WM
taines de petites agglomérations, divisées par la nature du sol et la difticulté des communications, isolées par leur pauvreté et le petit nombre de leurs habitants, paraissaient hors d'état de jamais réclamer les droits civils et politiques des villes. Une paroisse, dira ïurgot en 1750, est un assemblage de cabanes et d'habitants non moins passifs qu'elles. Un siècle plus tôt, on ne pouvait déjà plus dire cela des paroisses de Savoie. Depuis la réforme d'Emmanuel-Philibert, la paroisse, secouant sa torpeur, aspirait à l'activité productive; les efforts individuels s'y groupaient autour du clocher comme à un centre commun; toutes ces vies captives rompaient l'un après l'autre leurs liens, et la paroisse se transformait en commune. À l'issuede la messe du dimanche, devant l'église, touchant usage qui plaçait l'intérêt de la modeste cité sous la protection de la croix, s'assemblaient les chefs de famille, discutant leurs affaires et donnant ensuite mandat aux syndics d'exécuter la décision prise. C'est ainsi qu au mois de mai 1641, trois capucins se présentent à l'assemblée des habitants de Thônes, réunis sur la place aux Herbes, et sollicitent, sauf la permission de Ydvèque et V agrément du Sénat, l'autorisation de bâtir un tout petit hospice dans l'enceinte de la ville. C'est ainsi que le 9 octobre 1666, Sigismond Mareschal, comte de la Val d'Isère, habillé de velours et chaussé de bottes en peau de daim, descend de cheval sur le pré commun de N.-D. des Millières, où s'étaient assemblés les serfs et manants des paroisses de la rive gauche de l'Isère, vêtus de grossiers surcots de laine brune ou blanche, et leur propose l'abandon de tous plaits, servis,
censés et droits arriérés, s'ils veulent rénover les titres anciens d'inféodation. De même, le 7 mai 1663, les hommes de Saint-Bon avaient reçu des mains des procureurs de l'archevêque de Tarentaise, dans le cimetière qui entoure l'église, neuf terriers en 4,489 feuillets , collationnés séance tenante par le notaire Festaz, et dont ils contrôlèrent les énonciations au vu de leurs propres titres, avant de transiger sur le chiffre du rachat des dîmes et corvées. Il n'y a çlus là de serfs timides ou effrontés, suivant qu'ils subissent le caprice du seigneur ou qu'ils s y livrent; ce sont les maîtres du sol, possédant un foyer, une famille, c'est-à-dire le présent, un héritage, c'est-à-dire l'avenir, soldats au besoin, forts de leurs droits et fiers de les avoir conquis.
La Cour de Turin s'émut de cette verdeur des mœurs publiques : on prit des mesures pour brider 1 esprit municipal. L'arme qu'Emmanuel-Philibert avait forgée contre la féodalité se retournait contre le prince dans les mains de ses successeurs. Eternel retour des choses d'icibas, où rien n'est permanent de ce que crée le génie de l'homme et où la vraie liberté réside dans la perpétuité de la lutte. Les ministres piémontais, s'autorisant de quelques délibérations tumultueuses1, tendirent à supprimer les as-
1 Les patentes du 6 février 1671, pour obvier à l'avenir aux désordres qui se sont rencontrés par le passé aux eonseils gênéraux et particuliers de la ville de Rumtlly, desquels conseils on a été souvent contraint de sortir sans rien délibérer, à cause des cabales et tumultes de divers particuliers qui entrent et sortent quand il leur platt, déclarent que le conseil sera dorénavant composé de 36 membres, dont U nobles et 24 bourgeois. Le 27 avril 1679, la régente Jeanne- Baptiste, à qui il étoit représenté que les gens de Rumilly toient accoustumés de
semblées générales, où tout habitant cotisé jouissait du droit primitif de discussion et de vote, et à les remplacer par des conseils restreints, élus ou nommés à vie l, soumis au contrôle permanent d'un agent officiel* et dont les actes n'étaient valables qu'après l'approbation de l'intendant. Ces derniers points furent vivement débattus par le Sénat, qui n'y trouvait plus que l'intérêt exclusif du prince et qui, à propos au conseil de ville de Chambéry , ne craignit pas de déchirer un édit royal ; c'est au Sénat que l'on dut aussi le maintien de l'ancienne proportion d'influence entre les nobles et les bourgeois , le tiers-état devant toujours l'emporter du double, en nombre.
Les délibérations des communes offrent ce caractère intéressant de s'attacher plutôt à des
tenir conseil pour les affaires de la ville auquel assistoient non seulement les gentilshommes et autres notables bourgeois, mais encore toutes sortes d'habitants, pour éviter les cabales, décide que les conseillers seront perpétuels, et au nombre de 24 seulement, dont 8 gentilshommes et 16 bourgeois. Enfin, le 10 juillet 1718, une ordonnance de l'intendant général Riccardi les réduit à 12, 4 nobles et 8 bourgeois.
1 Les patentes du 23 février 1660, réorganisant la bourgeoisie de Thonon, suppriment l'assemblée des chefs de famille, la remplacent par un conseil de 60 notables choisis par les officiers ducaux ; les notables nomment à l'élection, dans leurs rangs, deux syndics, l'un noble, l'autre bourgeois, pour on an, et 12 conseillers à vie n'ayant que l'administration des revenue et ne pouvant aliéner. En avril 1672, sur la remontrance du Sénat, le prince restitue aux bourgeois le droit de choisir, à l'élection, les 60 délégués des chefs de famille, à la condition expresse que les assemblées auront lieu en présence du juge-mage ou de son adjoint
1 En 1711, le juge-mage de Maurienne reçoit l'ordre de présider les réunions du conseil de Saint-Jean ; refus des syndics ; appel au Sénat, lequel, après enquête, déclare que le jugemage n'a entrée dans ces assemblées que par courtoisie et de l'agrément du conseil.
mesures de prévoyance 1 qu'à des solutions ^expédient ; il y faut aussi remarquer des souscriptions volontaires pour la construction d'églises % la création d'écoles, l'assistance des pauvres. Obligées de suffire à des charges nouvelles3, les communes sentirent la nécessité d'améliorer le sol, de produire mieux, de créer des ressources égales à leurs besoins4 et aussi de supprimer les exceptions capricieuses5. De là cette application
1 En 1693, les communiers de Montendry bannissent leurs bois pour 24 ans ; ils sont imités par la plupart des paroisses de Maurienne. De 1687 à 1698, les communiers de Saint- Jean d'Arve pour leurs bois de haute futaie, de Saint-Alban des Villards pour leurs pâturages, de Sainte-Hélène du Lac, de Chamoux et de Bourgneuf pour leurs blaches et le bois de leurs îles, des Marches pour les prés et bois communs, se concertent et décident une meilleure exploitation des commnnaux et la mise en bon état d'entretien des chemins publics.
* Le 20 août 1685, les habitants delà paroisse de Saint-Jean de Couz décident que chaque communier masle dans chaque famille donnera 2 florins pour rebâtir le clocher. Le 10 mai 1687, les communiers de Champlaurent délibèrent que chaque chef de famille payera 2 florins 6 sols pour l'achat d'un calice et 7 sols par an pour le luminaire de l'église. Le 22 février 1688, les communiers de La Chambre se cotisent pour la reconstruction de leur église, etc.
* Pour donner l'idée de la lourdeur écrasante de l'impôt, je citerai la paroisse de La Chapelle en Maurienne qui, en 1686, payait 6,425 florins de taille pour une population de 764 habitants. (Délibération des communiers du 24 avril.) Aussi les communiers de Saiut-Remy et de Saint-Sulpice, qui avaient acheté du marquis de La Chambre les bois noirs et blancs de leurs paroisses, en 1566, pour 43 écus de 5 florins, sont-ils forcés de les revendre, en 1679, à son arrière petit-fils, pour 13 ducatons.
4 En mars 1619, la ville d'Annecy est autorisée, pour faire face à ses dépenses municipales, à lever 3 deniers par livre de chair qui se vendra dans les limites de ses franchises. En 1686, la ville de Thônes se cotisa pour rebâtir l'église ; en 1688, la commune était insolvable, et il fallut recouvrer par voie de contrainte la cotisation de chaque souscripteur.
1 Dès 1606, les bourgeois de Moûtiers sollicitent la révoca-
du Sénat à satisfaire d'urgence aux requêtes des syndics toutes les fois qu'il s'agissait d'intérêts communs. Les forêts, les cours d'eau, les lacs furent soumis à une administration régulière et on les garda mieux; la pêche et la chasse furent réglementées 1 ; on protégea les cultures , les champs ensemencés, les vignes ; on veilla à l'entretien et à la police des trois grandes routes de Savoie. Chaque jour, en effet, surgissait une famille qui, par le rachat des droits féodaux ou de la dîme, avait acquis un droit à ce patrimoine commun reconquis sur la noblesse et le clergé, et qui s'appelle de nos jours Domaine public, Domaine de l'Etat et Biens communaux. Grâce au progrès des mœurs . tous les fléaux du moyenàge s'effaçaient avec le passé. Les classes privilégiées se sentaient débordées, pacifiquement envahies par l'avènement aux affaires du plus grand nombre ; le tiers-état comprenait que de rien il devenait tout, et, les uns a contre-cœur, les autres avec passion, ceux-ci par devoir, ceux-là par intérêt, tous semblaient associés pour cette grande guerre des abus, qui n'aura pas de trêve tant qu'il y aura des hommes.
Au total, il y a progrès, et la Savoie de 1713 vaut mieux que celle de 1675, de 1630 ou de 1559. L'arbitraire ne pèse plus autant sur la vie, et lorsque les Royales-Constitutions prendront la place des Arrêts de règlement du Sénat, ce sera encore un progrès. Le bien-être croissant du foyer domestique rend la paix plus précieuse
tion des exemptions de logements militaires accordées sans antres motifs que la faveur ; le Sénat déclare que désormais ce privilège ne consistera que dans le droit d'option entre le logement en nature ou le payement en argent d'une taxe équivalente.
1 PREUVES. Documents n°» LXXII à LXXIV.
au chef de famille, et sa liberté morale grandit avec son indépendance.
L'histoire du peuple de Savoie, de 1516 à 1713, donne matière à bien des réflexions et prouverait une fois de plus que les peuples n'ont que les gouvernements qu'ils méritent, ce qui revient a dire que les hommes manquent aux institutions plutôt que les institutions aux hommes, et que, n'était la malice de certains, il y aurait toujours assez de lois dans l'arsenal des sociétés.
Rétifs aux nouveautés, attachés à la tradition, les Savoyens répugnent à la violence et font plus de fond sur le droit que sur la force. Ce respect de la légalité est égal en eux au respect des choses saintes ; ils distinguent sans affectation le temporel du spirituel, et leur ferveur religieuse, leurs convictions profondes n'eurent jamais à souffrir de la guerre acharnée qu'ils firent aux abus ecclésiastiques. Enfin, on ne vit point, en Savoie, ce détestable écart entre les classes, qui produisit ailleurs les guerres sociales. Pas plus durant l'administration souvent brusque du Sénat de Chambéry, qu'en face des volontés parfois dédaigneuses du roi de Sardaigne, non plus que sous la discipline courtoise, conciliante et très aristocratique de la Compagnie de Jésus, on ne trouve, en Savoie, deux sociétés ennemies, à quelque date que l'on s'arrête. Dans le passé, il y avait des souvenirs d'association plutôt que de conquête; entre les
Sentilshommes et les vilains il n'y eut pas ce ivorce brutal de l'injustice des uns, de la rancune des autres ; la noblesse n'oublia pas que le tiers-état lui avait fourni plus de la moitié de ses chefs ; le clergé se souvint que l'Eglise de-
meura, pendant de lones siècles, le seul asile des libertés mourantes ; le peuple fut sans haine parce qu'il était sans blessures.
Cette attitude des Savoyens est d'autant plus remarquable qu'en 1713 trois mortelles tnéories, fortifiées et comme aggravées par l'idée maîtresse du règne de Louis XIV, le caprice du prince, pesaient sur l'Europe catholique. L'anglais Hobbes, le hollandais Spinosa , l'espagnol Molinos supprimaient tout ce qu'il y avait dans l'humanité de spontané, de délicat et de fier. En face de cette contagion de l'anéantissement, on comprend mieux la profondeur de la casuistique, indulgente pour les fautes personnelles qui ne blessent que l'individu, impitoyable pour les doctrines, car elles peuvent empoisonner un siècle. L'excès du mal, la tension maladive de l'esprit, la nerveuse irritation de l'âme ont conduit la société jusqu'au bord de l'abîme ; une subite réaction la rejette en arrière; c'est l'explosion du XVIIIe siècle, avec ses philosophes, son ironie, sa verve enragée, son sensualisme provocateur.
Ce qui surprend aussi, c'est de voir le peuple de Savoie , battu par les invasions d'hommes comme les côtes de Bretagne par les vagues furieuses de l'Océan, résister comme elles, survivre aux vicissitudes de la fortune des princes , reparaître avec une force de plus lorsque le flot a passé, vaincre les sollicitations de l'intérêt comme les emportements de la passion, écarter les politiques avec les réformateurs, ne céder ni aux séductions ni à la terreur , et ne pas plus admettre l'hérésie que le mysticisme ou la licence. Ne possède pas qui veut
ce caractère soutenu de patience et de virilité,
Les Savoyens ne le doivent pas aux princes, ni aux corporations, ni à l'instinct de leur race épique, ni même aux traditions de leur histoire. Il y a dans le monde moral certains grands principes qui naissent providentiellement avec ràme des nations et qu'on ne déserte pas im-
Eunément : la famille, où réside le vrai boneur, l'autorité, qui assure la vie sociale, la liberté qui la féconde, la religion qui l'ennoblit et la console. La dépréciation de ces principes est le plus actif dissolvant des sociétés ; le respect de leur majesté sauve les peuples: son discrédit les perd
La Savoie n'a jamais renié ni son Dieu , ni son prince, ni la liberté. Aux temps modernes, les Savoyens ne sont ingrats ni pour le clergé qui régla leurs mœurs, ni pour la dynastie qui créa leur nationalité; mais un sentiment nouveau déborde avec la sève de l'avenir, et leur foi s'inspire surtout de la liberté. Ils croient que la religion n'est pas incompatible avec l'indépendance, et qu'obéir aux lois n'est point un acte servile. C'est le respect des principes qui leur a seul permis de rester maîtres d'eux-mêmes au cœur des Alpes, dans ce carrefour des nations, sur la grande route des idées et des soldats.