé de Talloires ; Eléonorde Luccy, abbesse de Bonlieu ; Ant. de Savoie, abbé de Hautecombe (1652) ; Benoit de Chevron, puis Milliet de la Poëpe, archevêques de Tarentaise (1659), etc., etc.— -De 1510 à 1671, les huit abbesses de l'abbaye de Sainte-Catherine d'Annecy appartinrent aux plus grandes familles de Savoie. (Sénat. Registre secret. IV, folio 66.)
* En 1648, Madame-Royale autorisa les religieuses de Sainte- Claire-hors-les-Murs, de Chambéry, à remplacer l'abbesse perpétuelle par une abbesse élue pour trois ans, et leur permit de faire demander l'aumosne rière les Etats pour se nourrir et acquitter les debtes du monastère rnync par Us abbesses perpétuelles qui l'avoient gouverné dans le passé. (Reg. XXXVIII, folio 94.) L'abbaye d'Hautecombe qui possédait, en 1684, des propriétés dans cinquante-quatre paroisses, n'en retirait , en 173$, que 4,570 livres 10 sols 1 denier en argent et 5,968 livres 18 sols 4 deniers pour représentation de droits féodaux. En 1708, l'abbaye cistercienne d'Aulps en Chablais était exploitée par le prieur Louis Gros qui, depuis vingt ans, se refusait à rendre compte de sa gestion. — Én 1696, un religieux s'était échappé de Talloires parce que, disait-il, il y mourait de faim ; on le remit en clôture en 1703, en lui assurant un revenu fixe en nature.
* Il fallut à l'évêque de Genève, de 1604 à 1622, des brefs spéciaux du pape pour aborder la réforme des couvents de femmes du Puy-d'Orbe et de Sainte -Catherine, et celle des moines de Sixt et de Talloires. En 1675, les religieux de Talloires faisaient encore opposition à l'arrêt obtenu par l'évêque pour la visite de leur couvent.
voque de leurs allures 1 . Les prêtres séculiers, actifs , entreprenants , presque tous fils de
(>aysans et de bourgeois, mais s'imprégnant de 'oigueil de caste des qu'ils avaient pris l'habit, attiraient à eux le prestige et l'ascendant des ordres monastiques et les partageaient avec les Jésuites. La puissance matérielle de la possession du sol, compliquée de celle de la juridiction avec les ofticialités, l'inquisition*, les sergents, le recours au bras séculier, s'augmentait d'une immense influence morale. En dehors même des questions de foi3 cette influence s'explique. Maîtres de l'honneur et du repos des familles par la tenue des registres de l'état civil4, maî-
1 Lire l'Histoire de saint François de Sales par A. de Sales, tome Ier, pages 216 et 474. -«5 mai 1673. J'ai neuf couvents d'Augustins dans mon diocèse, et tellement éparpillés qu'ils gâtent tout ce qu'on peut faire de bien. Les Templiers n'ont jamais commis les désordres et les scandales que ces Pères ont faits dans ce diocèse. J'espère que Dieu me soutiendra, car c'est pour sa gloire que je travaille contre ces couvents, plus corrompus que Sodomo et Gomorrhc. » /"Lettres inédiles du cardinal Le Camus, évêquo de Grenoble, publiées au tome IV, pages 528 à 555 de la 3° édition do YHist. de Port-Royal.J
3 En 1479 , les Etats réunis à Moncalier réclamèrent la répression des abus et oppressions commis en Savoie par les inquisiteurs délégués par le pape sous prétexte de la sainte foi. (Menabrea. Hist. munie, de Chambéry. 267.) Les dominicains remplissaient cet office, pour la recherche de Vhêrêsie. (Archiv. du Sénat. Arrêts de 1543, 1551, etc.) Voir PREUVES n° XXXIII.
3 « Les Jésuites, disait le cardinal Le Camus, dans une lettre du 12 février 1674, veulent être les maîtres du monde par la confession; et quand on les arrête sur ce point, ils sont souples comme des gants. Je trouve tant d'oppositions de leur part contre tout ce que j'entreprends, qu'il faut laisser passer ce feu avant que de rien faire de considérable. Leur opposition va jusqu'à empêcher leurs dévotes d'être de l'assemblée de la charité des pauvres que j'ai établie. »
* « Afin que les dits curés ou vicaires soient plus curieux de faire les dits registres, et qu'ils soient en partie récompense^ de leurs labeurs, leur est permis d'exiger pour chaque enfant